Part 45
Le roi Clotaire, apprenant que la cloche de Saint-Etienne de Sens avait un son d’une douceur merveilleuse, fit transporter cette cloche à Paris, pour pouvoir l’entendre à sa guise. Mais, cet ordre ayant déplu à saint Loup, la cloche perdit toute sa douceur dès qu’elle sortit de Sens. Ce que voyant, le roi la fit aussitôt restituer; et, lorsque la cloche fut arrivée à sept milles, de Sens, elle sonna si fort que toute la ville l’entendit: de telle sorte que saint Loup put aller à sa rencontre.
Une nuit, tenté par le diable, il se fit apporter un verre d’eau froide; puis comprenant les ruses de l’ennemi, il posa son oreiller sur le verre et y tint le diable enfermé jusqu’au matin suivant. Une autre fois, revenant chez lui de sa visite aux églises de la ville, il entendit des prêtres parlant à voix haute et disant qu’ils voulaient forniquer avec des femmes. Alors, il entra dans son oratoire et pria pour eux; et aussitôt l’aiguillon de la tentation cessa de les tourmenter, et ils vinrent humblement lui demander pardon.
Enfin saint Loup s’éteignit en paix, en l’an du Seigneur 610.
CXXVIII
SAINT GILLES, ABBÉ
(1er septembre)
Gilles, athénien, était de famille noble, et avait étudié, dès l’enfance, les lettres sacrées. Un jour, comme il se rendait à l’église, un malade, couché sur une place, lui demanda l’aumône. Gilles lui donna sa tunique; et dès que le malade la revêtit, il guérit. A la mort de ses parents, Gilles abandonna au Christ tout son patrimoine. Il guérit un jour, par sa prière, un homme qui venait d’être mordu par un serpent. Il guérit aussi un possédé qui, se tenant dans l’église, troublait de ses cris les autres chrétiens. Mais bientôt, craignant les dangers de la faveur humaine, Gilles s’enfuit secrètement au bord de la mer. Il aperçut là des matelots qui allaient périr dans une tempête: il pria et aussitôt la tempête s’apaisa. En reconnaissance de quoi les matelots, apprenant qu’il voulait aller à Rome, s’offrirent à l’y emmener gratuitement avec eux.
Mais en arrivant à Arles, Gilles s’y arrêta, et demeura deux ans avec saint Césaire, évêque de cette ville, où il guérit une femme atteinte de fièvre depuis trois ans. Puis, ayant soif du désert, il s’éloigna secrètement d’Arles, et vécut longtemps en compagnie de l’ermite Veredôme, dans un endroit où, en sa faveur, Dieu voulut bien faire cesser la stérilité du sol. Mais, comme le bruit de ses miracles se répandait partout, Gilles, craignant de nouveau les dangers de la louange humaine, quitta son compagnon et s’enfonça encore dans le désert, où il eut le bonheur de trouver une grotte auprès d’une source. Il y eut pour nourricière une biche qui, à de certaines heures, venait lui donner son lait.
Or, un jour, les fils du roi, qui chassaient par là, virent cette biche et la poursuivirent avec leurs chiens. Effrayée, elle se réfugia aux pieds de saint Gilles. Et celui-ci, étonné de ses cris, sortit de sa cellule et entendit les chasseurs. Il demanda alors à Dieu que fût sauvée la bête qu’il lui avait donnée pour nourricière. Et en effet aucun des chiens n’osait s’approcher de la biche. La nuit étant proche, les chasseurs s’en revinrent chez eux. Et le lendemain, de nouveau, ils durent rentrer chez eux sans avoir pris la biche. Ce qu’apprenant, le roi se rendit sur les lieux avec l’évêque et une foule de chasseurs. Et comme, de nouveau, les chiens refusaient d’approcher, un des chasseurs, par accident, blessa d’une flèche le saint, qui demandait grâce pour la biche. Après quoi les chasseurs se frayèrent un chemin jusqu’à la grotte, aperçurent un vieillard en habit monacal avec une biche étendue à ses pieds. Le roi et l’évêque s’avancèrent alors vers lui, lui demandèrent qui il était, d’où il était venu, comment il avait pu arriver à un endroit aussi sauvage, et enfin par qui il avait été blessé. Puis, lui ayant demandé pardon de cette blessure dont ils étaient cause, ils lui donnèrent des remèdes pour la guérir, en même temps que de nombreux présents. Mais le saint ne voulut même pas jeter les yeux sur les présents ni sur les remèdes. Bien plus, sachant que la vertu devenait plus parfaite dans la maladie, il pria Dieu de ne plus recouvrer la santé aussi longtemps qu’il vivrait.
Le roi, cependant, lui fit de fréquentes visites, pour recevoir de lui l’aliment spirituel. Et toujours il lui offrait des trésors, et toujours le saint refusait de les accepter. Il conseilla enfin au roi d’employer plutôt ces trésors à construire un monastère, où serait pratiquée dans toute sa rigueur la discipline monastique. Et le roi suivit son conseil; mais, quand le monastère fut construit, il insista par ses prières et ses larmes pour forcer saint Gilles à en devenir l’abbé[12].
[12] A Saint-Gilles-du-Gard, entre Arles et Lunel, sur le petit Rhône.
La renommée du saint parvint jusqu’au roi Charles, qui le manda près de lui et le reçut avec déférence. Il lui demanda, entre autres choses, de vouloir bien prier pour que lui fût remis un très grand péché qu’il avait commis jadis, et qu’il n’osait avouer à personne, pas même au saint. Et le dimanche suivant, pendant que Gilles, célébrant sa messe, priait pour le roi, un ange lui apparut qui déposa sur l’autel une feuille où était écrit que, grâce à ses prières, le péché du roi se trouvait pardonné. Et l’on dit aussi que, sur cette feuille, une main céleste avait ajouté que quiconque invoquerait saint Gilles pour la rémission d’un péché, obtiendrait cette rémission, pourvu seulement qu’il ne commît plus le même péché. Gilles porta la feuille au roi, qui se repentit humblement. Puis le saint reprit le chemin de son monastère. Et à Nîmes, en passant, il ressuscita le fils d’un des chefs de la ville, qui venait de mourir.
Peu de temps après, prévoyant que son monastère allait être saccagé par les ennemis, il se rendit à Rome, et obtint du pape, pour son église, un privilège, ainsi que deux portes en bois de cyprès où se trouvaient sculptées les images des apôtres. Après quoi, ayant confié ces portes au Tibre, et les ayant recommandées à la conduite divine, il retourna vers son monastère; et, sur le chemin, à Tiberon, il guérit un paralytique. Et quand il revint à son monastère, il trouva les portes qui l’attendaient dans le port. Après avoir rendu grâces à Dieu, il les dressa au seuil de son église, tant pour l’ornement de celle-ci que pour qu’elles fussent le témoignage du pacte accordé au monastère par la curie romaine.
Enfin, comprenant par révélation que le jour de sa mort approchait, il en informa ses frères et leur demanda de prier pour lui. Et quand il se fut endormi dans le Seigneur, bien des personnes affirmèrent avoir entendu des chœurs d’anges transportant son âme au ciel. Cette mort eut lieu en l’an du Seigneur 700.
CXXIX
LA NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
(8 septembre)
I. La glorieuse Vierge Marie était de la tribu de Juda, et de la race royale de David. On sait que Matthieu et Luc, dans leurs évangiles, nous retracent la généalogie, non pas de Marie, mais de Joseph, qui cependant n’a eu aucune part à la conception du Christ: c’est, dit-on, pour se conformer à la coutume des Ecritures, où n’est prise en considération que la généalogie des hommes, non celle des femmes. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, la sainte Vierge descendait certainement de la race de David: car les mêmes évangélistes, qui admettent expressément la conception toute divine de Jésus, attestent à plusieurs reprises que Jésus était de la semence de David.
Ce roi, en effet, eut, entre autres fils, Nathan et Salomon. De la race de Nathan fut (suivant Jean de Damas), Lévi, qui engendra Melchi et Panthar; Panthar engendra Barpanthar, qui engendra Joachim, qui fut père de la Vierge Marie. Et il y eut un des descendants de Nathan qui épousa une descendante de Salomon; et lorsque Héli, de la tribu de Nathan, mourut sans enfants, son frère utérin Jacob, qui était de la tribu de Salomon, épousa sa veuve et engendra d’elle Joseph. Celui-ci était donc, par la nature, fils de Jacob et descendant de Salomon; mais, par la loi, il était fils d’Héli et de la descendance de Nathan, car, dans les cas de ce genre, la loi assignait les enfants au premier mari.
D’autre part, l’_Histoire ecclésiastique_ et Bède, dans sa _Chronique_, racontent qu’Hérode, pour faire croire à la postérité qu’il était noble et descendait d’Israël, fit brûler toutes les généalogies des Juifs, qui étaient conservées dans les archives secrètes du Temple. Mais il y eut des Nazaréens, parents du Christ, qui reconstituèrent la généalogie de leur divin parent, en partie d’après leurs traditions de famille, en partie d’après des livres qu’ils avaient conservés. A eux nous devons de savoir que la femme de Joachim, nommée Anne, eut une sœur, nommée Ismérie, qui fut mère d’Elisabeth et d’Eliude. Elisabeth fut mère de saint Jean-Baptiste; d’Eliude naquit Eminen, et d’Eminen naquit saint Servais, dont le corps est conservé dans la ville de Maëstricht, qui relève de l’évêché de Liège. Quant à Anne, la tradition rapporte qu’elle a eu successivement trois maris: Joachim, Cléophas et Salomé. De Joachim elle eut une fille, la Vierge Marie, qu’elle donna en mariage à Joseph. Puis, après la mort de Joachim, elle épousa Cléophas, frère de Joseph, de qui elle eut une autre fille, également appelée Marie, et donnée plus tard en mariage à Alphée. Cette seconde Marie eut d’Alphée quatre fils, Jacques le Mineur, Joseph le Juste, Simon et Jude. Enfin, de son troisième mariage avec Salomé, Anne eut encore une fille, également appelée Marie, et qui épousa Zébédée. Et c’est de cette troisième Marie et de Zébédée que sont nés Jacques le Majeur et Jean l’Evangéliste.
D’autre part, saint Jérôme nous dit, dans son _Prologue_, avoir lu dans son enfance un petit livre où se trouvait racontée l’histoire de la naissance de la sainte Vierge; et il nous transcrit cette histoire, mais seulement de souvenir, et très longtemps après l’avoir lue. Donc, suivant ce récit, Joachim, qui était Galiléen, et de la ville de Nazareth, s’était marié avec sainte Anne, qui était de Bethléem, en Judée. Tous deux vivaient sans reproche, accomplissant tous les commandements du Seigneur; ils faisaient de tous leurs biens trois parts égales, dont ils ne gardaient qu’une seule pour eux-mêmes et leur famille, en donnant une au temple, l’autre aux pauvres et aux pèlerins. Et comme, après vingt ans de mariage, ils n’avaient point d’enfant, ils firent vœu que, si Dieu leur accordait un enfant, ils le voueraient au service divin. Le jour de la fête de la Dédicace, Joachim, s’étant rendu à Jérusalem, comme il faisait pour les trois grandes fêtes de l’année, alla présenter son offrande au Temple avec ceux de sa tribu. Mais le prêtre le repoussa avec indignation de l’autel, affirmant que c’était un scandale qu’un homme infécond, incapable d’augmenter le peuple de Dieu, présentât son offrande à un Dieu qui avait mis sur lui le signe de sa malédiction. Sur quoi Joachim, tout confus, n’osa point retourner chez lui, et s’en alla séjourner avec ses bergers. Mais, pendant qu’il se trouvait là, un ange lui apparut un jour avec une grande lumière, et lui dit: «Je suis envoyé vers toi par le Seigneur, pour t’annoncer que tes prières ont été entendues, et que tes aumônes se sont élevées jusqu’au trône divin. Dieu a vu ta honte, et entendu l’injuste reproche qu’on t’a fait de ta stérilité. Car Dieu ne punit point la nature, mais seulement le péché. Et souvent, quand il ferme une matrice, il le fait afin de l’ouvrir ensuite plus miraculeusement, de manière qu’on sache que ce n’est point de la luxure que naît l’enfant qui doit naître. Est-ce que Sara, la mère de votre race, n’a pas supporté jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans l’opprobre de la stérilité, avant de donner le jour à Isaac, a qui fut renouvelée la promesse de la bénédiction de tout son peuple? Est-ce que Rachel n’a pas été longtemps stérile avant d’enfanter Joseph, qui commanda à toute l’Egypte? Qui fut plus fort que Samson, ou plus saint que Samuel? Et cependant l’un et l’autre sont nés de mères stériles. Sache donc que, de la même façon, Anne, ta femme, te donnera une fille que tu appelleras Marie. Celle-ci, suivant ton vœu, sera consacrée au Seigneur dès l’enfance; dès le ventre de sa mère elle sera pleine du Saint-Esprit; et, afin que sa pureté ne puisse donner lieu à aucun soupçon, elle ne sera pas élevée au dehors, mais toujours gardée à l’intérieur du temple. Et, de même qu’elle sera née d’une mère stérile, d’elle naîtra miraculeusement le Fils du Très-Haut, qui aura nom Jésus, et qui apportera le salut à toutes les nations. Quant au signe qui te prouvera la vérité de mes paroles, écoute! En arrivant à la Porte d’Or, à Jérusalem, tu rencontreras ta femme Anne, qui, inquiète de ta longue absence, se réjouira grandement de ta vue!» Cela dit, l’ange disparut; mais il apparut ensuite à Anne, qui pleurait amèrement l’absence de son mari; il lui annonça ce qu’il venait d’annoncer à Joachim, et lui ordonna de se rendre à Jérusalem, devant la Porte d’Or, pour y rencontrer son mari. Anne et Joachim se rencontrèrent donc, tous deux, se réjouissant de leur vision et de la postérité qui leur était promise. Et, ayant adoré le Seigneur, ils revinrent chez eux.
C’est ainsi qu’Anne conçut et mit au monde une fille, qui fut appelée Marie. Et lorsque furent achevées les trois années de l’allaitement, l’enfant fut conduite au temple avec des offrandes. Le temple était situé sur une montagne; et, pour parvenir à l’autel des holocaustes, qui se trouvait à l’extérieur, on avait encore à monter quinze marches, correspondant aux quinze psaumes graduels. Et voici que la petite fille monta toutes ces marches sans l’aide de personne, comme si elle était déjà dans la perfection de l’âge. Puis, quand elle eut accompli son offrande, ses parents revinrent chez eux, la laissant avec les autres vierges dans le temple; et là, tous les jours, elle croissait en sainteté, visitée par les anges, et admise à la vision divine. Elle s’était imposé pour règle de rester en prière depuis le matin jusqu’à la troisième heure; jusqu’à la neuvième heure, ensuite, elle s’occupait à tisser la laine; après quoi elle se remettait en prière, jusqu’au moment où un ange venait lui apporter sa nourriture.
Quand elle eut quatorze ans, le prêtre déclara que les vierges instruites dans le temple et qui étaient parvenues à leur puberté devaient retourner chez elles, pour être unies à des hommes en légitime mariage. Les autres vierges obéirent à cet ordre. Seule, Marie dit qu’elle ne pouvait y obéir, car ses parents l’avaient consacrée au service de Dieu, et elle-même avait voué sa virginité au Seigneur. Ce qui mit le prêtre en grand embarras, car il n’osait ni rompre un vœu,--l’Ecriture ayant dit: «Faites des vœux et remplissez-les!»--ni autoriser un acte contraire aux usages. Lors de la fête qui suivit, les vieillards convoqués furent d’avis qu’en matière si douteuse on devait s’en remettre à l’inspiration divine. Et, comme tous étaient en prière, une voix sortit du fond du temple, disant que tous les hommes nubiles et non mariés de la maison de David devaient s’approcher de l’autel, chacun portant une baguette à la main; et la voix ajoutait que la Vierge Marie aurait à épouser celui d’entre eux dont la baguette produirait des feuilles. Or il y avait là un homme de la maison de David nommé Joseph, qui, seul, ne se présenta point devant le prêtre, estimant inconvenant de prétendre, à son âge, devenir le mari d’une vierge de quatorze ans. De telle sorte que le miracle prédit par la voix divine n’eut point lieu. Et le prêtre, de nouveau, interrogea le Seigneur, qui répondit que celui-là seul n’avait pas apporté sa baguette qui était destiné à devenir le mari de la vierge. Force fut donc à Joseph de se présenter à l’autel; et aussitôt sa baguette produisit des feuilles, et l’on vit descendre sur elle une colombe, du haut du ciel. Alors Joseph, se trouvant ainsi fiancé, se rendit à Bethléem, sa patrie, afin de s’occuper de préparer ses noces, tandis que Marie retournait à Nazareth, dans la maison de ses parents, avec sept vierges de son âge que le prêtre lui avait données pour compagnes. C’est vers ce temps-là que l’ange Gabriel lui apparut, pendant qu’elle était en prière, et lui annonça que d’elle naîtrait le Fils de Dieu.
Le jour exact où devait être commémorée la nativité de la Vierge fut très longtemps ignoré des fidèles. Mais un jour, suivant ce que rapporte Jean Beleth, un saint homme, qui vivait dans la contemplation, s’aperçut que tous les ans à la même date, le 6 septembre, il entendait une merveilleuse musique d’anges, célébrant une fête. Il supplia le Ciel de lui révéler quelle fête c’était qu’on célébrait au ciel ce jour-là; et il obtint pour réponse que c’était le jour anniversaire de la naissance de la glorieuse Vierge Marie: ce dont il fut chargé, en outre, de faire part aux fils de la sainte Eglise, pour qu’ils s’unissent, dans la célébration de la fête, avec les troupes célestes. La chose fut rapportée au Souverain Pontife et aux autres chefs de l’Eglise qui, ayant prié et jeûné, et consulté les témoignages de l’Ecriture et des traditions, décrétèrent que, désormais, ce jour du 6 septembre serait universellement consacré à la célébration de la naissance de la Vierge Marie.
Quant à l’octave de cette fête, elle n’a été instituée que plus tard, par le pape Innocent IV, qui était d’origine génoise; et voici dans quelles circonstances. Lorsque mourut Grégoire IX, les Romains enfermèrent tous les cardinaux dans une salle pour les forcer à choisir au plus vite un nouveau chef de l’Eglise. Mais comme les cardinaux ne parvenaient pas à se mettre d’accord, ce qui leur valait d’être fort molestés par les Romains, ils firent vœu à là Reine du Ciel que si, grâce à elle, ils pouvaient enfin s’accorder, et sortir de leur conclave sans être maltraités, ils décréteraient désormais que fût célébrée l’octave de sa Nativité. Et, en effet, ils tombèrent d’accord pour élire Célestin. Mais celui-ci vécut trop peu de temps pour réaliser le vœu des membres du conclave; et ce fut son successeur, Innocent IV, qui le réalisa.
Notons, à ce propos, que les trois nativités célébrées par l’Eglise, celles du Christ, de la Vierge et de saint Jean-Baptiste, ont toutes les trois des octaves, mais que, seule la nativité de la Vierge n’est point précédée d’une vigile. En effet ces trois nativités désignent trois naissances spirituelles: car avec Jean nous renaissons dans l’eau, avec Marie dans la pénitence, et dans la gloire avec le Christ. Or notre renaissance dans le baptême et notre renaissance dans la gloire doivent être précédées de contrition, tandis que notre renaissance dans la pénitence est en elle-même une contrition.
II. Un très vaillant capitaine, et qui n’était pas moins dévot à la Vierge se rendait un jour à un tournoi lorsqu’il rencontra, en chemin, un monastère élevé en l’honneur de Notre Dame, et y entra pour entendre la messe. Mais les messes se succédaient les unes aux autres, et le capitaine, par égard pour la Vierge, tenait à n’en manquer aucune. Enfin il put sortir, et courut à l’endroit du combat. Et voilà qu’il rencontra, avant d’y arriver, des gens qui déjà en revenaient, et qui le félicitèrent de la valeur qu’il y avait déployée. Cet éloge lui fut confirmé par tous ceux qui avaient assisté au tournoi; et il y en eut même qui vinrent lui rappeler qu’il les avait défaits. Sur quoi cet homme, comprenant que la Reine des Cieux lui avait rendu sa politesse, raconta ce qui lui était arrivé, et, retournant au monastère, s’engagea depuis lors entièrement au service du Fils de la sainte Vierge.
III. Une veuve avait un fils unique qu’elle aimait tendrement. Apprenant que ce fils avait été pris par l’ennemi, enchaîné et mis en prison, elle fondit en larmes, et, s’adressant à la Vierge, pour qui elle avait un culte spécial, elle lui demanda avec insistance la libération de son fils. Mais quand elle vit enfin que ses prières restaient sans effet, elle se rendit dans une église où se trouvait sculptée une image de Marie. Là, debout devant l’image, elle dit: «Vierge sainte, je t’ai suppliée de délivrer mon fils, et tu n’as pas voulu venir au secours d’une malheureuse mère; j’ai imploré ton patronage pour mon fils, et tu me l’as refusé! Eh bien, de même, que mon fils m’a été enlevé, de même je vais t’enlever le tien, et le garderai en otage!» Ce que disant, elle s’approcha, prit la statue de l’enfant sur le sein de la Vierge, l’emporta chez elle, l’entoura d’un linge sans tache, et l’enferma sous clef dans un coffre, heureuse d’avoir un si bon otage du retour de son fils. Or, la nuit suivante, la Vierge apparut au jeune homme, lui ouvrit la porte de sa prison, et lui dit: «Dis à ta mère, mon enfant, qu’elle me rende mon fils, maintenant que je lui ai rendu le sien!» Le jeune homme vint donc retrouver sa mère, et lui raconta sa miraculeuse délivrance. Et elle, ravie de joie, s’empressa d’aller rendre à la Vierge l’enfant Jésus, en lui disant: «Je te remercie, dame céleste, de ce que tu m’aies restitué mon fils, et je te restitue le tien en échange!»
IV. Il y avait un voleur qui commettait le plus de larcins qu’il pouvait, mais qui avait une grande dévotion pour la Vierge Marie, et ne cessait point de l’invoquer. Un jour, pris en flagrant délit, il fut condamné à être pendu. Et on le pendit en effet: mais aussitôt la Vierge Marie vint à son aide, et, pendant trois jours, le tint dans ses bras, de telle sorte que sa pendaison ne lui fit aucun mal. Le troisième jour, ceux qui l’avaient pendu, passant par hasard près de lui, furent surpris de le trouver vivant et la mine joyeuse. Ils pensèrent que la corde avait été mal attachée, et voulurent l’achever à coups d’épées; mais la Vierge opposait sa main à leurs épées, et aucun de leurs coups n’atteignait le voleur. Celui-ci leur raconta enfin l’assistance qu’il avait reçue de la Vierge Marie, et eux, par amour pour Notre Dame, ils le relâchèrent. Et le voleur se fit moine, et, tant qu’il vécut, resta au service de la Mère de Dieu.
V. Un clerc, très dévot à la Vierge Marie, ne trouvait de plaisir qu’à chanter ses heures. Mais, ayant hérité de tous les biens de ses parents, il fut contraint par ses amis à prendre femme, et à gouverner son héritage. Il se mit donc en route pour célébrer ses noces; mais en chemin, rencontrant une église, il y entra pour réciter les heures de la Vierge. Et voici que la Vierge lui apparut, le visage sévère, et lui dit: «Infidèle, pourquoi m’abandonnes-tu, moi ton amie et ta fiancée? Pourquoi me préfères-tu une autre femme?» Le clerc, plein de contrition, alla rejoindre ses compagnons, et, leur cachant ce qui lui était arrivé, laissa célébrer ses noces. Mais, au milieu de la nuit, il s’enfuit de sa maison, entra dans un monastère, et se voua tout entier au service de la Vierge Marie.
VI. Un bon prêtre de village ne célébrait jamais d’autre messe que celle de la Vierge. Dénoncé à son évêque, et mandé devant lui, il lui avoua qu’il ne savait pas d’autre messe que celle-là; sur quoi l’évêque le blâma sévèrement, et le suspendit de son office. Mais la nuit suivante, la Vierge apparut à l’évêque, le gronda à son tour, lui demanda pourquoi il avait si mal traité son serviteur, et ajouta qu’il mourrait avant trente jours, si le pauvre prêtre n’était pas restitué dans sa fonction. Sur quoi l’évêque, épouvanté, fit revenir le prêtre, s’excusa devant lui, lui rendit sa fonction et lui enjoignit de ne jamais célébrer d’autre messe que celle de Marie.