La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 24

Chapter 243,537 wordsPublic domain

IV. Or, comme la peste de l’hérésie sévissait en Lombardie, et que déjà plusieurs villes en étaient contaminées, le souverain pontife délégua dans les diverses parties de la province des inquisiteurs, tous appartenant à l’ordre des Frères Prêcheurs, et leur confia le soin de détruire cette peste diabolique. A Milan le nombre des hérétiques était particulièrement grand, et l’hérésie y possédait des partisans qui joignaient à leur influence politique une éloquence pleine de ruses et un savoir malfaisant. Aussi le souverain pontife, connaissant l’intrépide bravoure de Pierre, sa fermeté, et son éloquence, le choisit pour mener la lutte à Milan et dans le Milanais, lui concédant à cet effet autorité plénière. Et le saint, prenant à cœur sa mission, harcelait les hérétiques sans leur laisser de repos; il confondait leurs arguments, les réfutait, leur opposait la vérité divine, de telle sorte que personne ne pouvait résister à sa sagesse et à l’Esprit qui parlait par lui. Ce que voyant, les hérétiques, consternés, se mirent à méditer sa mort, avec l’idée qu’ils retrouveraient la paix s’ils parvenaient à se débarrasser d’un aussi vaillant adversaire. Et un jour, comme Pierre revenait de Côme à Milan, il reçut en chemin la palme du martyre. Le pape Innocent raconte que, sur la route, le saint fut assailli par un hérétique qui, se jetant sur lui comme le loup sur l’agneau, lui porta à la tête de cruelles blessures. Et le saint ne fit entendre ni plainte ni murmure, mais plutôt s’offrit en victime à son assassin, et, souffrant patiemment, se contenta de dire: «Seigneur, je remets mon âme entre tes mains!» Après quoi il récita encore le symbole de la foi, ainsi que l’ont rapporté son assassin lui-même,--qui tomba aux mains des fidèles peu de temps après,--et un frère dominicain qui accompagnait Pierre, et qui, frappé lui aussi, survécut quelques jours à ses blessures. Puis, voyant que le martyr tardait à mourir, l’assassin tira son couteau et lui transperça le flanc. Ainsi Pierre eut l’insigne bonheur de pouvoir être à la fois, dans cette même journée, confesseur, martyr et aussi prophète; car le matin, au moment de se mettre en route, comme ses frères lui disaient que, fatigué et souffrant de la fièvre, il aurait peine à aller d’une seule traite jusqu’à Milan, il leur avait répondu: «Si je ne parviens pas jusqu’au couvent de mes frères, saint Simplicien pourra toujours me donner un abri pour la nuit. Or, le soir, lorsque son corps sacré fut ramené à Milan, les frères, en raison de la fréquence de la foule, se trouvèrent empêchés de le conduire jusqu’à leur couvent, si bien qu’ils le déposèrent dans l’église de saint Simplicien, où il resta toute la nuit. Mais son assassin et ses complices furent trompés dans leurs prévisions: car Pierre, par son martyre, contribua autant et plus que par les actes de sa vie à convertir les hérétiques. Il y contribua si puissamment, par le souvenir de ses mérites et par d’éclatants miracles, que la plupart des hérétiques renoncèrent à leurs erreurs pour rentrer dans le sein de l’église romaine. La ville et le comté de Milan se trouvèrent, en quelques jours, purgés de l’hérésie. Et bon nombre des plus influents et des plus fameux, parmi les prédicateurs de l’hérésie, entrèrent dans l’ordre des Prêcheurs, ordre qui, aujourd’hui encore, continue à lutter énergiquement contre l’hérésie. Ainsi notre Samson, en mourant, tua plus de Philistins qu’il n’en aurait tués s’il fût resté en vie[7].

[7] Le martyre de saint Pierre le Nouveau avait eu lieu en 1252, deux ou trois ans à peine avant le temps où Jacques de Voragine écrivait sa _Légende_.

V. Et, après sa mort, Dieu permit que son triomphe fût illustré par de nombreux miracles, dont quelques-uns nous sont rapportés par le pape Innocent. C’est ainsi que, plusieurs fois, les lampes suspendues au-dessus de son tombeau, s’allumèrent d’elles-mêmes. Un homme qui, étant à table, dépréciait la sainteté et les miracles de Pierre, sentit soudain le morceau qu’il mangeait s’arrêter dans sa gorge de manière qu’il ne pouvait ni l’avaler ni le rejeter. Déjà son visage avait changé de couleur, déjà il devinait l’approche de la mort, lorsque, se repentant, il fit vœu de ne plus jamais employer sa langue à mal parler du saint: et aussitôt il rejeta la bouchée qui l’étranglait, et se trouva délivré.

VI. Lorsque le pape Innocent IV inscrivit Pierre au nombre des saints, les Frères Prêcheurs, réunis en chapitre à Milan, voulurent déterrer le corps du saint pour le transporter sous un autel. Et, bien que plus d’une année se fût écoulée depuis le martyre, le corps fut trouvé intact comme s’il n’était enseveli que depuis la veille. Les frères l’étendirent sur une estrade, où le peuple fût admis à le voir et à l’honorer.

Certain jeune homme du nom de Guiffroy, de la ville de Côme, gardait un fragment de la tunique de saint Pierre. Un hérétique, pour se moquer de lui, lui conseilla de jeter au feu ce fragment, disant que, si les flammes l’épargnaient, la sainteté de Pierre serait par là prouvée, et que lui-même, dans ce cas, se convertirait. Guiffroy jeta donc le fragment du manteau de saint Pierre sur des charbons enflammés; mais le fragment se tint d’abord en l’air au-dessus du feu, puis, retombant sur lui, l’éteignit du coup. Alors l’incrédule dit: «Un fragment de mon manteau en fera tout autant!» On alluma d’autres charbons et on y plaça, en face l’un de l’autre, les deux fragments de manteaux. Et le manteau de l’hérétique fut, tout de suite, brûlé, tandis que celui de saint Pierre éteignit le feu sans qu’un seul de ses poils fût endommagé. Ce que voyant, l’hérétique revint à la vérité, et fit part à tous du miracle dont il avait été témoin.

VII. On raconte que certain hérétique, dialecticien éloquent et infatigable, discutant avec saint Pierre, le pressait d’arguments si subtils que le saint, désolé, entra dans une église voisine, et pria Dieu, avec des larmes, de défendre pour lui la cause de sa foi. Après quoi, revenant vers l’hérétique, il lui dit d’exposer de nouveau ses raisons. Mais l’hérétique était devenu muet, au point qu’il ne put prononcer une seule parole: ce qui arriva à la grande confusion de son parti, et les fidèles en rendirent de grandes grâces à Dieu.

VIII. Un hérétique nommé Opiso, étant un jour entré dans la chapelle des frères, à Milan, et ayant aperçu deux deniers sur la tombe de saint Pierre, s’empara de ces deniers en disant: «Voilà qui est bon pour m’offrir à boire!» Et aussitôt il fut saisi d’un tremblement, et se trouva incapable de faire un seul pas. Epouvanté, il restitua les deux deniers et se convertit.

IX. Dans un couvent de Florence, une religieuse, étant en prière le jour du martyre du saint, vit la Vierge Marie assise sur son trône de gloire et faisant asseoir près d’elle deux frères de l’ordre des Prêcheurs. Elle demanda qui étaient ces frères; et une voix lui répondit: «C’est le frère Pierre et son compagnon, qui viennent de s’élever jusqu’au ciel comme la fumée de l’encens.» Et, plus tard, cette religieuse, souffrant d’une grave maladie, invoqua saint Pierre et fut aussitôt guérie.

X. Un clerc qui revenait de Maguelone à Montpellier, se fit un effort dans l’aîne, en sautant; et il souffrait horriblement, et ne pouvait marcher. Il entendit raconter qu’une femme atteinte d’un cancer avait étendu sur sa plaie un peu de terre arrosée du sang de Saint Pierre, et ainsi avait été guérie. Alors il dit: «Mon Dieu, je n’ai point de cette terre; mais puisque, par les mérites du saint, tu as pu donner à cette terre un tel pouvoir, tu peux bien le donner aussi à celle que j’ai sous les pieds!» Et, ramassant une poignée de terre, après avoir invoqué le martyr, il se frotta l’aîne et fut aussitôt guéri.

XI. L’an du Seigneur 1259[8], un habitant d’Apostelle, nommé Benoît, avait les jambes enflées comme des outres, le ventre ballonné comme une femme en couches, le visage dévoré d’une énorme tumeur, et chacun était effrayé de lui comme d’un monstre. Or comme, un jour, il demandait l’aumône à une vieille femme, celle-ci lui dit: «Tu aurais plutôt besoin d’une fosse que de tout autre bien; mais suis mon conseil, va au couvent des Frères Prêcheurs, confesse tes péchés, et invoque l’aide de saint Pierre Martyr!» L’homme se rendit au couvent des Frères, mais en trouva la porte encore fermée. Il s’étendit devant cette porte et s’endormit. Et voici que lui apparut un Frère qui, le cachant sous sa cape, l’introduisit dans l’église; et, en effet, quand Benoît s’éveilla, il se trouvait dans l’église et complètement guéri. Ce qui fut une grande source d’étonnement et d’admiration pour tous ceux qui, ayant vu la veille cet homme presque mort, le retrouvèrent soudain rendu à la santé.

[8] Cette date ne peut malheureusement pas aider à connaître l’année où fut écrite la _Légende Dorée_, car la plupart des miracles de saint Pierre Martyr paraissent avoir été interpolés par des copistes de l’ordre des Frères Prêcheurs. Certains manuscrits en énumèrent ainsi plus de cent.

LXIV

SAINT PHILIPPE, APÔTRE

(1er mai)

L’apôtre Philippe prêchait depuis vingt ans en Scythie, lorsque les païens s’emparèrent de lui, et voulurent le contraindre à sacrifier devant une statue du dieu Mars. Mais soudain un énorme dragon, sortant du pied de la statue, mit à mort le fils du prêtre, qui préparait le feu du sacrifice, et les deux tribuns qui avaient fait arrêter Philippe; en même temps qu’il répandait une haleine si fétide, que tout le reste des assistants en était étouffé. Et Philippe dit: «Croyez-moi, brisez cette statue, et à sa place, adorez la croix du Seigneur, afin que ceux d’entre vous qui souffrent soient guéris, et que ces trois morts ressuscitent!» Mais les païens, de plus en plus malades, criaient: «Fais seulement que nous soyons guéris, et nous te promettons de détruire aussitôt la statue!» Alors, Philippe, parlant au dragon, lui ordonna de s’enfuir dans un lieu désert, où il ne pût faire de mal à personne: le dragon obéit, s’enfuit et ne se montra jamais plus. Après quoi Philippe guérit tous ceux que l’haleine du dragon avait rendus malades, et obtint que les trois morts fussent rendus à la vie. Il convertit ainsi la ville entière, et passa un an encore à prêcher dans ses murs. Puis, y ayant ordonné des prêtres et des diacres, il se rendit dans une ville d’Asie appelée Hierapolis, où il éteignit l’hérésie des Ebionites, qui prétendaient que le Christ s’était incarné dans une chair différente de notre chair humaine.

Il avait avec lui ses deux filles, d’une grande sainteté, par l’entremise desquelles Dieu convertissait à la foi de nombreuses âmes. Quant à Philippe, une semaine avant sa mort, il convoqua les évêques et les prêtres, et leur dit: «Le Seigneur m’accorde encore sept jours pour continuer à vous instruire.» Il était alors âgé de quatre-vingt-sept ans. Et en effet, une semaine après, il fut pris par les infidèles et attaché par eux à une croix, à l’exemple du maître divin dont il prêchait la doctrine. C’est ainsi que son âme s’envola heureusement au trône du Seigneur; et on ensevelit près de lui les deux vierges, ses filles, l’une à sa droite, l’autre à sa gauche.

Isidore nous dit, dans son livre sur l’origine, la vie et la mort des saints: «Philippe le Galiléen prêcha le Christ, convertit à la foi les nations barbares des bords de l’Océan, et fut enfin crucifié, lapidé, et mis à mort, à Hierapolis, dans la province de Phrygie, où il repose entre ses deux filles.»

D’un autre Philippe, qui fit partie des sept premiers diacres, saint Jérôme nous dit qu’il est mort à Césarée, le huitième jour des ides de juillet, après avoir accompli de nombreux miracles, et qu’il fut enterré avec ses trois filles, tandis qu’une quatrième repose à Ephèse. Mais le premier Philippe diffère de celui-là, ayant été apôtre et non diacre, ayant été enterré à Hierapolis et non à Césarée, et ayant eu deux filles et non quatre. L’_Histoire ecclésiastique_, en vérité, paraît affirmer que ce fut l’apôtre Philippe qui eut quatre filles douées du don de prophétie; mais l’opinion de saint Jérôme, sur ce point, mérite plus de créance.

LXV

SAINT JACQUES LE MINEUR, APÔTRE

(1er mai)

I. Le saint Jacques dont nous allons parler est désigné sous différents noms. On l’appelle notamment Jacques fils d’Alphée, ou Jacques le frère du Seigneur, ou encore Jacques le Mineur et Jacques le Juste. Il est Jacques, fils d’Alphée, non seulement à cause du nom de son père, mais aussi à cause du sens d’Alphée, qui signifie sage, ou leçon, où encore millième. Et, en effet, saint Jacques fut sage dans la science divine, il fut une leçon pour les autres, il fuit le monde qu’il dédaignait, et il voulut être le millième par humilité. Son nom de «frère du Seigneur» lui vient, croit-on, de ce qu’il ressemblait si fort au Seigneur, par les traits du visage, que plus d’une fois on le confondit avec lui. Aussi, lorsque les Juifs vinrent s’emparer du Christ, craignirent-ils de prendre Jacques au lieu du Christ; et c’est pour ce motif qu’ils ordonnèrent à Judas de leur désigner le Christ en lui donnant un baiser. Cette explication du nom de saint Jacques nous est, en outre, confirmée par saint Ignace dans sa lettre à l’évangéliste Jean, où nous lisons: «Avec ta permission, je voudrais me rendre à Jérusalem pour voir le vénérable Jacques, surnommé le Juste, dont on dit qu’il ressemblait si fort à Jésus-Christ de figure, de manières, et de langage, qu’on aurait pu le tenir pour son frère jumeau.»

Ou bien encore ce surnom peut venir de ce que Jésus et Jacques étaient enfants de deux sœurs, et que le père de Jacques, Cléophas, était le frère de Joseph. Mais, en tout cas, ce nom de «frère du Seigneur» ne saurait venir, comme d’aucuns l’ont prétendu, de ce que Jacques fût le fils de Joseph, le mari de la Vierge: car il était fils de Marie, fille de Cléophas, qui lui-même était frère de Joseph, le mari de la Vierge. Les Juifs, en effet, appelaient frères tous ceux que rattachaient entre eux les liens du sang. Quant au nom de Jacques Mineur, il s’oppose à celui de Jacques Majeur, le fils de Zébédée, qui, bien qu’il ait reçu la vocation après l’autre Jacques, était cependant son aîné par l’âge. Enfin, le surnom de Juste nous rappelle l’éminente sainteté de Jacques, qui, d’après saint Jérôme, était l’objet d’une vénération si profonde que le peuple se disputait l’honneur de toucher les pans de son manteau. Et voici, ce qu’écrit de sa sainteté Hégésippe, qui eut l’occasion de connaître les apôtres: «La direction de l’Eglise fut confiée à Jacques, le frère du Seigneur, que tous se sont toujours accordé à appeler le Juste. Telle était sa sainteté, dès le ventre de sa mère, que jamais il ne but de vin ni de bière, jamais il ne mangea de viande, jamais il ne s’oignit d’huile, jamais il n’eut besoin de prendre des bains. Toute sa vie il fut vêtu d’un simple manteau de toile. Et, à force de s’agenouiller pour prier, on voyait sur ses genoux des durillons comme ceux qui se forment sous les pieds. Aussi lui seul, parmi les apôtres, en raison de sa sainteté, était-il admis à pénétrer dans le Saint des Saints.» On dit également qu’il fut le premier, parmi les apôtres, à célébrer la messe, les disciples lui ayant fait l’honneur de lui confier la célébration de la première messe à Jérusalem, après l’ascension du Seigneur, et avant même qu’il fût ordonné évêque. Saint Jérôme ajoute, dans son écrit contre Jovinien, que Jacques le Mineur ne connut jamais les plaisirs de la chair. Lorsque Jésus mourut sur la croix, Jacques fit le vœu de ne rien manger jusqu’à ce que son maître fût ressuscité d’entre les morts. Le jour même de sa résurrection, Jésus lui apparut, et dit à ceux qui étaient avec lui: «Préparez la table et le pain!» Puis, prenant le pain, il le bénit et le donna à Jacques, en lui disant: «Lève-toi et mange, mon frère, car le Fils de l’Homme est ressuscité d’entre les morts!»

La septième année de son épiscopat, au jour de Pâques, les apôtres se réunirent à Jérusalem et rapportèrent à Jacques tout ce que le Seigneur avait fait par leur entremise depuis leur séparation. Après quoi Jacques, pendant sept jours, prêcha dans le temple avec les autres apôtres, en présence de Caïphe et d’un grand nombre de Juifs; et déjà ceux-ci étaient sur le point de demander le baptême, lorsque soudain un autre Juif, entrant dans le temple, se mit à crier: «O hommes d’Israël, que faites-vous? Vous laisserez-vous longtemps encore tromper par ces magiciens?» Et cet homme excita le peuple à un tel degré que les apôtres faillirent être lapidés. Il s’élança lui-même sur l’estrade d’où Jacques prêchait, et le précipita au bas de cette estrade, de façon qu’il le rendit boiteux pour le reste de sa vie. Ainsi, sept ans après l’ascension du Christ, Jacques eut une première fois à souffrir pour son maître.

La trentième année de son épiscopat, les Juifs, dépités de ne pouvoir tuer saint Paul, qui en avait appelé à César et avait été mandé à Rome, tournèrent leur fièvre de persécution contre saint Jacques, et cherchèrent une occasion de le faire périr. Hégésippe, le contemporain des apôtres, nous raconte que les Juifs vinrent trouver Jacques et lui dirent: «Nous te demandons de ramener dans la bonne voie les gens du peuple qui, dans leur aveuglement, croient que Jésus était le Messie. Si tu détournes de Jésus la foule qui va se réunir pour les fêtes de Pâques, nous t’obéirons tous, et te rendrons tous hommage comme au plus juste d’entre nous.» Ils le conduisirent ensuite au haut du temple et se mirent à lui crier: «Homme juste, toi à qui nous devons tous obéir, dis-nous ton avis sur l’erreur des gens du peuple au sujet de ce Jésus qu’on a crucifié!» Mais Jacques, trompant leur attente, s’écria d’une voix immense: «Que m’interrogez-vous sur le Fils de l’Homme? Le voici lui-même assis dans le ciel à la droite de son Père, en attendant qu’il revienne juger les vivants et les morts!» Ce qu’entendant, les chrétiens furent remplis de joie; mais les scribes et les pharisiens se dirent: «Nous avons eu tort d’invoquer son témoignage! Montons à présent jusqu’à lui et précipitons-le à terre, afin que la foule, effrayée, ne s’avise pas de croire à ses paroles!» Là-dessus, ils s’écrièrent: «Eh quoi! le juste lui-même est tombé dans l’erreur!» Puis ils montèrent sur le haut du temple et le précipitèrent sur le sol, où ils se mirent à lui jeter des pierres. Mais lui, se relevant sur ses genoux, disait: «Je t’en prie, maître, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font!» Alors un des prêtres, fils de Rahab, s’écria: «Que faites-vous, insensés? Voici que ce juste que vous lapidez prie pour vous!» Alors un des Juifs, saisissant un marteau de foulon, asséna sur la tête de saint Jacques un coup vigoureux qui fit jaillir la cervelle. Et ainsi le martyr rendit son âme à Dieu, sous le règne de Néron. Il fut enseveli près du temple. La foule voulut venger sa mort et s’emparer de ses meurtriers, mais ceux-ci, déjà, avaient pris la fuite.

II. Josèphe rapporte que c’est en châtiment du meurtre de Jacques qu’a été autorisée la destruction de Jérusalem, ainsi que la dispersion des Juifs. Mais plus encore que la mort de Jacques, c’est la mort du Seigneur qui a attiré sur Jérusalem ce terrible châtiment, selon ce qu’avait dit le Seigneur lui-même: «On ne te laissera pas pierre sur pierre, puisque tu n’as point connu le temps de ta visitation!» Mais comme Dieu ne veut pas la mort du pécheur, cinquante ans de délai furent laissés aux Juifs pour faire pénitence, en même temps que la prédication des apôtres, et en particulier celle de saint Jacques le Mineur, les exhortait sans cesse à se repentir. Et ce n’est pas tout. Ne pouvant convertir les Juifs par la prédication des apôtres, le Seigneur voulut au moins les effrayer par des prodiges; et Josèphe nous rapporte toute une série de prodiges qui se produisirent pendant ces cinquante années de délai. Une étoile, pareille à un glaive, flamboya au-dessus de la ville pendant une année entière. Un jour de fête des Azymes, à neuf heures de la nuit, une lumière aussi brillante que celle du midi entoura le temple. Dans la même fête, une génisse qu’on allait sacrifier, déjà livrée aux mains des prêtres, enfanta un agneau. Plusieurs jours après, au coucher du soleil, on vit courir de toutes parts, sur les nuages, des chars remplis de troupes en armes. La nuit de la Pentecôte, les prêtres qui entraient dans le temple pour préparer les sacrifices, entendirent d’étranges bruits comme d’écroulement, pendant que des voix invisibles disaient: «Quittons ces lieux!» Enfin, quatre ans avant la guerre, le jour de la fête des Tabernacles, un certain Jésus, fils d’Ananias, se mit à crier: «Voix de l’Orient, voix de l’Occident, voix des quatre points cardinaux, voix sur Jérusalem et sur le temple, voix sur les époux et les épouses, voix sur le peuple tout entier!» Cet homme fut saisi, frappé de verges, mais toujours il répétait les mêmes paroles, criant plus fort à chaque coup reçu. On le conduisit devant le juge, on le tortura jusqu’à mettre à nu les os de ses membres. Mais lui, sans pleurer ni demander grâce, hurlait toujours les mêmes paroles, ajoutant encore: «Malheur à toi, malheur à toi, Jérusalem!»