La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 62

Chapter 623,996 wordsPublic domain

Jean, abbé, s’entretenant avec un autre solitaire, Episius, qui depuis quarante ans vivait au désert, lui demanda quel profit il en avait retiré. Episius répondit: «Depuis que je suis au désert, jamais le soleil ne m’a vu mangeant!» Et Jean: «Ni moi en colère!» De la même façon, comme l’évêque Epiphane nourrissait de viande le solitaire Hilarion, celui-ci lui dit: «Pardonne-moi, car depuis que j’ai revêtu cet habit, je n’ai point mangé de nourriture animale.» Et l’évêque: «Moi, depuis que j’ai revêtu cet habit, jamais j’ai permis que quelqu’un allât dormir qui avait dans son cœur un grief contre moi; et, moi-même, jamais je ne me suis endormi en ayant au cœur un grief contre quelqu’un.» Et Hilarion: «Pardonne-moi, car tu es meilleur que moi!»

Jean résolut un jour de ne rien faire pour lui-même, à la façon des anges, afin de se consacrer plus entièrement à Dieu. Il se dépouilla donc de son froc, sortit de sa cellule, et, pendant une semaine, resta étendu dans le désert. Mais au bout de cette semaine, mourant de faim et tout dévoré des morsures des mouches et des guêpes, il alla frapper à la porte d’un de ses frères. Et celui-ci: «Qui es-tu?» Et lui: «Je suis Jean!» Mais le frère: «C’est impossible! Jean est devenu un ange, et n’est plus parmi les hommes!» Et Jean: «Je t’assure que c’est moi!» Mais le frère lui refusa de lui ouvrir la porte et le laissa en peine jusqu’au lendemain. Puis, lui ouvrant enfin la porte, il lui dit: «Si tu n’es qu’un homme, tu as besoin de travailler pour te nourrir et pour vivre!» Et Jean: «Pardonne-moi, frère, car j’ai péché!»

Jean étant sur le point de mourir, ses frères lui demandèrent de leur laisser quelques bonnes paroles, en guise d’héritage. Mais il gémit et dit: «Jamais je n’ai fait ma propre volonté, et jamais je n’ai rien enseigné qu’en le faisant moi-même!» Tout cela est extrait de la _Vie des Pères_.

CLXXV

SAINT MOÏSE, ABBÉ

Le solitaire Moïse dit à un de ses frères, qui lui demandait de l’instruire: «Enferme-toi dans ta cellule, et elle t’enseignera tout!»

Un vieillard malade voulait se rendre en Egypte pour ne pas être trop à charge aux frères. Moïse lui dit: «Ne t’en va pas, car tu commettrais le péché de chair!» Et le vieillard: «Comment peux-tu me dire cela, à moi qui ne suis plus qu’un cadavre?» Il partit donc, et une jeune fille le soigna par dévouement; et quand il fut convalescent, il la viola. Lorsqu’elle eut enfanté un fils, le vieillard prit l’enfant dans ses langes, et, le jour d’une grande fête, entra dans l’église où les frères étaient rassemblés. Et il leur dit: «Vous voyez cet enfant? C’est le fils de la désobéissance! Prenez bien garde à vous, mes frères, et priez pour moi!» Après quoi il revint s’enfermer dans sa cellule.

Un des frères ayant péché, on envoya chercher Moïse, qui arriva en portant sur son dos un sac plein de sable. Et comme on lui demandait ce que cela signifiait: «Ce sont mes péchés qui courent derrière moi, mais, comme je ne les vois pas, voici que je viens juger les péchés d’autrui!» Les frères comprirent et pardonnèrent au coupable. On raconte une chose analogue du solitaire Prieur, qui, ayant à juger un de ses frères, fit porter derrière lui un grand sac de sable et, devant lui, un sac plus petit. Et il dit: «Le grand sac, ce sont mes péchés mais comme ils sont derrière moi, je ne les vois pas et ne m’en afflige pas; le petit sac, ce sont les péchés de mon frère; et comme ils sont devant moi, je suis tout prêt à les juger avec sévérité.»

Moïse fut ordonné prêtre, et l’évêque lui dit, en le revêtant du superhuméral: «Te voilà tout blanc!» Et lui: «Seigneur, que ne puis-je l’être plutôt au dedans!» Puis l’évêque, voulant l’éprouver, dit à son clergé de le repousser au moment où il approcherait de l’autel, et d’écouter ensuite ce qu’il dirait. On fit ainsi, et on entendit qu’il disait: «Voilà qui est bien fait pour toi! car, n’étant pas un homme, pourquoi as-tu eu la présomption d’aller parmi les hommes?» Tout cela est extrait de la _Vie des Pères._

CLXXVI

SAINT ARSÈNE, ABBÉ

Arsène, étant encore à Rome, dans le palais de ses parents, priait Dieu de le diriger dans les voies du salut. Il entendit une voix qui lui dit: «Fuis les hommes et tu sera sauvé!» Il adopta donc la vie monacale; et dès qu’il l’eut fait; la voix lui dit: «Retraite, silence, repos!»

Au sujet de ce «repos» que doivent rechercher les serviteurs du Christ, on lit dans la _Vie des Pères_, l’histoire suivante. Trois frères s’étant fait moines, l’un choisit pour tâche de ramener la paix parmi les gens en discorde, le second, de soigner les malades, le troisième, de se reposer dans la solitude. Sur quoi le premier se mit en devoir d’apaiser les querelles; mais il ne put plaire à tous; et, désespérant de son œuvre, il se rendit chez son frère. Il le trouva non moins abattu que lui-même. Et c’est dans cet état qu’ils se rendirent tous deux auprès du troisième frère. Quand ils lui eurent raconté leurs déboires, l’ermite versa de l’eau dans un bassin et leur dit: «Regardez-vous dans cette eau quand elle est troublée!» Puis il leur dit: «Regardez-vous maintenant dans la même eau devenue tranquille!» Cette fois; ils virent leur visage reflété dans l’eau. Et leur frère leur dit: «De la même façon, ceux qui vivent au milieu des hommes se trouvent hors d’état de voir leurs propres péchés; mais, dès qu’ils se reposent, ils peuvent voir leurs péchés.»

Une vieille dame noble et pieuse vint voir le solitaire Arsène, et, par l’entremise de l’archevêque Théophile, lui fit demander de la recevoir. Comme Arsène s’y refusait, elle se rendit jusqu’à sa cellule, l’aperçut debout devant la porte, et se prosterna à ses pieds. Et Arsène, après l’avoir relevée, avec indignation: «Malheureuse femme, pourquoi as-tu entrepris ce voyage? Tu vas maintenant revenir à Rome; tu y raconteras à toutes les femmes que tu as vu le solitaire Arsène, et toutes voudront venir pour me voir aussi!» Et la dame: «Si Dieu me permet de revenir à Rome; je ferais en sorte qu’aucune femme ne vienne ici: mais je te supplie de prier pour moi et de ne pas m’oublier!» Mais lui: «Je vais prier Dieu qu’il efface ton souvenir de mon cœur!» Ce qu’entendant la dame, confuse, s’en retourna en ville, et, à force de s’affliger, fut prise de fièvre. L’archevêque, venu près d’elle pour la consoler; lui dit: «Ne sais-tu donc pas que tu es une femme, et que c’est par les femmes que l’ennemi attaque le plus volontiers les saints? Voilà pourquoi Arsène t’a dit ce qu’il t’a dit! Mais, quant à ton âme, tu peux être certaine qu’il priera pour elle!» Et la vieille dame, ainsi consolée, recouvra la santé.

La _Vie des Pères_ raconte, à ce même propos, l’histoire d’un moine qui, ayant à porter sa vieille mère pour traverser un fleuve, commença par s’envelopper les mains dans son manteau. Et sa mère: «Pourquoi couvres-tu tes mains, mon enfant?» Et lui: «Le corps de toute femme est fait de feu! J’ai peur que, en te touchant, l’image des autres femmes ne me revienne à l’esprit!»

Arsène passa toute sa vie assis dans sa cellule, ayant dans son sein un linge pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux. Il veillait toute la nuit. Et, le matin, tombant de fatigue, il disait au sommeil: «Viens, mauvais serviteur!» et il s’endormait pour un peu de temps. Il disait: «Une heure de bon sommeil doit suffire au moine!»

Le père d’Arsène, qui était un riche sénateur, laissa à son fils, en mourant, toute sa fortune. Alors un certain Magistrien vint lui apporter le testament paternel; et lui, le prenant en main, voulait le déchirer. Magistrien le supplia de n’en rien faire, disant que, s’il le faisait, on lui trancherait la tête. Et Arsène: «Je suis mort avant mon père. Comment donc peut-il faire de moi son héritier?» Et il rendit le testament sans vouloir le lire.

Un jour, une voix lui dit: «Viens, je te montrerai les œuvres des hommes!» Puis, l’ayant conduit en un certain lieu, l’ange lui montra d’abord un Ethiopien s’occupant à faire un fagot de bois si lourd qu’il ne pouvait l’emporter. L’ange lui fit voir ensuite un homme qui puisait de l’eau dans un lac pour la verser dans une citerne creuse, d’où l’eau, tout de suite, retournait dans le lac. Il lui montra aussi deux hommes qui portaient une longue poutre; mais quand ils voulurent entrer dans le temple, ils ne le purent, à cause de la façon dont ils portaient la poutre. Et l’ange dit: «Ceux-ci, ce sont ceux qui subissent le joug de Dieu avec orgueil, non avec humilité; et, pour ce motif, ils ne peuvent entrer dans le royaume de Dieu. L’homme qui fait les fagots est le pécheur que sa pénitence n’empêche pas de pécher de nouveau, et qui ajoute ainsi l’iniquité à l’iniquité. L’homme qui verse de l’eau dans la citerne sans fond est l’homme qui, en mêlant les bonnes et les mauvaises actions, perd le bénéfice de ses bonnes actions.» Tout cela est extrait de la _Vie des Pères_.

CLXXVII

AGATHON, ABBÉ

Le solitaire Agathon garda, pendant trois ans, une pierre dans sa bouche, afin de s’accoutumer au silence. Un autre frère, entrant au milieu d’une assemblée, se dit: «Tu n’es qu’un âne. Fais donc comme l’âne, qui brait et ne parle pas, reçoit l’injure et ne réponds rien!» Un autre frère, chassé de table, ne répondit rien. Plus tard, interrogé sur le motif de sa conduite, il répondit: «J’ai voulu ressembler au chien, qui, quand on le chasse, s’en va!»

Interrogé sur la plus difficile de toutes les vertus, Agathon répondit: «C’est de prier Dieu; car, dans les autres travaux, on peut toujours se reposer; tandis que l’homme qui prie doit toujours lutter.» Et il disait à ses frères: «Vous devez toujours vivre entre vous comme au premier instant où vous vous rencontrez, et ne point vous faire de confidences. Car il n’y a point de pire passion que la confidence, et c’est elle qui engendre toutes les passions. Un homme irrité, même s’il ressuscitait les morts, ne plairait encore ni à Dieu ni aux hommes. Deux frères avaient vécu longtemps ensemble sans que rien pût jamais les irriter l’un contre l’autre. Un jour, l’un d’eux dit à l’autre: «Essayons de nous quereller, comme font les autres hommes!» Et l’autre: «Mais je ne sais pas comment on fait pour se quereller.» Et son frère: «Tiens, je pose là cette cruche, je dis qu’elle est à moi, tu réponds qu’elle est à toi, et voilà une querelle!» Ils mettent donc la cruche au milieu de la cellule. Et l’un dit à l’autre: «Ceci est à moi!» L’autre répond: «Mais non, c’est à moi!» Et son frère: «Eh bien oui, c’est à toi! tu peux le prendre!» Et ainsi ils se séparèrent sans être parvenus à se quereller.

Avant de mourir, Agathon resta immobile pendant trois jours, les yeux ouverts. Ses frères lui demandèrent ce qu’il faisait. Et lui: «J’attends le jugement de Dieu!» Et eux: «En as-tu peur?» Et lui: «Je me suis efforcé autant que j’ai pu d’obéir aux ordres de Dieu. Mais je suis homme, et je ne sais pas si mes œuvres plairont au Seigneur!» Et eux: «Tes œuvres ne sont-elles donc pas suivant Dieu?» Et lui: «Je ne saurai cela que quand je comparaîtrai devant Lui. Car la justice de Dieu ne peut pas être la même que celle des hommes.» Et comme ses frères voulaient continuer à l’interroger, il leur dit: «Par pitié, ne me dites plus rien, car je suis occupé!» Et, cela dit, il rendit l’âme joyeusement. Tout cela est extrait de la _Vie des Pères_.

CLXXVIII

SAINT PÉLAGE, PAPE[24]

[24] C’est ici que Jacques de Voragine a placé son _Histoire lombarde_, qui n’est en somme, comme l’on va voir, qu’une chronique des principaux événements politiques et religieux, depuis le Ve jusqu’au XIIIe siècle.

Pélage fut un pape d’une grande sainteté, qui mourut plein de bonnes œuvres, après avoir gouverné l’Eglise de la façon la plus louable. Nous devons ajouter que ce Pélage n’est pas celui qui fut pape immédiatement avant saint Grégoire. A saint Pélage succéda Jean III, à Jean III Benoît, à Benoît un autre Pélage, qui eut pour successeur saint Grégoire.

C’est sous le pontificat de saint Pélage que les Lombards sont arrivés en Italie; et comme leur histoire est généralement peu connue, j’ai décidé de la résumer ici, d’après l’_Histoire lombarde_ de l’historiographe Paul, et diverses chroniques.

Les Lombards.

I. Les Lombards étaient un grand peuple germanique qui, sorti de l’île de Scandinavie, sur le rivage septentrional de l’Europe, parvint enfin, après de nombreux combats et voyages, en Pannonie, où il s’installa à demeure, n’osant pas s’avancer plus loin vers le sud. On les appela d’abord les Vinules, puis les Lombards, à cause des longues barbes qu’ils avaient coutume de porter. Or, pendant qu’ils étaient encore en Germanie, leur roi Agilmud trouva, dans une piscine, sept enfants jumeaux que leur mère, une femme galante, avait jetés là pour les faire mourir. Le roi, surpris, retournait ces enfants avec sa lance, lorsque l’un d’eux saisit la lance dans sa main. Ce que voyant, le roi le fit élever, lui donna le nom de Lamission, et lui prédit un grand avenir. En effet, ce Lamission se distingua si fort qu’à la mort d’Agilmud ce fut lui que les Lombards élurent pour roi.

Vers le même temps, c’est-à-dire vers l’an 490, un évêque arien, ayant à baptiser un homme appelé Barbe, lui dit: «Je te baptise au nom du Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit»; ce par quoi il voulait signifier que le Fils et le Saint-Esprit étaient inférieurs au Père. Mais aussitôt toute l’eau disparut de la piscine qui servait au baptême, et Barbe se convertit à la foi véritable.--Vers le même temps encore fleurirent deux frères utérins, saints Médard et Gildart, qui naquirent le même jour, furent consacrés évêques le même jour, moururent le même jour et furent béatifiés le même jour.--Et il y a encore un autre miracle que nous devons raconter ici. L’an 450, pendant que l’hérésie arienne pullulait en Gaule, l’unité de substance des trois personnes de la Trinité fut démontrée aux hommes par un symbole visible. Sigebert raconte en effet que l’évêque de Bazas, célébrant sa messe, vit tomber sur l’autel trois gouttes transparentes, d’égale grandeur, qui, se réunissant, formèrent un unique diamant d’une beauté merveilleuse. L’évêque plaça ce diamant au milieu d’une croix d’or: aussitôt toutes les autres pierres de la croix se détachèrent et tombèrent. Ce diamant paraissait obscur aux impies tandis qu’il s’illuminait pour les yeux des justes; il donnait la santé aux malades et renforçait la piété de ceux qui adoraient la croix.

Dans la suite, les Lombards eurent un autre roi nommé Alboin, qui défit et tua le roi des Gépides: ce qui lui valut d’être ensuite attaqué par le fils de ce roi, qu’il défit et tua pareillement. Après quoi, il prit pour femme la fille de ce roi, nommée Rosemonde; et, en même temps, du crâne du roi vaincu il se fit faire une coupe, ornée d’argent; et il s’en servait pour boire.

L’empire romain était alors gouverné par Justin le Petit, avec l’aide d’un eunuque nommé Narsès, homme de sens et de valeur, qui avait repoussé l’invasion des Goths, et rendu la paix à toute l’Italie. Mais les grands honneurs dont il jouissait lui attirèrent l’envie des Romains: faussement accusé auprès de l’empereur, il perdit ses dignités; et l’impératrice Sophie, pour achever de l’humilier, le condamna à dévider et à filer la laine avec ses servantes. A quoi Narsès se résigna en disant qu’il tisserait pour l’impératrice une toile dont, aussi longtemps qu’elle vivrait, elle ne pourrait sortir.

Et en effet ce Narsès, s’étant retiré à Naples, manda aux Lombards d’abandonner leur misérable Pannonie pour venir prendre possession du sol fertile de l’Italie. Ce qu’entendant, Alboin se mit en route avec ses Lombards, et pénétra en Italie, l’an du Seigneur 568. Ils s’emparaient de toutes les villes qu’ils trouvaient sur leur passage, mettant à mort tous les habitants: car Alboin s’était juré de tuer tous les chrétiens. Mais quand ils voulurent entrer à Pavie, après un siège de trois ans, le cheval du roi s’agenouilla devant la porte de la ville, et, pressé de coups d’éperon, refusa de se relever. Alors un chrétien expliqua au roi la cause du miracle; et c’est ainsi qu’Alboin renonça à son serment. Les Lombards pénétrèrent ensuite à Milan. En peu de temps, ils subjuguèrent presque toute l’Italie, à l’exception de Rome et de la Romagne.

Se trouvant à Vérone, dans un grand festin, Alboin versa à boire à sa femme dans le crâne du roi Gépide, en lui disant: «Bois avec ton père!» Ce qui remplit Rosemonde de haine contre son mari. Or, il y avait un chef lombard qui avait pour concubine une servante de la reine. Rosemonde, une nuit, prit place dans le lit de sa servante, y reçut le chef, puis, après s’être donnée à lui, lui dit: «Sais-tu qui je suis?» Il répondit en nommant sa concubine. Mais elle: «Pas du tout! Je suis Rosemonde; et tu viens de perpétrer un crime qui, si tu ne tues pas Alboin, te vaudra certainement d’être tué par lui! Donc, je veux que tu me venges de mon mari, qui, ayant tué mon père, m’a fait boire dans son crâne en guise de coupe!» Le chef se refusa à tuer lui-même Alboin, mais promit de trouver quelqu’un pour accomplir le crime. Alors la reine enleva de la chambre du roi toutes les armes qui s’y trouvaient, et lia fortement le glaive qu’Alboin mettait toujours à la tête de son lit, de manière que le roi ne pût le tirer du fourreau. Lorsque le meurtrier pénétra dans la chambre, le roi, qui l’avait vu venir, sauta hors de son lit, et, ne parvenant pas à tirer son glaive, saisit un escabeau et se défendit vaillamment. Mais le meurtrier, mieux armé que lui, eut enfin sur lui le dessus, et le tua. Puis, emportant tous les trésors du palais, il s’enfuit avec Rosemonde à Ravenne. Mais là, Rosemonde, ayant vu un jeune et beau préfet, et l’ayant désiré pour mari, versa du poison dans le verre de son complice; et lui, après en avoir bu, fut étonné d’un goût amer, et ordonna à Rosemonde de boire le reste. Rosemonde, le couteau sur la gorge, dut boire le breuvage empoisonné; et c’est ainsi que tous deux périrent.

Enfin un roi lombard, nommé Adaloth, se fit baptiser et reçut la foi du Christ. Plus tard, une reine lombarde nommée Théodelinde, personne pieuse et sage, fit construire un bel oratoire à Monza. Elle convertit à sa foi son mari Agisulphe, qui fut duc de Turin avant de devenir roi des Lombards. Et c’est sur le conseil de Théodelinde que ce roi fit définitivement la paix avec l’Empire et l’Eglise romaine. Cette paix fut conclue le jour des saints Gervais et Protais; et c’est pourquoi saint Grégoire fit chanter à l’office de la messe, le jour de ces saints: _Loquetur Dominus pacem_, etc. Saint Grégoire était d’ailleurs l’ami de la reine Théodelinde, à qui il dédia ses _Dialogues_. Et la paix, conclue le jour des saints Gervais et Protais, fut confirmée le jour de Saint-Jean-Baptiste par la conversion générale des Lombards. En souvenir de quoi Théodelinde fit construire à Monza le susdit oratoire, dédié à saint Jean, qu’une vision avait, en outre, révélé à un saint homme comme le patron et le défenseur des Lombards.

Grégoire, à sa mort, eut pour successeur Savin, qui eut pour successeur Boniface III, à qui succéda Boniface IV. C’est à la prière de ce dernier que l’empereur Phocas, en l’an 660, donna à l’Eglise chrétienne le Panthéon de Rome. Et c’est sur les prières de Boniface III qu’il consentit à reconnaître la chaire de Rome comme la tête de toutes les Eglises, titre que revendiquait, jusqu’alors, l’église de Constantinople.

Mahomet.

II. C’est sous le pontificat de Boniface IV, après la mort de Phocas et sous le règne d’Héraclius, vers l’an du Seigneur 610, que le mage et faux prophète Mahomet commença à induire en erreur les Ismaëlites ou descendants d’Agar, c’est-à-dire les Sarrasins. Et voici, d’après une histoire de cet imposteur, comment il s’y prit. Un clerc fameux, dépité de ne pouvoir obtenir de la curie romaine un honneur qu’il désirait obtenir, se réfugia outre-mer, où il fit de nombreuses dupes. Rencontrant Mahomet, il lui déclara qu’il le mettrait à la tête de son peuple. Et, d’abord, il accoutuma une colombe à venir manger des grains qu’il introduisait dans l’oreille du jeune Sarrasin: de telle sorte que la colombe, dès qu’elle apercevait Mahomet, accourait sur son épaule et mettait son bec dans son oreille. Alors le clerc susdit, ayant convoqué le peuple, lui dit que celui-là devrait être son chef que lui désignerait l’Esprit-Saint, descendant sur lui sous la forme d’une colombe. Puis il lâcha la colombe, qui vint se placer sur l’épaule de Mahomet et lui becqueta dans l’oreille. Le peuple crut que c’était le Saint-Esprit qui descendait sur lui, pour lui dicter à l’oreille la parole de Dieu. Ainsi Mahomet trompa les Sarrasins, qui, le prenant pour chef, envahirent le royaume de la Perse et tout l’empire d’Orient jusqu’à Alexandrie.

Voilà ce que raconte une chronique populaire; mais plus vraisemblable est une autre version, que nous allons rapporter maintenant. D’après celle-ci, Mahomet, inventant lui-même des lois, feignait de les recevoir de l’Esprit-Saint, sous la forme d’une colombe. Dans ces lois, il introduisit bon nombre de choses empruntées à l’Ancien et au Nouveau Testament. Car, dans sa première jeunesse, il avait été marchand, avait parcouru avec ses chameaux l’Egypte et la Palestine, et s’était souvent entretenu avec des Juifs et des chrétiens. De là vient que les Sarrasins, de même que les Juifs, pratiquent la circoncision; et s’abstiennent de la viande du porc: Mahomet leur ayant fait croire que le porc avait été créé, après le déluge, de la fiente du chameau. Avec les chrétiens, les Sarrasins croient en un seul Dieu tout-puissant, créateur de toutes choses. Mêlant ainsi le vrai au faux, Mahomet affirme que Moïse a été un grand prophète, et le Christ un prophète plus grand encore, né d’une vierge et par la seule vertu de Dieu. Il dit aussi, dans son _Alcoran_, que le Christ, dans son enfance, a créé des oiseaux avec le limon de la terre. Mais il dit ensuite que ce n’est point le Christ lui-même qui à subi la passion et est ressuscité: d’après lui, c’est un autre homme qui aurait subi la passion, à la place du Christ.

Une femme noble nommée Cadicha, qui était à la tête d’une province appelée Corocanie, voyant cet homme admis dans la familiarité des Juifs et des Sarrasins, crut que la majesté divine était en lui. Et, comme elle était veuve, elle le prit pour mari, ce qui le rendit maître de toute la province. Et lui, par ses artifices, il fit croire non seulement à cette femme, mais aux Juifs et aux Sarrasins, qu’il était le Messie promis par la Loi. Mais, dans la suite, Mahomet eut de fréquents accès d’épilepsie. Et comme Cadicha s’en affligeait, car cette maladie était considérée comme un signe d’impureté, il imagina de lui dire que ses accès étaient causés par l’émotion qu’il ressentait des fréquentes visites de l’archange Gabriel.

Ailleurs encore on lit que le maître de Mahomet fut un moine appelé Serge, qui fut chassé par ses frères pour avoir partagé l’hérésie des Nestoriens, ou, suivant d’autres, celle des Jacobites: secte qui prêche la circoncision, et prétend que le Christ a été non un Dieu, mais un homme juste et saint, conçu du Saint-Esprit, et né d’une vierge, toutes choses que croient également les Mahométans. Ce serait donc ce Serge qui aurait instruit Mahomet dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Car jusque-là le jeune homme, avec toute la race des Arabes, adorait Vénus; et aujourd’hui encore, le jour sacré, pour les Sarrasins, est le vendredi, de même que pour les Juifs le samedi ou sabbat, et pour les chrétiens le dimanche, ou jour du Seigneur.