La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 44

Chapter 443,937 wordsPublic domain

Quant à Hérode, il ne resta pas impuni. L’_Histoire scholastique_ raconte en effet qu’Hérode Agrippa, désespéré de sa pauvreté, entra un jour dans une tour pour s’y laisser mourir de faim. Ce qu’apprenant, sa sœur Hérodiade supplia son mari, le tétrarque Hérode Antipas, de venir en aide à son frère. Ainsi fut fait; mais comme, un jour, les deux Hérode dînaient ensemble, le tétrarque, échauffé par le vin, se mit à reprocher à Hérode Agrippa tous les bienfaits dont il l’avait comblé. Sur quoi Hérode Agrippa, irrité, s’enfuit à Rome, où il s’acquit tant de faveur auprès de Caligula, que celui-ci le nomma tétrarque de deux provinces, et lui promit de le nommer roi de Judée. A cette nouvelle, Hérodiade insista vivement auprès de son mari pour qu’il se rendît à Rome, et sollicitât pour lui-même le titre de roi. Et Hérode, d’abord, s’y refusait, préférant la tranquillité à un honneur périlleux; mais enfin il se laissa convaincre, et se rendit à Rome. Aussitôt Agrippa écrivit à Caligula que son beau-frère s’était allié avec le roi des Parthes, et projetait de se soulever contre le joug romain: en preuve de quoi il ajoutait qu’Antipas, dans ses places fortes, avait assez d’armes pour équiper soixante-dix mille hommes: Caligula; au reçu de cette lettre, demanda à Hérode si c’était vrai qu’il eût, dans ses places fortes, une telle quantité d’armes. Et Hérode, qui ne soupçonnait rien, avoua le fait: sur quoi Caligula, persuadé qu’Agrippa lui avait écrit la vérité, condamna le tétrarque à l’exil, en laissant à Hérodiade la permission de rentrer à Jérusalem. Mais Hérodiade se refusa à quitter son mari, disant que, comme elle avait partagé sa prospérité, elle voulait encore partager sa misère. Tous deux furent donc rélégués à Lyon, où ils finirent leur vie misérablement.

2º La combustion des os de saint Jean-Baptiste eut lieu le jour de la fête de sa décollation, comme si Dieu avait accordé au saint la faveur d’un second martyre. Les disciples de Jean avaient enseveli son corps à Sébaste, en Palestine, entre les corps des prophètes Elisée et Abdias. Et comme de nombreux miracles se produisaient en ce lieu, Julien l’Apostat fit d’abord disperser au vent les os du saint; puis, les miracles ne cessant point, ils les fit brûler, réduire en poudre et disperser dans les champs. Mais pendant qu’on les recueillait pour les brûler, des moines de Jérusalem se mêlèrent aux païens, et emportèrent une grande partie des saints ossements. Ils les remirent à Philippe, évêque de Jérusalem, qui les envoya plus tard à Athanase, évêque d’Alexandrie. Et plus tard encore l’évêque d’Alexandrie, Théophile, les installa dans un ancien temple de Sérapis, dont il fit une basilique en l’honneur de saint Jean. Ajoutons qu’aujourd’hui ces reliques vénérables se trouvent à Gênes, ainsi que l’ont solennellement confirmé les papes Alexandre III et Innocent IV.

Et, de même qu’Hérode, Julien, le second persécuteur de saint Jean-Baptiste, ne resta pas impuni: nous avons raconté déjà ses persécutions et son châtiment dans l’histoire de _Saint Julien_, dont la fête vient après la Conversion de saint Paul. Mais l’_Histoire tripartite_ nous donne encore, sur le règne et la mort de l’Apostat, d’autres détails, qui méritent d’être signalés.

A la mort de Constance, Julien, voulant plaire à tous, permit que chacun suivît librement le culte qui lui convenait. Il chassa aussi, de sa cour, les eunuques, les cuisiniers et les barbiers: les eunuques, parce que sa femme était morte, et qu’il n’avait pas l’intention de se remarier; les cuisiniers, parce qu’il mangeait de la façon la plus simple et la plus frugale; les barbiers, parce que, disait-il, «un seul suffit à faire beaucoup d’ouvrage». Il dicta également un grand nombre de livres, où il déchirait tous les empereurs qui avaient régné avant lui.--Un jour qu’il sacrifiait aux idoles, on lui montra, dans les entrailles d’une victime, une croix entourée d’une couronne. Signe dont les augures furent effrayés, car ils y lisaient l’unité, la victoire et l’éternité de la croix. Mais Julien les consola, en leur disant que ce signe signifiait que le dogme chrétien eût à être enfermé dans un cercle étroit, d’où on devait bien se garder de le laisser sortir.--A Constantinople, comme il sacrifiait à la déesse de la Fortune, le vieil évêque de Chalcédoine, Maris, à qui l’âge avait fait perdre la vue, vint lui reprocher son apostasie. Et Julien: «Tout de même, ton Galiléen n’a pas pu te garder la vue!» Et Maris: «Il n’y a rien dont je remercie autant mon Dieu que de m’avoir fermé les yeux, de façon à m’empêcher de te voir dépouillé de la foi!» Et Julien s’en alla sans rien répondre.--A Antioche, il fit jeter à terre les vases et vêtements sacrés, s’assit au-dessus d’eux et les salit de sa fiente; et bientôt cette partie de son corps se remplit de vers qui rongeaient ses boyaux; et jamais, tant qu’il vécut, il ne put se guérir de cette maladie.--Plus terrible encore fut le châtiment infligé à un de ses préfets, nommé Julien, qui avait osé uriner dans un vase sacré. Celui-là vit tout à coup sa bouche changée en orifice fécal.--Dans un sacrifice célébré en présence de Julien, une goutte d’eau soi-disant consacrée tomba sur la tunique de Valentinien, qui, en secret, était resté fidèle au Christ. Alors Valentinien, indigné, frappa le prêtre du temple, lui reprochant de l’avoir souillé: ce qui lui valut d’être exilé par Julien, mais aussi, plus tard, d’être promu à l’empire.--Par haine des chrétiens, Julien fit reconstruire à ses frais le temple des Juifs; mais, au moment où on le construisait, un vent terrible dispersa tout le ciment, après quoi un tremblement de terre acheva d’anéantir le reste du travail. Et, le lendemain, le signe de la croix apparut dans le ciel, et l’on vit des croix gravées sur les vêtements des Juifs.--Lorsque, dans son expédition contre les Perses, Julien mit le siège devant Ctésiphon, le roi des Perses lui offrit la moitié de son royaume s’il consentait à se retirer. Mais Julien refusa dédaigneusement; car, croyant à la métempsycose, d’après Pythagore et Platon, il s’imaginait avoir en lui l’âme d’Alexandre. Et, soudain, une flèche, lui entrant dans le côté, mit fin à sa vie. Quant à savoir qui lui lança cette flèche, c’est ce que, jusqu’à présent, on ignore. Mais, qu’elle ait été lancée par un homme ou un ange, ou encore par un démon,--comme l’affirme Calixte,--à coup sur c’est sur l’ordre de Dieu qu’elle a châtié l’Apostat.

3º C’est encore en ce jour qu’a été retrouvée, dit-on, la tête de saint Jean. Celui-ci avait été décapité dans une place forte d’Arabie nommée Machéron; mais Hérodiade avait emporté sa tête à Jérusalem, et l’avait fait enterrer près de son palais, craignant que le prophète ne ressuscitât si sa tête rejoignait son tronc. Or, sous le règne de Marcien, qui commença de régner en l’an 353, saint Jean révéla l’emplacement de son chef à deux moines qui étaient venus à Jérusalem. Aussitôt les moines, courant à ce qui avait été le palais d’Hérode, découvrirent la sainte relique, entourée d’un sac de peau, que l’on avait fait, sans doute, avec le vêtement du Baptiste. Et comme ensuite les moines emportaient leur trouvaille dans leur pays, un potier de la ville d’Emèse, que la pauvreté avait chassé de chez lui, se joignit à eux. Ce potier fut chargé de porter la besace qui contenait la tête de saint Jean; et voici que, sur le conseil du saint, qui lui était apparu, il faussa compagnie aux moines, emporta la tête du saint dans sa ville natale, la cacha dans une grotte, et, grâce à son culte pour elle, s’acquit une fortune considérable. En mourant, il révéla son secret à sa sœur, mais avec défense de le révéler jamais à une autre personne qu’à son héritier direct. Et, longtemps plus tard, le moine saint Marcel, qui vivait dans cette grotte, vit en rêve une troupe d’anges, qui chantaient: «Voici que vient saint Jean-Baptiste!» Puis il vit entrer le saint, que les anges soutenaient des deux côtés, et qui bénissait tous ceux qui l’approchaient. Et comme Marcel se prosternait, pour recevoir sa bénédiction, saint Jean le releva, et lui donna le baiser de paix: après quoi il lui dit qu’il venait de Sébaste pour demeurer en ce lieu. Une autre nuit, Marcel, soudain réveillé, vit une étoile brillante, fixée dans la porte de sa cellule. Il se leva et voulut la toucher: mais elle se transporta dans un autre coin de sa cellule, jusqu’à ce qu’elle s’arrêta au-dessus de l’endroit où était enfoui le chef de saint Jean. Marcel creusa la terre, en cet endroit, et découvrit l’urne avec le saint trésor. Et comme un des assistants refusait de croire au miracle, sa main sécha dès qu’il toucha l’urne, et resta attachée à celle-ci. Enfin, grâce aux prières de Marcel, cette main put se détacher, mais elle resta sèche jusqu’au moment où, sur l’ordre de saint Jean, le chef vénérable fut déposé dans l’église de la ville. Et, depuis ce temps, on commença à célébrer, dans cette ville, la Décollation de saint Jean-Baptiste, au jour anniversaire de l’invention de son chef.

Plus tard encore, ce chef fut transporté à Constantinople. Comme on l’y transportait, par ordre de l’empereur Valence, le char qui le conduisait s’arrêta d’abord à Chalcédoine, sans que nulle force d’hommes ni de bœufs pût l’entraîner plus loin. Mais par la suite, Théodose demanda à la jeune fille qui gardait la relique, dans l’église de Chalcédoine, si elle lui permettait d’essayer à nouveau de transporter la relique à Constantinople. Et la jeune fille le permit, se figurant que, cette fois encore, la sainte relique refuserait de sortir de la ville. Alors le pieux empereur, enveloppant la relique dans sa pourpre impériale, la transporta à Constantinople où il éleva en son honneur une église magnifique. Plus tard encore, sous le règne de Pépin, la sainte tête fut transportée en Gaule, à Poitiers, où, par ses mérites, plusieurs morts ressuscitèrent.

Notons ici en passant que, d’après une tradition, la jeune fille qui avait dansé pour obtenir la tête de saint Jean, aurait reçu, elle aussi, son châtiment, de même qu’Hérode, Hérodiade et Julien. Un jour qu’elle patinait sur la glace, la glace se fendit, et elle fut noyée. Ou encore, suivant d’autres, la terre s’ouvrit pour la dévorer.

4º Enfin l’on raconte que le doigt dont saint Jean s’était servi pour désigner le Seigneur ne put pas être brûlé avec le reste de ses os. Retrouvé par les moines susdits, ce doigt fut ensuite transporté par sainte Thècle au-delà des Alpes, et déposé par elle dans l’église de Saint-Martin. Mais, d’après Jean Beleth, c’est en Normandie que ce doigt aurait été porté par sainte Thècle, et une église consacrée en son honneur, ce même jour. Et de là viendrait le choix de ce jour pour commémorer la Décollation.

II. Dans une ville de Gaule appelée aujourd’hui Saint-Jean-de-Maurienne, une femme priait Dieu avec instance pour obtenir une relique de saint Jean. Et comme ses prières ne lui servaient de rien, elle s’enhardit jusqu’à faire le serment de ne rien avaler tant qu’elle n’aurait pas obtenu ce qu’elle demandait. Après plusieurs jours de jeûne elle aperçut, sur l’autel, un pouce d’une blancheur merveilleuse, et déjà elle s’empressait d’aller prendre cette sainte relique, lorsque survinrent trois évêques qui voulurent en avoir chacun leur part. Mais aussitôt, trois gouttes de sang tombèrent, du doigt miraculeux, sur le linge qu’ils tendaient au-dessous de lui. Et, laissant le doigt à la femme, chacun des évêques prit pour lui une de ces gouttes, en remerciant Dieu, du grand honneur qu’il daignait leur faire.

III. La reine des Lombards, Theudeline, fit construire une riche église, en l’honneur de saint Jean-Baptiste, à Monza, près de Milan. Et Paul, l’historiographe des Lombards, raconte que les empereurs Constantin et Constant, qui désiraient arracher l’Italie aux Lombards, firent demander à un saint ermite quelle serait l’issue de la guerre. Et l’ermite répondit: «Saint Jean ne cesse pas d’intercéder pour les Lombards, par reconnaissance pour leur reine qui lui a élevé une église. Mais un temps viendra où cette église sera délaissée, et alors l’empire des Lombards prendra fin.» C’est en effet ce qui arriva, au temps de l’empereur Charlemagne.

CXXV

SAINT SAVINIEN, MARTYR, ET SAINTE SAVINE

(29 août)

I. Savinien et Savine étaient les enfants d’un noble païen nommé Savin, qui les avait eus de ses deux mariages successifs. Or, Savinien, ayant lu le verset _Asperges me, Domine_, demanda ce que signifiaient ces mots. Personne ne put les lui expliquer. Alors, se réfugiant dans sa chambre, il se roulait dans la cendre sur un cilice, disant qu’il aimait mieux mourir que de ne pas comprendre le sens de ces paroles. Sur quoi un ange lui apparut et lui dit: «Ne te tue point à force de te torturer, car tu as trouvé grâce devant Dieu; et quand tu auras reçu le baptême, aussitôt, devenu pur comme la neige, tu comprendras ce que tu désires comprendre!» Resté seul, Savinien, tout joyeux, refusa désormais de vénérer les idoles, ce qui lui valut d’être fort grondé par son père. Celui-ci lui disait souvent: «Si tu ne veux pas adorer nos dieux, mieux vaut au moins que tu meures seul, plutôt que de nous entraîner tous dans la mort avec toi!» Alors le jeune homme s’enfuit en secret, et se rendit à la ville de Troyes. Là, étant arrivé au bord de la Seine, il pria Dieu de lui permettre de recevoir le baptême dans l’eau de ce fleuve. Dieu le lui permit, et, après son baptême, une voix d’en haut lui dit: «Tu as trouvé, maintenant, ce que tu as si longtemps peiné à chercher!» Après quoi Savinien ficha son bâton en terre, et, quand il eut prié, ce bâton, au vu de tous, se couvrit de feuilles et de fleurs. Et onze cent huit personnes, ayant vu ce miracle, se convertirent à la foi chrétienne.

Ce qu’apprenant, l’empereur Aurélien envoya des soldats pour s’emparer de lui: mais les soldats, l’ayant trouvé en prière, n’osèrent l’approcher. L’empereur lui envoya d’autres soldats, qui, l’ayant également trouvé en prière, prièrent d’abord avec lui; puis, s’étant relevés ils le conduisirent devant l’empereur. Celui-ci, sur son refus de sacrifier, lui fit lier les pieds et les mains et le fit frapper de pointes de fer. Et Savinien: «Inflige-moi d’autres tourments encore, si tu le peux!» L’empereur le fit placer sur un bûcher, au milieu de la ville, et ordonna qu’on répandît de l’huile sur le bois, pour attiser le feu. Mais voici que, levant les yeux sur lui, l’empereur le vit debout en prière au plus fort des flammes. Il en fut si étonné qu’il tomba à la renverse. Et il dit à Savinien: «Bête malfaisante, n’as-tu donc pas déjà assez des âmes que tu as trompées, et veux-tu encore me tromper moi-même par tes artifices magiques?» Et Savinien: «Bien d’autres âmes encore seront converties par moi, et ton âme aussi, parmi elles!» Mais l’empereur, entendant ces paroles, blasphéma le nom de Dieu. Le lendemain, il fit attacher Savinien à un tronc d’arbre et ordonna qu’on lui lançât des flèches: mais les flèches restaient suspendues en l’air, sans que pas une l’atteignît. Le lendemain l’empereur vint le trouver et lui dit: «Que ton Dieu vienne donc, à présent, et te délivre de ces flèches!» Et aussitôt une des flèches, se détournant, vint s’enfoncer dans l’œil de l’empereur qui, aussitôt, perdit la vue. Furieux, il fit reconduire le saint en prison, et ordonna que, le lendemain, il eût la tête tranchée. Mais Savinien pria Dieu qu’il lui permît de se transporter à l’endroit ou il avait reçu le baptême; et aussitôt ses chaînes se brisèrent, les portes de la prison s’ouvrirent, et le saint put passer librement au milieu des soldats. Parvenu au fleuve, et voyant que des soldats le poursuivaient, il marcha sur l’eau comme sur des pierres, et atteignit ainsi l’endroit où il avait été baptisé. Puis, quand les soldats eurent, à leur tour, franchi le fleuve, il leur dit: «Après m’avoir frappé de votre hache, portez un peu de mon sang à l’empereur, afin qu’il recouvre la vue et reconnaisse la puissance de Dieu!» Décapité, il souleva sa tête dans ses mains, et la porta à quarante-neuf pas de là. Et l’empereur, dès qu’il eut frotté ses yeux du sang du saint martyr, recouvra aussitôt la vue; et il dit: «Vraiment bon et grand est le Dieu des chrétiens!» Et certaine femme qui, depuis quarante ans, avait perdu la vue, se fit conduire à l’endroit où gisait le corps du saint, et, ayant prié, recouvra aussitôt la vue. Saint Savinien souffrit le martyre en l’an 279, au mois de février. Mais nous avons placé ici son histoire afin de la joindre à celle de sa sœur, à qui s’adresse surtout la fête de ce jour.

II. Cette sœur, appelée Savine, ne cessait point de pleurer son frère et de supplier pour lui les idoles. Mais, un jour, un ange lui apparut en rêve et lui dit: «Savine, ne pleure pas! Abandonne tout ce que tu possèdes, et tu trouveras ton frère élevé à un grand honneur!» Quand elle s’éveilla, Savine demanda à sa sœur de lait: «N’as-tu rien vu ni entendu?» Et elle: «Maîtresse, j’ai entendu une voix qui te parlait, mais je ne sais pas ce qu’elle te disait.» Et Savine: «Est-ce que tu ne me dénonceras pas?» Et la sœur de lait: «Non certes, maîtresse! Tout ce que tu feras sera bien, pourvu seulement que tu ne t’ôtes point la vie!» Et, le lendemain, toutes deux s’enfuirent. Et comme son père ne parvenait pas à la retrouver, il dit, levant les mains au ciel: «S’il y a vraiment là-haut un Dieu puissant, qu’il détruise mes idoles, qui n’ont pas su protéger mes enfants!» Alors Dieu, d’un coup de tonnerre, brisa toutes les idoles: ce que voyant, un grand nombre de personnes se convertirent à la foi chrétienne.

Cependant Savine, venant à Rome, fut baptisée par le pape Eusèbe, guérit deux aveugles et deux paralytiques, et demeura cinq ans dans la ville. Mais un jour un ange lui apparut en rêve et lui dit: «Savine, n’as-tu donc abandonné toutes tes richesses que pour venir ici vivre dans les délices? Lève-toi, et va dans la ville de Troyes, pour y retrouver ton frère!» Alors Savine dit à sa sœur de lait: «Nous devons nous en aller d’ici!» Et elle: «Maîtresse où veux-tu aller? Ici tu es aimée de tous, et tu veux aller chercher la mort dans des pays étrangers!» Mais Savine: «Dieu aura soin de nous!»

Puis, prenant un pain d’orge, elle se rendit à Ravenne, et entra dans la maison d’un riche dont la fille était mourante. Et comme elle demandait à la servante de ce riche qu’on lui accordât l’hospitalité, la servante lui dit: «Comment pourrais-tu recevoir l’hospitalité ici, où la fille de mes maîtres est en train de mourir, et où tous sont plongés dans la désolation?» Mais Savine: «Je ferai en sorte qu’elle ne meure pas!» Puis, entrant dans la maison, elle prit la main de la mourante, qui, aussitôt, se releva guérie. On voulut retenir Savine, mais elle poursuivit son chemin. Arrivée à un mille de Troyes, elle s’arrêta pour prendre un peu de repos. Vint à passer un homme noble de la ville, nommé Licérius, qui leur demanda: «D’où êtes-vous?» Et Savine: «Seigneur, je suis étrangère, et je cherche mon frère Savinien, perdu pour moi depuis longtemps!» Alors Licérius: «L’homme que tu cherches a été décapité pour le Christ, il y a peu de temps, et c’est ici même qu’il est enseveli!» Sur quoi Savine, se prosternant en prière, dit:» Mon Dieu, qui m’as toujours gardée dans la chasteté, laisse-moi maintenant reposer dans ce lieu! Je te recommande ma sœur de lait, qui a tout supporté pour moi. Et fais en sorte que je puisse voir, dans ton royaume, mon frère, qu’il ne m’a pas été donné de voir dans ce monde!» Puis, ayant ainsi prié, elle rendit son âme au Seigneur. Ce que voyant, sa compagne se mit à pleurer, car elle n’avait même pas les moyens nécessaires pour l’ensevelir. Mais Licérius envoya chercher, en ville, des hommes pour ensevelir l’étrangère; et ainsi Savine fut mise au tombeau.

C’est le même jour aussi que l’Eglise célèbre la fête de sainte Sabine, qui était femme d’un soldat nommé Valentin, et qui fut décapitée sous le règne d’Adrien, pour avoir refusé de sacrifier aux idoles.

CXXVI

SAINTS FÉLIX ET ADAUCT, MARTYRS

(30 août)

Le prêtre Félix souffrit le martyre sous le règne de Dioclétien et de Maximien, en compagnie, de son frère, qui, comme lui, s’appelait Félix et était prêtre comme lui. Le frère aîné, ayant été conduit au temple de Sérapis pour y sacrifier, souffla sur le visage de la statue, qui, aussitôt, se renversa. Il renversa de la même façon, successivement, la statue de Mercure et celle de Diane. Alors, après l’avoir torturé sur un chevalet, on le conduisit devant un arbre sacrilège afin qu’il y sacrifiât. Mais lui, s’étant mis à genoux et ayant prié, souffla sur l’arbre qui, aussitôt, se déracina et tomba à terre, brisant l’autel. Sur quoi le préfet le fit décapiter à l’endroit même, et ordonna que son corps y fût laissé pour servir de pâture aux loups et aux chiens. Et, au moment où on allait le mettre à mort, son frère; sortant de la foule, se proclama chrétien. Tous deux furent donc décapités ensemble, après s’être longuement embrassés. Et les chrétiens, ne connaissant pas le nom du second martyr, l’appelèrent _Adauctus_ (ajouté), parce qu’il s’était ajouté à saint Félix pour recevoir la couronne du martyre. Les deux saints furent ensevelis dans la fosse qu’avait creusée l’arbre en se déracinant. Et quand les païens voulurent les déterrer, le diable les en empêcha en s’emparant d’eux. Leur martyre eut lieu l’an du Seigneur 287.

CXXVII

SAINT LOUP, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR

(1er septembre)

Loup naquit à Orléans d’une famille royale. S’étant de bonne heure distingué par ses vertus, il fut élu archevêque de Sens. Il donnait aux pauvres tout ce qu’il avait; et comme, un jour, il en avait invité un grand nombre à sa table, et que le vin manquait, il répondit au sommelier qui venait le lui annoncer: «Je crois bien que Dieu, qui nourrit les oiseaux, ne refusera pas de compléter notre charité!» Et, en effet, un messager arriva au même instant, qui annonça que cent tonneaux de vin attendaient à la porte.

On reprochait beaucoup à l’évêque l’affection qu’il témoignait à une jeune religieuse, fille de son prédécesseur. Alors, en présence de ceux qui l’accusaient, il fit venir la jeune fille et l’embrassa, disant: «Les paroles des hommes ne sauraient nuire à celui que ne souille pas sa propre conscience!»

Comme le roi des Francs Clotaire, étant entré en Bourgogne, avait ordonné à son sénéchal d’assiéger la ville de Sens, saint Loup se rendit à l’église de Saint-Etienne et se mit à faire sonner la cloche: ce qu’entendant, les ennemis furent saisis d’une telle frayeur qu’ils s’enfuirent, par crainte d’être tués sur place. Et quand le roi, étant devenu maître de la Bourgogne, envoya à Sens un autre sénéchal, celui-ci, furieux de ce que l’évêque ne fût pas venu au devant de lui avec des présents, le calomnia si cruellement auprès de son maître que celui-ci l’envoya en exil. Mais, dans l’exil comme sur son siège, le saint brilla par sa science et par ses miracles. Et bientôt les habitants de Sens, ayant mis à mort l’évêque par qui l’on avait remplacé saint Loup, obtinrent du roi le rappel de celui-ci. Et quand le roi le vit épuisé de privations, il se prosterna devant lui, lui demanda pardon, et l’envoya à Sens après l’avoir comblé de présents. Et l’on raconte que, comme il passait en bateau par Paris, la foule des prisonniers virent s’ouvrir les portes de leurs cellules et tomber leurs chaînes, de façon qu’ils purent se rendre librement au devant de lui.

Un dimanche, pendant qu’il célébrait la messe, une pierre précieuse tomba du ciel dans son calice: le roi la fit mettre plus tard parmi ses reliques.