La Légende des siècles tome II
Part 7
--Phur, roi soleil, avait Alexandrie; Il levait au-dessus de la mer son cimier; Il tirait de son peuple orageux, le premier D'Afrique après Carthage et du monde après Rome, Des soldats plus nombreux que les rêves que l'homme Voit dans la transparence obscure du sommeil; Mais à quoi bon avoir été l'homme soleil? Puisqu'on est le néant, que sert d'être le maître? Que sert d'être calife ou mage? A quoi bon être Un de ces pharaons, ébauches des sultans, Qui, dans la profondeur ténébreuse des temps, Jettent la lueur vague et sombre de leurs mitres? A quoi bon être Arsès, Darius, Armamithres, Cyaxare, Séthos, Dardanus, Dercylas, Xercès, Nabonassar, Asar-Addon, hélas! On a des légions qu'à la guerre on exerce; On est Antiochus, Chosroès, Artaxerce, Sésostris, Annibal, Astyage, Sylla, Achille, Omar, César, on meurt, sachez cela. Ils étaient dans le bruit, ils sont dans le silence. Vivants, quand le trépas sur un de vous s'élance, Tout homme, quel qu'il soit, meurt tremblant; mais le roi Du haut de plus d'orgueil tombe dans plus d'effroi; Cet esprit plus noir trouve un juge plus farouche; Pendant que l'âme fuit, le cadavre se couche, Et se sent sous la terre opprimer et chercher Par la griffe de l'arbre et le poids du rocher; L'orfraie à son côté se tapit défiante. Qu'est-ce qu'un sultan mort? Les taupes font leur fiente Dans de la cendre à qui l'empire fut donné, Et dans des ossements qui jadis ont régné; Et les tombeaux des rois sont des trous à panthère.
Zim, furieux, brisa la coupe contre terre.
*
Pour éclairer la salle, on avait apporté Au centre de la table un flambeau d'or sculpté A Sumatra, pays des orfévres célèbres; Cette lampe splendide étoilait les ténèbres.
Zim lui parla:
--Voilà de la lumière au moins! Les sphinx sont de la nuit les funèbres témoins; La coupe, étant toujours ivre, est à peu près folle; Mais toi, flambeau, tu vis dans ta claire auréole, Tu jettes aux banquets un regard souriant; O lampe, où tu parais tu fais un orient; Quand tu parles, ta voix doit être un chant d'aurore; Dis-moi quelque chanson divine que j'ignore, Parle-moi, ravis-moi, lampe du paradis! Que la coupe et les sphinx monstrueux soient maudits; Car les sphinx ont l'œil faux, la coupe a le vin traître.
Et la lampe parla sur cet ordre du maître:
--Après avoir eu Tyr, Babylone, Ilion, Et pris Delphe à Thésée et l'Athos au lion, Conquis Thèbe, et soumis le Gange tributaire, Ninus le fratricide est perdu sous la terre; Il est muré, selon le rite assyrien, Dans un trou formidable où l'on ne voit plus rien. Où? qui le sait? les puits sont noirs, la terre est creuse. L'homme est devenu spectre. A travers l'ombre affreuse, Si le regard de ceux qui sont vivants pouvait Percer jusqu'au lit triste au lugubre chevet Où gît ce roi, jadis éclair dans la tempête, On verrait, à côté de ce qui fut sa tête, Un vase de grès rouge, un doigt de marbre blanc; Adam le trouverait à Caïn ressemblant. La vipère frémit quand elle s'aventure Jusqu'à cette effrayante et sombre pourriture. Il est gisant; il dort; peut-être qu'il attend.
Par moments, la Mort vient dans sa tombe, apportant Une cruche et du pain qu'elle dépose à terre; Elle pousse du pied le dormeur solitaire, Et lui dit:--Me voici, Ninus. Réveille-toi. Je t'apporte à manger. Tu dois avoir faim, roi. Prends.--Je n'ai plus de mains, répond le roi farouche. --Allons, mange. Et Ninus dit:--Je n'ai plus de bouche. Et la Mort, lui montrant le pain, dit:--Fils des dieux, Vois ce pain. Et Ninus répond:--Je n'ai plus d'yeux.--
*
Zim se dressa terrible, et, sur les dalles sombres Que le festin couvrait de ses joyeux décombres, Jeta la lampe d'or sculptée à Sumatra. La lampe s'éteignit.
Alors la Nuit entra; Et Zim se trouva seul avec elle; la salle, Comme en une fumée obscure et colossale, S'effaça; Zim tremblait, sans gardes, sans soutiens: La Nuit lui prit la main dans l'ombre, et lui dit: Viens.
1453
Les turcs, devant Constantinople, Virent un géant chevalier, A l'écu d'or et de sinople, Suivi d'un lion familier.
Mahomet deux, sous les murailles, Lui cria: Qu'es-tu? Le géant Dit: «--Je m'appelle Funérailles. Et toi, tu t'appelles Néant.
«Mon nom sous le soleil est France. Je reviendrai dans la clarté, J'apporterai la délivrance, J'amènerai la liberté.
«Mon armure est dorée et verte Comme la mer sous le ciel bleu; Derrière moi l'ombre est ouverte; Le lion qui me suit, c'est Dieu.»
SULTAN MOURAD
I
Mourad, fils du sultan Bajazet, fut un homme Glorieux, plus qu'aucun des Tibères de Rome; Dans son sérail veillaient les lions accroupis, Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis; On y voyait blanchir des os entre les dalles; Un long fleuve de sang de dessous ses sandales Sortait, et s'épandait sur la terre, inondant L'orient, et fumant dans l'ombre à l'occident; Il fit un tel carnage avec son cimeterre Que son cheval semblait au monde une panthère; Sous lui Smyrne et Tunis, qui regretta ses beys, Furent comme des corps qui pendent aux gibets; Il fut sublime; il prit, mêlant la force aux ruses, Le Caucase aux kirghis et le Liban aux druses; Il fit, après l'assaut, pendre les magistrats D'Éphèse, et rouer vifs les prêtres de Patras; Grâce à Mourad, suivi des victoires rampantes, Le vautour essuyait son bec fauve aux charpentes Du temple de Thésée encor pleines de clous; Grâce à lui, l'on voyait dans Athènes des loups, Et la ronce couvrait de sa verte tunique Tous ces vieux pans de murs écroulés, Salonique, Corinthe, Argos, Varna, Tyr, Didymothicos, Où l'on n'entendait plus parler que les échos; Mourad fut saint; il fit étrangler ses huit frères; Comme les deux derniers, petits, cherchaient leurs mères Et s'enfuyaient, avant de les faire mourir, Tout autour de la chambre il les laissa courir; Mourad, parmi la foule invitée à ses fêtes, Passait, le cangiar à la main, et les têtes S'envolaient de son sabre ainsi que des oiseaux; Mourad, qui ruina Delphe, Ancyre et Naxos, Comme on cueille un fruit mûr tuait une province; Il anéantissait le peuple avec le prince, Les temples et les dieux, les rois et les donjons; L'eau n'a pas plus d'essaims d'insectes dans ses joncs Qu'il n'avait de rois morts et de spectres épiques Volant autour de lui dans les forêts de piques; Mourad, fils étoilé de sultans triomphants, Ouvrit, l'un après l'autre et vivants, douze enfants Pour trouver dans leur ventre une pomme volée; Mourad fut magnanime; il détruisit Élée, Mégare et Famagouste avec l'aide d'Allah; Il effaça de terre Agrigente; il brûla Fiume et Rhode, voulant avoir des femmes blanches; Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard; Mourad fut sage et fort; son père mourut tard, Mourad l'aida; ce père avait laissé vingt femmes, Filles d'Europe ayant dans leurs regards des âmes, Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair; Sultan Mourad jeta ces femmes à la mer Dans des sacs convulsifs que la houle profonde Emporta, se tordant confusément sous l'onde; Mourad les fit noyer toutes; ce fut sa loi; Et quand quelque santon lui demandait pourquoi, Il donnait pour raison: «C'est qu'elles étaient grosses.» D'Aden et d'Erzeroum il fit de larges fosses, Un charnier de Modon vaincue, et trois amas De cadavres d'Alep, de Brousse et de Damas; Un jour, tirant de l'arc, il prit son fils pour cible, Et le tua; Mourad sultan fut invincible; Vlad, boyard de Tarvis, appelé Belzébuth, Refuse de payer au sultan son tribut, Prend l'ambassade turque et la fait périr toute Sur trente pals, plantés aux deux bords d'une route; Mourad accourt, brûlant moissons, granges, greniers, Bat le boyard, lui fait vingt mille prisonniers, Puis, autour de l'immense et noir champ de bataille, Bâtit un large mur tout en pierre de taille, Et fait dans les créneaux, pleins d'affreux cris plaintifs, Maçonner et murer les vingt mille captifs, Laissant des trous par où l'on voit leurs yeux dans l'ombre, Et part, après avoir écrit sur leur mur sombre: «Mourad, tailleur de pierre, à Vlad, planteur de pieux.» Mourad était croyant, Mourad était pieux; Il brûla cent couvents de chrétiens en Eubée, Où par hasard sa foudre était un jour tombée; Mourad fut quarante ans l'éclatant meurtrier Sabrant le monde, ayant Dieu sous son étrier; Il eut le Rhamséïon et le Généralife; Il fut le padischah, l'empereur, le calife, Et les prêtres disaient: «Allah! Mourad est grand.»
II
Législateur horrible et pire conquérant, N'ayant autour de lui que des troupeaux infâmes, De la foule, de l'homme en poussière, des âmes D'où des langues sortaient pour lui lécher les pieds, Loué pour ses forfaits toujours inexpiés, Flatté par ses vaincus et baisé par ses proies, Il vivait dans l'encens, dans l'orgueil, dans les joies, Avec l'immense ennui du méchant adoré.
Il était le faucheur, la terre était le pré.
III
Un jour, comme il passait à pied dans une rue A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue, A l'heure où les maisons, les arbres et les blés Jettent sur les chemins de soleil accablés Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière, Il vit, à quelques pas du seuil d'une chaumière, Gisant à terre, un porc fétide qu'un boucher Venait de saigner vif avant de l'écorcher; Cette bête râlait devant cette masure; Son cou s'ouvrait, béant d'une affreuse blessure; Le soleil de midi brûlait l'agonisant; Dans la plaie implacable et sombre, dont le sang Faisait un lac fumant à la porte du bouge, Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge; Comme s'ils accouraient à l'appel du soleil, Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil; Comme autour de leur nid voltigent les colombes, Ils allaient et venaient, parasites des tombes, Les pattes dans le sang, l'aile dans le rayon; Car la mort, l'agonie et la corruption Sont ici-bas le seul mystérieux désastre Où la mouche travaille en même temps que l'astre; Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré Au féroce soleil, des mouches dévoré; On voyait tressaillir l'effroyable coupure; Tous les passants fuyaient loin de la bête impure; Qui donc eût eu pitié de ce malheur hideux? Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux; L'un torturé, mourant, maudit, infect, immonde; L'autre, empereur, puissant, vainqueur, maître du monde, Triomphant aussi haut que l'homme peut monter, Comme si le destin eût voulu confronter Les deux extrémités sinistres des ténèbres. Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres, Râlait, triste, épuisé, morne; et le padischah De cet être difforme et sanglant s'approcha, Comme on s'arrête au bord d'un gouffre qui se creuse; Mourad pencha son front vers la bête lépreuse, Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin, Et, de ce même geste énorme et surhumain Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches. Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches, Regarda d'un regard ineffable, un moment, L'homme qui l'assistait dans son accablement; Puis son œil se perdit dans l'immense mystère; Il expira.
IV
Le jour où ceci sur la terre S'accomplissait, voici ce que voyait le ciel:
C'était dans l'endroit calme, apaisé, solennel, Où luit l'astre idéal sous l'idéal nuage, Au delà de la vie, et de l'heure, et de l'âge, Hors de ce qu'on appelle espace, et des contours Des songes qu'ici-bas nous nommons nuits et jours; Lieu d'évidence où l'âme enfin peut voir les causes, Où, voyant le revers inattendu des choses, On comprend, et l'on dit: C'est bien!--l'autre côté De la chimère sombre étant la vérité; Lieu blanc, chaste, où le mal s'évanouit et sombre. L'étoile en cet azur semble une goutte d'ombre.
Ce qui rayonne là, ce n'est pas un vain jour Qui naît et meurt, riant et pleurant tour à tour, Jaillissant, puis rentrant dans la noirceur première, Et, comme notre aurore, un sanglot de lumière; C'est un grand jour divin, regardé dans les cieux Par les soleils, comme est le nôtre par les yeux; Jour pur, expliquant tout, quoiqu'il soit le problème; Jour qui terrifierait s'il n'était l'espoir même; De toute l'étendue éclairant l'épaisseur, Foudre par l'épouvante, aube par la douceur. Là, toutes les beautés tonnent épanouies; Là, frissonnent en paix les lueurs inouïes; Là, les ressuscités ouvrent leur œil béni Au resplendissement de l'éclair infini; Là, les vastes rayons passent comme des ondes.
C'était sur le sommet du Sinaï des mondes; C'était là.
Le nuage auguste, par moments, Se fendait, et jetait des éblouissements. Toute la profondeur entourait cette cime.
On distinguait, avec un tremblement sublime, Quelqu'un d'inexprimable au fond de la clarté.
Et tout frémissait, tout, l'aube et l'obscurité, Les anges, les soleils, et les êtres suprêmes, Devant un vague front couvert de diadèmes. Dieu méditait.
Celui qui crée et qui sourit, Celui qu'en bégayant nous appelons Esprit, Bonté, Force, Équité, Perfection, Sagesse, Regarde devant lui, toujours, sans fin, sans cesse, Fuir les siècles ainsi que des mouches d'été. Car il est éternel avec tranquillité.
Et dans l'ombre hurlait tout un gouffre, la terre.
En bas, sous une brume épaisse, cette sphère Rampait, monde lugubre où les pâles humains Passaient et s'écroulaient et se tordaient les mains. On apercevait l'Inde et le Nil, des mêlées D'exterminations et de villes brûlées, Et des champs ravagés et des clairons soufflant, Et l'Europe livide ayant un glaive au flanc; Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire; Cinq frères tout sanglants; l'oncle, le fils, le père; Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris; Des têtes voletant, mornes chauves-souris, Autour d'un sabre nu, fécond en funérailles; Des enfants éventrés soutenant leurs entrailles; Et de larges bûchers fumaient, et des tronçons D'êtres sciés en deux rampaient dans les tisons; Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles, L'océan, échouait dans les nuages pâles D'affreux sacs noirs faisant des gestes effrayants; Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants, D'yeux en pleurs, d'ossements, de larves, de décombres, Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombres Secouant des linceuls, et tous ces morts, saignant Au loin, d'un continent à l'autre continent, Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies, Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies:
--C'est Mourad! c'est Mourad! justice, ô Dieu vivant!
A ce cri, qu'apportait de toutes parts le vent, Les tonnerres jetaient des grondements étranges, Des flamboiements passaient sur les faces des anges, Les grilles de l'enfer s'empourpraient, le courroux En faisait remuer d'eux-mêmes les verrous, Et l'on voyait sortir de l'abîme insondable Une sinistre main qui s'ouvrait formidable; «Justice!» répétait l'ombre, et le châtiment Au fond de l'infini se dressait lentement.
Soudain, du plus profond des nuits, sur la nuée, Une bête difforme, affreuse, exténuée, Un être abject et sombre, un pourceau, s'éleva, Ouvrant un œil sanglant qui cherchait Jéhovah; La nuée apporta le porc dans la lumière, A l'endroit même où luit l'unique sanctuaire, Le saint des saints, jamais décru, jamais accru; Et le porc murmura:--Grâce! il m'a secouru. Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.
Alors, selon des lois que hâtent ou modèrent Les volontés de l'Être effrayant qui construit Dans les ténèbres l'aube et dans le jour la nuit, On vit, dans le brouillard où rien n'a plus de forme, Vaguement apparaître une balance énorme; Cette balance vint d'elle-même, à travers Tous les enfers béants, tous les cieux entr'ouverts, Se placer sous la foule immense des victimes; Au-dessus du silence horrible des abîmes, Sous l'œil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand, Terrible, elle oscillait, et portait, s'éclairant D'un jour mystérieux plus profond que le nôtre, Dans un plateau le monde et le pourceau dans l'autre.
Du côté du pourceau la balance pencha.
V
Mourad, le haut calife et l'altier padischah, En sortant de la rue où les gens de la ville L'avaient pu voir toucher à cette bête vile, Fut le soir même pris d'une fièvre, et mourut.
Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut, Couvert d'orfévrerie, auguste, et dont l'entrée Semble l'intérieur d'une bête éventrée Qui serait tout en or et tout en diamants, Ce monument, superbe entre les monuments, Qui hérisse, au-dessus d'un mur de briques sèches, Son faîte plein de tours comme un carquois de flèches, Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd'hui, Reçut le sultan mort et se ferma sur lui.
Quand il fut là, gisant et couché sous la pierre, Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière; Sans qu'on pût distinguer l'astre ni le flambeau, Un éblouissement remplissait son tombeau; Une aube s'y levait, prodigieuse et douce; Et sa prunelle éteinte eut l'étrange secousse D'une porte de jour qui s'ouvre dans la nuit. Il aperçut l'échelle immense qui conduit Les actions de l'homme à l'œil qui voit les âmes; Et les clartés étaient des roses et des flammes; Et Mourad entendit une voix qui disait:
--Mourad, neveu d'Achmet et fils de Bajazet, Tu semblais à jamais perdu; ton âme infime N'était plus qu'un ulcère et ton destin un crime; Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea; Déjà Satan était visible en toi; déjà Sans t'en douter, promis aux tourbillons funèbres Des spectres sous la voûte infâme des ténèbres, Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit; De ton pas sépulcral l'enfer guettait le bruit; Autour de toi montait, par ton crime attirée, L'obscurité du gouffre ainsi qu'une marée; Tu penchais sur l'abîme où l'homme est châtié; Mais tu viens d'avoir, monstre, un éclair de pitié; Une lueur suprême et désintéressée A, comme à ton insu, traversé ta pensée, Et je t'ai fait mourir dans ton bon mouvement; Il suffit, pour sauver même l'homme inclément, Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres, Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres; Un seul instant d'amour rouvre l'éden fermé; Un pourceau secouru pèse un monde opprimé; Viens! le ciel s'offre, avec ses étoiles sans nombre, En frémissant de joie, à l'évadé de l'ombre! Viens! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux. Entre, transfiguré; tes crimes ténébreux, O roi, derrière toi s'effacent dans les gloires; Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires.
LE BEY OUTRAGÉ
Le vieux bey de la régence Murmure en baissant le front: Demain s'appelle vengeance Quand hier s'appelle affront.
Lui qui creusa tant de fosses Que, lorsqu'il passe, inclément, Le ventre des femmes grosses Tressaille lugubrement,
Il tient nu son cimeterre; Pâle, il bâille par instants; Puis il regarde la terre Comme s'il disait: Attends.
Il rêve. On sent qu'il résiste Comme le pin des forêts, Et qu'il sera d'abord triste Pour être terrible après.
Ses regards sont insondables; Son glaive dans ses yeux luit; Ses paupières formidables, Où passe un éclair de nuit,
Laissent, sans qu'il les essuie, Tomber sur son yatagan Ces larges gouttes de pluie Qui précèdent l'ouragan.
LA CHANSON
DES DOREURS DE PROUES
Nous sommes les doreurs de proues. Les vents, tournant comme des roues, Sur la verte rondeur des eaux Mêlent les lueurs et les ombres, Et dans les plis des vagues sombres Traînent les obliques vaisseaux.
La bourrasque décrit des courbes, Les vents sont tortueux et fourbes, L'archer noir souffle dans son cor, Ces bruits s'ajoutent aux vertiges, Et c'est nous qui dans ces prodiges Faisons rôder des spectres d'or,
Car c'est un spectre que la proue. Le flot l'étreint, l'air la secoue; Fière, elle sort de nos bazars Pour servir aux éclairs de cible, Et pour être un regard terrible Parmi les sinistres hasards.
Roi, prends le frais sous les platanes; Sultan, sois jaloux des sultanes, Et tiens sous des voiles caché L'essaim des femmes inconnues Qu'hier on vendait toutes nues A la criée en plein marché;
Qu'importe au vent! qu'importe à l'onde! Une femme est noire, une est blonde, L'autre est d'Alep ou d'Ispahan; Toutes tremblent devant ta face; Et que veut-on que cela fasse Au mystérieux océan?
Vous avez chacun votre fête; Sois le prince, il est la tempête; Lui l'éclair, toi l'yatagan, Vous avez chacun votre glaive; Sous le sultan le peuple rêve, Le flot songe sous l'ouragan.
Nous travaillons pour l'un et l'autre. Cette double tâche est la nôtre, Et nous chantons! O sombre émir, Tes yeux d'acier, ton cœur de marbre, N'empêchent pas le soir dans l'arbre Les petits oiseaux de dormir;
Car la nature est éternelle Et tranquille, et Dieu sous son aile Abrite les vivants pensifs. Nous chantons dans l'ombre sereine Des chansons où se mêle à peine La vision des noirs récifs.
Nous laissons aux maîtres les palmes Et les lauriers; nous sommes calmes Tant qu'ils n'ont pas pris dans leur main Les étoiles diminuées, Tant que la fuite des nuées Ne dépend pas d'un souffle humain.
L'été luit, les fleurs sont écloses, Les seins blancs ont des pointes roses, On chasse, on rit, les ouvriers Chantent, et les moines s'ennuient; Les vagues biches qui s'enfuient Font tressaillir les lévriers.
Oh! s'il fallait que tu t'emplisses, Sultan, de toutes les délices Qui t'environnent, tu mourrais. Vis et règne,--la vie est douce. Le chevreuil couché sur la mousse Fait des songes dans les forêts;
Monter ne sert qu'à redescendre; Tout est flamme, puis tout est cendre; La tombe dit à l'homme: vois! Le temps change, les oiseaux muent, Et les vastes eaux se remuent, Et l'on entend passer des voix;
L'air est chaud, les femmes se baignent; Les fleurs entre elles se dédaignent; Tout est joyeux, tout est charmant; Des blancheurs dans l'eau se reflètent; Les roses des bois se complètent Par les astres du firmament.
Ta galère que nous dorâmes A soixante paires de rames Qui de Lépante à Moganez Domptent le vent et la marée, Et dont chacune est manœuvrée Par quatre forçats enchaînés.
XVII
AVERTISSEMENTS ET CHATIMENTS
LE TRAVAIL DES CAPTIFS
Dieu dit au roi: Je suis ton Dieu. Je veux un temple.
C'est ainsi, dans l'azur où l'astre le contemple, Que Dieu parla; du moins le prêtre l'entendit. Et le roi vint trouver les captifs, et leur dit: --En est-il un de vous qui sache faire un temple? --Non, dirent-ils.--J'en vais tuer cent pour l'exemple, Dit le roi. Dieu demande un temple en son courroux. Ce que Dieu veut du roi, le roi le veut de vous. C'est juste.--
C'est pourquoi l'on fit mourir cent hommes.
Alors un des captifs cria:--Sire, nous sommes Convaincus. Faites-nous, roi, dans les environs, Donner une montagne, et nous la creuserons. --Une caverne? dit le roi.--Roi qui gouvernes, Dieu ne refuse point d'entrer dans les cavernes, Dit l'homme, et ce n'est pas une rébellion Que faire un temple à Dieu de l'antre du lion. --Faites, dit le roi.
L'homme eut donc une montagne; Et les captifs, traînant les chaînes de leur bagne, Se mirent à creuser ce mont, nommé Galgal; Et l'homme était leur chef, bien qu'il fût leur égal; Mais dans la servitude, ombre où rien ne pénètre, On a pour chef l'esclave à qui parle le maître.