Part 23
Telle était l’humilité de saint Marc qu’il se coupa le pouce afin de ne pouvoir pas être ordonné prêtre: mais saint Pierre passa outre, et le consacra évêque d’Alexandrie. On raconte que, en arrivant dans cette ville, son soulier se rompit et qu’il le donna à réparer à un savetier rencontré sur sa route. Le savetier, en réparant le soulier, se blessa grièvement à la main gauche, sur quoi il s’écria: «Ah! Dieu unique!» Ce qu’entendant, saint Marc dit: «En vérité le Seigneur bénit mon chemin!» Puis, ayant fait de la boue avec sa salive, il en frotta la main du savetier et aussitôt la guérit. Cet homme, étonné de sa puissance, le fit entrer dans sa maison et se mit à lui demander qui il était et d’où il venait. Saint Marc lui répondit qu’il était le serviteur du Seigneur Jésus. Le savetier dit: «Je voudrais bien voir ton maître!» Et saint Marc lui répondit: «Je vais te le faire voir!» Puis il se mit à l’évangéliser, et le baptisa avec toute sa maison. Mais bientôt des hommes de la ville, apprenant l’arrivée d’un Juif qui méprisait leurs dieux, lui tendirent des pièges; et lui, en ayant été informé, il créa évêque à sa place l’homme qu’il avait guéri, et qui s’appelait Aniane; après quoi lui-même se rendit en Pentapole, où il resta deux ans. Il revint ensuite à Alexandrie, où il avait construit une église au bord de la mer, dans l’endroit qui se nomme l’Abattoir; et il trouva que le nombre des fidèles s’était encore augmenté. Mais les prêtres des faux dieux mirent de nouveau tout en œuvre pour s’emparer de lui. Et, le jour de Pâques, pendant qu’il célébrait la messe, ils l’entourèrent, lui passèrent une corde au cou et le traînèrent par les rues de la ville, comme un bœuf mené à l’abattoir. Ses chairs pendaient jusqu’à terre, et le pavé s’arrosait de son sang. Dans la prison où on l’enferma ensuite, il fut consolé par des anges; et Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même daigna le visiter et lui dire: «Que la paix soit avec toi, Marc, mon évangéliste! Ne crains rien, car je suis près de toi pour te défendre.» Le lendemain, les prêtres le traînèrent de nouveau, la corde au cou, à travers la ville. Mais au moment où il disait: _In manus tuas commendo spiritum meum!_ il rendit son âme au Seigneur. Cela se passait sous le règne de Néron.
Et comme les païens voulaient brûler le corps du martyr, soudain l’air se troubla, la grêle s’abattit, le tonnerre mugit, les éclairs jaillirent; si bien que chacun dut prendre la fuite, laissant intact le corps de saint Marc, que les chrétiens se hâtèrent de prendre et d’ensevelir pieusement dans son église. Saint Marc avait un long nez, des sourcils épais, de beaux yeux, une barbe touffue, une taille moyenne et un port excellent. Il était âgé d’une cinquantaine d’années lorsqu’il souffrit le martyre. Son miracle de la main guérie a été célébré par saint Ambroise.
II. L’an du Seigneur 468, sous le règne de l’empereur Léon, les Vénitiens transportèrent le corps de saint Marc, d’Alexandrie, à Venise, où l’on construisit en l’honneur du saint une église d’une beauté merveilleuse. Ce furent certains marchands vénitiens qui, se trouvant à Alexandrie, obtinrent, par des prières et des promesses, que les deux prêtres préposés à la garde du corps leur permissent d’emporter secrètement le corps et de l’emmener à Venise. Mais quand ils soulevèrent la pierre du tombeau, un si fort parfum se répandit par toute la ville d’Alexandrie que chacun se demandait avec étonnement d’où pouvait venir cette douce odeur. Et comme, durant le voyage, les marchands avaient dit à l’équipage d’un autre bateau quel était le saint corps qu’ils emportaient avec eux, des hommes de cet équipage leur dirent: «Peut-être les Egyptiens vous ont-ils trompés, en vous donnant un autre corps que celui de saint Marc?» Mais aussitôt le vaisseau où était le corps se retourna contre l’autre vaisseau, fondit sur lui, lui fit une brèche, et aurait achevé de l’anéantir si tout l’équipage ne s’était empressé de proclamer que le corps était bien celui de saint Marc. Une autre fois, le pilote ayant perdu son chemin, dans la nuit, et ne sachant plus où se trouvait le vaisseau, saint Marc apparut au moine chargé de garder son corps, et lui dit: «Va dire aux matelots de plier tout de suite les voiles pour ralentir la course du vaisseau, car la terre est toute proche!» Les matelots suivirent ce conseil, et bien leur en prit: car le lendemain, au petit jour, ils s’aperçurent qu’ils étaient dans le voisinage d’une île sur laquelle, sans la protection de saint Marc, le vaisseau se serait brisé. Et, dans tous les pays où le vaisseau faisait relâche, les habitants, sans qu’on leur eût rien dit du trésor qu’il portait, accouraient en s’écriant: «Oh! comme vous êtes heureux de pouvoir porter le corps de saint Marc! Laissez-nous l’adorer pieusement!» Et il y avait sur le vaisseau un matelot qui restait incrédule: mais le diable s’empara de lui et le tourmenta jusqu’à ce que, mis en présence du corps, il eût déclaré qu’il y croyait. Et depuis lors cet homme, ainsi délivré du diable, eut pour saint Marc une dévotion toute particulière.
A Venise, le corps du saint fut placé sous une des colonnes de marbre de l’église; et un petit nombre de personnes seulement furent admises à connaître l’endroit où il était déposé, de façon qu’il pût être gardé plus sûrement. Or voici que, ces quelques personnes étant mortes, on se trouva ne plus savoir du tout où était déposé le saint trésor; et toutes les recherches qu’on fit pour le découvrir restèrent sans effet. Grande fut la désolation, aussi bien parmi les laïcs que parmi les clercs. La foule tremblait à la pensée que son saint patron avait peut-être été dérobé. Un jeûne solennel fut ordonné, une procession parcourut en grande pompe toutes les rues de Venise. Et voici que, à la vue et à l’émerveillement de tous, les pierres de l’une des colonnes s’ébranlent et tombent, mettant à découvert le caveau où est caché le corps. Toute la ville, ravie de bonheur, remercie Dieu d’un tel miracle, et depuis lors, le jour anniversaire de ce miracle est célébré à Venise comme une fête solennelle.
III. Un jeune homme qui avait la poitrine rongée par un cancer implora l’assistance de saint Marc: la nuit suivante, il vit en rêve un pèlerin qui marchait d’un pas rapide sur une route. Le jeune homme lui ayant demandé qui il était et pourquoi il marchait si vite, le pèlerin répondit qu’il était saint Marc, et qu’il courait au secours d’un vaisseau en danger; après quoi, étendant la main, il toucha le malade, qui se réveilla entièrement guéri. Or, peu de temps après, un vaisseau entra dans le port de Venise; et l’équipage raconta que, étant en danger, il avait invoqué saint Marc, qui l’avait secouru.
IV. Des marchands vénitiens se rendaient à Alexandrie, dans un vaisseau qui appartenait à des Sarrasins. Une tempête s’étant élevée, les marchands sautèrent dans une barque, et, à l’instant même où ils sortaient du vaisseau, celui-ci fut englouti par les vagues, et tous les Sarrasins furent noyés. Seul, l’un d’entre eux, se voyant près de périr, invoqua saint Marc, et fit vœu, s’il était sauvé, de recevoir le baptême dans l’église du saint. Et aussitôt lui apparut un étranger tout vêtu de lumière, qui, le retirant des flots, l’installa dans la barque avec les Vénitiens.
Or, cet homme, étant arrivé à Alexandrie, oublia sa miraculeuse délivrance et le vœu qu’il avait fait en échange. Mais saint Marc lui apparut de nouveau, pour lui faire honte de son ingratitude: si bien que le Sarrasin, tout confus, se mit en route pour Venise, où il reçut avec le baptême le nom de Marc, et désormais il crut parfaitement au Christ, et termina sa vie dans les bonnes œuvres.
V. Un homme qui travaillait au haut du campanile de Saint-Marc, à Venise, perdit pied tout à coup et se mit à tomber; mais ayant imploré saint Marc pendant sa chute, il put s’accrocher à une poutre qu’il trouva devant lui, et descendit de là sans danger le long d’une corde qu’on lui lança, après quoi il s’en retourna achever son travail.
VI. Un fidèle chrétien, qui était au service d’un noble de Provence, avait fait le vœu de visiter le tombeau de saint Marc, mais ne pouvait obtenir de son maître la permission de se rendre à Venise. Enfin, sacrifiant sa peur du châtiment corporel à sa peur de la disgrâce céleste, il partit sans demander la permission, et alla prier au tombeau du saint. Quand il revint auprès de son maître, celui-ci, furieux, ordonna de lui crever les yeux. Aussitôt ses esclaves, plus cruels encore que leur maître, étendirent sur le sol leur pieux compagnon, et se mirent en devoir de lui crever les yeux avec des pointes de fer. Mais tout leur zèle ne leur servait à rien, car les pointes se brisaient en touchant les yeux. Alors le maître ordonna de rompre à coups de hache les membres du malheureux, et de lui couper les pieds; mais le fer des haches s’amollissait et devenait du plomb. Alors le maître ordonna de lui briser les dents avec des marteaux de fer. Mais de nouveau le fer s’amollit, comme hébété par la puissance de Dieu. Ce que voyant, le maître, stupéfait, se repentit, demanda pardon à l’esclave, et alla prier avec lui au tombeau de saint Marc.
VII. Un soldat fut si grièvement blessé au bras, dans une bataille, qu’il eut la main presque détachée. Et médecins et amis lui conseillaient de se la faire couper: mais il hésitait, ayant honte de devenir manchot, car il était réputé pour très adroit de ses mains. Il demanda enfin qu’on lui remît en place la main pendante, et qu’on l’attachât avec des linges: après quoi il invoqua l’aide de saint Marc, et aussitôt sa main recouvra son ancienne santé. Seule une cicatrice resta toujours visible, pour porter témoignage du précieux miracle.
VIII. Un habitant de Mantoue, ayant été faussement accusé par des infâmes, fut mis en prison. Il y était depuis quarante jours et s’ennuyait fort, lorsque enfin, après s’être mortifié par trois jours de jeûne, il invoqua l’appui de saint Marc. Aussitôt le saint lui apparut, et lui dit de sortir de sa prison. Mais l’homme, jugeant la chose impossible, crut qu’il avait rêvé et ne tint nul compte de l’ordre du saint. Une seconde fois, puis une troisième fois, le saint lui apparut et lui renouvela son ordre. Alors le prisonnier, voyant que la porte de sa cellule était ouverte, sortit, après avoir brisé comme de l’étoupe les chaînes de ses pieds. Et il allait, en plein jour, au milieu des gardiens et des autres habitants de la ville, sans que personne d’entre eux pût le voir. Il parvint ainsi à Venise, où il s’empressa d’aller pieusement rendre grâces au tombeau de saint Marc.
IX. Comme toute la Pouille souffrait de disette, et que la pluie s’obstinait à ne point tomber pour arroser le sol, on apprit que cette calamité venait de ce que les habitants ne célébraient point la fête de saint Marc. Ils s’empressèrent donc d’invoquer ce saint, avec la promesse de célébrer solennellement sa fête; et aussitôt saint Marc, les délivrant de la sécheresse, leur accorda un air sain et la pluie qu’ils désiraient.
LXI
SAINT MARCELIN, PAPE
(26 avril)
Saint Marcelin, pape, gouverna l’église de Rome pendant neuf ans et quatre mois. Sur l’ordre de Dioclétien et de Maximien, il fut arrêté et mis en demeure de sacrifier aux idoles. Il s’y refusa d’abord; mais, comme on le menaçait de diverses tortures, la peur de la souffrance fit qu’il consentit à sacrifier, sur l’autel, deux grains d’encens. Grande fut la joie des infidèles, mais plus grande encore la tristesse des fidèles. Ceux-ci se rendent en foule auprès de Marcelin et lui reprochent son manque de courage; et Marcelin, tout confus, demande à être jugé par l’assemblée des évêques. Mais les évêques lui disent: «En ta qualité de souverain pontife, aucun homme sur terre ne saurait être ton juge; mais recueille-toi en toi-même, et juge-toi de ta propre bouche!» Alors Marcelin, plein de repentir et pleurant amèrement, se déposa lui-même de ses fonctions de pape; mais la foule s’empressa de le réélire. Ce qu’apprenant, les empereurs le firent de nouveau arrêter; et comme, cette fois, il se refusait absolument à sacrifier aux dieux, ils ordonnèrent qu’il eût la tête tranchée; après quoi, leur rage s’accrut à tel point qu’en un seul mois ils firent périr dix-sept mille chrétiens. Quant à Marcelin, se jugeant indigne de la sépulture chrétienne, il décréta, avant de mourir, que tous ceux qui voudraient l’ensevelir seraient excommuniés. Et ainsi son corps resta privé de sépulture pendant trente-cinq jours. Mais, au bout de ce temps, saint Pierre apparut à son successeur, le pape Marcel, et lui dit: «Mon frère Marcel, pourquoi tardes-tu à m’ensevelir?» Et Marcel: «Mais, maître, est-ce que vous n’êtes pas enseveli depuis longtemps?» Et l’apôtre: «Je me considérerai comme n’étant pas enseveli aussi longtemps que je verrai Marcelin privé de sépulture.» Et le pape: «Mais, maître, ne savez-vous donc pas qu’il a excommunié tout ceux qui penseraient à l’ensevelir?» Et saint Pierre: «Ne sais-tu pas qu’il est écrit que celui qui s’humilie sera élevé? Va donc, et ensevelis Marcelin au pied de mon tombeau!» Et le pape fit ainsi; obéissant à l’ordre de l’apôtre.
LXII
SAINT VITAL, MARTYR
(28 avril)
Saint Vital, chevalier consulaire, eut pour fils, de sa femme Valérie, les deux saints Gervais et Protais. Entrant un jour dans la ville de Ravenne en compagnie d’un juge nommé Paulin, il se trouva assister à l’exécution d’un médecin chrétien qui avait nom Urcisin. Et comme celui-ci, déjà éprouvé par divers supplices, paraissait effrayé, saint Vital lui cria: «Hé, mon frère le médecin, toi qui avais l’habitude de guérir les autres, ne te laisse pas mourir toi-même de la mort éternelle, et ne perds pas la couronne que Dieu t’a préparée!» Ce qu’entendant, Urcisin reprit courage, et, rougissant de sa lâcheté, accepta avec joie le martyre; et saint Vital, après l’avoir enseveli chrétiennement, refusa d’aller rejoindre son maître Paulin. Celui-ci, furieux, le fit étendre sur un chevalet. Et Vital lui dit: «Comment peux-tu croire, insensé, que tu parviendras à me détourner de ma foi, moi qui ai souvent empêché les autres d’en être détournés?» Et Paulin dit à ses serviteurs: «Conduisez-le au temple, et, s’il refuse de sacrifier, creusez une fosse très profonde, jusqu’à ce que vous ayez trouvé de l’eau; et alors ensevelissez-le tout vivant, la tête en bas!» C’est ce qu’ils firent, et ainsi saint Vital fut enseveli vivant, sous le règne de l’empereur Néron. Mais le prêtre païen, qui avait suggéré aux juges l’idée de cette mort, fut aussitôt envahi par un démon. Pendant sept jours il délira sur le lieu où avait été ensevelie sa victime, disant: «Tu me brûles, Vital!» Et, le septième jour, il se précipita dans le fleuve et périt misérablement.
La femme de saint Vital, sainte Valérie, se rendant à Milan, rencontra des païens qui sacrifiaient aux idoles et qui l’engagèrent à prendre sa part de leur sacrifice. Mais elle répondit: «Sachez que je suis chrétienne et que je n’ai pas le droit de me mêler à vos cérémonies!» Alors ces hommes se jetèrent sur elle et la battirent si cruellement que ses serviteurs l’emportèrent à Milan à demi morte, et que, trois jours après, son âme s’envola joyeusement vers le Seigneur.
LXIII
SAINT PIERRE LE NOUVEAU, MARTYR
(29 avril)
I. Pierre le Nouveau, martyr, de l’ordre des Frères Prêcheurs, naquit dans la ville de Vérone. De même qu’une lumière brillante jaillissant de la fumée, ou qu’un lys blanc surgissant parmi des ronces, ou qu’une rose s’épanouissant entre des épines, ce grand confesseur de la foi naquit de parents aveuglés par l’erreur: car son père et sa mère appartenaient tous deux à la secte hérétique, dont lui-même sut, dès l’enfance, se tenir à l’écart.
Il avait sept ans, et revenait un jour de l’école, lorsque son oncle, hérétique comme ses parents, lui demanda ce que ses maîtres lui apprenaient. L’enfant répondit qu’ils lui apprenaient à dire: «Je crois en Dieu, père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, etc.» Sur quoi l’oncle: «Ne dis pas que Dieu est le créateur du ciel et de la terre, car ce n’est pas Dieu, mais le diable, qui a créé toutes les choses qui se voient!» Mais l’enfant répondit qu’il préférait dire comme on le lui avait appris à l’école, et croire à ce qu’il avait lu dans les livres saints. En vain son oncle s’efforçait de le convaincre, à grand renfort d’autorités de sa secte: l’enfant, plein de l’Esprit-Saint, retournait contre lui tous ses arguments, le frappant ainsi de son propre glaive, sans lui laisser d’issue par où s’échapper. Et l’oncle, furieux de se voir confondre par un enfant, se plaignit au père du petit Pierre, insistant pour que celui-ci quittât aussitôt l’école qu’il fréquentait. «Je crains, en effet, disait-il, que ce Pierrot, ses études achevées, se rallie à l’odieuse église de Rome, et aide par là à détruire notre foi!» En quoi cet hérétique, à son insu, se montra bon prophète, car Pierre était en effet destiné à détruire la perfide hérésie d’Arius. Mais Dieu fit en sorte que le père refusa de suivre le conseil de son frère, se disant qu’il pourrait toujours ramener son fils aux doctrines de sa secte lorsque l’enfant aurait achevé son éducation. Or l’enfant, jugeant que c’était chose peu sûre d’habiter avec des scorpions, et dédaignant le monde, et haïssant l’erreur de ses parents, s’empressa, dès sa sortie de l’école, d’entrer dans l’ordre des Frères Prêcheurs. Le pape Innocent nous dit à ce sujet, dans son épître: «Renonçant de bonne heure aux mensonges du monde, le bienheureux Pierre s’affilia à l’ordre des Prêcheurs. Il y passa près de trente ans et lutta vaillamment pour la défense de sa foi, jusqu’au jour où ses ennemis, exaspérés des coups qu’il leur portait, lui fournirent l’occasion d’un enviable martyre. Et ainsi Pierre, s’appuyant sur la pierre de la foi, s’éleva enfin jusqu’au trône du Christ. Toute sa vie, aussi, il garda intacte la virginité de son corps et de son âme, et jamais il n’éprouva l’atteinte d’aucun péché mortel, suivant ce qu’ont attesté ses confesseurs. Et toute sa vie il mortifia sa chair en s’abstenant de tout excès de nourriture ou de boisson. Et, de peur que, durant son repos, il ne fût tenté de succomber aux pièges de l’ennemi, il s’exerçait sans relâche à défendre sa foi. La nuit même, après un court sommeil, il se levait, et étudiait les vérités du dogme. Quant à ses journées, il les employait à prêcher contre les tentations du monde, ou bien à recevoir des confessions, ou bien à réfuter par d’excellentes raisons la doctrine empoisonnée des hérétiques, et l’on sait combien, avec l’aide de Dieu, il parvint à briller dans ces réfutations. Pieux, humble et doux, obéissant, patient, plein de charité et de compassion, il attirait à lui tous les cœurs par le parfum même de ses vertus. Et dans l’ardeur de sa foi, il suppliait le Seigneur de ne point l’ôter de ce monde autrement qu’en l’autorisant à boire le calice de la passion: et sa prière finit par être exaucée.»
II. Nombreux furent les miracles qu’il fit de son vivant. Comme, un jour, à Milan, il interrogeait un évêque hérétique que les fidèles avaient fait prisonnier, et comme nombre d’évêques, de prêtres et d’habitants de la ville se trouvaient réunis autour de lui, et comme cette foule souffrait d’une chaleur torride, l’hérétique s’écria en présence de tous: «O Pierre, si tu es aussi saint que l’affirme ce peuple stupide, pourquoi le laisses-tu étouffer de chaleur, et ne demandes-tu pas à ton Dieu d’envoyer un nuage, qui rafraîchisse l’air?» Et Pierre, lui répondit: «Si tu veux promettre de renoncer à ton hérésie et de te convertir à la foi catholique, je prierai Dieu, et il fera ce que tu demandes!» Alors tous les hérétiques, qui entouraient leur évêque lui crièrent: «Promets, promets!» Ils croyaient, en effet, impossible le miracle annoncé par Pierre, car on ne voyait pas au ciel l’ombre même du moindre nuage. Et, au contraire, les catholiques s’affligeaient de la proposition de Pierre, craignant qu’un échec ne nuisît aux intérêts de leur foi. Et comme l’hérétique refusait de s’engager, Pierre lui dit, d’un ton plein de confiance: «N’importe! Afin que le vrai Dieu, créateur des choses visibles et invisibles, se montre ici pour la consolation des fidèles et la confusion des hérétiques, je le prie de faire en sorte qu’un nuage vienne se placer entre le soleil et cette foule!» Après quoi il fit le signe de la croix, et aussitôt un nuage se déploya au ciel; et, pendant une grande heure, ce nuage abrita la foule de la chaleur du soleil, à la manière d’un pavillon.
III. On conduisit un jour vers saint Pierre, à Milan, un homme nommé Asserbus, qui, depuis cinq ans, était paralysé au point de devoir être traîné dans un petit chariot. Saint Pierre fit sur lui le signe de la croix, et aussitôt le paralytique se releva guéri. Et le saint fit encore, de son vivant, bien d’autres miracles, dont quelques-uns nous sont rappelés par le pape Innocent dans l’épître déjà citée. Telle l’histoire d’un jeune homme noble qui avait dans la gorge une horrible tumeur, l’empêchant de parler comme de respirer: le saint fit sur lui le signe de la croix et le couvrit de son propre manteau, et aussitôt il le guérit. Et plus tard le même noble, souffrant de douleurs internes, et se voyant menacé de mort, se fit apporter ce manteau, qu’il avait conservé. A peine s’en fut-il couvert, qu’il vomit un ver à deux têtes et tout noir de poils; et aussitôt il se sentit guéri. Une autre fois, saint Pierre rendit la parole à un jeune homme muet, en lui introduisant un doigt dans la bouche et en brisant le lien qui retenait sa langue.