La Légende des siècles tome IV
Part 2
De sombres grenadiers, vétérans qu'on admire, Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas; Ce spectacle sera touchant et beau; mais, sire, Vous ne le verrez pas.
Car, ô géant! couché dans une ombre profonde, Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami, S'éveilleront Paris, et la France, et le monde, Vous serez endormi!
Vous serez endormi, figure auguste et fière, De ce morne sommeil, plein de rêves pesants, Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre, Dort depuis six cents ans.
L'épée au flanc, l'œil clos, la main encore émue Par le dernier baiser de Bertrand éperdu, Dans un lit où jamais le dormeur ne remue Vous serez étendu.
Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles, Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout, Et qui, touchés un soir par le vent des batailles, Se couchaient tout à coup.
Leur attitude grave, altière, armée encore, Ressemblait au sommeil, et non point au trépas; Mais la diane, hélas! cette voix de l'aurore, Ne les réveillait pas.
Si bien que, vous voyant glacé, dans son délire, Et tel qu'un dieu muet qui se laisse adorer, Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire, Ne pourra que pleurer.
Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume Tous les fronts, tous les cœurs qui battront sous le ciel; Les nations feront asseoir votre fantôme Au trône universel.
Les poëtes divins, élite agenouillée, Vous proclameront grand, vénérable, immortel, Et de votre mémoire, injustement souillée, Redoreront l'autel.
Les nuages auront passé dans votre gloire; Rien ne troublera plus son rayonnement pur; Elle se posera sur toute notre histoire Comme un dôme d'azur.
Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne, Pour la France un proscrit magnanime et serein, Sire, et pour l'étranger, sur la haute colonne, Un colosse d'airain.
Vous cependant,--tandis qu'une pompe sacrée Mènera par la ville un cortége inouï, Et que tous croiront voir revivre à votre entrée Un monde évanoui;
Tandis qu'on entendra, près du dôme où des ombres Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient, Rugir les vieux canons comme des dogues sombres Quand le maître revient;
Tandis que votre nom, devant qui tout s'efface, Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau,-- Vous sentirez ronger dans l'ombre votre face Par le ver du tombeau!
*
Sombres événements, hérauts aux noirs messages! Masques dont le Seigneur connaît seul les visages, Que vous parlez parfois un langage effrayant! Oh! n'arrachez-vous pas au livre de Dieu même Ces feuillets ténébreux, pleins d'un vague anathème, Que vous nous jetez en fuyant?
Rien n'est complet; à tout il manque quelque chose; L'homme a le pilori, l'ombre a l'apothéose. Ces héros sont trop grands! un même sort les suit. Hélas! tous les Césars et tous les Charlemagnes Ont deux versants, ainsi que les hautes montagnes; D'un côté le soleil, et de l'autre la nuit.
Et quel temps fut jamais plus grave et plus sévère! Le Christ déraciné tremble sur le Calvaire. Oh! que d'écroulements! tout chancelle à la fois, Tout plie et rompt, les grands sous la charge des haines, Les rois sous le fardeau du sort, les lois humaines Sous le poids des divines lois!
Rien de ces noirs débris ne sort--que toi, pensée! Poésie immortelle à tous les vents bercée! Ainsi, pour s'en aller en toute liberté, Au gré de l'air qui souffle ou de l'eau qui s'épanche, Teinte à peine de sang, la plume chaste et blanche Tombe de l'oiseau mort et du nid dévasté.
II
Sainte-Hélène!--leçon! chute! exemple! agonie! L'Angleterre, à la haine épuisant son génie, Se mit à dévorer ce grand homme en plein jour; Et l'univers revit ce spectacle homérique: La chaîne, le rocher brûlé du ciel d'Afrique, Et le titan--et le vautour!
*
Cependant ces tourments, cette auguste infortune, Cette rage punique, implacable rancune, Faisant saigner d'en bas le grand crucifié, Ces affronts qui tombaient sur toute âme hautaine, Comme un vase profond où coule une fontaine, Emplissaient lentement le monde de pitié.
Pitié des nobles cœurs! cri de toute la terre! Qui t'irritaient dans l'ombre, ô geôlier d'Angleterre! Car l'admiration, de son feu souverain, Endurcit l'homme vil, amollit la grande âme. Hélas! où pleure un brave, un lâche rit. La flamme Sèche la fange et fond l'airain.
*
Lui, pourtant, restait fier comme un roi chez son hôte. On l'entendait parler dans son île à voix haute. Il rêvait; il dictait d'illustres testaments; Il repoussait l'oubli dont l'exil s'enveloppe; Et, quand son œil parfois se tournait vers l'Europe, Il en venait encor de grands rayonnements.
Un jour,--Lanne assoupi tressaillit sous son dôme; Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme Frémirent en voyant passer un noir corbeau. On regarda; la nuit était sur Sainte-Hélène. Un guichetier anglais sous son impure haleine Avait éteint le grand flambeau.
*
Vingt ans il a dormi dans cette île lointaine! Dans les monts, près d'un saule, au bord d'une fontaine, Sans affront, sans honneur; Vingt ans il a dormi sous une dalle obscure, Seul avec l'océan, seul avec la nature, Seul avec vous, Seigneur!
Là, dans la solitude, après tant de tempêtes, Tandis que son esprit revivait dans nos têtes, Que l'Europe indignée exécrait sa prison, Et que les rois, tremblant jusque dans leurs entrailles, Voyaient le tourbillon de toutes ses batailles Gronder confusément encore à l'horizon.
Durant les nuits, à l'heure où l'âme dans l'espace N'entend que l'eau qui fuit, le cormoran qui passe, Le flot des flots heurté, L'air balayant les monts que la nuée encombre, Et ce que dit tout bas à l'éternité sombre La sombre immensité;
Quand la forêt frissonne au front de la colline; Quand le ciel lentement vers l'océan s'incline; Lorsque, brisant sa vague aux nocturnes rayons, La mer, où vont plongeant des étoiles sans nombre, Semble écumer dans l'ombre Au choc étincelant des constellations;
Dans ces heures de paix, les déserts, les vallées, Les vents, les bois, les monts, les sphères étoilées, Chantant un divin chœur, Couvrant d'oubli sa tombe aux bruits humains murée, Ensemble accomplissaient la fonction sacrée De calmer ce grand cœur.
III
Jadis, quand vous vouliez conquérir une ville, Ratisbonne ou Madrid, Varsovie ou Séville, Vienne l'austère, ou Naple au soleil radieux, Vous fronciez le sourcil, ô figure idéale! Alors tout était dit. La garde impériale Faisait trois pas comme les dieux.
Vos batailles, ô roi! comme des mains fatales, L'une après l'autre, ont pris toutes les capitales; Il suffit d'Iéna pour entrer à Berlin, D'Arcole pour entrer à Mantoue, ô grand homme! Lodi mène à Milan, Marengo mène à Rome, La Moskova mène au Kremlin!
Paris coûte plus cher! c'est la cité sacrée! C'est la conquête ardue, âpre, démesurée! Le but éblouissant des suprêmes efforts! Pour entrer dans Paris, la ville de mémoire, Sire, il faut revenir de la sombre victoire Qu'on remporte au pays des morts!
Il faut avoir forcé toute haine à se taire, Rallié tout grand cœur et tout grand caractère, S'être fait de l'Europe et l'âme et le milieu, Et, debout dans la gloire ainsi que dans un temple, Être pour l'univers, qui de loin vous contemple, Plus qu'un fantôme et presque un dieu!
Il faut, soleil du siècle, en éclipser les astres; Il faut, héros accru même par les désastres, Dépasser Lafayette, effacer Mirabeau, Sortir du fond des mers où l'autre ciel commence, Et mêler la grandeur de l'océan immense A la majesté du tombeau!
IV
Oh! t'abaisser n'est pas facile, France, sommet des nations! Toi que l'idée a pour asile, Mère des révolutions! Aux choses dont tu fais le moule Tout l'univers travaille en foule; Ta chaleur dans ses veines coule; Il t'obéit avec orgueil; Il marche, il forge, il tente, il fonde; Toi, tu penses, grave et féconde...-- La France est la tête du monde, Cyclope dont Paris est l'œil!
Te détruire?--audace insensée! Crime! folie! impiété! Ce serait ôter la pensée A la future humanité! Ce serait aveugler les races! Car, dans le chemin que tu traces, Dans le cercle où tu les embrasses, Tous les peuples doivent s'unir; L'esprit des temps à ta voix change; Tout ce qui naît sous toi se range!-- Qui donc ferait ce rêve étrange De décapiter l'avenir?
Te bâillonner?--Rois! Dieu lui-même Pourra vous le prouver bientôt, Ce siècle est un profond problème Dont la France seule a le mot. Ce siècle est debout sur la rive, D'une voix terrible ou plaintive, Questionnant quiconque arrive, Tribuns, penseurs,--ou rois, hélas! Il propose à tous, dès l'aurore, L'énigme inexpliquée encore, Et, comme le sphinx, il dévore Celui qui ne le comprend pas!
T'insulter?--mais, s'il se rencontre Des rois pour courir ce danger, Vois donc les choses que Dieu montre A ceux qui voudraient t'outrager! Vois, sous l'arche où sont nos histoires, Wagram les mains de poudre noires, Ulm, Essling, Eylau, cent victoires, Défiler au bruit du tambour! Dieu, quand l'Europe te croit morte, Prend l'empereur et te l'apporte, Et fait repasser sous ta porte, Toute ta gloire en un seul jour!
T'insulter! t'insulter! ma mère! Mais n'avons-nous pas tous, ô ciel! Parmi nos livres, près d'Homère, Quelque vieux sabre paternel? Nos pères sont morts, France aimée! Mais de leur foule ranimée Peut-être on ferait une armée Comme on en fait un Panthéon! Prêts à surgir au bruit des bombes, Prêts à se lever si tu tombes, Peut-être sont-ils dans leurs tombes Entiers comme Napoléon!
*
Toi, héros de ces funérailles, Roi! génie! empereur! martyr! Les temps sont clos; dans nos murailles Rentre pour ne plus en sortir! Rentre aussi dans ta gloire entière, Toi qui mêlais d'une main fière, Dans l'airain de ton œuvre altière, Tous les peuples, tous les métaux; Toi qui, dans ta force profonde, Oubliant que la foudre gronde, Voulais donner ta forme au monde Comme Alexandre au mont Athos!
Tu voulais, versant notre sève Aux peuples trop lents à mûrir, Faire conquérir par le glaive Ce que l'esprit doit conquérir. Sur Dieu même prenant l'avance, Tu prétendais, vaste espérance! Remplacer Rome par la France Régnant du Tage à la Néva; Mais de tels projets Dieu se venge. Duel effrayant! guerre étrange! Jacob ne luttait qu'avec l'ange, Tu luttais avec Jéhovah!
Nul homme en ta marche hardie N'a vaincu ton bras calme et fort; A Moscou, ce fut l'incendie; A Waterloo, ce fut le sort. Que t'importe que l'Angleterre Fasse parler un bloc de pierre Dans ce coin fameux de la terre Où Dieu brisa Napoléon, Et, sans qu'elle-même ose y croire, Fasse attester devant l'histoire Le mensonge d'une victoire Par le fantôme d'un lion?
Oh! qu'il tremble, au vent qui s'élève, Sur son piédestal incertain, Ce lion chancelant qui rêve, Debout dans le champ du destin! Nous repasserons dans sa plaine! Laisse-le donc conter sa haine Et répandre son ombre vaine Sur tes braves ensevelis! Quelque jour,--et je l'attends d'elle! Ton aigle, à nos drapeaux fidèle, Le soufflettera d'un coup d'aile En s'en allant vers Austerlitz!
LE 15 DÉCEMBRE 1840
ÉCRIT EN REVENANT DES CHAMPS-ÉLYSÉES
Ciel glacé, soleil pur.--Oh! brille dans l'histoire, Du funèbre triomphe impérial flambeau! Que le peuple à jamais te garde en sa mémoire, Jour beau comme la gloire, Froid comme le tombeau!
XLIX
LE TEMPS PRÉSENT
LA VÉRITÉ
--_Voir page 7._--
La Vérité, lumière effrayée, astre en fuite, Evitant on ne sait quelle obscure poursuite, Après s'être montrée un instant, disparaît. Ainsi qu'une clarté passe en une forêt, Elle s'en est allée au loin dans l'étendue, Et s'est dans l'infini mystérieux perdue, Mêlée à l'ouragan, mêlée à la vapeur, Sombre; et de leur côté les hommes ont eu peur. Peur d'elle, comme elle a peur des hommes peut-être. Son effacement laisse obscure la fenêtre Ouverte dans notre âme et béante au milieu De l'ombre où l'épaisseur du temple cache Dieu. Maintenant il fait nuit, le mensonge est à l'aise. Cependant, par moments, sur la noire falaise, D'où l'on voit l'inconnu sans borne, et les roulis Du firmament tordant les astres dans ses plis, Sommet d'où l'on entend Dieu tourner son registre, Et d'où l'on aperçoit le modelé sinistre Des mondes ignorés, des vagues univers, L'un pour l'autre effrayants parce qu'ils sont divers, Faîte où les visions se confrontent entre elles, Où les réalités, pour nous surnaturelles, Semblent avoir parfois la figure du mal, Du haut de cette cime appelée Idéal, Par instants un chercheur fait l'annonce sacrée, Et dit:--La Vérité, qui guide, échauffe et crée, Haute lueur par qui l'âme s'épanouit, Vivants, va revenir bientôt dans votre nuit; Attendez-la. Soyez prêts à la voir paraître.-- La terre alors se met à rire; alors le prêtre, Alors le juge, alors le reître, alors le roi, Quiconque vit d'erreur, d'imposture et d'effroi, Dracon au nom des lois, Tibère au nom des hommes, Caïphe au nom du ciel, tout ce que les Sodomes Contiennent de plus sage et de plus vertueux, Tous les cœurs nés, ainsi que l'hydre, tortueux, Les frivoles, les purs, les doctes, les obscènes, Tout le bourdonnement de ces mouches malsaines, S'acharne; un homme est fou du moment qu'il est seul. On rit d'abord; le rire a fait plus d'un linceul; Puis on s'indigne:--Il faut qu'un tel forfait s'expie; L'homme osant n'être pas aveugle, est un impie! Quoi! celui-ci prétend qu'il voit de la clarté! Il dit qu'il voit de loin venir la vérité! Il sait l'heure, il connaît l'astre, il a l'insolence D'être une voix chez nous qui sommes le silence, D'être un flambeau chez nous qui sommes la noirceur! Il vit là-haut! il est ce monstre, le penseur! Quoi! sa prunelle est sainte, et serait la première Qu'éblouirait l'auguste et lointaine lumière! L'abîme est noir pour nous et pour lui serait bleu! Si ce n'est pas un fou, ce serait donc un dieu! A bas!--Et cris, fureur, sarcasme, affronts, supplices! Les ignorants naïfs et les savants complices, Tous, car c'est l'homme auquel on ne pardonne point, Arrivent, et chacun avec sa pierre au poing. --Ah! tu viens annoncer la vérité! prédire La fin de la bataille et la fin du délire, La fin des guerres, plus d'échafaud, le grand jour, Le plein midi, la paix, la liberté, l'amour! Ah! tu vois tout cela d'avance! Plus d'envie, L'homme buvant la joie aux sources de la vie, Et la fraternité, de ses larges rameaux Laissant tomber les biens en foule et non les maux. Pour avoir de tels yeux il faut être stupide! A mort!--Et chacun grince, et trépigne, et lapide; Avec tout ce qu'on a sous la main, fouets, bâtons, On frappe, on raille, on tue au hasard, à tâtons, Tant les âmes ont peur de manquer de ténèbres, Et tant les hommes sont facilement funèbres! L'ennemi public meurt. Bien. Tout s'évanouit. Nous allons donc avoir tranquillement la nuit! La sainte cécité publique est rétablie. On boit, on mange, on rampe, on chuchote, on oublie. L'ordre n'est plus troublé par un noir songe-creux; On est des loups contents et des ânes heureux; Le bonze met son masque et le temple son voile; Quant au rêveur marchant en avant de l'étoile, Qui venait déranger Moïse et Mahomet, On ne sait même plus comment il se nommait. Et qu'annonçait-il donc? La vérité? Quel songe! Au fond, la vérité, vivants, c'est un mensonge; La vérité n'est pas. Fermons les yeux. Dormons. Tout à coup, au milieu des psaumes, des sermons, Des hymnes, des chansons, des cris, des ironies, Quelque chose à travers les brumes infinies Semble apparaître au seuil du ciel, et l'on croit voir Un point confus blanchir au fond du gouffre noir, Comme un aigle arrivant dont grandit l'envergure; Et le point lumineux devient une figure, Et la figure croît de moment en moment, Et devient, ô terreur, un éblouissement! C'est elle, c'est l'étoile inouïe et profonde, La Vérité! c'est elle, âme errante du monde, Avec son évidence où nul rayon ne ment, Et son mystère aussi d'où sort un flamboiement; Elle, de tous les yeux le seul que rien n'endorme, Elle, la regardée et la voyante énorme, C'est elle! O Vérité, c'est toi! Divinement, Elle surgit; ainsi qu'un vaste apaisement Son radieux lever s'épand dans l'ombre immense; Menace pour les uns, pour les autres clémence, Elle approche; elle éclaire, à Thèbes, dans Ombos, Dans Rome, dans Paris, dans Londres, des tombeaux. Une ciguë en Grèce, une croix en Judée, Et dit: Terre, c'est moi. Qui donc m'a demandée?
Tout était vision sous les ténébreux dômes, J'aperçus dans l'espace étoilé trois fantômes; Les deux premiers très loin et le dernier plus près. Le premier spectre dit:--Mané Thécel Pharès. Son doigt levé montrait l'obscurité maudite; Il ressemblait au sphinx monstrueux qui médite Dans Assur, accroupi parmi les dieux camards. Le second murmura ce mot:--Ides de Mars. Et le troisième esprit cria:--Quatrevingt-treize. Devant mes yeux erraient des lueurs de fournaise; Et, par je ne sais quel étrange changement, Chacun de ces trois mots, au fond du firmament, Était une des trois syllabes redoutables D'un autre mot, écrit par Aron sur les tables, Et que, longtemps avant que Jésus triomphât, Les gouffres répétaient aux gouffres:--Josaphat.
JEAN CHOUAN
Les blancs fuyaient, les bleus mitraillaient la clairière.
Un coteau dominait cette plaine, et, derrière Le monticule nu, sans arbre et sans gazon, Les farouches forêts emplissaient l'horizon.
En arrière du tertre, abri sûr, rempart sombre, Les blancs se ralliaient, comptant leur petit nombre, Et Jean Chouan parut, ses longs cheveux au vent. --Ah! personne n'est mort, car le chef est vivant! Dirent-ils. Jean Chouan écoutait la mitraille. --Nous manque-t-il quelqu'un?--Non.--Alors qu'on s'en aille! Fuyez tous!--Les enfants, les femmes aux abois L'entouraient, effarés.--Fils, rentrons dans les bois! Dispersons-nous!--Et tous, comme des hirondelles S'évadant dans l'orage immense à tire-d'ailes, Fuirent vers le hallier noyé dans la vapeur; Ils couraient; les vaillants courent quand ils ont peur; C'est un noir désarroi qu'une fuite où se mêle Au vieillard chancelant l'enfant à la mamelle; On craint d'être tué, d'être fait prisonnier! Et Jean Chouan marchait à pas lents, le dernier, Se retournant parfois et faisant sa prière.
Tout à coup on entend un cri dans la clairière, Une femme parmi les balles apparaît. Toute la bande était déjà dans la forêt, Jean Chouan restait seul; il s'arrête, il regarde; C'est une femme grosse, elle s'enfuit, hagarde Et pâle, déchirant ses pieds nus aux buissons; Elle est seule; elle crie: A moi, les bons garçons! Jean Chouan rêveur dit: C'est Jeanne-Madeleine. Elle est le point de mire au milieu de la plaine; La mitraille sur elle avec rage s'abat. Il eût fallu que Dieu lui-même se courbât Et la prît par la main et la mît sous son aile, Tant la mort formidable abondait autour d'elle; Elle était perdue.--Ah! criait-elle, au secours! Mais les bois sont tremblants et les fuyards sont sourds. Et les balles pleuvaient sur la pauvre brigande.
Alors sur le coteau qui dominait la lande Jean Chouan bondit, fier, tranquille, altier, viril, Debout:--C'est moi qui suis Jean Chouan! cria-t-il. Les bleus dirent:--C'est lui, le chef! Et cette tête, Prenant toute la foudre et toute la tempête, Fit changer à la mort de cible.--Sauve-toi! Cria-t-il, sauve-toi, ma sœur!--Folle d'effroi, Jeanne hâta le pas vers la forêt profonde. Comme un pin sur la neige ou comme un mât sur l'onde, Jean Chouan, qui semblait par la mort ébloui, Se dressait, et les bleus ne voyaient plus que lui. --Je resterai le temps qu'il faudra. Va, ma fille! Va, tu seras encor joyeuse en ta famille, Et tu mettras encor des fleurs à ton corset! Criait-il.--C'était lui maintenant que visait L'ardente fusillade, et sur sa haute taille, Qui semblait presque prête à gagner la bataille, Les balles s'acharnaient, et son puissant dédain Souriait; il levait son sabre nu...--Soudain Par une balle, ainsi l'ours est frappé dans l'antre, Il se sentit trouer de part en part le ventre; Il resta droit et dit:--Soit. _Ave Maria!_ Puis, chancelant, tourné vers le bois, il cria: --Mes amis! mes amis! Jeanne est-elle arrivée? Des voix dans la forêt répondirent:--Sauvée! Jean Chouan murmura: C'est bien! et tomba mort.
Paysans! paysans! hélas! vous aviez tort, Mais votre souvenir n'amoindrit pas la France; Vous fûtes grands dans l'âpre et sinistre ignorance; Vous que vos rois, vos loups, vos prêtres, vos halliers Faisaient bandits, souvent vous fûtes chevaliers; A travers l'affreux joug et sous l'erreur infâme Vous avez eu l'éclair mystérieux de l'âme; Des rayons jaillissaient de votre aveuglement; Salut! Moi le banni, je suis pour vous clément; L'exil n'est pas sévère aux pauvres toits de chaumes; Nous sommes des proscrits, vous êtes des fantômes; Frères, nous avons tous combattu; nous voulions L'avenir; vous vouliez le passé, noirs lions; L'effort que nous faisions pour gravir sur la cime, Hélas! vous l'avez fait pour rentrer dans l'abîme; Nous avons tous lutté, diversement martyrs, Tous sans ambitions et tous sans repentirs, Nous pour fermer l'enfer, vous pour rouvrir la tombe; Mais sur vos tristes fronts la blancheur d'en haut tombe, La pitié fraternelle et sublime conduit Les fils de la clarté vers les fils de la nuit, Et je pleure en chantant cet hymne tendre et sombre, Moi, soldat de l'aurore, à toi, héros de l'ombre.
APRÈS LA BATAILLE