La Légende des siècles tome IV

Part 1

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

VICTOR HUGO

POÉSIE

X

TOUS DROITS RÉSERVÉS

ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

ŒUVRES COMPLÈTES DE VICTOR HUGO

ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE D'APRÈS LES DESSINS DE FRANÇOIS FLAMENG

POÉSIE

X

LA LÉGENDE DES SIÈCLES

IV

PARIS ÉDITION HETZEL-QUANTIN

LIBRAIRIE L. HÉBERT ALEXANDRE HOUSSIAUX, SUCCESSEUR 7, RUE PERRONET, 7

XLV

CHANGEMENT D'HORIZON

Homère était jadis le poëte; la guerre Était la loi; vieillir était d'un cœur vulgaire; La hâte des vivants et leur unique effort Était l'embrassement tragique de la mort. Ce que les dieux pouvaient donner de mieux à l'homme, C'était un grand linceul libérateur de Rome, Ou quelque saint tombeau pour Sparte et pour ses lois; L'adolescent hagard se ruait aux exploits; C'était à qui ferait plus vite l'ouverture Du sépulcre, et courrait cette altière aventure. La mort avec la gloire, ô sublime présent! Ulysse devinait Achille frémissant; Une fille fendait du haut en bas sa robe, Et tous criaient: Voilà le chef qu'on nous dérobe! Et la virginité sauvage de Scyros Était le masque auguste et fatal des héros; L'homme était pour l'épée un fiancé fidèle. La muse avait toujours un vautour auprès d'elle; Féroce, elle menait aux champs ce déterreur; Elle était la chanteuse énorme de l'horreur, La géante du mal, la déesse tigresse, Le grand nuage noir de l'azur de la Grèce; Elle poussait aux cieux des cris désespérés; Elle disait: Tuez! tuez! tuez! mourez! Des chevaux monstrueux elle mordait les croupes, Et, les cheveux au vent, s'effarait sur les groupes Des hommes dieux étreints par les héros titans; Elle mettait l'enfer dans l'œil des combattants, L'éclair dans le fourreau d'Ajax, et des courroies Dans les pieds des Hectors traînés autour des Troies; Pendant que les soldats touchés du dard sifflant, Pâles, tombaient, avec un ruisseau rouge au flanc, Que les crânes s'ouvraient comme de sombres urnes, Que les lances trouaient son voile aux plis nocturnes, Que les serpents montaient le long de son bras blanc, Que la mêlée entrait dans l'olympe en hurlant, Elle chantait, terrible et tranquille, et sa bouche Fauve bavait du sang dans le clairon farouche; Et les casques, les tours, les tentes, les blessés, Les noirs fourmillements de morts dans les fossés, Les tourbillons de chars et de drapeaux, les piques Et les glaives, volaient dans ses souffles épiques.

La muse est aujourd'hui la Paix, ayant les reins Sans cuirasse et le front sous les épis sereins; Le poëte à la mort dit: Meurs, guerre, ombre, envie!-- Et chasse doucement les hommes vers la vie; Et l'on voit de ses vers, goutte à goutte, des pleurs Tomber sur les enfants, les femmes et les fleurs, Et des astres jaillir de ses strophes volantes; Et son chant fait pousser des bourgeons verts aux plantes, Et ses rêves sont faits d'aurore, et, dans l'amour, Sa bouche chante et rit, toute pleine de jour.

*

En vain, montrant le poing dans tes mornes bravades, Tu menaces encor, noir passé; tu t'évades! C'est fini. Les vivants savent que désormais, S'ils le veulent, les plans hideux que tu formais Crouleront, qu'il fait jour, que la guerre est impie, Et qu'il faut s'entr'aider, car toujours l'homme expie Ses propres lâchetés, ses propres trahisons; Ce que nous serons sort de ce que nous faisons. Moi, proscrit, je travaille à l'éclosion sainte Des temps où l'homme aura plus d'espoir que de crainte Et contemplera l'aube, afin de s'ôter mieux L'enfer du cœur, ayant le ciel devant les yeux.

XLVI

LA COMÈTE

--1759--

Il avait dit:--Tel jour cet astre reviendra.

Quelle huée! Ayez pour Vishnou, pour Indra, Pour Brahma, pour Odin ou pour Baal un culte; Affirmez par le fer, par le feu, par l'insulte, L'idole informe et vague au fond des bleus éthers Et tous les Jéhovahs et tous les Jupiters Échoués dans notre âme obscure sur la grève De Dieu, gouffre où le vrai flotte et devient le rêve; Sur les Saint-Baboleyns et sur les Saint-Andrés Soyez absurde et sombre autant que vous voudrez; Dites que vous avez vu, parmi les mouettes Et les aigles, passer dans l'air des silhouettes De maisons qu'en leurs bras tenaient des chérubins; Dites que pour avoir aperçu dans leurs bains Des déesses, rondeurs célestes, gorges blanches, On est cerf à jamais errant parmi les branches; Croyez à tout, aux djinns, aux faunes, aux démons Apportant Dieu tremblant et pâle sur les monts; Soyez bonze au Tonkin, mage dans les Chaldées; Croyez que les Lédas sont d'en haut fécondées Et que les cygnes font aux vierges des enfants; Donnez l'Égypte aux bœufs et l'Inde aux éléphants; Affirmez l'oignon Dieu, Vénus, Ève, et leur pomme, Et le soleil cloué sur place par un homme Pour offrir un plus long carnage à des soldats; Inventez des korans, des talmuds, des védas, Soyez un imposteur, un charlatan, un fourbe, C'est bien. Mais n'allez pas calculer une courbe, Compléter le savoir par l'intuition, Et, quand on ne sait quel flamboyant alcyon Passe, astre formidable, à travers les étoiles, N'allez pas mesurer le trou qu'il fait aux toiles Du grand plafond céleste, et rechercher l'emploi Qu'il a dans ce chaos, d'où sort la vaste loi; Laissez errer là-haut la torche funéraire; Ne questionnez point sur son itinéraire Ce fantôme, de nuit et de clarté vêtu; Ne lui demandez pas: Où vas-tu? D'où viens-tu? Ne faites pas, ainsi que l'essaim sur l'Hymète, Rôder le chiffre en foule autour de la comète; Ne soyez pas penseur, ne soyez pas savant, Car vous seriez un fou. Docte, obstiné, rêvant, Ne faites pas lutter l'espace avec le nombre; Laissez ses yeux de flamme à ce masque de l'ombre; Ne fixez pas sur eux vos yeux; et, ce manteau De lueur où s'abrite un sombre incognito, Ne le soulevez pas, car votre main savante Y trouverait la vie et non pas l'épouvante, Et l'homme ne veut point qu'on touche à sa terreur; Il y tient; le calcul l'irrite; sa fureur Contre quiconque cherche à l'éclairer, commence Au point où la raison ressemble à la démence; Alors il a beau jeu. Car imagine-t-on Rien qui semble ici-bas mieux fait pour Charenton Qu'un ascète perdu dans des recherches sombres Après le chiffre, après le rêve, après des ombres, Guetteur pâle, appliquant des verres grossissants Aux faits connus, aux faits possibles, au bon sens, Regardant le ciel spectre au fond du télescope, Chez les astres voyant, chez les hommes myope! Quoi de plus ressemblant aux insensés que ceux Qui, voyant les secrets d'en haut venir vers eux, Marchent à leur rencontre et donnent aux algèbres L'ordre de prendre un peu de lumière aux ténèbres, Et, sondant l'infini, mer qui veut se voiler, Disent à la science impassible d'aller Voir de près telle ou telle étoile voyageuse, Et de ne revenir, ruisselante plongeuse, De l'abîme qu'avec cette perle, le vrai! D'ailleurs, ce diamant, cet or, ce minerai, Le réel, quel mineur le trouve? Qui donc creuse Et fouille assez avant dans la nature affreuse Pour pouvoir affirmer quoi que ce soit? Hormis L'autel connu, les jougs sacrés, les dieux permis, Et le temple doré que la foule contemple, Et l'espèce de ciel qui s'adapte à ce temple, Rien n'est certain. Est-il rien de plus surprenant Qu'un rêveur qui demande au mystère tonnant, A ces bleus firmaments où se croisent les sphères, De lui conter à lui curieux leurs affaires, Et qui veut avec l'ombre et le gouffre profond Entrer en pourparlers pour savoir ce qu'ils font, Quel jour un astre sort, quel jour un soleil rentre, Et qui, pour éclairer l'immensité de l'antre Où la Pléiade avec Sirius se confond, Allume sa chandelle et dit: J'ai vu le fond! Un pygmée à ce point peut-il être imbécile? Oui, Cardan de Pavie, Hicétas de Sicile Furent extravagants; mais, parmi les songeurs Qui veillent, épiant les nocturnes rougeurs, En est-il un, parmi les pires, qui promette Le retour de ce monstre éperdu, la comète? La comète est un monde incendié qui court, Furieux, au delà du firmament trop court; Elle a la ressemblance affreuse de l'épée; Est-ce qu'on ne voit pas que c'est une échappée? Peut-être est-ce un enfer dans le ciel envolé. Ah! vous ouvrez sa porte! Ah! vous avez sa clé! Comme du haut d'un pont on voit l'eau fuir sous l'arche, Vous voyez son voyage et vous suivez sa marche; Vous distinguez de loin sa sinistre maison; Ah! vous savez au juste et de quelle façon Elle s'évade et prend la fuite dans l'abîme! Ce qu'ignorait Jésus, ce que le Kéroubime Ne sait pas, ce que Dieu connaît, vous le voyez! Les yeux d'une lumière invisible noyés, Pensif, vous souhaitez déjà la bienvenue Dans notre gouffre d'ombre à l'immense inconnue! Vous savez le total quand Dieu jette les dés! Quoi! cet astre est votre astre, et vous lui défendez De s'attarder, d'errer dans quelque route ancienne, Et de perdre son temps, et votre heure est la sienne! Ah! vous savez le rhythme énorme de la nuit! Il faut que ce volcan échevelé qui fuit, Que cette hydre, terreur du Cancer et de l'Ourse, Se souvienne de vous au milieu de sa course Et tel jour soit exacte à votre rendez-vous! Quoi! pour avoir, ainsi qu'à l'épouse l'époux, Donné vos nuits à l'âpre algèbre, quoi! pour être Attentif au zénith comme au dogme le prêtre, Quoi! pour avoir pâli sur les nombres hagards Qui d'Hermès et d'Euclide ont troublé les regards, Vous voilà le seigneur des profondes contrées! Vous avez dans la cage horrible vos entrées! Vous pouvez, grâce au chiffre escorté de zéros, Prendre aux cheveux l'étoile à travers les barreaux! Vous connaissez les mœurs des fauves météores, Vous datez les déclins, vous réglez les aurores, Vous montez l'escalier des firmaments vermeils, Vous allez et venez dans la fosse aux soleils! Quoi! vous tenez le ciel comme Orphée une lyre! En vertu des bouquins qu'on peut sur les quais lire, Qui sur les parapets s'étalent tout l'été Feuilletés par le vent sans curiosité, Vous atome, âme aveugle à tâtons élargie, De par Bezout, de par l'X et l'Y grec, magie Dont l'infâme grimoire emplit votre grenier, Vous nain, vous avez fait l'Infini prisonnier! Votre altière hypothèse à vos calculs l'attelle! Vous savez tout! Le temps que met l'aube immortelle A traverser l'azur d'un bout à l'autre bout, Ce qui, dans les chaos, couve, fermente et bout, Le bouvier, le lion, le chien, les dioscures, La possibilité des rencontres obscures, L'empyrée en tous sens par mille feux rayé, Les cercles que peut faire un satan ennuyé En crachant dans le puits de l'abîme, les ondes Du divin tourbillon qui tourmente les mondes Et les secoue ainsi que le vent le sapin, Vous avez tout noté sur votre calepin! Vous êtes le devin d'en haut, le cicérone Du pâle Aldebaran inquiet sur son trône! Vous êtes le montreur d'Allioth, d'Arcturus, D'Orion, des lointains univers apparus, Et de tous les passants de la forêt des astres! Vous en savez plus long que les grands Zoroastres Et qu'Esdras qui hantait les chênes de Membré; Vous êtes le cornac du prodige effaré; La comète est à vous; vous êtes son pontife; Et vous avez lié votre fil à la griffe De cet épouvantable oiseau mystérieux, Et vous l'allez tirer à vous du fond des cieux! Londre, offre ton Bedlam! Paris, ouvre Bicêtre!

Tout cela s'écroula sur Halley.

Votre ancêtre, O rêveurs! c'est le noir Prométhée, et vos cœurs, Mordus comme le sien par les vautours moqueurs, Saignent, et vous avez au pied la même chaîne; L'homme a pour les chercheurs un Caucase de haine; Empédocle est toujours brûlé par son volcan; Tous les songeurs, marqués au front, mis au carcan, Râlent sur l'éternel pilori des génies Et des fous. Ce Halley, certes, qu'aux gémonies Rome eût traîné, qu'Athène au cloaque eût poussé, Était impie, à moins qu'il ne fût insensé! Jamais homme ici-bas ne s'était vu proscrire Par un si formidable et sombre éclat de rire; Tout l'accabla, les gens légers, les sérieux, Et les grands gestes noirs des prêtres furieux. Quoi! cet homme saurait ce que la bible ignore! La vaste raillerie est un dôme sonore Au-dessus d'une tête, et ce sinistre mur Parle et de mille échos emplit un crâne obscur. C'est ainsi que le rire, infâme et froid visage, Parvient à faire un fou de ce qui fut un sage. Halley morne s'alla cacher on ne sait où. Avait-il été sage et fut-il vraiment fou? On ne sait. Le certain c'est qu'il courba la tête Sous le sarcasme, atroce et joyeuse tempête, Et qu'il baissa les yeux qu'il avait trop levés. Les petits enfants nus courant sur les pavés Le suivaient, et la foule en tumulte accourue Riait quand il passait le soir dans quelque rue, Et l'on disait: C'est lui! chacun voulant punir L'homme qui voit de loin une étoile venir. C'est lui! le fou! Les cris allaient jusqu'aux nuées; Et le pauvre homme errait triste sous les huées. Il mourut.

L'ombre est vaste et l'on n'en parla plus. L'homme que tout le monde insulte est un reclus, On l'évite vivant et mort on le rature. Ce noir vaincu rentra dans la sombre nature; Il fut ce qui s'en va le soir sous l'horizon; On le mit dans un coin quelconque d'un gazon A côté d'une église obscure, vraie ou fausse; Et la blême ironie autour de cette fosse Voleta quelque temps, étant chauve-souris; Un mort donne fort peu de joie aux beaux esprits; Un cercueil bafoué ne vaut pas qu'on s'en vante; Ce qui plaît, c'est de voir saigner la chair vivante; Contre ce qui n'est plus pourquoi s'évertuer, Et, quand un homme est mort, à quoi bon le tuer? Que sert d'assassiner de l'ombre et de la cendre? Donc chez les vers de terre on le laissa descendre; La haine s'éteignit comme toute rumeur; On finit par laisser tranquille ce dormeur, Et tu t'en emparas, profonde pourriture; Ce jouet des vivants tomba dans l'ouverture De l'inconnu, silence, ombre où s'épanouit La grande paix sinistre éparse dans la nuit; Et l'herbe, ce linceul, l'oubli, ce crépuscule, Eurent vite effacé ce tombeau ridicule. L'oubli, c'est la fin morne; on oublia le nom, L'homme, tout, ce rêveur, digne du cabanon, Ces calculs poursuivant dans leur vagabondage Des astres qui n'ont point d'orbite et n'ont point d'âge, Ces soleils à travers les chiffres aperçus; Et la ronce se mit à pousser là-dessus.

Un nom, c'est un haillon que les hommes lacèrent, Et cela se disperse au vent.

Trente ans passèrent. On vivait. Que faisait la foule? Est-ce qu'on sait? Et depuis bien longtemps personne ne pensait Au pauvre vieux rêveur enseveli sous l'herbe. Soudain, un soir, on vit la nuit noire et superbe, A l'heure où sous le grand suaire tout se tait, Blêmir confusément, puis blanchir, et c'était Dans l'année annoncée et prédite, et la cime Des monts eut un reflet étrange de l'abîme Comme lorsqu'un flambeau rôde derrière un mur, Et la blancheur devint lumière, et dans l'azur La clarté devint pourpre, et l'on vit poindre, éclore, Et croître on ne sait quelle inexprimable aurore Qui se mit à monter dans le haut firmament Par degrés et sans hâte et formidablement; Les herbes des lieux noirs que les vivants vénèrent Et sous lesquelles sont les tombeaux, frissonnèrent; Et soudain, comme un spectre entre en une maison, Apparut, par-dessus le farouche horizon, Une flamme emplissant des millions de lieues, Monstrueuse lueur des immensités bleues, Splendide au fond du ciel brusquement éclairci, Et l'astre effrayant dit aux hommes: Me voici!

XLVII

UN POËTE EST UN MONDE

Un poëte est un monde enfermé dans un homme. Plaute en son crâne obscur sentait fourmiller Rome; Mélésigène, aveugle et voyant souverain Dont la nuit obstinée attristait l'œil serein, Avait en lui Calchas, Hector, Patrocle, Achille; Prométhée enchaîné remuait dans Eschyle; Rabelais porte un siècle; et c'est la vérité Qu'en tout temps les penseurs couronnés de clarté Les Shakspeares féconds et les vastes Homères, Tous les poëtes saints, semblables à des mères, Ont senti dans leurs flancs des hommes tressaillir, Tous, l'un le roi Priam et l'autre le roi Lear. Leur fruit croît sous leur front comme au sein de la femme. Ils vont rêver aux lieux déserts; ils ont dans l'âme Un éternel azur qui rayonne et qui rit; Ou bien ils sont troublés, et dans leur sombre esprit Ils entendent rouler des chars pleins de tonnerres. Ils marchent effarés, ces grands visionnaires. Ils ne savent plus rien, tant ils vont devant eux, Archiloque appuyé sur l'iambe boiteux, Euripide écoutant Minos, Phèdre et l'inceste. Molière voit venir à lui le morne Alceste, Arnolphe avec Agnès, l'aube avec le hibou, Et la sagesse en pleurs avec le rire fou. Cervantes pâle et doux cause avec don Quichotte; A l'oreille de Job Satan masqué chuchote; Dante sonde l'abîme en sa pensée ouvert; Horace voit danser les faunes à l'œil vert; Et Marlow suit des yeux au fond des bois l'émeute Du noir sabbat fuyant dans l'ombre avec sa meute.

Alors, de cette foule invisible entouré, Pour la création le poëte est sacré. L'herbe est pour lui plus molle et la grotte plus douce; Pan fait plus de silence en marchant sur la mousse; La nature, voyant son grand enfant distrait, Veille sur lui; s'il est un piége en la forêt, La ronce au coin du bois le tire par la manche Et dit: Ne va pas là! Sous ses pieds la pervenche Tressaille; dans le nid, dans le buisson mouvant, Dans la feuille, une voix, vague et mêlée au vent, Murmure:--C'est Shakspeare et Macbeth!--C'est Molière Et don Juan!--C'est Dante et Béatrix!--Le lierre S'écarte, et les halliers, pareils à des griffons, Retirent leur épine, et les chênes profonds, Muets, laissent passer sous l'ombre de leurs dômes Ces grands esprits parlant avec ces grands fantômes.

XLVIII

LE RETOUR DE L'EMPEREUR

Dors! nous t'irons chercher!--Ce jour viendra peut-être! Car nous t'avons pour dieu sans t'avoir eu pour maître; Car notre œil s'est mouillé de ton destin fatal, Et, sous les trois couleurs comme sous l'oriflamme, Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme Qui t'arrache à ton piédestal.

Oh! va, nous te ferons de belles funérailles! Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles, Nous en ombragerons ton cercueil respecté. Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie, Et nous t'amènerons la jeune poésie Chantant la jeune liberté.

_Ode à la Colonne._--Octobre 1830.

LE RETOUR DE L'EMPEREUR

I

Après la dernière bataille, Quand, formidables et béants, Six cents canons sous la mitraille Eurent écrasé les géants; Dans ces jours où caisson qui roule, Blessés, chevaux, fuyaient en foule, Où l'on vit choir l'aigle indompté, Et, dans le bruit et la fumée, Sous l'écroulement d'une armée, Plier Paris épouvanté;

Quand la vieille garde fut morte, Trahi des uns, de tous quitté, Le grand empereur, sans escorte, Rentra dans la grande cité. Dans l'ancien palais Élysée Il s'arrêta, l'âme épuisée; Et, n'attendant plus de secours, Repoussant la guerre civile, Avant de sortir de sa ville, Triste, il la contempla trois jours.

Sa tête enfin était courbée. Plus de triomphes! plus de cris! Sa popularité tombée Couvrait sa gloire de débris. Partout l'abandon et la haine! Le soir, quelque passant à peine, S'arrêtant, mais sans approcher, Dans le palais cherchant le maître, A travers la haute fenêtre Regardait son ombre marcher.

Durant ces heures solennelles, Tandis qu'il sondait son malheur, L'œil des muettes sentinelles L'interrogeait avec douleur. Soldats toujours prêts pour la lutte, Hélas! ils comptaient de sa chute Chaque symptôme avant-coureur; Et, comme un jour qui se retire, Ils voyaient s'effacer l'empire Dans le regard de l'empereur!

Adieu ses légions sans nombre! Adieu ses camps victorieux! Il se sentait poussé vers l'ombre Par un souffle mystérieux. La nuit, sa fièvre était sans trêves; Il voyait flotter dans ses rêves Le spectre d'un rocher lointain. Déjà, l'âme d'angoisses pleine, Il entrevoyait Sainte-Hélène Dans les brumes de son destin.

Le jour, en proie à la pensée, L'œil fixé sur le sol sacré, Le front sur la vitre glacée, Il disait: «--Oh! je reviendrai! Je reviendrai! toujours le même, Seul, sans pourpre et sans diadème, Sans bataillons et sans trésors; Je veux, proscrit, chassé, qu'importe? Choisir, pour rentrer, cette porte, Cette porte par où je sors.

«Une nuit, dans une tempête, Rapporté par un vent des cieux, Avec des éclairs sur la tête, Je surgirai, vivant, joyeux! Mes vieux compagnons d'aventure Dormiront dans la brume obscure, Et tout à coup à l'orient Ils verront luire, ô délivrance! Mon œil rayonnant pour la France, Pour l'Angleterre flamboyant!

«J'apparaîtrai dans les ténèbres A ce Paris qui m'adora; Le jour succède aux nuits funèbres, Et mon peuple se lèvera! Il se lèvera plein de joie, Pourvu que dans l'ombre il me voie Chassant l'étranger, vil troupeau, Pâle, la main de sang trempée, Avec le tronçon d'une épée, Avec le haillon d'un drapeau!»

*

Sire, vous reviendrez dans votre capitale, Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale, En habit d'empereur!

Par cette même porte, où Dieu vous accompagne, Sire, vous reviendrez sur un sublime char, Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne Et grand comme César!

Sur votre sceptre d'or, qu'aucun vainqueur ne foule, On verra resplendir votre aigle au bec vermeil, Et sur votre manteau vos abeilles en foule Frissonner au soleil.

Paris sur ses cent tours allumera des phares; Paris fera parler toutes ses grandes voix; Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares, Chanteront à la fois.

Joyeux comme l'enfant quand l'aube recommence, Ému comme le prêtre au seuil du lieu sacré, Sire, on verra vers vous venir un peuple immense, Tremblant, pâle, effaré;

Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte, Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom, Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte Au vieux Napoléon.

Une nouvelle armée, ardente d'espérance, Dont les exploits déjà sèmeront la terreur, Autour de votre char criera: Vive la France! Et vive l'empereur!

En vous voyant passer, ô chef du grand empire! Le peuple et les soldats tomberont à genoux. Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire: Je suis content de vous!

Une acclamation douce, tendre et hautaine, Chant des cœurs, cri d'amour où l'extase se joint, Remplira la cité; mais, ô mon capitaine! Vous ne l'entendrez point.