La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 61

Chapter 614,048 wordsPublic domain

Aussitôt il lui dit: «Tu sais, Barlaam, comment tu m’as instruit! Si donc tu défends la foi que tu m’as enseignée, je resterai ton disciple jusqu’à la fin de mes jours. Mais si, au contraire, tu te laisses vaincre, j’arracherai moi-même ton cœur et ta langue et les donnerai aux chiens, pour que désormais personne ne s’avise plus d’induire en erreur un fils de roi!» Ce qu’entendant le faux Barlaam, dont le vrai nom était Nachor, trembla et se troubla cruellement, car il se voyait pris à son propre piège. Il réfléchit que le plus prudent était d’être de l’avis du fils du roi. Or un rhéteur se leva et lui dit: «Es-tu Barlaam, qui as induit en erreur le fils du roi?» Et lui: «Je suis Barlaam, qui n’ai pas induit en erreur le fils du roi, mais au contraire qui l’ai délivré de l’erreur!» Et le rhéteur: «Alors que les plus sages et les plus savants des hommes ont adoré nos dieux, comment oses-tu t’insurger contre eux?» Et le faux Barlaam: «Les Chaldéens, les Grecs et les Egyptiens ont commis l’erreur de prendre pour des dieux de simples créatures. Les Chaldéens ont adoré les éléments, créés pour l’utilité de l’homme. Les Grecs ont adoré des hommes criminels, tels que Saturne, qui dévorait ses fils et s’était coupé ses parties génitales; tels que Jupiter, qui, pour commettre l’adultère, aimait à prendre des formes d’animaux; tels encore que Vénus, qui trompait son mari avec Adonis. Les Egyptiens ont adoré des bêtes, le bœuf, le mouton, le porc, et d’autres encore. Seuls les chrétiens adorent le fils du vrai Dieu qui est descendu des cieux pour sauver les hommes.» Et Nachor continua de défendre la foi chrétienne, en sorte que les rhéteurs, stupéfaits, ne surent que répondre. Et Josaphat se réjouissait fort de voir que le Seigneur faisait défendre la vérité par la bouche d’un ennemi. Mais le roi, au contraire, était furieux. Il s’empressa de lever la séance, sous prétexte d’ajourner le débat au lendemain. Et Josaphat lui dit: «Si tu ne veux pas qu’on doute de ta justice, permets à mon maître de passer la nuit avec moi, pour que nous convenions ensemble de nos réponses pour demain! Et toi, de la même façon, entends-toi avec tes rhéteurs!» Le roi et Nachor y consentirent, espérant toujours l’induire en erreur. Mais lorsque Nachor se rendit au palais de Josaphat, celui-ci lui dit: «Ne crois pas que j’ignore qui tu es! Je sais que tu n’es pas Barlaam, mais l’astrologue Nachor.» Puis il lui exposa si bien les voies du salut qu’il le convertit. Et, le lendemain, Nachor s’en alla au désert, où, ayant reçu le baptême, il se fit ermite.

Cependant, un mage nommé Théodas, instruit de tout cela, vint trouver le roi et lui dit qu’il connaissait un moyen de détourner Josaphat de son christianisme. Et le roi: «Si tu parviens à cela, je t’élèverai une statue d’or et ordonnerai qu’on t’offre des sacrifices comme à un dieu!» Alors Théodas: «Eloigne de ton fils tous ses compagnons, et introduis dans son palais des femmes belles et ornées, pour qu’elles le servent et passent tout leur temps avec lui! Moi, je lui enverrai un de mes esprits, qui l’enflammera de concupiscence. Car rien n’a autant de pouvoir pour séduire les jeunes gens qu’un visage de femme! Certain roi venait de voir naître un fils lorsque les médecins lui dirent que si, pendant dix ans, l’enfant apercevait une seule fois le soleil ou la lune, il perdrait l’usage de ses yeux. Alors ce roi fit enfermer son fils, jusqu’à l’âge de dix ans, dans une grotte souterraine. Les dix ans écoulés, il ordonna qu’on étalât devant son fils toutes les choses du monde, afin qu’il apprît à les connaître ainsi que leurs noms. L’enfant apprit à connaître, de cette façon, les noms de l’or et de l’argent, des pierres précieuses, des chevaux, et de tout le reste. Mais quand il demanda quel était le nom des femmes, le ministre du roi lui répondit en plaisantant qu’on les appelait _des diables à séduire les hommes_. Et lorsque ensuite le roi demanda à son fils ce qu’il aimait le mieux, de toutes les choses qu’il avait vues, l’enfant répondit que c’était, à beaucoup près, _les diables à séduire les hommes_.»

Aussitôt le roi, congédiant tous les compagnons de son fils, les remplaça par de belles jeunes filles, qui ne cessaient point de l’exciter à la luxure. Et le malin esprit envoyé par le mage pénétra dans le cœur du jeune homme et y alluma un grand feu. De telle sorte que, brûlé tout ensemble au dehors et au dedans, le malheureux Josaphat souffrait cruellement. Mais il se recommandait à Dieu; et Dieu finit par éloigner de lui toute tentation.

Alors le roi envoya à son fils une jeune princesse d’une beauté merveilleuse. Et comme Josaphat lui prêchait le Christ, elle répondit: «Si tu veux me détourner du culte des idoles, marie-toi avec moi! Car les chrétiens eux-mêmes approuvent le mariage; puisque leurs patriarches, leurs prophètes et leur apôtre Pierre étaient mariés.» Mais Josaphat: «Chère amie, ce sont là de vaines paroles. Les chrétiens peuvent, en effet, se marier, mais non pas ceux qui ont promis au Christ de garder leur virginité!» Et elle: «Soit! mais si tu veux sauver mon âme, accorde-moi du moins une petite grâce! Accouple-toi avec moi cette nuit seulement, et je te promets que, demain matin, je me ferai chrétienne!» Elle parlait avec tant d’instance, et était si belle, qu’elle commença à ébranler sérieusement la tour de son âme. Ce que voyant, Satan dit à ses compagnons: «Voyez comme cette jeune fille ébranle l’âme que nous n’avons pu toucher! Profitons de l’occasion pour nous précipiter dans cette âme!» Alors le pauvre jeune homme, se voyant si tenté--car il l’était et par sa concupiscence et par son désir de sauver la jeune fille,--se mit à pleurer et tomba en prière. Et, pendant sa prière, il s’endormit et eut un rêve. Il se vit amené dans un pré fleuri où les feuilles des arbres, sous une brise légère, murmuraient doucement et exhalaient un parfum merveilleux. Il y avait là des fruits d’un goût incomparable, des eaux d’une limpidité ravissante, des sièges et des lits ornés d’or et de pierreries. Et une voix lui dit que c’était là le séjour des bienheureux. Il demanda la permission d’y rester, mais la voix lui répondit: «Tu pourras y revenir un jour, si tu sais résister à tes mauvais désirs.» Puis il vit, dans son rêve, un lieu sinistre et fétide, et la voix lui dit que c’était le séjour des damnés. Et, lorsqu’il s’éveilla, la beauté de la jeune fille lui parut exhaler la même puanteur.

Les malins esprits s’en retournèrent auprès de Théodas, et lui dirent: «Tant qu’il n’avait pas fait le signe de la croix, nous pouvions pénétrer en lui et le troubler vivement. Mais dès qu’il eut fait ce signe, nous dûmes nous enfuir.» Alors Théodas se rendit lui-même auprès de Josaphat, espérant le séduire par de belles paroles. Mais ce fut lui qui fut pris par celui qu’il voulait prendre. Converti par Josaphat, il reçut le baptême, et mena, depuis lors, une vie exemplaire.

Le roi, désespéré, abandonna à son fils la moitié de son royaume. Et Josaphat, malgré son extrême impatience de se réfugier au désert, jugea utile, dans l’intérêt de la foi, d’accepter pour quelque temps le royaume qui lui était offert. Il construisit de nombreuses églises, dressa partout des croix, et convertit tous ses sujets. Son père lui-même finit par se laisser convaincre par la prédication de son fils. Il crut en Jésus-Christ, reçut le baptême, laissa le royaume entier à Josaphat, et acheva sa vie dans la pénitence.

Après cela, Josaphat voulut, à son tour, se retirer dans le désert; mais longtemps les prières de son peuple le retinrent. Un jour enfin, il s’enfuit, donna à un pauvre ses habits royaux, et, en échange, revêtit ses haillons. Ainsi il erra dans le désert pendant deux ans, sans pouvoir trouver Barlaam. Enfin, apercevant un caveau, il frappa à la porte et dit: «Père, bénis-moi!» Et Barlaam, entendant sa voix, sortit du caveau. Ils s’embrassèrent longuement, heureux de se revoir. Josaphat raconta à Barlaam tout ce qui lui était arrivé; et, ensemble, ils en rendirent grâces à Dieu. Et Josaphat vécut là de nombreuses années, dans la vertu et les privations. Quant à Barlaam, lorsqu’il eut accompli sa destinée, il mourut en paix à l’âge de quatre-vingts ans, l’an du Seigneur 400. Josaphat, lui, renonça à son royaume dans la vingt-cinquième année de son âge; il vécut ensuite au désert pendant trente-cinq ans, et puis s’endormit, à son tour, dans le Seigneur[20].

[20] C’est l’histoire de saint Josaphat qui a fait affirmer à Max Müller,--et à bien d’autres, après lui,--que «Boudha était devenu un saint de l’Eglise catholique». En effet, au dire de ces savants, le nom de «Josaphat» ne peut être qu’une déformation de «Bodhisattva»; et il y a, dans le fameux _Lalila Vistara_, une légende qui rappelle ce que Jean de Damas et Jacques de Voragine nous racontent de l’enfance du fils du roi Avennir. Quant à l’esprit profondément chrétien qui anime tout le récit de la _Légende Dorée_, sous la délicieuse couleur orientale dont il est revêtu, c’est apparemment chose sans importance, ou, en tout cas, incapable de prévaloir contre l’identité manifeste des deux noms de «Josaphat» et de «Bodhisattva»!

CLXXI

SAINT JACQUES L’INTERCIS, MARTYR

(27 novembre)

Le martyr Jacques, surnommé l’Intercis[21], noble de naissance, mais plus noble encore par sa foi, était originaire de la ville d’Elape, dans le pays des Perses. Né de parents chrétiens, et marié à une femme chrétienne, il vivait dans la familiarité du roi des Perses, qui finit même par le décider à sacrifier aux idoles. Ce qu’entendant, la mère et la femme de Jacques lui écrivirent aussitôt: «En obéissant à un mortel, tu as abandonné Celui de qui dépend la vie, tu as changé la vérité en mensonge; en cédant à un mortel, tu as renié le juge des vivants et des morts. Sache donc que, désormais, nous te serons étrangères, et que jamais plus tu ne nous reverras!» Et Jacques, ayant lu cette lettre, s’écria en pleurant: «Si ma mère et ma femme me sont devenues étrangères, combien plus étranger doit m’être devenu mon Dieu!» Et comme il se repentait amèrement de sa faute, on fit savoir au roi que Jacques était de nouveau chrétien. Alors le roi le fit comparaître et lui dit: «Réponds-moi, es-tu Nazaréen?» Et Jacques: «Oui!» Et lui: «Donc tu es mage!» Et Jacques: «Dieu me préserve d’être mage!» Et comme le roi le menaçait de nombreux supplices, Jacques répondit: «Tes menaces ne sauraient me troubler, car tes paroles me traversent plus vite les oreilles que le vent ne met de temps à passer sur un rocher!» Et le roi: «Sois prudent, ne t’expose pas à une mort cruelle!» Et Jacques: «Ce n’est point là une mort, mais plutôt un sommeil, d’où l’on ne tarde pas à se réveiller pour la résurrection!» Et le roi: «Ne crois pas les Nazaréens qui prétendent que la mort n’est qu’un sommeil, car les plus grands empereurs la redoutent!» Et Jacques: «Quant à nous, nous ne craignons point la mort, car elle n’est pour nous que l’entrée de la vie!» Alors le roi, sur le conseil de ses amis, décida que, pour l’exemple, Jacques serait mutilé membre à membre. Et comme plusieurs témoins, émus de pitié, pleuraient sur le saint, celui-ci leur dit: «Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous-mêmes, car moi, je vais à la vie, et vous, au supplice éternel!»

[21] Ce surnom, qui signifie «le coupé en morceaux» est une allusion au martyre du saint.

Alors les bourreaux lui coupèrent le pouce de la main droite, et Jacques s’écria: «Seigneur Jésus, reçois ce rameau de l’arbre de la miséricorde; car le vigneron coupe le sarment de sa vigne afin qu’elle germe mieux et soit couronnée de fruits!» Et le bourreau: «Si tu consens à céder, je puis encore te faire grâce et guérir ta main!» Et, comme Jacques s’y refusait, il lui coupa un second doigt. Et Jacques dit: «Reçois ces deux rameaux que tu as plantés!» Au troisième doigt coupé, il dit: «Délivré d’une triple tentation, je bénis le Père, le Fils et le Saint-Esprit!» Au quatrième doigt, Jacques dit: «Protecteur des fils d’Israël, quatre fois béni, reçois de ton serviteur ce quatrième hommage!» Enfin, au cinquième doigt: «Maintenant ma joie est complète!»

Alors les bourreaux lui dirent: «Aie maintenant pitié de ton âme! Et ne t’afflige pas d’avoir perdu une main, car il y a bien des hommes qui n’ont qu’une main, et qui abondent en honneurs et richesses!» Et Jacques: «Quand les bergers tondent leurs brebis, se contentent-ils de couper la laine du côté droit, en laissant tout entière celle du côté gauche?» On lui coupa le petit doigt de la main gauche. Et lui: «Seigneur, étant le plus grand, tu as voulu devenir, pour nous, le plus petit! Reprends le corps que tu as racheté de ton propre sang!» Au septième doigt, il dit: «Sept fois par jour j’ai loué le Seigneur!» Au huitième: «C’est le huitième jour que Jésus a été circoncis. Permets à l’âme de ton serviteur, Seigneur, d’être, elle aussi, purifiée par les rites sacrés!» Au neuvième doigt, il dit: «C’est à la neuvième heure que le Christ a expiré sur la croix. Aussi, Seigneur, suis-je heureux de te proclamer et de te remercier, dans la douleur de l’amputation de mon neuvième doigt.» Enfin, au dixième doigt, il dit: «La dixième lettre de l’alphabet, _iota_, est la lettre par laquelle commence le nom de Jésus-Christ!» Alors quelques-uns des assistants dirent: «O toi que nous avons aimé, feins tout au moins de renier ton Dieu pour obtenir la vie sauve! On t’a, en vérité, coupé les mains; mais nous connaissons des médecins très habiles qui sauront te guérir de ta souffrance.» Et Jacques: «Loin de moi une aussi honteuse dissimulation! Celui qui regarde en arrière pendant qu’il conduit la charrue ne saurait être propre au royaume de Dieu.» Sur quoi les bourreaux, furieux, lui coupèrent tour à tour les dix doigts de ses pieds. Et à chaque doigt coupé il glorifiait Dieu d’une façon nouvelle. On lui coupa ensuite le pied droit, puis le pied gauche, puis le bras droit et le bras gauche, puis la jambe droite jusqu’à la cuisse. Et le saint, se tordant sous la douleur, s’écria: «Seigneur Jésus-Christ, aide-moi, car voici que s’emparent de moi les gémissements de la mort!» Et il dit aux bourreaux: «Le Seigneur me revêtira d’une chair nouvelle, que vos blessures ne sauront atteindre!» Et déjà les bourreaux commençaient à se fatiguer, ayant travaillé sur lui de la première jusqu’à la neuvième heure. Ils lui coupèrent cependant encore la jambe gauche, jusqu’à la cuisse. Et saint Jacques s’écria: «Dieu des vivants et des morts, écoute-moi, qui suis à demi vivant et à demi mort! Je n’ai plus de doigts ni de mains à tendre vers toi, plus de genoux à fléchir devant toi! Je suis comme une maison qui s’effondre, ayant perdu toutes les colonnes, qui la soutenaient. Ecoute-moi, Seigneur Jésus, et tire mon âme de sa prison!» A peine eut-il dit cela qu’un des bourreaux s’approcha et lui trancha la tête. Il mourut le jour du 27 novembre.

CLXXII

SAINT SATURNIN, SAINTE PERPÉTUE, SAINTE FÉLICITÉ ET LEURS COMPAGNONS, MARTYRS

(23 et 29 novembre)[22]

[22] La fête de saint Saturnin de Toulouse est célébrée le 29 novembre; celle de sainte Félicité et de ses compagnons, le 23 du même mois.

I. Saturnin, ordonné prêtre par les disciples des apôtres, fut désigné pour aller occuper l’évêché de Toulouse. Et comme, dès qu’il fut entré dans la ville, tous les démons cessèrent de répondre aux questions qu’on leur faisait, un des païens dit que, si l’on ne tuait pas Saturnin, on n’obtiendrait plus jamais rien des dieux. On s’empara donc de Saturnin; et celui-ci, sur son refus de sacrifier, fut attaché au pied d’un taureau furieux, qu’on précipita ensuite le long des marches du Capitole. Le saint eut la tête brisée, la cervelle écrasée; et ainsi, il reçut heureusement la couronne du martyre. Deux femmes recueillirent son corps, et, par peur des païens, le cachèrent dans un puits, d’où les successeurs de saint Saturnin le transportèrent, plus tard, dans un lieu consacré.

II. Il y eut un autre Saturnin qui souffrit le martyre à Rome, en l’an 286, sous Maximien. Le préfet de la ville, après l’avoir longtemps tenu en prison, le fit attacher sur un chevalet, où il fut roué de coups. On lui brûla ensuite les côtes, et l’on finit par le décapiter.

III. Il y eut un autre Saturnin qui souffrit le martyre en Afrique avec son frère Satire, un compagnon nommé Révocat, la sœur de celui-ci, nommée Félicité, et une femme noble nommée Perpétue. Ayant refusé de sacrifier aux idoles, ils furent tous jetés en prison. Ce que voyant, le père de Perpétue courut à la prison, et dit: «Ma fille, qu’as-tu fait? Tu as déshonoré ta famille! car jamais encore personne de ta race n’a été emprisonné!» Et quand il apprit que sa fille était chrétienne, il s’élança sur elle pour lui crever les yeux. Or, cette nuit-là, Perpétue eut un rêve qu’elle raconta en ces termes à ses compagnons: «J’ai vu une échelle d’or qui s’élevait jusqu’au ciel, si étroite qu’on ne pouvait y grimper qu’un à un, et encore à la condition d’être petit de taille. Car à droite et à gauche, sur les portants, étaient fixés des couteaux et des glaives très aigus, de telle sorte que ceux qui grimpaient ne pouvaient regarder ni derrière eux ni autour d’eux, mais étaient forcés d’avoir toujours les yeux levés au ciel. Sous l’échelle se tenait un immense et terrible dragon, essayant d’effrayer tous ceux qui voulaient grimper. Et j’ai vu Satire grimper sur l’échelle, parvenir jusqu’en haut, puis se retourner, et nous faire signe de le suivre sans crainte.» Ce qu’entendant, tous les prisonniers rendirent grâce à Dieu, car ils comprirent qu’ils avaient été élus pour le martyre. Amenés devant le juge, ils refusèrent de sacrifier: sur quoi le juge fit séparer les trois hommes des deux femmes, et dit à Félicité: «As-tu un mari?» Et elle: «Oui, mais je le dédaigne!» Et lui: «Aie pitié de toi, jeune femme, et consens à vivre, d’autant plus que tu portes un enfant dans ton ventre!» Mais elle: «Fais de moi ce que tu voudras, jamais tu ne m’amèneras à ta volonté!» Cependant, les parents et le mari de Perpétue avaient amené à celle-ci son petit garçon encore à la mamelle. Et le père de la sainte dit à sa fille: «Mon doux enfant, aie pitié de moi, de ta pauvre mère, et de ton mari, qui ne pourra pas vivre sans toi!» Mais Perpétue ne se laissait point toucher. Alors son père lui jeta au cou son petit garçon. Mais elle, repoussant l’enfant, dit aux siens: «Eloignez-vous de moi, ennemis de Dieu, car je ne vous connais plus!» Après quoi le préfet, voyant la constance des martyrs, les renvoya en prison. Et comme les saints s’affligeaient sur Félicité, qui était alors enceinte de huit mois, Dieu fit alors en sorte qu’elle éprouva soudain les douleurs de l’enfantement, et mit au monde un fils vivant. Et les gardiens lui disaient: «Si tu souffres si cruellement dès à présent, que sera-ce quand tu comparaîtras devant le juge?» Mais Félicité: «Ici, je souffre pour moi; là-bas Dieu souffrira pour moi!» On les fit ensuite sortir de prison, les mains liées derrière le dos, et on les conduisit dans l’amphithéâtre. Satire et Perpétue furent dévorés par des lions, Révocat et Félicité par des léopards; et Saturnin eut la tête tranchée. Cela se passait vers l’an 256, sous les empereurs Valérien et Gallien.

CLXXIII[23]

SAINT PASTEUR, ABBÉ

[23] Les cinq chapitres qui suivent forment, en appendice à la _Légende des Saints_, une sorte de manuel de la vie monastique.

Saint Pasteur demeura de longues années au désert, avec ses frères, et se distingua par sa sainteté. Sa mère désirait beaucoup revoir ses fils; et comme ils s’y refusaient, elle se rendit un jour au devant d’eux pendant qu’ils allaient à la ruche. Mais aussitôt ils s’enfuirent dans leurs cellules, dont ils barricadèrent les portes. Et elle, debout devant la porte de la cellule de Pasteur, pleurait et gémissait. Pasteur, à travers la porte, lui dit: «Vieille femme, qu’as-tu à crier ainsi?» Mais elle, entendant sa voix redoublait ses cris, disant: «Je veux vous voir, mes chers fils! Est-ce donc mal, que je vous revoie? Ne suis-je pas votre mère, qui vous ai allaités?» Et son fils: «Veux-tu nous voir dans ce monde-ci ou dans l’autre?» Et elle: «Si je ne peux pas dans celui-ci, que du moins je le puisse dans l’autre, mes enfants!» Et Pasteur: «Si tu te résignes chrétiennement à ne pas nous voir dans ce monde-ci, tu nous verras certainement dans l’autre!» Sur quoi la vieille s’en alla toute réconfortée.

Le juge de la province voulait, lui aussi, voir Pasteur, qui refusait de se laisser voir. Ce juge fit alors jeter en prison le neveu de l’ermite, en disant: «Si Pasteur vient intercéder pour lui, je le relâcherai!» La mère de l’enfant vint pleurer devant la porte de Pasteur. Et comme celui-ci ne lui répondait pas, elle lui dit: «Si même tu as des entrailles de fer, insensibles à toute compassion, qu’au moins la voix du sang te parle en faveur de mon fils!» Mais son frère se borna à lui faire répondre: «Pasteur n’a jamais eu de fils!» La mère du prisonnier revint toute en larmes auprès du juge, qui lui dit: «Qu’au moins ton frère dise un mot pour ton fils et je le remettrai en liberté!» Mais Pasteur se borna à lui répondre: «Examine la cause suivant ta loi; et, s’il est digne de mort, mets-le à mort; s’il est innocent, fais-en ce qui te plaira!» Pasteur disait à ses frères: «Pour être libre de ce monde, le moine n’a qu’à détester deux choses.» Et comme un de ses frères lui demandait ce que c’était, il répondit: «La jouissance charnelle et la vaine gloire. Si tu veux trouver le repos dans ce monde et dans l’autre, dis-toi toujours: qui suis-je? Et ne juge personne!» Un frère d’un couvent ayant commis une faute, l’abbé, sur le conseil d’un ermite, le chassa. Or, comme ce frère s’enfuyait, désespéré, Pasteur l’appela, le consola, et lui demanda d’aller chercher l’ermite qui l’avait dénoncé. Et à cet ermite il dit: «Il y avait deux hommes, dont chacun venait de perdre son fils. Et voici que l’un des deux abandonna son propre mort pour aller pleurer le mort de l’autre!» L’ermite comprit la parabole, et se repentit. Une autre fois, un frère dit à Pasteur qu’il voulait s’en aller, parce qu’on lui avait rapporté, d’un de ses frères, des choses qui l’avaient scandalisé. Pasteur lui répondit de ne pas croire ces choses, qui n’étaient pas vraies. Et le frère: «Pardon, elles sont vraies, car c’est le frère Fidèle qui me les a rapportées!» Et Pasteur: «Celui qui te les a rapportées ne saurait être Fidèle; car, s’il était fidèle, il ne songerait pas à dénoncer ses frères!» Et le frère: «Mais je l’ai vu aussi de mes propres yeux!» Et Pasteur: «Sais-tu ce que c’est qu’une paille et qu’une poutre? Eh bien, mets-toi dans l’esprit que tes péchés à toi sont comme une poutre, et ceux de ton frère comme un fétu de paille!»

Un frère qui avait commis un grand péché voulut faire pénitence pendant trois ans. Mais d’abord il demanda à Pasteur si c’était beaucoup. Et Pasteur: «C’est beaucoup!» Le frère demanda si un an de pénitence serait suffisant. Et Pasteur: «C’est beaucoup!» On en vint à proposer quarante jours; mais Pasteur dit encore: «C’est beaucoup!» Et il ajouta: «J’estime que si un homme se repent de tout son cœur, et se promet de ne pas recommencer son péché, Dieu se contente parfaitement d’une pénitence même de trois jours.»

Un frère lui demanda ce qu’il devait faire d’un héritage qui venait de lui échoir. Pasteur lui dit de revenir trois jours après. Et, trois jours après, il lui dit: «Si tu donnes ton argent à l’Eglise, on le dépensera en repas; si tu le donnes à tes parents, tu n’en auras point de récompense; si tu le donnes aux pauvres, tu seras certain de l’avoir bien placé. Mais au reste fais ce que tu voudras, car je ne me sens pas le droit de rien décider!» Voilà ce que nous apprend sur saint Pasteur la _Vie des Pères du Désert_.

CLXXIV

SAINT JEAN, ABBÉ