La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 10

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Il avait un frère, qui s’appelait, lui aussi, Félix, et qui montra un grand courage dans la persécution. Et l’on raconte que saint Félix cultivait un jardin, et que des voleurs, qui avaient entrepris de lui dérober ses légumes, ne purent s’empêcher, toute la nuit, de lui cultiver son jardin, de telle sorte que, le lendemain matin, saint Félix les trouva ainsi occupés. Aux compliments qu’il leur fit, les voleurs avouèrent leurs mauvais desseins; et le saint les renvoya doucement chez eux. Un autre jour certains païens, venus pour s’emparer de saint Félix, éprouvèrent une douleur affreuse dans les mains; et comme ils hurlaient, le saint leur dit: «Si vous voulez que votre douleur cesse aussitôt, dites: le Christ est Dieu!» Et ils le dirent et furent guéris. Alors le prêtre des idoles vint le trouver et dit: «Seigneur évêque, mon dieu a pris la fuite dès qu’il t’a vu venir, en me disant qu’il ne pouvait pas supporter ta vertu. Si donc mon dieu te craint à ce point, combien davantage je dois te craindre!» Et Félix l’instruisit dans la foi chrétienne, et le baptisa.

XVIII

SAINT PAUL, ERMITE

(15 janvier)

Paul fut le premier ermite, ainsi que l’atteste saint Jérôme, qui a écrit sa vie. Pour échapper aux persécutions de Décius, il se retira dans un immense désert, et là, au fond d’une caverne, il demeura pendant soixante ans inconnu aux hommes.

Ce Décius se nommait aussi Gallien, et avait commencé de régner en l’an 256. Il tourmentait cruellement les chrétiens. Il fit un jour saisir deux jeunes chrétiens, fit enduire de miel le corps de l’un d’eux, et le fit exposer, sous un soleil torride, aux piqûres des mouches, des abeilles et des guêpes; l’autre jeune homme fut placé sur un lit moelleux, dans un lieu charmant où l’air était doux, rempli du murmure de l’eau, du chant des oiseaux, et du parfum des fleurs; et ce jeune homme fut lié, avec des cordes enguirlandées de fleurs, de façon à ne pouvoir remuer ni les pieds ni les mains. Le méchant empereur fit venir auprès de ce jeune homme certaine femme aussi impure que belle, qui reçut l’ordre de souiller la chair de ce jeune chrétien, rempli du seul amour de Dieu. Mais celui-ci, dès qu’il sentit dans sa chair des mouvements contraires à la raison, n’ayant point d’arme pour se défendre, coupa sa langue avec ses dents et la cracha au visage de l’impudique, échappant ainsi à la tentation par l’excès de la douleur, et se préparant un trophée à jamais admirable.

Effrayé de tels supplices et d’autres encore, saint Paul s’enfuit au désert. Et lorsque saint Antoine vint à son tour au désert, s’imaginant être le premier ermite, un songe lui apprit qu’un autre ermite, meilleur que lui, avait droit à son hommage. Aussi saint Antoine s’efforça-t-il de découvrir cet autre ermite. Et comme il le cherchait par les forêts, il rencontra d’abord un centaure, à demi-homme, à demi-cheval, qui lui dit d’aller devant lui. Il rencontra ensuite un animal qui portait des dattes, et qui, par le haut du corps ressemblait à un homme, avec le ventre et les pieds d’une chèvre. Antoine lui demanda qui il était: il répondit qu’il était un satyre, c’est-à-dire une de ces créatures que les païens prenaient pour des dieux des bois. Enfin saint Antoine rencontra un loup, qui le conduisit jusqu’à la cellule de saint Paul. Or celui-ci, pressentant l’arrivée d’un homme, avait fermé sa porte. Mais Antoine le supplia de lui ouvrir, affirmant qu’il mourrait sur place plutôt que de se retirer. Et Paul, vaincu par ses prières, lui ouvrit; et aussitôt les deux ermites se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

Et comme l’heure de midi approchait, un corbeau vint apporter un pain formé de deux parties. Et comme Antoine s’en étonnait, Paul lui dit que Dieu le nourrissait tous les jours de cette façon: il avait seulement doublé la ration, ce jour-là, à cause de la visite d’Antoine. Là-dessus s’engagea une pieuse dispute pour savoir qui des deux serait le plus digne de diviser le pain. Paul voulait que ce fût Antoine, en sa qualité d’hôte, Antoine voulait que ce fût Paul, en sa qualité d’aîné. Enfin tous deux prirent le pain, et le divisèrent en parties égales.

Et comme Antoine s’en revenait vers sa cellule, il vit passer au-dessus de lui deux anges portant l’âme de Paul. Il retourna aussitôt sur ses pas, et trouva le corps de Paul agenouillé dans l’attitude de la prière, de telle sorte qu’il crut qu’il était vivant. Le saint, cependant, était mort; et Antoine s’écria: «O âme sainte, ce que tu faisais dans la vie, tu en gardes le signe jusque dans la mort!» Et pendant qu’il songeait au moyen d’ensevelir Paul, voici qu’arrivèrent deux lions qui creusèrent une fosse, aidèrent à la sépulture, et s’en retournèrent dans leur forêt. Et Antoine prit le manteau de Paul, fait de feuilles de palmier: il le revêtit, depuis lors, aux jours de fêtes. La mort de Paul eut lieu vers l’an 287.

XIX

SAINT MACAIRE, ERMITE

(15 janvier)

Macaire, étant abbé, et marchant dans le désert, entra pour dormir dans un monument où étaient ensevelis des corps de païens; et il plaça un de ces corps sous sa tête, en guise d’oreiller. Et les démons, voulant l’effrayer, appelaient, disant: «Lève-toi et viens avec nous au bain!» Et un autre démon, s’étant introduit dans le corps du mort, et prenant une voix de femme, répondait: «Je ne puis me lever, car un étranger s’est mis sur moi!» Mais Macaire, sans s’effrayer, dit au corps, après l’avoir battu: «Lève-toi et va-t’en, si tu le peux!» Ce qu’entendant, les démons s’enfuirent, en criant à haute voix: «Seigneur, tu nous as vaincus!»

Un jour, saint Macaire, traversant un marais pour regagner sa cellule, rencontra le diable, qui, armé d’une faux, voulut le frapper et ne put y parvenir. Et le démon lui dit: «J’ai beaucoup à souffrir de ton fait, Macaire, et cela, parce que je ne parviens pas à te vaincre. Je fais pourtant tout ce que tu fais; tu jeûnes et moi je ne mange pas, tu veilles et moi je ne dors pas; et il n’y a qu’une seule chose où tu me dépasses.» Et l’abbé dit: «Quelle est donc cette chose?» Et le diable: «C’est ton humilité, en raison de laquelle je suis sans force contre toi!»

Ayant trop à souffrir de la tentation, Macaire, mit sur ses épaules un grand sac rempli de sable, et alla le porter dans le désert, plusieurs jours de suite. Théosèbe, le rencontrant, lui dit: «Abbé, pourquoi portes-tu ce fardeau?» Et il lui répondit: «Pour tourmenter mon corps qui me tourmente!» Une autre fois, il vit Satan vêtu d’un manteau percé de trous et auquel pendaient d’innombrables flacons. Et Macaire lui dit: «Où vas-tu?» Et lui: «Je porte à boire aux frères!» Et Macaire: «Mais pourquoi as-tu tant de flacons?» Et le diable: «C’est pour être sûr de contenter les frères; car si un des flacons ne leur plaît pas, je leur offrirai de l’autre ou du troisième, jusqu’à ce que l’un de mes flacons soit à leur goût!» Plus tard, le voyant revenir, Macaire lui dit: «Eh bien, qu’as-tu fait?» Il répondit: «Tous se sont sanctifiés et ont refusé mes flacons, à l’exception d’un seul, nommé Théotiste.» Aussitôt Macaire, se levant, alla trouver ce frère, et, par ses discours, le délivra de la tentation. Et le lendemain, Macaire, rencontrant de nouveau le diable, lui dit: «Où vas-tu?» Il répondit: «Chez les frères!» Et Macaire, quand il le vit revenir, lui demanda: «Eh bien, comment vont les frères?» Et le diable répondit: «Mal!» Et Macaire: «Comment cela?» Et le diable: «Ils sont tous saints, et, pour comble de malheur, le seul d’entre eux que j’avais est perdu pour moi, et est même devenu le plus saint de tous!» Et le vieillard, quand il entendit ces paroles, rendit grâces à Dieu.

Un autre jour, Macaire, ayant trouvé un crâne de mort, lui demanda de qui il avait été la tête. «--D’un païen!--Et où est ton âme?--En enfer!» Macaire demanda au crâne si sa place en enfer était très profonde. «--Aussi profonde que la terre par rapport au ciel!--Et y a-t-il des âmes logées encore plus bas que la tienne?--Oui, celles des Juifs!--Et, au-dessous des Juifs, y a-t-il encore d’autres âmes?--Oui, celles des mauvais chrétiens qui, rachetés par le sang du Christ, font bon marché de ce privilège!»

Ce bon abbé tua, un jour, de sa main, une puce; et, l’ayant tuée, il fut désolé d’avoir vengé sa propre injure; et pour se punir, il resta pendant six mois tout nu dans le désert, jusqu’à ce que tout son corps ne fût plus qu’une plaie. Et après cela, il s’endormit en paix, laissant au monde le souvenir de grandes vertus.

XX

SAINT MARCEL

(16 janvier)

Marcel était pape à Rome. Ayant osé reprocher à l’empereur Maximien sa cruauté à l’égard des chrétiens, et s’étant permis de célébrer la messe dans la maison d’une femme noble consacrée au Christ, il excita à tel point la rage de l’empereur, que celui-ci changea cette maison en écurie, et contraignit Marcel à y garder les chevaux, en qualité d’esclave. Et saint Marcel, après de nombreuses années de cet esclavage, s’endormit dans le Seigneur vers l’an 287.

XXI

SAINT ANTOINE, ERMITE

(17 janvier)

La vie de ce saint a été écrite par saint Anastase.

I. Antoine avait vingt ans lorsqu’il entendit lire, à l’Eglise, les paroles de Jésus: «Si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes, et donnes-en le produit aux pauvres!» Aussitôt Antoine vendit tous ses biens, en donna le produit aux pauvres, et alla se faire ermite au désert. Il eut à y soutenir des tentations innombrables de la part des démons. Un jour qu’il avait vaincu par sa foi le démon de la luxure, le diable lui apparut sous la forme d’un enfant noir, et, se prosternant devant lui, se reconnut vaincu. Une autre fois, comme il était dans une tombe d’Egypte, la foule des démons le maltraita si affreusement qu’un de ses compagnons le crut mort et l’emporta sur ses épaules; mais comme tous les frères, rassemblés, le pleuraient, il se releva et demanda à l’homme qui l’avait apporté de le rapporter à l’endroit où il l’avait trouvé. Et comme il y gisait, accablé de la douleur que lui causaient ses blessures, les démons reparurent, sous diverses formes d’animaux féroces, et se remirent à le déchirer avec leurs dents, leurs cornes, et leurs griffes. Alors, soudain, une lumière merveilleuse remplit le caveau, et mit en fuite tous les démons; et Antoine se trouva aussitôt guéri. Et alors, comprenant que c’était Jésus qui venait à son secours, le saint lui dit: «Où étais-tu tout à l’heure, bon Jésus, et pourquoi n’étais-tu pas ici pour me secourir et guérir mes blessures?» Et le Seigneur lui répondit: «Antoine, j’étais là, mais j’attendais de voir ton combat; et maintenant que tu as lutté avec courage, je répandrai ta gloire dans le monde entier!» Et telle était la ferveur du saint, que lorsque l’empereur Maximien mettait à mort les chrétiens, il suivait les martyrs jusqu’au lieu de leur supplice, espérant être supplicié avec eux; et il s’affligeait fort de voir que le martyre lui était refusé.

II. Etant venu dans une autre partie du désert, il y trouva un grand disque d’argent; et il se dit: «D’où peut venir ce disque d’argent, en un lieu où ne se voient nulles traces d’hommes? Si un voyageur l’avait perdu, il serait revenu le chercher, et l’aurait certainement retrouvé, grand comme est ce disque. Satan, c’est encore un de tes tours! Mais tu ne parviendras pas à ébranler ma volonté!» Et, comme il disait cela, le disque s’évanouit en fumée. Il trouva ensuite une énorme masse d’or; mais il l’évita comme le feu, et s’enfuit sur une montagne où il resta vingt ans, éclatant de miracles. Un jour qu’il était ravi en esprit, il vit le monde tout couvert de filets étroitement unis. Et il s’écria: «Oh! qui pourra s’échapper hors de ces filets?» Et une voix lui répondit: «L’humilité!» Une autre fois, comme les anges l’emportaient dans les airs, les démons voulurent l’empêcher de passer en lui rappelant les péchés qu’il avait commis depuis sa naissance. Mais les anges: «Vous n’avez pas à parler de ces péchés, que la grâce du Christ a déjà effacés. Mais, si vous en connaissez qu’Antoine ait commis depuis qu’il est moine, dites-les!» Et, comme les diables se taisaient, Antoine put librement s’élever dans les airs et en redescendre.

III. Saint Antoine raconte qu’il a vu, un jour, certain diable de haute taille qui, osant se faire passer pour la Providence divine, lui dit: «Que veux-tu, Antoine, afin que je te le donne?» Mais le saint, s’armant de sa foi, lui cracha au visage, se jeta sur lui, et aussitôt le diable s’évanouit. Une autre fois le diable lui apparut dans un corps d’une taille si haute que sa tête semblait toucher le ciel. Antoine lui ayant demandé qui il était, il avoua qu’il était Satan, et ajouta: «Pourquoi les moines me combattent-ils, et pourquoi les chrétiens me maudissent-ils?» Et Antoine: «Ils ont raison de le faire, car tu ne cesses de les tourmenter!» Et le diable: «Ce n’est pas moi qui les tourmente, mais ce sont eux qui se tourmentent eux-mêmes: car moi je ne puis plus rien, depuis que le règne du Christ s’est répandu sur toute la terre.»

IV. Quelqu’un demanda à saint Antoine: «Que dois-je faire pour plaire à Dieu?» Et le saint lui répondit: «Où que tu ailles, aie toujours Dieu devant les yeux; quoi que tu fasses, obéis aux préceptes de la Sainte Ecriture; et, dans quelque lieu que tu te trouves, restes-y! Fais ces trois choses, et tu seras sauvé!» Un abbé ayant demandé, lui aussi, à saint Antoine ce qu’il devait faire, le saint répondit: «Ne te fie pas à ta justice, contiens ton ventre et ta langue, et, quand une chose est passée, ne la regrette pas!» Et il dit encore: «De même que les poissons meurent si on les met à sec, de même les moines qui s’attardent hors de leur cellule et fréquentent les séculiers se relâchent de leur bon propos.» Et il dit encore: «Celui qui vit dans la solitude est délivré de trois guerres, à savoir: contre l’ouïe, la vue et la parole, et n’a à lutter que contre son cœur.»

V. Saint Antoine disait que les mouvements du corps pouvaient être de trois sortes: les uns provenant de la nature même, les autres de l’excès d’aliments, d’autres enfin de la suggestion du démon. Un frère de son ermitage avait renoncé au siècle, mais non pas entièrement, car il gardait encore quelques biens. Et Antoine lui dit: «Va acheter de la viande!» Et comme le frère revenait avec la viande, des chiens se jetèrent sur lui et le mordirent. Alors Antoine lui dit: «Ceux qui renoncent au monde et qui veulent garder des biens, c’est ainsi qu’ils sont déchirés par les démons!»

Un jour qu’il s’ennuyait dans sa cellule, il dit: «Seigneur, je veux être sauvé, et mes pensées ne me le permettent pas!» Alors, sortant de sa cellule, il vit un inconnu qui était assis et travaillait, après quoi il se relevait et priait. Or cet inconnu était un ange, et il dit à Antoine: «Fais ainsi, et tu seras sauvé!»

Et un jour, comme Antoine travaillait avec ses frères, ceux-ci l’entendirent prier Dieu de détourner du monde le malheur qui se préparait. Puis, comme les frères lui demandaient quel était ce malheur, il répondit, avec des larmes et des sanglots: «J’ai vu dans le ciel l’autel de Dieu entouré par une multitude de chevaux qui foulaient aux pieds les choses saintes; et j’ai entendu la voix du Seigneur disant: «Mon autel sera souillé!» Et, en effet, deux ans après, les ariens hérétiques rompirent l’unité de l’Eglise, souillèrent les choses saintes, et foulèrent aux pieds les autels chrétiens.

VI. Un chef égyptien, nommé Ballachius, s’étant affilié à la secte des ariens, persécutait l’Eglise de Dieu, et faisait exposer à nu et battre de verges les moines et les religieuses. Alors saint Antoine lui écrivit: «Je vois la colère de Dieu prête à s’abattre sur toi. Cesse de persécuter les chrétiens, si tu veux la détourner de toi!» Le malheureux lut la lettre, en rit, la jeta à terre, fit battre les moines qui l’avaient apportée, et les chargea de dire à leur maître Antoine que, lui aussi, il sentirait bientôt la rigueur de sa discipline. Or, cinq jours après, Ballachius, ayant voulu monter un de ses chevaux, animal d’une douceur parfaite, fut renversé par ce cheval, mordu, foulé aux pieds; et il mourut le surlendemain.

Un jour, les frères demandèrent à Antoine le secret du salut. Le saint leur répondit: «N’avez-vous pas entendu que Jésus a dit: «Si l’on te frappe sur une joue, tends l’autre joue?» Et eux: «Oui, mais cela est au-dessus de nos forces!» Et Antoine: «Alors souffrez du moins avec patience d’être frappés sur une joue!» Et eux: «Cela encore est au-dessus de nos forces!» Et saint Antoine: «Alors contentez-vous, du moins, de ne pas frapper plus qu’on ne vous aura frappés!» Et eux: «Cela même est encore au-dessus de nos forces!» Sur quoi Antoine, se tournant vers son disciple, lui dit: «Va préparer une liqueur fortifiante pour ces frères, car en vérité ils sont bien débiles; et quant à vous, la prière est la seule chose que je puisse vous recommander!» Tout cela se lit dans les _Vies des Pères_. Enfin saint Antoine, parvenu à l’âge de cent cinq ans, s’endormit en paix après avoir embrassé ses frères: il mourut sous le règne de Constantin, qui monta sur le trône en l’an 340.

XXII

SAINT FABIEN, PAPE ET MARTYR

(20 janvier)

Fabien était citoyen romain; et, un jour que la foule avait à élire un nouveau pape, il se joignit à elle pour connaître l’issue de l’élection. Or, voici qu’une colombe blanche descendit du ciel et se posa sur la tête de Fabien: ce que voyant, la foule l’élut pape. Alors, comme le rapporte le pape Damase, il envoya dans les diverses régions du monde sept diacres et sept sous-diacres, chargés de recueillir par écrit tous les actes des martyrs. Il fit également bâtir de nombreuses basiliques sur les lieux où étaient ensevelis ces saints martyrs. Et c’est lui aussi qui a décidé que, tous les ans, le jour de la Sainte-Cène[5], le saint chrême de l’année précédente serait brûlé et remplacé par un nouveau, consacré en ce même jour. Et Haimon rapporte que, l’empereur Philippe ayant voulu assister à la veillée de Pâques et participer aux sacrements, le pape Fabien lui résista et lui défendit l’accès de l’église jusqu’à ce qu’il eut confessé ses péchés et fait pénitence. Enfin saint Fabien, dans la treizième année de son pontificat, obtint la couronne du martyre, ayant été décapité sur l’ordre de Décius. Son martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 253.

[5] Le jeudi saint.

XXIII

SAINT SÉBASTIEN, MARTYR

(20 janvier)

I. Sébastien, originaire de Narbonne et citoyen de Milan, était animé d’une foi chrétienne très ardente. Mais les empereurs païens Maximien et Dioclétien avaient pour lui une telle affection qu’ils l’avaient nommé chef de la première cohorte; et l’avaient attaché à leur personne. Et lui, il ne portait la chlamyde militaire que pour pouvoir aider et consoler les chrétiens persécutés.

Or comme, un jour, deux frères jumeaux, Marcellin et Marc, allaient être décapités pour s’être refusés à abjurer la foi du Christ, leurs parents vinrent les trouver pour les engager à se laisser fléchir. Leur mère, d’abord, se présenta devant eux, les cheveux dénoués, les vêtements déchirés, la poitrine nue, et leur dit: «O mes fils chéris, une misère inouïe et un deuil affreux s’abattent sur moi! Malheureuse que je suis, je perds mes fils de leur propre gré! Si l’ennemi me les avait enlevés, je serais allée les lui reprendre au plus fort du combat; si des juges s’étaient emparés d’eux pour les mettre en prison, je me serais fait tuer pour les délivrer. Mais ceci est un nouveau genre de mort, où la victime prie le bourreau de la frapper, où le vivant aspire à ne plus vivre, et invite la mort au lieu de l’éviter. Ceci est un nouveau genre de souffrance, où la jeunesse des fils, spontanément, se perd, tandis que la vieillesse des parents est condamnée à survivre!» Ensuite arriva le père, conduit sur les bras de ses esclaves; et ce vieillard, la tête couverte de cendres, s’écria: «Je suis venu dire adieu à mes fils, qui, de leur plein gré, ont voulu nous quitter! O mes fils, bâton de ma vieillesse et sang de mon cœur, pourquoi avez-vous ainsi soif de la mort? Que tous les jeunes gens viennent pleurer sur ces jeunes gens obstinés à périr! Que tous les vieillards viennent pleurer avec moi sur la mort de mes fils! Et vous, mes yeux, éteignez-vous à force de larmes, pour que je ne voie pas mes fils tomber sous le glaive!» Puis arrivèrent les femmes des deux jeunes gens, tenant dans leurs bras leurs fils, et gémissant, et disant: «A qui nous confiez-vous, qui prendra soin de ces enfants, qui se partagera vos biens? Avez-vous donc des cœurs de fer, vous qui dédaignez vos parents, repoussez vos femmes, reniez vos fils?» Et déjà le courage des deux jeunes gens commençait à mollir, lorsque saint Sébastien, qui assistait à la scène, s’avança et dit: «Braves soldats du Christ, que ces flatteries et ces prières ne vous fassent pas renoncer à la couronne éternelle!» Puis, se tournant vers les parents, il leur dit: «Soyez sans crainte! Ils ne seront pas séparés de vous, mais, au contraire, ils iront vous préparer au Ciel des demeures durables!» Et pendant que saint Sébastien parlait ainsi, il se trouva entouré d’une grande lumière descendue du ciel, et on le vit soudain revêtu d’un manteau étincelant de blancheur, avec sept anges debout devant lui. Et Zoé, la femme de Nicostrate, dans la maison de qui les deux gens étaient gardés, vint se prosterner aux pieds de Sébastien, et l’implora par signes, car elle avait perdu l’usage de la parole. Alors le saint dit: «Si je suis le serviteur du Christ, et si les choses que j’ai dites sont vraies, ô toi qui as ouvert la bouche du prophète Zacharie, ouvre la bouche de cette femme!» Et la femme, retrouvant la parole, s’écria: «Béni soit ton discours, et bénis ceux qui croient à ce que tu dis! car j’ai vu un ange debout devant toi et tenant un livre où il inscrivait toutes tes paroles!» Et le mari de cette femme, se jetant à son tour aux pieds du saint, implora son pardon, après quoi, brisant les chaînes des martyrs, il les pria de s’en aller en liberté. Mais eux, ils déclarèrent que, pour rien au monde, ils ne renonceraient à la victoire qu’ils avaient remportée. Et telles étaient la grâce et la vertu divines de la parole de saint Sébastien que non seulement il fortifia Marcellin et Marc dans la constance du martyre, mais qu’il convertit aussi leur père Tranquillin, et leur mère, et d’autres personnes, qui toutes furent baptisées par le prêtre Polycarpe.