La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 28

Chapter 283,938 wordsPublic domain

V. Un saint homme nommé Héradius avait une fille unique, qu’il voulait consacrer au Seigneur. Mais le diable, dans sa haine du genre humain, enflamma d’un grand amour pour la jeune fille un des esclaves du susdit Héradius. Et l’esclave, voyant que c’était chose impossible pour lui d’être admis à partager la couche d’une si noble jeune fille, vint trouver un sorcier et lui promit beaucoup d’argent s’il voulait l’aider. Et le sorcier lui dit: «Je ne puis rien pour toi; mais, si tu veux, je t’enverrai vers le diable, mon maître; et si tu fais ce qu’il te dira, tu obtiendras ton désir.» Et le jeune homme dit: «Je suis prêt à tout pour avoir cette jeune fille!» Alors le sorcier l’envoya vers le diable avec une lettre, en lui disant: «Rends-toi, à l’heure de minuit, sur le tombeau d’un païen, et, là, invoque les démons en élevant en l’air la lettre que voici!» Le jeune homme fit tout cela, et bientôt il vit apparaître le prince des ténèbres, entouré d’une foule de démons; et Satan, ayant lu la lettre, lui dit: «Crois-tu en moi, toi qui veux que j’accomplisse ta volonté?» L’esclave répondit: «Seigneur, je crois en toi!» Et le diable: «Et renies-tu ton ancien maître le Christ?» Et l’esclave: «Je le renie!» Mais le diable lui dit: «C’est que vous autres, les chrétiens, vous êtes des perfides! Quand vous avez besoin de moi, vous venez à moi; et, quand ensuite vous avez obtenu ce que vous désiriez, aussitôt vous me reniez de nouveau pour vous retourner vers votre Christ, qui, avec son indulgence ordinaire, ne manque jamais à vous accueillir. Mais toi, si tu veux que j’accomplisse ton désir, tu auras à m’écrire de ta propre main un papier où tu reconnaîtras que tu renonces au Christ, au baptême, et à la foi chrétienne, pour devenir mon serviteur.» L’esclave écrivit aussitôt le papier et le donna au diable. Alors celui-ci manda devant lui ceux de ses démons qui étaient préposés à la luxure: il leur ordonna de s’approcher de la fille d’Héradius et de lui inspirer l’amour du jeune esclave. Et les démons y réussirent si bien que la jeune fille, se roulant à terre, suppliait son père d’une voix lamentable: «Aie pitié de moi, père, aie pitié de moi, car je souffre cruellement à cause de l’amour que j’éprouve pour un de nos esclaves! Montre-moi ta tendresse paternelle, et permets-moi de m’unir à ce jeune homme, que j’aime! Et, si tu t’y refuses, bientôt tu me verras mourir, et tu en seras responsable au jour du jugement!» Le père était désolé. Il disait: «Malheureux que je suis! Qu’est-il arrivé à ma pauvre fille? Qui m’a dérobé mon trésor? Qui a éteint la douce lumière de mes yeux? Ma fille, je voulais te donner pour femme à l’époux céleste, et j’espérais avoir ainsi mon salut grâce à toi! Et toi, voici que la luxure amoureuse t’a rendue folle! Permets-moi, ma chère fille, de t’unir au Seigneur suivant mon projet!» Mais la jeune fille continuait à crier que, si son père n’accomplissait pas son désir, elle mourrait de chagrin. Et elle pleurait amèrement, et délirait, de telle sorte que son père, désespéré, sur le conseil de ses amis, céda à son désir et la maria avec l’esclave, après lui avoir légué tous ses biens. Mais bientôt des voisins dirent à la jeune femme que son mari n’entrait jamais à l’église, ne faisait jamais le signe de la croix, ne priait jamais, et, sans doute, n’était pas chrétien. La jeune femme, entendant cela, fut épouvantée. Elle rapporta la chose à son mari; et, comme celui-ci affectait de ne point prendre au sérieux ces accusations, elle lui dit: «Si tu veux que je te croie, tu entreras demain à l’église avec moi!» Alors le mari, ne pouvant pas dissimuler davantage, lui raconta toute son aventure, dont elle fut bouleversée; et, tout en larmes, elle courut raconter à saint Basile ce qui était arrivé à son mari et à elle.

Alors le saint fit venir le mari, lui fit tout avouer, et lui dit: «Cher fils, veux-tu revenir à Dieu?» Et le jeune homme: «Ah! mon père, je le voudrais de tout mon cœur, mais je ne le puis, car je me suis livré au diable, et ai renié le Christ, et ai donné au diable un papier où j’ai écrit mon reniement, de ma propre main!» Et Basile: «Ne t’en fais point de souci! Jésus est bon: il t’admettra à faire pénitence!» Puis, s’approchant du jeune homme, il lui fit au front le signe de la croix, et l’enferma dans une cellule, où il revint le voir trois jours après. Et il lui demanda comment il se trouvait. Et le jeune homme: «Seigneur, je suis bien en peine, car les diables, tenant en main mon papier, m’invectivent jour et nuit en me disant: C’est toi qui es venu nous trouver, et non pas nous qui sommes allés te chercher!» Alors saint Basile lui dit: «Mon fils, ne crains rien, mais aie seulement la foi!» Puis il lui donna un peu de nourriture, fit de nouveau sur lui le signe de la croix, l’enferma de nouveau, et pria pour lui. Revenant le voir, quelques jours après, il lui demanda comment il se trouvait. Le jeune homme répondit: «Mon père, j’entends toujours leurs cris et leurs reproches, mais du moins je ne les vois plus!» Et de nouveau l’évêque lui donna de la nourriture, fit sur lui le signe de la croix, l’enferma, et pria pour lui. Le quarantième jour, il lui demanda une troisième fois comment il se trouvait. Et le jeune homme: «Je me trouve très bien, mon saint père, car aujourd’hui je t’ai vu, en rêve, combattant pour moi et vainquant le diable!»

Alors Basile le fit sortir de sa cellule, le recommanda aux prières de son clergé, des moines et du peuple; puis, le prenant par la main, il le conduisit vers l’église. Or le diable, avec la troupe des démons, accourut, et, tout en restant invisibles, ils saisirent le jeune homme et s’efforcèrent de l’arracher des mains de l’évêque. Et Satan, toujours invisible, disait, d’une voix si haute que chacun pouvait l’entendre: «Basile, tu me fais tort! Cet homme m’appartient! Et ce n’est pas moi qui suis allé le chercher: il est venu à moi de son plein gré, s’est offert à moi et a renié le Christ. J’ai là, dans ma main, l’écrit qu’il m’a signé!» Mais Basile lui répondit: «Nous ne cesserons pas de prier, jusqu’à ce que tu nous aies rendu cet écrit!» Et comme Basile priait, les mains levées au ciel, voici qu’une feuille de papier, traversant les airs, tomba dans ses mains au vu de tous. Et Basile la montra au jeune homme, en lui disant: «Frère, reconnais-tu cette écriture?» Et le jeune homme: «Certes, car elle vient de ma propre main!» Alors Basile, après avoir déchiré le papier, fit entrer le jeune homme dans l’église, l’initia aux saints mystères, lui imposa une règle de vie, et le rendit à sa femme.

VI. Certaine femme qui avait sur la conscience beaucoup de péchés, en avait écrit la liste; et comme, un jour, elle avait commis un péché plus grave que tous les autres, elle l’inscrivit aussi dans sa liste; après quoi elle remit sa liste à saint Basile en lui demandant de prier pour que ses péchés lui fussent remis. Le saint pria, et la femme, rouvrant le papier, vit que tous ses péchés étaient effacés de la liste, à l’exception du plus grave d’entre eux. Elle dit alors au saint: «Aie pitié de moi, et obtiens la miséricorde de Dieu pour ce péché-là, comme tu l’as obtenue pour tous les autres!» Et Basile lui dit: «Hélas, ma sœur, je ne suis qu’un pécheur comme toi, et j’ai moi-même besoin d’indulgence, au moins autant que toi!» Mais comme la femme insistait, il lui dit: «Va trouver le saint ermite Ephrem! Celui-là, sans doute, pourra obtenir ce que tu demandes.» Et la femme alla à l’ermite Ephrem, et lui dit pourquoi Basile l’envoyait à lui. Mais l’ermite répondit: «Hélas, ma fille, je ne suis qu’un pauvre pécheur! Retourne vers Basile! Il a déjà obtenu pour toi le pardon de tes autres péchés: il obtiendra bien encore le pardon de celui-là! Mais hâte-toi, si tu veux le trouver en vie!» Et, au moment où la femme rentrait en ville, voici qu’on portait au cimetière le corps du saint. Alors la femme s’écria: «Que Dieu nous voie et qu’il juge entre moi et toi, car tu m’as envoyée vers un homme qui ne pouvait rien pour moi, tandis que tu avais toi-même le pouvoir de me gagner le pardon du ciel!» Alors elle jeta sur le cercueil le papier où était écrit son péché; et quand on reprit le papier, on vit que le dernier péché avait été effacé, comme tous les autres.

VII. Au moment où il sentait qu’il allait mourir, saint Basile appela près de lui un savant médecin juif nommé Joseph, qu’il aimait beaucoup, et qu’il aurait voulu convertir à la foi du Christ. Et Joseph, lui ayant tâté le pouls, reconnut que l’heure de mourir était venue pour lui. Il dit donc aux serviteurs de l’évêque: «Préparez ce qui est nécessaire à sa sépulture, car il va mourir d’un instant à l’autre!» Mais Basile, l’ayant entendu, lui dit: «Tu ne sais pas ce que tu dis!» Et Joseph: «Seigneur, je ne me trompe pas! Bientôt le soleil va se coucher, et toi aussi tu t’éteindras avec le soleil.» Alors Basile: «Et que diras-tu si je ne meurs pas aujourd’hui?» Et Joseph: «Seigneur, c’est impossible!» Et Basile: «Mais si cependant, je survis jusqu’à la sixième heure de demain, que feras-tu?» Et Joseph: «Si tu survis jusqu’à cette heure-là, je consens moi-même à mourir!» Et Basile: «Consens seulement à mourir au péché, pour vivre dans le Christ!» Et Joseph: «Seigneur, je comprends ce que tu veux dire: et si tu survis jusqu’à la sixième heure de demain, je ferai ce que tu m’engages à faire!» Alors saint Basile, qui, suivant la nature, devait mourir en ce jour, obtint de Dieu que la mort l’épargnât jusqu’au lendemain. Et Joseph, voyant qu’il ne mourait pas, en fut émerveillé, et crut au Christ. Sur quoi Basile, trouvant dans son âme la force de vaincre la faiblesse de son corps, se leva de son lit, entra dans l’église, et baptisa Joseph de sa propre main; puis il revint s’étendre sur son lit, et aussitôt rendit doucement son âme à Dieu. Ce grand saint florissait vers l’an du Seigneur 370.

LXXXII

SAINTS VIT ET MODESTE, MARTYRS

(15 juin)

Vit, enfant admirable, n’avait que douze ans lorsqu’il souffrit le martyre, en Sicile. Déjà dans sa maison son père avait coutume de le battre, parce qu’il méprisait les idoles et se refusait à les adorer: ce qu’apprenant, le préfet Valérien manda l’enfant devant lui, et, sur son refus de sacrifier, le fit frapper de verges. Mais aussitôt les bras de ceux qui frappaient, et la main même du préfet, séchèrent. Et le préfet de crier: «Malheur à moi, j’ai perdu la main droite!» Alors Vit lui dit: «Appelle tes dieux, et qu’ils te guérissent s’ils le peuvent!» Et le préfet: «Prétends-tu que tu aurais le pouvoir de me guérir?» Et Vit: «Oui, j’ai ce pouvoir au nom du Seigneur!» Et aussitôt, sur la prière de l’enfant, le préfet et les bourreaux recouvrèrent l’usage de leurs bras. Sur quoi le préfet dit au père de Vit: «Emmène ton fils, de crainte qu’il ne lui arrive malheur!»

Alors son père, l’ayant ramené dans sa maison, essaya de le corrompre par de belles musiques, et des jeux de jeunes filles, et d’autres délices. Mais, un jour qu’il l’avait enfermé dans sa chambre, une odeur merveilleuse sortit de cette chambre et parvint jusqu’à lui: sur quoi, regardant par la porte de la chambre, il aperçut sept anges debout auprès de son fils. Il s’écria: «Les dieux sont venus dans ma maison!» Et aussitôt il devint aveugle.

A ses cris, toute la ville accourut et notamment Valérien, qui lui demanda ce qui lui était arrivé. Et lui: «J’ai vu des dieux de feu, et je n’ai pu supporter leur vue!» Conduit au temple de Jupiter, il promit, si ses yeux se rouvraient, d’offrir un taureau avec des cornes dorées. Puis, comme cette promesse restait sans effet, il implora son fils de lui rendre la vue, et, sur la prière de l’enfant, ses yeux se rouvrirent.

Mais comme ce miracle même ne parvenait pas à le convaincre, et qu’il songeait au contraire à tuer son fils, un ange apparut à Modeste, professeur de l’enfant, et lui ordonna, de faire monter celui-ci dans une barque pour le conduire vers une autre terre. En mer, un aigle venait leur apporter leur nourriture; et nombreux furent les miracles qu’ils accomplirent, dans les diverses régions où ils abordèrent.

Or le fils de l’empereur Dioclétien fut possédé d’un démon qui déclara qu’il ne sortirait point si l’on ne faisait venir Vit le Lucanien. On se mit donc à chercher Vit; et, quand il fut découvert, Dioclétien lui dit: «Enfant, as-tu vraiment le pouvoir de guérir mon enfant?» Et Vit: «Je n’ai pas ce pouvoir, mais mon Maître l’a!» Et il imposa les mains sur l’enfant possédé, et aussitôt le démon s’enfuit. Alors Dioclétien lui dit: «Enfant, aie pitié de toi-même et sacrifie aux dieux, pour échapper à une mort terrible!» Vit, s’y étant refusé, fut jeté en prison avec Modeste. Mais soudain leurs chaînes tombèrent, et leur cachot s’emplit d’une lumière éblouissante. Ce qu’apprenant, l’empereur les fit plonger dans de la poix bouillante: mais ils en sortirent sans avoir aucun mal. Puis un lion farouche fut lâché sur eux; mais la bête, vaincue par la vertu de leur foi, s’étendit à leurs pieds. Enfin Dioclétien fit suspendre l’enfant à un chevalet, ainsi que son professeur Modeste et sa nourrice Crescence, qui toujours l’avait accompagné. Mais aussitôt l’air se trouble, la terre tremble, le tonnerre mugit, les temples des idoles s’écroulent, écrasant nombre de païens. Et l’empereur, fuyant épouvanté, se frappait de ses poings, et disait: «Malheur à moi, qu’un enfant a vaincu!» Quant aux trois martyrs, ils se retrouvèrent, dès l’instant d’après, au bord d’un fleuve; et c’est là que, après avoir prié, ils rendirent leurs âmes au Seigneur. Des aigles se chargèrent de veiller sur leurs corps jusqu’à ce qu’une matrone, appelée Florence, les ayant retrouvés, les ensevelit avec grand honneur.

LXXXIII

SAINT CYR ET SA MÈRE SAINTE JULITE, MARTYRS

(15 juin)

Cyr était fils de Julite, noble dame d’Icone, qui, pour échapper à la persécution, s’était réfugiée à Tarse, en Cilicie, avec son enfant alors âgé de trois ans. Julite fut amenée devant le préfet Alexandre: et ses deux servantes, la voyant prise, s’enfuirent aussitôt, de telle sorte qu’elle eut à porter dans ses bras le petit Cyr, encore emmaillotté dans ses langes. Or le préfet, voyant que Julite refusait de sacrifier aux idoles, lui ôta son enfant des bras, et la fit battre de lanières plombées. Et l’enfant, assistant au supplice de sa mère, se mit à pleurer et à pousser des cris. En vain le préfet, le tenant sur ses genoux, essayait de le séduire par des baisers et des caresses: le petit repoussait avec horreur ces caresses du bourreau de sa mère, et lui lacérait le visage de ses ongles, et répétait, de sa voix d’enfant: «Moi aussi, je suis chrétien!» Enfin il mordit le préfet à l’épaule: sur quoi Alexandre, furieux, le précipita du haut de son tribunal, de telle sorte que son petit cerveau se répandit sur les marches. Et Julite, tout heureuse, rendait grâce à Dieu de ce que son fils la devançât au royaume céleste. Elle-même fut, ensuite, écorchée vive, plongée dans de la poix bouillante, et enfin décapitée.

Cependant une autre légende raconte que l’enfant, au moment de son martyre, n’était pas encore en âge de parler, mais que l’Esprit-Saint avait parlé par sa bouche quand il avait dit au préfet: «Je suis chrétien.» Le préfet lui avait alors demandé qui l’avait instruit; et l’enfant avait répondu: «Je m’étonne de ta sottise, et de ce que, voyant mon âge, tu me demandes qui m’a instruit de la science divine!» Et, pendant son martyre il aurait continué à répéter: «Je suis chrétien!» et, chaque fois, ce cri lui aurait rendu de nouvelles forces.

Le préfet, pour les empêcher d’être ensevelis par les chrétiens, fit découper les membres de l’enfant et ceux de la mère, et ordonna qu’ils fussent dispersés au vent. Mais un ange rassembla les membres épars, que les chrétiens ensevelirent nuitamment. Et lorsque, sous le règne de Constantin le Grand, la paix fut enfin restituée à l’Eglise, une vieille servante, qui avait assisté à l’ensevelissement, révéla le lieu où se trouvaient les deux corps: et ceux-ci, depuis, sont pour toute la ville un objet de grande de dévotion. Le martyre de la mère et de l’enfant eut lieu vers l’an 230, sous le règne de l’empereur Alexandre.

LXXXIV

SAINTE MARINE, VIERGE

(18 juin)

Marine était fille unique. Son père, devenu veuf, entra dans un monastère; et, ayant fait prendre à sa fille un costume masculin, il demanda à l’abbé et aux autres moines de recevoir dans le monastère son unique fils: ce qui lui fut accordé, de telle sorte que la jeune fille fut reçue parmi les moines, et porta le nom de frère Marin. Elle vivait très pieusement, et dans une obéissance parfaite. Quand elle eut vingt-sept ans, son père, sentant la mort approcher, l’appela à son chevet et lui dit de ne jamais révéler à personne qu’elle était une femme.

Or la jeune fille allait souvent aux champs avec la charrue et les bœufs, ou bien était chargée de rapporter du bois au monastère; et souvent elle recevait l’hospitalité dans la maison d’un homme dont la fille, séduite par un soldat, était devenue grosse. Cette fille, interrogée, s’avisa d’affirmer qu’elle avait été violée par le frère Marin. Et celui-ci, interrogé à son tour, se reconnut coupable: en conséquence de quoi il fut aussitôt chassé du monastère. Pendant trois ans, il se tint devant la porte du monastère, ne se nourrissant que de miettes de pain. Quand l’enfant dont on le croyait père fut sevré, on le remit à l’abbé, qui le remit au frère Marin; et pendant deux ans encore celui-ci en prit soin, supportant tout avec une extrême patience, sans cesser de rendre grâces à Dieu.

Enfin les frères, touchés de son humilité et de sa patience, le reprirent au monastère, où ils lui confièrent des besognes trop viles pour eux; et lui, il acceptait tout gaîment, et faisait tout patiemment et pieusement. Après une longue vie de bonnes œuvres, il rendit son âme au Seigneur. Et pendant que ses frères lavaient son corps, qu’ils s’apprêtaient à ensevelir misérablement, comme le corps d’un grand pécheur, ils s’aperçurent que le frère Marin était une femme. Etonnés et effrayés, ils confessèrent avoir été durs et cruels envers la servante de Dieu; et tous, se jetant à genoux, devant son cadavre, implorèrent le pardon de leur conduite. Son corps fut enseveli avec honneur dans la chapelle du monastère. Et quant à la fille qui l’avait accusée, elle fut possédée du démon, et avoua son crime; mais, conduite au tombeau de la vierge, elle fut aussitôt guérie. A ce tombeau, aujourd’hui encore, le peuple vient de toutes parts; et de nombreux miracles s’y accomplissent tous les jours.

LXXXV

SAINTS GERVAIS ET PROTAIS, MARTYRS

(19 juin)

I. Gervais et Protais, frères jumeaux, étaient fils de saint Vital et de sainte Valérie. Ayant donné tous leurs biens aux pauvres, ils vivaient avec saint Nazaire, qui se construisait un oratoire près d’Embrun, et à qui un enfant nommé Celse[10] apportait des pierres. Puis, lorsque les trois saints furent conduits vers l’empereur Néron, le petit Celse les suivait en se lamentant: et comme un des soldats lui avait donné un soufflet, Nazaire le gronda de sa cruauté: sur quoi, les soldats furieux, l’accablèrent de coups de pied, l’enfermèrent dans un cachot, et finirent par le jeter à l’eau. Gervais et Protais furent conduits à Milan, où ils furent bientôt rejoints par Nazaire, miraculeusement sauvé.

[10] Jacques de Voragine ajoute que cet enfant ne pouvait pas, vu les dates, être saint Celse, qui ne se joignit à saint Nazaire que beaucoup plus tard.

Or, dans le même temps, vint à Milan le comte Astase, qui partait en guerre contre les Marcomans; et les païens accoururent à lui, lui déclarant que leurs dieux se refusaient à les protéger aussi longtemps que Gervais et Protais n’auraient pas été immolés. Les deux chrétiens furent donc sommés de sacrifier aux idoles. Et comme Gervais disait que toutes les idoles étaient sourdes et muettes, et que seul son Dieu pouvait donner la victoire, Astase, furieux, le fit frapper à mort de lanières plombées. Puis il fit venir Protais et lui dit: «Malheureux, évite de périr misérablement comme ton frère!» Et Protais: «Qui de nous deux est malheureux, moi, qui ne le crains pas, ou toi qui me crains?» Et Astase: «Eh! misérable, comment peux-tu dire que je te craigne?» Et Protais: «Tu crains que je ne te nuise, si je refuse de sacrifier à tes dieux: car si tu ne craignais pas cela, tu n’essaierais pas à me contraindre à ce sacrifice!» Alors Astase le fit étendre sur un chevalet. Et Protais: «Je n’ai point de colère contre toi, comte, car je sais que les yeux de ton cœur sont aveugles; mais plutôt j’ai pitié de toi, parce que tu ignores ce que tu fais. Continue donc à me supplicier, afin que je puisse partager avec mon frère la faveur de notre Maître!» Astase lui fit trancher la tête. Et Philippe, serviteur du Christ, vint avec son fils, la nuit, prendre les corps des deux martyrs, qu’il ensevelit secrètement chez lui dans un sarcophage de pierre, déposant sous leurs têtes un écrit qui indiquait leur origine, leur vie, et les circonstances de leur mort. Et leur martyre eut lieu sous l’empereur Néron.

II. Les corps des deux saints restèrent longtemps cachés: ils furent découverts au temps de saint Ambroise, et de la façon que nous allons rapporter. Donc Ambroise se trouvait, une nuit, dans l’église des saints Nabor et Félix; et comme, après avoir longtemps prié, il était tombé dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, deux beaux jeunes gens vêtus de blanc lui apparurent, priant avec lui, les bras étendus. Alors Ambroise demanda que, si c’était là une illusion, elle s’évanouît, et que, si c’était une réalité, elle se révélât de nouveau à lui. Et les deux jeunes gens lui apparurent de nouveau au chant du coq; et, la nuit suivante, ils lui apparurent une troisième fois, mais cette fois en compagnie d’une autre personne, en qui il reconnut l’apôtre saint Paul. Et saint Paul lui dit: «Tu vois là deux jeunes gens qui, dédaignant tous les biens de la terre, ont fidèlement suivi mes leçons. Leurs corps habitent le lieu où tu te trouves. A douze pieds sous terre tu trouveras un coffre de pierre contenant leurs restes, ainsi qu’un écrit où tu apprendras leurs noms et l’histoire de leur fin.» Aussitôt saint Ambroise convoqua les évêques voisins: puis, creusant la terre, il entra le premier dans la fosse, et y trouva tout ce que lui avait dit saint Paul. Et bien que trois siècles et plus se fussent écoulés depuis la mort des deux saints, leurs corps étaient aussi intacts que s’ils n’étaient là que depuis la veille. Et une odeur délicieuse s’en exhalait. Et un aveugle, ayant touché le cercueil, recouvra la vue, et bien d’autres malades furent guéris par l’intercession des deux saints.

C’est le jour anniversaire de leur fête que fut rétablie la paix entre les Lombards et l’Empire romain. En souvenir de quoi le pape Grégoire ordonna que, dans l’introït de la messe et dans les autres offices, le jour de leur fête, fussent introduites des allusions à cette heureuse paix.