La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 3

Chapter 33,585 wordsPublic domain

J’ai retranché, naturellement, la plupart des chapitres des éditions postérieures qui, ne se trouvant point dans les manuscrits, sont à coup sûr des interpolations. J’ai cru, cependant, devoir en conserver deux, qui, du reste, ont été introduits de très bonne heure dans le texte de la _Légende Dorée_: ceux de _Saint François_ et de _Sainte Elisabeth_. J’ai écourté, çà et là, quelques développements scolastiques où l’auteur expliquait, par exemple, les dix motifs, divisés chacun en une dizaine d’autres, qui avaient décidé le Seigneur à se laisser circoncire ou à naître d’une vierge. Et je me suis également décidé à retrancher, après les avoir d’abord traduites, les étymologies placées par l’auteur en tête de ses chapitres. Bollandus et d’autres écrivains autorisés ont soutenu que ces étymologies n’étaient point de Jacques de Voragine; mais je crains bien, hélas! qu’elles ne soient de lui, et ce n’est point ce scrupule-là qui m’a empêché de les publier. Je les ai retranchées, simplement, parce qu’elles auraient prêté à rire, sans profit pour personne. Le saint évêque de Gênes, de même que tous les savants de son temps, ignorait le grec. Et nous aussi, en vérité, nous l’ignorons, mais nous en savons assez pour être sûrs que le nom d’Agathe, par exemple, ne vient point «d’_Aga_, parlant, et de _thau_, perfection». Quand Jacques de Voragine nous affirme que le nom d’Antoine vient «d’_ana_, en haut, et de _tenens_, tenant», nous éprouvons malgré nous une tentation de sourire qui risque de nous faire mal apprécier, ensuite, la touchante beauté de la vie du saint. L’art d’un temps, pour peu que l’artiste y ait mis de son cœur, a de quoi nous plaire éternellement: mais la science d’un temps ne vaut que pour son temps.

Et, à part ces suppressions et ces abréviations, dont le total ne dépasse pas une trentaine de pages, j’ai essayé de traduire aussi fidèlement que possible le texte original de la _Légende Dorée_. Puisse l’œuvre du vénérable Jacques de Varage retrouver parmi nous, sous cette forme nouvelle, un peu de sa bienfaisante action d’autrefois!

T. W.

LA LÉGENDE DORÉE

PROLOGUE

DIVISION DE L’ANNÉE

Toute la vie de l’humanité se divise en quatre périodes: la période de la déviation; celle de la rénovation, ou du retour dans la droite voie; celle de la réconciliation; et celle du pèlerinage. 1º La période de la déviation a commencé avec Adam et a duré jusqu’à Moïse: c’est en effet Adam qui, le premier, s’est détourné de la voie de Dieu. Et cette première période est représentée, dans l’Eglise, par la partie de l’année qui va de la Septuagésime jusqu’à Pâques. On récite, pendant cette partie de l’année, le livre de la _Genèse_, qui est celui où se trouve racontée la faute de nos premiers parents. 2º La période de la la rénovation a commencé avec Moïse et a duré jusqu’à la naissance du Christ: c’est en effet la période où, par les prophètes, les hommes ont été rappelés à la foi, et renouvelés. Elle est représentée, dans l’Eglise, par la partie de l’année qui va de l’Avent jusqu’à Noël. Et l’on y récite Isaïe, qui traite le plus clairement de cette rénovation. 3º La période de la réconciliation est celle où, par le Christ, nous avons été réconciliés avec Dieu. Elle est représentée, dans l’Eglise, par la partie de l’année comprise entre Pâques et la Pentecôte. Et on y lit l’Apocalypse, où est pleinement traité le mystère de cette réconciliation. 4º Enfin la période du pèlerinage est celle de notre vie présente, où nous errons, comme des pèlerins, à travers mille obstacles. Elle est représentée, dans l’Eglise, par la partie de l’année qui va de l’octave de la Pentecôte jusqu’à l’Avent; et l’on y récite les livres des _Rois_ et des _Macchabées_, où sont racontés de nombreux combats, symbolisant la lutte spirituelle qui nous est imposée. Quant à la section de l’année qui va de Noël jusqu’à la Septuagésime, elle est classée en partie dans la période de la réconciliation (depuis Noël jusqu’à l’octave de l’Epiphanie), et en partie dans la période du pèlerinage (depuis l’octave de l’Epiphanie jusqu’à la Septuagésime).

Mais bien que la déviation ait précédé la rénovation, l’Eglise préfère commencer son année par le temps de la rénovation, c’est-à-dire l’Avent, et cela pour deux motifs: 1º parce que, du fait même que ce temps est celui de la rénovation, l’Eglise y renouvelle tous ses offices; 2º parce que, en commençant par le temps de la déviation, elle semblerait commencer par l’erreur. Et voilà pourquoi elle ne s’en tient pas à suivre l’ordre des temps, de même que, souvent, ne s’y astreignent pas les évangélistes dans leurs récits de la vie du Seigneur.

C’est donc d’après cette division des quatre parties de l’année ecclésiastique que nous allons procéder à l’étude des diverses fêtes, en commençant par l’Avent, qui ouvre la période de la rénovation.

I

L’AVENT

L’Avent ou avènement du Seigneur se célèbre pendant quatre semaines, pour signifier que cet avènement est de quatre sortes, à savoir: dans la chair, dans l’esprit, dans la mort, et au Jugement Dernier. La dernière semaine reste inachevée, pour signifier que la gloire des élus, telle que la leur donnera le dernier avènement du Seigneur, n’aura point de fin. Mais bien que l’avènement soit, en réalité, quadruple, l’Eglise s’occupe spécialement de deux de ses formes, à savoir de l’avènement dans la chair et de l’avènement au Jugement Dernier. Et, ainsi, le jeûne de l’Avent est en partie un jeûne de réjouissance, en partie de contrition. C’est un jeûne de réjouissance par égard à l’avènement du Seigneur dans la chair, ou incarnation; et c’est un jeûne de contrition par égard à l’avènement suprême du jugement dernier.

I. Au sujet de l’avènement dans la chair, on doit considérer deux choses: son opportunité et son utilité. Son opportunité résulte d’abord de ce que l’homme, condamné par sa nature à avoir une connaissance incomplète de Dieu, était tombé dans les pires erreurs de l’idolâtrie, et se voyait amené à s’écrier: «Illumine mes yeux, etc.» En second lieu, le Seigneur est venu dans la «plénitude du temps», comme le dit saint Paul dans l’_Epître aux Galates_. En troisième lieu, il est venu à un moment où le monde entier était malade, comme le dit saint Augustin: «Le grand médecin est venu au moment où le monde entier gisait comme un grand malade.» C’est pourquoi l’Eglise, dans les sept antiennes qui se chantent avant la Nativité du Seigneur, rappelle la diversité du mal et l’opportunité du remède divin. Avant l’avènement de Dieu dans la chair, nous étions ignorants, soumis aux peines éternelles, esclaves du diable, enchaînés par l’habitude du péché, entourés de ténèbres, exilés de notre patrie. C’est pourquoi ces antiennes proclament tour à tour Jésus comme notre docteur, notre rédempteur, notre libérateur, notre guide, notre illuminateur, et notre sauveur.

Quant à l’utilité de l’avènement du Christ, diverses autorités la définissent de façons différentes. Jésus-Christ lui-même, dans l’évangile de saint Luc, nous dit qu’il est venu pour sept motifs: pour consoler les pauvres, pour guérir les affligés, pour délivrer les captifs, pour éclairer les ignorants, pour pardonner aux pécheurs, pour racheter le genre humain, et pour récompenser chacun d’après ses mérites. Et saint Bernard dit: «Nous souffrons d’une triple maladie: nous sommes faciles à séduire, faibles à agir, et fragiles à résister. En conséquence, l’avènement du Sauveur est nécessaire, d’abord, pour illuminer notre aveuglement, en second lieu pour secourir notre faiblesse, et en troisième lieu pour protéger notre fragilité.»

II. Au sujet du second avènement, c’est-à-dire du Jugement Dernier, nous devons considérer, tour à tour, les circonstances qui le précéderont, et celles qui l’accompagneront.

1º Les circonstances qui précéderont le Jugement Dernier sont de trois sortes: des signes terribles, l’imposture de l’Antéchrist, et un immense incendie.

Les signes qui doivent précéder le Jugement Dernier sont au nombre de cinq: car saint Luc dit: «Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles; sur la terre, les nations seront consternées, et la mer fera un bruit effroyable par l’agitation de ses flots.» Toutes choses dont on trouvera le commentaire au livre de l’_Apocalypse_.

Saint Jérôme, de son côté, a trouvé dans les annales des Hébreux quinze signes précédant le Jugement Dernier: 1º le premier jour, la mer s’élèvera à quarante coudées au-dessus des montagnes, et se dressera immobile comme un mur; 2º le deuxième jour, elle descendra si bas qu’on pourra à peine la voir; 3º le troisième jour, des monstres marins, apparaissant sur les flots, pousseront des rugissements qui s’élèveront jusqu’au ciel; 4º le quatrième jour, l’eau de la mer brûlera; 5º le cinquième jour, les arbres et tous les végétaux dégageront une rosée sanglante; 6º le sixième jour, les édifices s’écrouleront; 7º le septième jour, les pierres se briseront en quatre parties, qui toutes s’entre-choqueront; 8º le huitième jour, aura lieu un tremblement de terre universel, qui couchera sur le sol hommes et bêtes; 9º le neuvième jour, la terre se nivellera, réduisant en poussière montagnes et collines; 10º le dixième jour, les hommes sortiront des cavernes, et erreront comme des insensés, sans pouvoir se parler; 11º le onzième jour, les ossements des morts sortiront des tombeaux; 12º le douzième jour, les étoiles tomberont; 13º le treizième jour, tous les êtres vivants mourront pour ressusciter ensuite avec les morts; 14º le quatorzième jour, le ciel et la terre brûleront; 15º le quinzième jour, il y aura un nouveau ciel et une nouvelle terre, et tous ressusciteront.

En second lieu, le Jugement Dernier sera précédé de l’imposture de l’Antéchrist, qui essaiera de tromper les hommes en quatre manières: 1º par une fausse exposition des écritures, d’où il essaiera de prouver qu’il est le Messie promis par la loi; 2º par l’accomplissement de miracles; 3º par la distribution de présents; 4º par l’infliction de supplices.

En troisième lieu, le Jugement Dernier sera précédé d’un violent incendie, allumé par Dieu pour renouveler le monde, pour faire souffrir les damnés, et pour mettre en lumière la troupe des élus.

2º Quant aux circonstances qui accompagneront le Jugement Dernier, on doit nommer d’abord la répartition des bons et des méchants: car on sait que le juge descendra dans la Vallée de Josaphat et mettra les bons à sa droite, et les méchants à sa gauche. Ce qui ne signifie point, ainsi que le dit très justement saint Jérôme, que tous les hommes doivent parvenir à prendre place dans cette petite vallée, mais seulement que là sera le centre du jugement: sans compter que rien n’empêchera Dieu, s’il le veut, de faire tenir en un petit espace un nombre infini de personnes.

Vient ensuite la question de savoir en combien de catégories seront répartis les hommes, au Jugement Dernier. Saint Grégoire admet quatre catégories, dont deux parmi les damnés, et deux parmi les élus. Car, parmi les damnés, il y en aura qui seront jugés, et d’autres qui seront condamnés d’avance, à savoir ceux dont il est dit: «Celui qui ne croira pas, il sera jugé d’avance!» Du côté des élus, il y en aura qui seront jugés, et d’autres, les hommes parfaits, jugeront les autres, en ce sens qu’ils siégeront à côté du juge.

Figureront également, au Jugement Dernier, les insignes de la passion: la croix, les clefs et les cicatrices du corps; et Chrysostome dit que «la croix et les cicatrices seront plus brillantes que les rayons du soleil».

Le Juge sera d’une sévérité inflexible. Il ne se laissera fléchir, en effet, ni par la peur, car il est tout-puissant, ni par les présents, car il est la richesse même, ni par la haine, car il est la bonté même, ni par l’amour, car il est la justice même, ni par l’erreur, car il est la sagesse même. Et contre cette sagesse ne pourront prévaloir ni les allégations des avocats, ni les sophismes des philosophes, ni les périodes des orateurs, ni les ruses des hypocrites.

Et autant le Juge sera sévère, autant l’accusateur sera implacable. Ou plutôt le pécheur aura en face de lui trois accusateurs: 1º le diable; 2º le péché lui-même; 3º le monde entier; car, comme le dit Chrysostome: «Ce jour-là, le ciel et la terre, l’eau, le soleil et la lune, le jour et la nuit, en un mot le monde entier se dressera contre nous devant Dieu, en témoignage de nos péchés.»

Et, de même, trois témoins déposeront contre nous, tous les trois infaillibles. En premier lieu, Dieu lui-même, qui nous dit par la voix de Jérémie: «Je suis à la fois juge et témoin.» En second lieu, notre conscience. En troisième lieu l’ange délégué pour notre garde; car nous lisons dans le livre de Job: «Les cieux (c’est-à-dire les anges) révéleront son iniquité.»

Enfin la sentence sera irrévocable. En effet, une sentence est irrévocable pour trois motifs: 1º l’excellence du juge; 2º l’évidence de la faute; 3º l’impossibilité de différer le châtiment. Or, dans la sentence prononcée contre nous au Jugement Dernier, ces trois conditions se trouveront remplies; et il n’y aura point de roi, d’empereur, ni de pape, à qui nous puissions faire appel du jugement prononcé contre nous.

II

SAINT ANDRÉ, APÔTRE

(30 novembre)

Le martyre de saint André nous a été raconté par des prêtres et des diacres de Grèce et d’Asie, témoins oculaires de ses derniers instants.

I. Saint André et quelques autres disciples furent appelés par le Seigneur à trois reprises successives. La première fois, le Seigneur les appela à sa _connaissance_. André était un jour auprès de son maître Jean, lorsque celui-ci s’écria: «Voici venir l’Agneau de Dieu... etc.» Et aussitôt André alla rejoindre Jésus, et resta près de lui toute une journée. Il amena aussi à Jésus son frère Simon, l’ayant rencontré sur son chemin. Puis, le jour suivant, il revint à son métier, qui était de pêcher le poisson. Mais, quelque temps après, Jésus l’appela à sa _familiarité_. Etant venu, avec une grande foule, au bord du lac de Génésareth, que l’on appelle aussi mer de Galilée, il entra dans la barque de Simon et d’André, et prit une masse énorme de poisson. Alors André appela Jacques et Jean, qui étaient dans une autre barque; et ils suivirent le Seigneur: après quoi, de nouveau, ils revinrent à leur métier. Mais bientôt le Seigneur les appela une troisième fois, et cette fois à son _discipulat_. Se promenant un jour sur les bords du même lac, où André et ses compagnons étaient occupés à pêcher, il leur fit signe de jeter leurs filets, en leur disant: «Suivez-moi, je vous ferai pêcheurs d’hommes!» Et ils le suivirent, et jamais plus ils ne revinrent à leur métier de pêcheurs. Une quatrième fois encore, du reste, le Seigneur appela André; ce fut, cette fois, à son _apostolat_, ainsi que le raconte l’évangéliste saint Marc, en son chapitre troisième. Il appela ceux qu’il s’était choisis, et ils vinrent à lui, et il fit en sorte qu’ils fussent au nombre de douze.

Après l’ascension du Seigneur, les apôtres s’étant séparés, André alla pêcher en Scythie, et Matthieu en Ethiopie. Or les Ethiopiens, refusant d’admettre la prédication de Matthieu, lui arrachèrent les yeux, le lièrent de chaînes, et le jetèrent en prison, avec l’intention de le mettre à mort peu de jours après. Alors un ange apparut à saint André, et lui enjoignit de se rendre en Ethiopie auprès de saint Matthieu. Saint André ayant répondu qu’il ne connaissait pas le chemin, l’ange lui ordonna d’aller au bord de la mer, et, là, d’entrer dans le premier vaisseau qu’il rencontrerait. C’est ce que s’empressa de faire André; et le vaisseau ne tarda pas à le conduire, avec un vent favorable, jusqu’à la ville où était saint Matthieu. Puis, sous la garde de l’ange, il pénétra dans la prison de l’évangéliste, et, à sa vue, pleura beaucoup et pria. Et voici que le Seigneur, à sa demande, rendit à Matthieu le bienfait de la vue, dont l’avait privé la cruauté des infidèles. Et Matthieu sortit de sa prison, et se rendit à Antioche. Mais André, au contraire, resta en Ethiopie, où les habitants, furieux de l’évasion de son ami, s’emparèrent de lui et le traînèrent par les places, les mains liées. Son sang coulait en abondance: et lui, cependant, il ne cessait pas de prier Dieu pour ses persécuteurs, de telle sorte qu’il finit par les convertir. Et c’est après cela qu’il partit pour la Grèce.--Voilà, du moins, ce que l’on raconte; mais j’ai, quant à moi, beaucoup de peine à y croire: car le fait de la délivrance et de la guérison de saint Matthieu par saint André impliquerait,--chose bien peu vraisemblable,--que ce grand évangéliste n’aurait pu obtenir, par lui-même, ce que son frère André aurait si facilement obtenu pour lui.

II. Un jeune homme de famille noble avait été converti par saint André et s’était attaché à lui, malgré la défense de ses parents: sur quoi ceux-ci mirent le feu à la maison où il demeurait avec l’apôtre. Et comme déjà la flamme s’élevait, le jeune homme versa sur elle l’eau d’un flacon, et aussitôt le feu s’éteignit. Alors les parents dirent: «Notre fils est devenu sorcier!» Et, ayant approché une échelle, ils voulurent y monter pour s’emparer de leur fils: mais Dieu les rendit aveugles, de telle façon qu’ils ne pouvaient pas voir les degrés de l’échelle. Et un homme qui passait par là leur cria: «Pourquoi vous épuiser en une tâche vaine? Ne voyez-vous donc pas que Dieu combat pour eux? Hâtez-vous de céder, de peur que la colère de Dieu ne tombe sur vous!» Et beaucoup, voyant cela, crurent au Seigneur. Quant aux parents du jeune homme, ils moururent au bout de cinquante jours.

III. Certaine femme, qui était mariée à un assassin, se trouvait en couches et ne parvenait pas à enfanter. Elle dit alors à sa sœur: «Va invoquer pour moi notre maîtresse Diane!» Mais, au lieu de Diane, ce fut le diable qui répondit. «Inutile de m’invoquer, dit-il à la sœur, car je ne puis rien pour toi. Va trouver plutôt l’apôtre André: celui-là pourra secourir ta sœur!» Elle alla donc trouver saint André, et l’amena au lit de sa sœur malade, Et l’apôtre dit à celle-ci: «Tu mérites ta souffrance, car tu t’es mal mariée, tu as mal conçu, et, pour comble, tu as invoqué l’aide des mauvais esprits. Mais repens-toi, crois au Christ, et tu enfanteras!» Et, en effet, la femme ayant cru, elle mit au monde un enfant mort, et sa douleur cessa.

IV. Un vieillard, nommé Nicolas, vint un jour trouver saint André et lui dit: «Maître, voici que j’ai soixante-dix ans, et jamais je n’ai cessé de m’adonner à la luxure. J’ai cependant admis l’Evangile, et prié Dieu de vouloir bien m’accorder le don de la continence. Mais, invétéré dans le péché, et séduit par de mauvais désirs, au sortir même de tes prédications je retournais aussitôt à mon vice accoutumé. Or, hier, enflammé par la concupiscence, j’ai oublié que je tenais en main l’évangile, et je suis allé dans une maison de débauche. Et voilà que la prostituée s’écrie en m’apercevant: «Sors d’ici, vieillard, sors d’ici, ne me touche pas, et ne tente pas d’entrer dans cette maison: car je vois sur toi des choses merveilleuses, qui me prouvent que tu dois être un messager de Dieu!» Et moi, stupéfait de ces paroles, je me suis rappelé que je tenais en main l’Evangile. Or, maintenant, saint apôtre de Dieu, je viens à toi pour que ta pieuse prière intercède auprès de Dieu et obtienne mon salut.» Ce qu’ayant entendu, le bienheureux André se mit à pleurer, et il resta en prière depuis la troisième heure jusqu’à la neuvième; et, quand il se releva, il refusa de manger, disant: «Je ne mangerai pas jusqu’à ce que je sache si le Seigneur a eu pitié de ce pauvre vieillard!» Et, après qu’il eût jeûné ainsi pendant cinq jours, une voix d’en haut lui dit: «André, tu as obtenu la grâce du vieillard. Mais de même que tu t’es macéré en jeûnant pour lui, de même il doit à son tour jeûner pour mériter son salut.» Et le vieillard fit ainsi: durant six mois il jeûna au pain et à l’eau; après quoi il s’endormit en paix, plein de bonnes œuvres. Et de nouveau André entendit la voix, qui, cette fois, lui dit: «Ta prière m’a rendu Nicolas, que j’avais perdu!»

V. Or, comme l’apôtre était dans la ville de Nicée, les habitants lui dirent que, aux portes de la ville, sur le chemin, se tenaient sept démons qui tuaient les passants. Alors l’apôtre, en présence du peuple, ordonna à ces démons de venir vers lui, et aussitôt ils vinrent, sous forme de chiens. Et l’apôtre leur ordonna d’aller dans quelque autre endroit. Sur quoi les démons s’enfuirent. Et les témoins de ce miracle reçurent la foi du Christ. Mais voilà qu’en arrivant aux portes d’une autre ville André rencontra le cadavre d’un jeune homme, qu’on emmenait pour l’ensevelir. Et on lui dit que sept chiens étaient venus la nuit, qui avaient tué ce jeune homme dans son lit. Et l’apôtre, tout en larmes, s’écria: «Je sais, Seigneur, que ce sont les sept démons que j’ai chassés de Nicée!» Puis il dit au père: «Que me donneras-tu, si je ressuscite ton fils?»--«Je n’avais rien de plus cher que lui, répondit le père: c’est donc lui que je te donnerai!» Et, André ayant prié le Seigneur, le jeune homme se releva et le suivit.

VI. Des hommes, au nombre de quarante, venaient par mer vers l’apôtre, afin de recevoir de lui la doctrine de la foi, lorsque le diable souleva une tempête si forte que tous furent noyés. Mais, leurs corps ayant été jetés par les vagues sur le rivage, l’apôtre les ressuscita aussitôt. Et chacun d’eux raconta le miracle qui lui était arrivé. De là vient que, dans une hymne de l’office du saint, nous lisons:

Quaterdenos juvenes, Submersos maris fluctibus, Vitæ reddidit usibus.