La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 2

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Non, la _Légende Dorée_ n’est pas une simple rapsodie, ainsi que l’ont prétendu des critiques, et même des traducteurs, qui, croirait-on, ne se sont jamais sérieusement occupés de la lire! Et pas davantage elle n’est une «compilation», au sens où nous entendons aujourd’hui ce mot. On trouve bien, dans les éditions de la fin du XVe siècle, deux histoires, celle de _Sainte Apolline_ et celle de _Sainte Paule_, qui reproduisent, mot pour mot, des textes antérieurs: et ce sont celles-là qu’on cite, quand on veut prouver que Jacques de Voragine s’est contenté de transcrire, dans son livre, des passages copiés à droite et à gauche. Mais le fait est que ces deux histoires ne sont point de Jacques de Voragine: car elles manquent non seulement dans la plupart des vieux manuscrits, mais même dans les premières éditions imprimées. Ce sont donc de ces innombrables interpolations que, au cours des siècles, les copistes ont introduites dans le texte original de la _Légende Dorée_[3]: et j’ajoute que, si même nous n’avions pas la ressource de pouvoir reconstituer ce texte original en éliminant tous les chapitres qui ne figurent point dans les premiers manuscrits, le style des chapitres ajoutés suffirait à nous mettre en défiance contre eux. Car Jacques de Voragine n’est peut-être pas un grand écrivain: mais à coup sûr il possède un style qui lui appartient en propre, un style, et une façon de composer, et surtout une façon de raconter; de telle sorte que les citations les plus diverses prennent aussitôt, sous sa plume, la même allure et le même attrait. Que l’on compare, à ce point de vue, son récit des martyres des saints avec le récit qu’en donne le _Bréviaire_: ou, plutôt encore, qu’on compare ses légendes de _Saint Jean l’Aumônier_, de _Saint Antoine_, de _Saint Basile_, avec le texte de la _Vie des Pères_, d’où il nous dit qu’il les a «directement extraites»! Et l’on comprendra alors ce que sa «compilation» impliquait de travail personnel, de réelle et précieuse _création_ littéraire. Et l’on comprendra aussi, très clairement, le caractère et la portée véritables de la _Légende Dorée_.

[3] Un exemple suffira pour donner l’idée du nombre fantastique de ces interpolations. Les éditions de 1470, encore presque conformes au texte primitif, contiennent environ 280 chapitres: une édition française de 1480 en contient 440, et l’édition anglaise de Caxton, 448.

Mais avant de définir ce caractère et cette portée, il y a une autre erreur encore que je dois signaler: celle qui consiste à voir dans la _Légende Dorée_ un recueil de «légendes», autant dire de fables, et présentées comme telles par l’auteur lui-même. En réalité, _Legenda Sanctorum_ signifie: lectures de la vie des saints. _Legenda_ est ici l’équivalent du mot _lectio_, qui, dans le _Bréviaire_, désigne les passages des auteurs consacrés que le prêtre est tenu de lire entre deux oraisons. Et Jacques de Voragine n’a nullement l’intention de nous donner pour des fables les histoires qu’il nous raconte. Il entend que son lecteur les prenne au sérieux, ainsi qu’il les prend lui-même, sauf à exprimer souvent des réserves sur la valeur de ses sources, ou, avec une loyauté admirable, à mettre vivement en relief une contradiction, une invraisemblance, un risque d’erreur. Et de là ne résulte point que nous devions, aujourd’hui, admettre la vérité de tous ses récits: aucun d’eux, au moins dans le détail, n’est proprement article de foi. Mais par là s’explique que lui, l’auteur, admettant de toute son âme cette vérité, ait pu employer à ses récits une franchise, une chaleur d’imagination, et un élan d’émotion qui, depuis des siècles, et aujourd’hui encore, les revêtent d’un charme où le lecteur le plus sceptique a peine à résister. Ce livre n’a si profondément touché tant de cœurs que parce qu’il a jailli, tout entier, du cœur.

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Et son unique objet était, précisément, de toucher les cœurs. Car la _Légende Dorée_ est, à sa façon, un des signes les plus caractéristiques de son temps, du temps qui a produit saint François, saint Dominique, saint Louis, et rempli le monde d’églises merveilleuses. C’est un temps où, dans l’Europe entière, le peuple, s’éveillant enfin d’une longue somnolence, a commencé tout à coup d’aspirer fiévreusement à la vie de l’esprit. Tout à coup l’architecture, la sculpture, tous les arts se sont laïcisés, sont sortis des couvents pour aller au peuple. Et, de même, la pensée religieuse. En même temps qu’il s’occupait à construire des églises, le peuple réclamait d’être initié aux secrets de la théologie: il voulait qu’un contact plus intime s’établît désormais entre Dieu et lui. De là son enthousiasme à accueillir le Pauvre d’Assise, dont l’âme parfumée n’était qu’une expression plus haute et plus profonde de toute l’âme populaire. De là l’immense et soudain succès des deux grands ordres qui, créés pour des fins différentes, avaient tous deux en commun de s’adresser directement au peuple, de se mêler au peuple plus étroitement que les ordres antérieurs, et le séculier même. Le peuple voulait, en quelque sorte, pénétrer jusqu’au chœur de l’église, afin de mieux célébrer Dieu, étant plus près de lui. Et c’est à cette tendance que répond la conception de la _Légende Dorée_, comme par elle s’explique, aussi, l’extraordinaire fortune de ce livre.

La _Légende Dorée_ est, essentiellement, une tentative de vulgarisation, de «laïcisation», de la science religieuse. Bien d’autres théologiens, avant Jacques de Voragine, avaient écrit non seulement des vies de saints, mais des commentaires de toutes les fêtes de l’année. Le _Bréviaire_, par exemple, dès le XIe siècle, avait été compilé, à peu près sous sa forme d’aujourd’hui, avec des _leçons_ équivalant aux chapitres de la _Légende Dorée_. Et, à chaque page, le bienheureux Jacques de Voragine cite d’autres compilations analogues, le _Livre Mitral_, le _Rational des offices divins_ de maître Jean Beleth, chanoine d’Amiens, etc. Mais tous ces ouvrages s’adressaient aux théologiens, aux clercs: et la _Légende Dorée_ s’adresse aux laïcs. Elle a pour objet de faire sortir, des bibliothèques des couvents, les trésors de vérité sainte qu’y ont accumulés des siècles de recherches et de discussions, et de donner à ces trésors la forme la plus simple, la plus claire possible, et en même temps la plus attrayante: afin de les mettre à la portée d’âmes naïves et passionnées qui aussitôt s’efforcent, par mille moyens, de témoigner la joie extrême qu’elles éprouvent à les accueillir. Voilà pourquoi Jacques de Voragine ne dédaigne point d’admettre, dans son livre, jusqu’à des récits dont il avoue lui-même qu’ils ne méritent pas d’être pris bien à cœur! Voilà pourquoi il ne néglige jamais une occasion d’expliquer longuement le sens des diverses cérémonies religieuses, la tonsure des prêtres, les processions, la dédicace des églises! Et voilà pourquoi, tout en nommant toujours les auteurs dont il «compile» les savants écrits, il a toujours soin de modifier les passages qu’il leur emprunte, de manière que l’âme la plus simple puisse les comprendre et en profiter. Sa _Légende_ est, ainsi, la suite directe de cette traduction italienne de la Bible que ses biographes signalent comme l’un de ses premiers ouvrages. Et si, au lieu d’écrire sa _Légende_ en italien, il l’a écrite dans un honnête latin de sacristie, dont les humanistes de la Renaissance ont eu beau jeu à railler la médiocrité, c’est que, sans doute, sous cette forme, il a su que son livre pourrait se répandre plus loin, et ouvrir à plus d’âmes la maison de Dieu.

Le fait est qu’il n’y a peut-être pas de livre qui ait été plus souvent copié et traduit. Toutes les bibliothèques du monde en possèdent des manuscrits, dont quelques-uns comptent parmi les chefs-d’œuvre des deux arts délicieux de la calligraphie et de l’enluminure. Et lorsque, deux cents ans après, l’imprimerie vient, hélas! se substituer à ces deux arts et les anéantir, c’est encore la _Légende Dorée_ qu’on imprime le plus. Les catalogues mentionnent près de cent éditions latines différentes, publiées entre les années 1470 et 1500: sans compter d’innombrables traductions françaises, anglaises, hollandaises, polonaises, allemandes, espagnoles, tchèques, etc. Du treizième siècle jusqu’au seizième, la _Légende Dorée_ reste, par excellence, le livre du peuple.

Et je dois ajouter qu’il n’y a peut-être pas de livre, non plus, qui ait exercé sur le peuple une action plus profonde, ni plus bienfaisante. Car le «petit» livre du bienheureux Jacques de Voragine,--si l’on me permet de lui garder une épithète que tous les auteurs anciens s’accordent à lui attribuer,--a été, pendant ces trois siècles, une source inépuisable d’idéal pour la chrétienté. En rendant la religion plus ingénue, plus populaire, et plus pittoresque, il l’a presque revêtue d’un pouvoir nouveau: ou du moins il a permis aux âmes d’y prendre un nouvel intérêt, et, pour ainsi dire, de s’y réchauffer plus profondément. Tout de suite les nefs des églises se sont peuplées d’autels en l’honneur des saints et des saintes du calendrier. Tout de suite les tailleurs de pierres se sont mis à sculpter, aux porches des cathédrales, les touchants récits de la _Légende Dorée_, les peintres, les verriers, à les représenter sur les murs ou sur les fenêtres. Entrez dans une vieille église de Bruges, de Cologne, de Tours ou de Sienne: toutes les œuvres d’art qui vous y accueilleront ne sont que des illustrations immédiates, littérales, de la _Légende Dorée_. C’est d’après Jacques de Voragine que Memling et Carpaccio nous racontent le voyage de sainte Ursule avec ses onze mille compagnes. Quand Piero della Francesca, dans ses fresques d’Arezzo, ou Agnolo Gaddi dans celles de Florence, nous font assister aux aventures diverses du bois de la sainte Croix, ils suivent de phrase en phrase le texte de la _Légende Dorée_. D’autres prennent même, dans le vieux livre, des sujets profanes, et, comme Thierry Bouts au Musée de Bruxelles, nous détaillent, d’après l’_Histoire Lombarde_, un acte de justice de l’empereur Othon. Et il n’y a point jusqu’aux grands tableaux de Rubens, de Murillo, de Poussin, qui ne reproduisent les scènes des martyres des saints ou de leurs miracles exactement comme le bienheureux évêque de Gênes les a «compilées» à notre intention. Toute la part que, aujourd’hui encore, notre imagination mêle à ce que nous apprennent, de l’histoire sacrée, les Ecritures et la Tradition, tout cela nous vient, en droite ligne, de la _Légende Dorée_.

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Aussi ne saurait-on trop déplorer le profond discrédit qu’ont cru devoir jeter sur ce livre d’éminents écrivains religieux de la Renaissance et du XVIIe siècle, depuis Vivès, l’ami d’Erasme, jusqu’à l’impitoyable Jean de Launoi, le «dénicheur de saints», dont un contemporain disait qu’il «avait plus détrôné de saints du paradis que dix papes n’en avaient canonisé». Ces savants hommes ont évidemment lu la _Légende Dorée_, comme toutes choses, avec l’impression qu’un ministre calviniste lisait par-dessus leur épaule, guettant une occasion de se moquer d’eux. Et ainsi ils se sont trouvés empêchés de réfléchir au sens et à la portée du vieux livre; de telle sorte qu’au lieu d’honorer en Jacques de Voragine l’un des plus érudits en même temps que le plus vénérable de leurs devanciers, il n’y a pas d’injure dont ils ne l’aient accablé: poussés, par leur indignation, jusqu’au calembour, car les uns l’appelaient un «gouffre d’ordures», jouant sur le sens latin du mot _vorago_, tandis que d’autres déclaraient que sa _Légende_ n’était pas d’or, mais de _fer_ et de _plomb_. Ils ne lui pardonnaient pas, notamment, d’avoir mis saint Georges aux prises avec un dragon avant de le mettre aux prises avec les tenailles du préfet Dacien, ni d’avoir raconté que saint Antoine avait rencontré au désert un centaure et un satyre, ni d’avoir conduit à Rome les onze mille compagnes de sainte Ursule, ni, en maints endroits, d’avoir confondu les noms et brouillé les dates.

Et certes je ne prétends pas que, à la considérer au point de vue historique, la _Légende Dorée_ ne contienne pas d’affirmations inexactes, ou, tout au moins, d’une exactitude à jamais incertaine. Je croirais volontiers, plutôt, qu’elle en est remplie, comme tous les ouvrages historiques de son temps, comme ceux de tous les temps; et, sans doute, les écrits mêmes de Vivès et de Launoi, si un érudit voulait aujourd’hui les contrôler à ce point de vue, apparaîtraient, eux aussi, amplement pourvus d’erreurs et de légendes. Mais, d’abord, ainsi que le dit très sagement Bollandus, rien n’est plus injuste que d’attribuer à Jacques de Voragine la responsabilité d’affirmations qu’il a, toutes, puisées dans des ouvrages antérieurs, en les contrôlant de son mieux chaque fois qu’il pu, ou en nous faisant part des doutes qu’elles lui inspiraient. Pour citer encore une expression de Bollandus, le tort de Vivès et des autres détracteurs de la _Légende Dorée_ a été «de vouloir critiquer ce qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils ignoraient». Ils ignoraient qu’un érudit du XIIIe siècle ne disposait point des mêmes moyens d’information que ceux dont ils disposaient, trois ou quatre siècles plus tard: c’est-à-dire qu’il manquait de beaucoup de ceux qu’ils avaient, mais que, peut-être aussi, il en avait d’autres qui désormais leur manquaient. Et quant à soutenir, comme ils le soutenaient, que la plupart des récits de la _Légende Dorée_ sont des fables parce que les documents contemporains n’en font pas mention, c’est en vérité montrer, à l’égard de ces documents, une crédulité plus naïve encore que celle des contemporains de Jacques de Voragine à l’égard du dragon de saint Georges et du centaure de saint Antoine. Qu’un document soit contemporain des faits qu’il atteste, comme par exemple nos journaux, ou qu’il leur soit postérieur, comme les histoires et les chroniques les plus abondantes, on ne risque guère à soutenir que l’erreur y tient plus de place que la vérité, que de mille choses considérables ils ne font point mention, et qu’ils en mentionnent mille autres qui n’ont jamais existé.

Mais surtout le tort de Vivès et de ses successeurs a été de «vouloir critiquer ce qu’ils ne comprenaient pas». Ils ne comprenaient pas, en effet, que des erreurs comme celles qu’ils signalaient dans la _Légende Dorée_ n’avaient point, pour un lecteur catholique, la même importance que pour ce ministre calviniste qui hantait leurs rêves. Car, si les protestants estiment que Dieu, après avoir parlé aux hommes depuis Adam jusqu’à Jésus-Christ, s’est tu à jamais dès qu’il nous a légué le Nouveau Testament, c’est, au contraire, la croyance des catholiques que, suivant sa promesse, il a «envoyé aux hommes son Esprit», pour continuer à les instruire et à les guider. Lors donc que la Sainte Eglise a proclamé saints des hommes dont, le plus souvent, la vie et les actes lui étaient connus de la façon la plus sûre et la plus directe, aucun catholique n’a le droit de contester le fait de leur sainteté. C’est ce que ne comprenait pas Launoi, quand, sous prétexte que ses recherches ne lui avaient pas démontré l’existence de sainte Catherine, il remplaçait l’office de cette sainte par une messe de _Requiem_: le «dénicheur de saints» prouvait simplement, par là, qu’il était un sot, à vouloir mettre ses petites recherches personnelles au-dessus de l’autorité de sa mère l’Eglise. Et, puisque la sainteté des saints de la _Légende Dorée_ ne saurait faire de question pour nous, qu’importe ensuite que, à défaut de l’histoire véritable de leur vie, nous ayons de belles légendes qui certainement expriment, sinon les faits de cette vie, du moins son âme et son sens profond? Ainsi l’entendaient les chrétiens des premiers siècles, qui ne tenaient nullement pour illicite d’embellir à leur fantaisie, dans leurs chroniques, la vie de la Vierge et des saints, pas plus que les vieux peintres ne s’interdisaient de représenter leurs traits à leur fantaisie. Et de même que maintes images de la Vierge, sans prétendre le moins du monde à être des portraits, ont reçu de Dieu le pouvoir d’opérer des miracles, de même rien ne nous empêche d’admettre que Dieu, s’il le juge bon, puisse prêter aux légendes de ses saints une réalité supérieure. Cela encore était une des croyances favorites des grands âges chrétiens; et la trace s’en retrouve à chaque page dans la _Légende Dorée_. Nous y lisons, par exemple, l’histoire d’un gardien d’église qui, au lieu de donner à un pèlerin un vrai doigt de saint Augustin, s’était amusé à lui donner le doigt d’un pauvre homme qui venait de mourir: après quoi, apprenant que ce doigt faisait des miracles, il était allé voir le corps du saint, et s’était aperçu qu’un doigt y manquait. Rien n’est impossible à Dieu; et il n’y a point de Vivès, de Launoi, ni de Baillet, dont l’érudition prévaille contre cet article de foi.

Je ne crois pas, au reste, que personne s’avise plus, aujourd’hui, de reprocher à la _Légende Dorée_ la faiblesse de sa critique, ni l’incohérence de sa chronologie. Et je suis sûr que personne ne pourra s’empêcher de sentir l’exquise douceur poétique de cette _Légende_, son charme ingénu, mais, par-dessus tout, la pureté et la beauté incomparables de l’esprit chrétien dont elle est imprégnée. Quelque opinion que l’on ait de l’exactitude documentaire de chacun de ses récits, on reconnaîtra que leur ensemble forme un manuel parfait de la vie suivant l’Evangile, un manuel infiniment varié, et d’autant mieux adapté aux diverses conditions de l’existence humaine. Car la _Légende Dorée_ restera toujours ce que son auteur a voulu qu’elle fût: un livre à l’adresse du peuple, offrant à tout homme la leçon et l’exemple qui peuvent lui convenir. Mais leçons et exemples, malgré leur diversité, y ont toujours en commun d’être directement inspirés de la parole du Christ.

Et la religion qu’on y trouve exprimée est toute d’indulgence et de consolation. C’est la religion telle que la concevait saint François d’Assise, telle qu’allait la traduire, deux siècles après, le bienheureux Fra Angelico, dans ces miniatures et ces fresques dont, seul, un chrétien peut apprécier la surnaturelle vérité chrétienne. Qu’on voie avec quelle ardente sympathie Jacques de Voragine nous raconte les actes charitables des saints, comme il s’échauffe lorsqu’il nous parle de saint Basile, de saint Jean l’Aumônier, ou de saint Martin! Peu s’en faut qu’il ne les préfère aux martyrs eux-mêmes, tant il découvre en eux des disciples fidèles de son divin maître. Et ses martyrs, combien ils sont joyeux et doux, combien ils ont de tendre pitié pour leurs persécuteurs! Le préfet qui torturait saint Longin est, tout à coup, devenu aveugle et supplie le saint de lui rendre la vue: «Sache, mon pauvre ami, lui répond le saint, que tu ne pourras être guéri qu’après m’avoir tué! Mais, aussitôt que je serai mort, je prierai pour toi; et Dieu m’accordera bien la guérison de ton corps et de ton âme!» Et saint Christophe, de son côté, dit au roi de Samos: «Quand tu m’auras fait trancher la tête, applique un peu de mon sang sur tes yeux, et tu recouvreras la vue!» Voilà vraiment de beaux saints; et il n’y a point de pécheur qui n’ait de quoi reprendre courage, en songeant que, là-haut, de tels amis s’emploient à plaider pour lui!

Peut-être même est-ce cet esprit d’indulgence et de compassion infinies qui, plus encore que le dragon de saint Georges, a valu à la _Légende Dorée_ la mauvaise humeur de certains écrivains religieux du XVIIe siècle. Sous l’influence du protestantisme et du jansénisme, nombre d’excellents catholiques, alors, estimaient imprudent de trop prêcher au peuple la bonté de Dieu. Les peintres, ayant à peindre Jésus sur la croix, le représentaient avec les bras levés au ciel, et non plus avec les bras étendus pour bénir la terre. Les philosophes insistaient sur la différence essentielle de la bonté divine et de l’humaine. Et tous, d’une façon générale, ils s’efforçaient plutôt d’effrayer les hommes que de les rassurer. Peut-être, dans ces conditions, la _Légende Dorée_ leur aura-t-elle paru trop consolante, je veux dire faite pour nous donner une notion trop inexacte de l’éternelle justice? Mais aujourd’hui, de même que nos imaginations ont soif de légendes, nos cœurs ont soif de pitié et de consolation. Nous avons besoin que Jésus vienne à nous avec les bras grands ouverts, que, dans nos peines, il nous dise, comme à l’apôtre dans sa prison d’Antioche: «Mon ami, as-tu cru vraiment que je t’oubliais?» Nous avons besoin que, comme au brigand qui récitait tous les jours son _Ave Maria_, il daigne nous promettre le pardon de toutes nos fautes, en échange du peu de foi que nous pouvons lui offrir.

«Si tu dois tenir compte de nos iniquités, Seigneur, qui osera affronter ton jugement?» C’est à ce cri de nos misérables âmes que répond surtout la _Légende Dorée_, par la voix de ses confesseurs et par l’exemple de ses pécheresses, nous apportant le témoignage de treize siècles de christianisme, dont elle est, sinon une histoire toujours bien exacte, à coup sûr le testament le plus authentique. Elle nous apprend que la justice de Dieu n’est toute faite que de sa bonté. «Ne craignez pas trop, nous dit-elle, que le Seigneur vous tienne compte de vos iniquités! Lui-même, suivant l’expression de saint Bernard, est prêt à vous faire bénéficier du surplus de ses mérites; et puis il y a, auprès de lui, la Vierge et tous les saints, qui ne cessent point de le solliciter en votre faveur. Mais il ne vous pardonnera qu’à la condition que vous l’aimiez, dans la personne du pauvre et du malade, de la veuve et de l’orphelin, de tous ceux que la souffrance élève jusqu’à lui; à la condition que vous restiez humbles d’esprit et de cœur, vous gardant avec soin des fruits amers de l’arbre de la science, dont le diable vous affirme qu’ils pourront vous rendre pareils à des dieux; et à la condition, enfin, que vous honoriez le Seigneur dans la nature, son œuvre, au lieu de mépriser et de détruire celle-ci comme vous vous acharnez à le faire. Habituez-vous plutôt à écouter les leçons des forêts que celles des livres! Obtenez des moineaux qu’ils consentent à venir manger dans vos mains! Et, quand vous verrez un ours ou un loup pris au piège, hâtez-vous de courir à lui pour le délivrer! Renoncez à vous-mêmes pour vivre tout entiers dans le reste du monde: moyennant quoi le Seigneur non seulement vous préparera une petite place dans son paradis, mais, dès cette vie, imprimera sur vos lèvres le tranquille et heureux sourire que vous voyez rayonner sur les lèvres des saints!» Telle est la leçon que nous enseigne, à toutes ses pages, la _Légende Dorée_, avec son mauvais style et ses erreurs de dates; et peut-être, cette leçon, les contemporains même de Jacques de Voragine n’avaient-ils pas autant que nous besoin de l’entendre!

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Quant à la traduction de la _Légende Dorée_ que je soumets aujourd’hui au lecteur français, je dirai seulement que je l’ai faite sur une édition latine imprimée, en 1517, à Lyon, chez Constantin Fradin; mais, sans cesse, autant que j’ai pu, je me suis reporté à des éditions plus anciennes et à des copies manuscrites.