La Légende des siècles tome II
Part 6
--Dieu conduit par la main Le vengeur en travers de votre affreux chemin; L'heure où vous existiez est une heure sonnée; Rien ne peut plus bouger dans votre destinée; L'idée inébranlable et calme est dans le joint. Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point Que vous aviez sur vous l'œil fixe de la peine, Et que quelqu'un savait dans cette ombre malsaine Que Joss fût kaÿser et que Zéno fût roi. Vous venez de parler tout à l'heure, pourquoi? Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables, N'espérez rien. Je suis l'abîme, ô misérables! Ah! Ladislas est roi, Sigismond est césar; Dieu n'est bon qu'à servir de roue à votre char; Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes; Toi, Milan t'a fait duc, Rome empereur, tu portes La couronne de fer et la couronne d'or; Toi, tu descends d'Hercule, et toi, de Spartibor; Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde; Tous les monts de la terre et tous les flots de l'onde Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux; Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux; Vous avez la puissance et vous avez la gloire; Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire, Sous cette inaccessible et haute dignité, Sous cet arc de triomphe au cintre illimité, Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles, Sous ces couronnes, tas de perles et d'étoiles, Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux, Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux! O dégradation du sceptre et de l'épée! Noire main de justice aux cloaques trempée! Devant l'hydre le seuil du temple ouvre ses gonds, Et le trône est un siége aux croupes des dragons! Siècle infâme! ô grand ciel étoilé, que de honte! Tout rampe; pas un front où le rouge ne monte, C'est égal, on se tait, et nul ne fait un pas. O peuple, million et million de bras, Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent, Toi, que leurs majestés les vermines dévorent, Est-ce que tu n'as pas des ongles, vil troupeau, Pour ces démangeaisons d'empereurs sur ta peau! Du reste, en voilà deux de pris; deux âmes telles Que l'enfer même rêve étonné devant elles! Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants, Splendides, inouïs, prospères, étouffants; Le temps d'être punis arrive; à la bonne heure. Ah! le vautour larmoie et le caïman pleure. J'en ris. Je trouve bon qu'à de certains instants, Les princes, les heureux, les forts, les éclatants, Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes, A leurs fronts cerclés d'or, chargés de diadèmes, Sentent l'âpre sueur de Josaphat monter. Il est doux de voir ceux qui hurlaient, sangloter. La peur après le crime; après l'affreux, l'immonde. C'est bien. Dieu tout-puissant! quoi, des maîtres du monde, C'est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j'ai là! Quoi, ceci règne! Quoi, c'est un césar, cela! En vérité, j'ai honte, et mon vieux cœur se serre De les voir se courber plus qu'il n'est nécessaire. Finissons. Ce qui vient de se passer ici, Princes, veut un linceul promptement épaissi. Ces mêmes dés hideux qui virent le calvaire Ont roulé, dans mon ombre indignée et sévère, Sur une femme, après avoir roulé sur Dieu. Vous avez joué là, rois, un lugubre jeu. Mais, soit. Je ne vais pas perdre à de la morale Ce moment que remplit la brume sépulcrale. Vous ne voyez plus clair dans vos propres chemins, Et vos doigts ne sont plus assez des doigts humains Pour qu'ils puissent tâter vos actions funèbres; A quoi bon présenter le miroir aux ténèbres? A quoi bon vous parler de ce que vous faisiez? Boire de l'ombre, étant de nuit rassasiés, C'est ce que vous avez l'habitude de faire, Rois, au point de ne plus sentir dans votre verre L'odeur des attentats et le goût des forfaits. Je vous dis seulement que ce vil portefaix, Votre siècle, commence à trouver vos altesses Lourdes d'iniquités et de scélératesses; Il est las, c'est pourquoi je vous jette au monceau D'ordures que des ans emporte le ruisseau! Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille, J'ai vu cela! Dieu bon, sont-ils de la famille Des vivants, respirant sous ton clair horizon? Sont-ce des hommes? Non. Rien qu'à voir la façon Dont votre lèvre touche aux vierges endormies, Princes, on sent en vous des goules, des lamies, D'affreux êtres sortis des cercueils soulevés. Je vous rends à la nuit. Tout ce que vous avez De la face de l'homme est un mensonge infâme; Vous avez quelque bête effroyable au lieu d'âme; Sigismond l'assassin, Ladislas le forban, Vous êtes des damnés en rupture de ban; Donc lâchez les vivants et lâchez les empires! Hors du trône, tyrans! à la tombe, vampires! Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez.
Et son doigt est tourné vers le gouffre.
Attérés, Ils s'agenouillent.
--Oh! dit Sigismond, fantôme, Ne nous emmène pas dans ton morne royaume! Nous t'obéirons. Dis, qu'exiges-tu de nous? Grâce!
Et le roi dit:--Vois, nous sommes à genoux, Spectre!
Une vieille femme a la voix moins débile.
La figure qui tient l'épée est immobile, Et se tait, comme si cet être souverain Tenait conseil en lui sous son linceul d'airain; Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine:
--Princes, votre façon d'être lâches me gêne. Je suis homme et non spectre. Allons, debout! mon bras Est le bras d'un vivant; il ne me convient pas De faire une autre peur que celle où j'ai coutume. Je suis Eviradnus.
XVII
LA MASSUE
Comme sort de la brume Un sévère sapin, vieilli dans l'Appenzell, A l'heure où le matin au souffle universel Passe, des bois profonds balayant la lisière, Le preux ouvre son casque, et hors de la visière Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît.
Sigismond s'est dressé comme un dogue en arrêt; Ladislas bondit, hurle, ébauche une huée, Grince des dents et rit, et, comme la nuée Résume en un éclair le gouffre pluvieux, Toute sa rage éclate en ce cri:--C'est un vieux!
Le grand chevalier dit, regardant l'un et l'autre: --Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du vôtre. Je vous défie à mort, laissant à votre choix D'attaquer l'un sans l'autre ou tous deux à la fois; Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne; Vous êtes sans cuirasse et je quitte la mienne; Car le châtiment doit lui-même être correct.
Eviradnus n'a plus que sa veste d'Utrecht. Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape, Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe, Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus, Il se glisse en rampant derrière Eviradnus; Mais Eviradnus sent qu'on l'attaque en arrière, Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière, Et sa main colossale étreint comme un étau Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau; Dans l'œil du nain royal on voit la mort paraître.
--Je devrais te couper les quatre membres, traître, Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants. Tiens, dit Eviradnus, meurs vite!
Et sur ses flancs Le roi s'affaisse, et, blême et l'œil hors de l'orbite, Sans un cri, tant la mort formidable est subite, Il expire.
L'un meurt, mais l'autre s'est dressé. Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé Sur un banc son épée, et Sigismond l'a prise.
Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise; L'épée au poing, joyeux, assassin rayonnant, Croisant les bras, il crie:--A mon tour maintenant!-- Et les noirs chevaliers, juges de cette lice, Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice, Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé, Eviradnus sans arme et Sigismond armé. Le gouffre attend. Il faut que l'un des deux y tombe.
--Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe, Dit Sigismond. C'est toi le mort! c'est toi le chien!
Le moment est funèbre; Eviradnus sent bien Qu'avant qu'il ait choisi dans quelque armure un glaive, Il aura dans les reins la pointe qui se lève; Que faire? Tout à coup sur Ladislas gisant Son œil tombe; il sourit, terrible, et, se baissant De l'air d'un lion pris qui trouve son issue: --Hé! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue!-- Et, prenant aux talons le cadavre du roi, Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi; Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue, Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue Au-dessus de sa tête, en murmurant: Tout beau! Cette espèce de fronde horrible du tombeau, Dont le corps est la corde et la tête la pierre. Le cadavre éperdu se renverse en arrière, Et les bras disloqués font des gestes hideux.
Lui, crie:--Arrangez-vous, princes, entre vous deux. Si l'enfer s'éteignait, dans l'ombre universelle, On le rallumerait, certe, avec l'étincelle Qu'on peut tirer d'un roi heurtant un empereur.
Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d'horreur, Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe; Soudain le mort s'abat et le cadavre frappe... Eviradnus est seul. Et l'on entend le bruit De deux spectres tombant ensemble dans la nuit. Le preux se courbe au seuil du puits, son œil y plonge, Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe: --C'est bien! disparaissez, le tigre et le chacal!
XVIII
LE JOUR REPARAIT
Il reporte Mahaud sur le fauteuil ducal, Et, de peur qu'au réveil elle ne s'inquiète, Il referme sans bruit l'infernale oubliette; Puis remet tout en ordre autour de lui, disant:
--La chose n'a pas fait une goutte de sang; C'est mieux.
Mais, tout à coup, la cloche au loin éclate; Les monts gris sont bordés d'un long fil écarlate; Et voici que, portant des branches de genêt, Le peuple vient chercher sa dame; l'aube naît. Les hameaux sont en branle, on accourt; et, vermeille, Mahaud, en même temps que l'aurore, s'éveille; Elle pense rêver et croit que le brouillard A pris ces jeunes gens pour en faire un vieillard, Et les cherche des yeux, les regrettant peut-être; Eviradnus salue, et le vieux vaillant maître, S'approchant d'elle avec un doux sourire ami: --Madame, lui dit-il, avez-vous bien dormi?
XVI
LES TRONES D'ORIENT
ZIM-ZIZIMI
Zim-Zizimi, soudan d'Égypte, commandeur Des croyants, padischah qui dépasse en grandeur Le césar d'Allemagne et le sultan d'Asie, Maître que la splendeur énorme rassasie, Songe. C'est le moment de son festin du soir; Toute la table fume ainsi qu'un encensoir; Le banquet est dressé dans la plus haute crypte D'un grand palais bâti par les vieux rois d'Égypte; Les plafonds sont dorés et les piliers sont peints; Les buffets sont chargés de viandes et de pains, Et de tout ce que peut rêver la faim humaine; Un roi mange en un jour plus qu'en une semaine Le peuple d'Ispahan, de Byzance et de Tyr; Et c'est l'art des valets que de faire aboutir La mamelle du monde à la bouche d'un homme; Tous les mets qu'on choisit, tous les vins qu'on renomme Sont là, car le sultan Zizimi boit du vin; Il rit du livre austère et du texte divin Que le derviche triste, humble et pâle vénère; L'homme sobre est souvent cruel, et, d'ordinaire, L'économe de vin est prodigue de sang; Mais Zim est à la fois ivrogne et malfaisant.
Ce qui n'empêche pas qu'il ne soit plein de gloire. Il règne; il a soumis la vieille Afrique noire; Il règne par le sang, la guerre et l'échafaud; Il tient l'Asie ainsi qu'il tient l'Afrique; il faut Que celui qui veut fuir son empire s'exile Au nord, en Thrace, au sud, jusqu'au fleuve Baxile; Toujours vainqueur, fatal, fauve, il a pour vassaux Les batailles, les camps, les clairons, les assauts; L'aigle en l'apercevant crie et fuit dans les roches. Les rajahs de Mysore et d'Agra sont ses proches, Ainsi qu'Omar, qui dit: Grâce à moi, Dieu vaincra. Son oncle est Hayraddin, sultan de Bassora, Les grands cheiks du désert sont tous de sa famille, Le roi d'Oude est son frère, et l'épée est sa fille.
Il a dompté Bagdad, Trébizonde, et Mossul, Que conquit le premier Duilius, ce consul Qui marchait précédé de flûtes tibicines; Il a soumis Gophna, les forêts abyssines, L'Arabie, où l'aurore a d'immenses rougeurs, Et l'Hedjaz, où, le soir, les tremblants voyageurs, De la nuit autour d'eux sentant rôder les bêtes, Allument de grands feux, tiennent leurs armes prêtes, Et se brûlent un doigt pour ne pas s'endormir; Mascate et son iman, la Mecque et son émir, Le Liban, le Caucase et l'Atlas font partie De l'ombre de son trône, ainsi que la Scythie, Et l'eau de Nagaïn, et le sable d'Ophir, Et le Sahara fauve, où l'oiseau vert asfir Vient becqueter la mouche aux pieds des dromadaires; Pareils à des vautours forcés de changer d'aires, Devant lui, vingt sultans, reculant hérissés, Se sont dans la fournaise africaine enfoncés; Quand il étend son sceptre, il touche aux âpres zones Où luit la nudité des fières amazones; En Grèce, il fait lutter chrétiens contre chrétiens, Les chiens contre les porcs, les porcs contre les chiens; Tout le craint; et sa tête est de loin saluée Par le lama debout dans la sainte nuée, Et son nom fait pâlir parmi les kassburdars Le sophi devant qui flottent sept étendards; Il règne; et le morceau qu'il coupe de la terre S'agrandit chaque jour sous son noir cimeterre; Il foule les cités, les achète, les vend, Les dévore; à qui sont les hommes, Dieu vivant? A lui, comme la paille est au bœuf dans l'étable.
*
Cependant il s'ennuie. Il est seul à sa table, Le trône ne pouvant avoir de conviés; Grandeur, bonheur, les biens par la foule enviés, L'alcôve où l'on s'endort, le sceptre où l'on s'appuie, Il a tout; c'est pourquoi ce tout-puissant s'ennuie; Ivre, il est triste.
Il vient d'épuiser les plaisirs; Il a donné son pied à baiser aux vizirs; Sa musique a joué les fanfares connues; Des femmes ont dansé devant lui toutes nues; Il s'est fait adorer par un tas prosterné De cheiks et d'ulémas décrépits, étonné Que la barbe fût blanche alors que l'âme est vile; Il s'est fait amener des prisons de la ville Deux voleurs qui se sont traînés à ses genoux, Criant grâce, implorant l'homme maître de tous, Agitant à leurs poings de pesantes ferrailles, Et, curieux de voir s'échapper leurs entrailles, Il leur a lentement lui-même ouvert le flanc; Puis il a renvoyé ses esclaves, bâillant.
Zim regarde, en sa molle et hautaine attitude, Cherchant à qui parler dans cette solitude.
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Le trône où Zizimi s'accoude est soutenu Par dix sphinx au front ceint de roses, au flanc nu; Tous sont en marbre blanc; tous tiennent une lyre; L'énigme dans leurs yeux semble presque sourire; Chacun d'eux porte un mot sur sa tête sculpté, Et ces dix mots sont: Gloire, Amour, Jeu, Volupté, Santé, Bonheur, Beauté, Grandeur, Victoire, Joie.
Et le sultan s'écrie:
--O sphinx dont l'œil flamboie, Je suis le Conquérant; mon nom est établi Dans l'azur des cieux, hors de l'ombre et de l'oubli; Et mon bras porte un tas de foudres qu'il secoue; Mes exploits fulgurants passent comme une roue; Je vis; je ne suis pas ce qu'on nomme un mortel; Mon trône vieillissant se transforme en autel; Quand le moment viendra que je quitte la terre, Étant le jour, j'irai rentrer dans la lumière; Dieu dira: «Du sultan je veux me rapprocher.» L'aube prendra son astre et viendra me chercher. L'homme m'adore avec des faces d'épouvante; L'Orgueil est mon valet, la Gloire est ma servante; Elle se tient debout quand Zizimi s'assied; Je dédaigne et je hais les hommes; et mon pied Sent le mou de la fange en marchant sur leurs nuques. A défaut des humains, tous muets, tous eunuques, Tenez-moi compagnie, ô sphinx qui m'entourez Avec vos noms joyeux sur vos têtes dorées, Désennuyez le roi redoutable qui tonne; Que ma splendeur en vous autour de moi rayonne; Chantez-moi votre chant de gloire et de bonheur; O trône triomphal dont je suis le seigneur, Parle-moi! Parlez-moi, sphinx couronnés de roses!--
Alors les sphinx, avec la voix qui sort des choses, Parlèrent; tels ces bruits qu'on entend en dormant.
*
LE PREMIER SPHINX.
La reine Nitocris, près du clair firmament, Habite le tombeau de la haute terrasse; Elle est seule, elle est triste; elle songe à sa race, A tous ces rois, terreur des grecs et des hébreux, Durs, sanglants, et sortis de son flanc ténébreux; Au milieu de l'azur son sépulcre est farouche; Les oiseaux tombent morts quand leur aile le touche; Et la reine est muette, et les nuages font Sur son royal silence un bruit sombre et profond. Selon l'antique loi, nul vivant, s'il ne porte Sur sa tête un corps mort, ne peut franchir la porte Du tombeau, plein d'enfer et d'horreur pénétré. La reine ouvre les yeux la nuit; le ciel sacré Apparaît à la morte à travers les pilastres; Son œil sinistre et fixe importune les astres; Et jusqu'à l'aube, autour des os de Nitocris, Un flot de spectres passe avec de vagues cris.
LE DEUXIÈME SPHINX.
Si grands que soient les rois, les pharaons, les mages Qu'entoure une nuée éternelle d'hommages, Personne n'est plus haut que Téglath-Phalasar. Comme Dieu même, à qui l'étoile sert de char, Il a son temple avec un prophète pour prêtre; Ses yeux semblent de pourpre, étant les yeux du maître; Tout tremble; et, sous son joug redouté, le héros Tient les peuples courbés ainsi que des taureaux; Pour les villes d'Assur que son pas met en cendre, Il est ce que sera pour l'Asie Alexandre, Il est ce que sera pour l'Europe Attila; Il triomphe, il rayonne; et, pendant ce temps-là, Sans savoir qu'à ses pieds toute la terre tombe, Pour le mur qui sera la cloison de sa tombe, Des potiers font sécher de la brique au soleil.
LE TROISIÈME SPHINX.
Nemrod était un maître aux archanges pareil; Son nom est sur Babel, la sublime masure; Son sceptre altier couvrait l'espace qu'on mesure De la mer du couchant à la mer du levant; Baal le fit terrible à tout être vivant Depuis le ciel sacré jusqu'à l'enfer immonde; Ayant rempli ses mains de l'empire du monde, Si l'on eût dit: «Nemrod mourra», qui l'aurait cru? Il vivait; maintenant cet homme a disparu. Le désert est profond et le vent est sonore.
LE QUATRIÈME SPHINX.
Chrem fut roi; sa statue était d'or; on ignore La date de la fonte et le nom du fondeur; Et nul ne pourrait dire à quelle profondeur, Ni dans quel sombre puits, ce pharaon sévère Flotte, plongé dans l'huile, en son cercueil de verre. Les rois triomphent, beaux, fiers, joyeux, courroucés, Puissants, victorieux; alors Dieu dit: Assez!
Le temps, spectre debout sur tout ce qui s'écroule, Tient et par moments tourne un sablier, où coule Une poudre qu'il a prise dans les tombeaux Et ramassée aux plis des linceuls en lambeaux, Et la cendre des morts mesure aux vivants l'heure.
Rois, le sablier tremble et la clepsydre pleure; Pourquoi? le savez-vous, rois? C'est que chacun d'eux Voit, au delà de vous, ô princes hasardeux, Le dedans du sépulcre et de la catacombe, Et la forme que prend le trône dans la tombe.
LE CINQUIÈME SPHINX.
Les quatre conquérants de l'Asie étaient grands; Leurs colères roulaient ainsi que des torrents; Quand ils marchaient, la terre oscillait sur son axe; Thuras tenait le Phase, Ochus avait l'Araxe, Gour la Perse, et le roi fatal, Phul-Bélézys, Sur l'Inde monstrueuse et triste était assis; Quand Cyrus les lia tous quatre à son quadrige, L'Euphrate eut peur; Ninive, en voyant ce prodige, Disait: «Quel est ce char étrange et radieux Que traîne un formidable attelage de dieux?» Ainsi parlait le peuple, ainsi parlait l'armée; Tout s'est évanoui, puisque tout est fumée.
LE SIXIÈME SPHINX.
Cambyse ne fait plus un mouvement; il dort; Il dort sans même voir qu'il pourrit; il est mort. Tant que vivent les rois la foule est à plat ventre; On les contemple, on trouve admirable leur antre; Mais sitôt qu'ils sont morts, ils deviennent hideux, Et n'ont plus que les vers pour ramper autour d'eux. Oh! de Troie à Memphis, et d'Ecbatane à Tarse, La grande catastrophe éternelle est éparse Avec Pyrrhus le grand, avec Psamméticus! Les rois vainqueurs sont morts plus que les rois vaincus, Car la mort rit, et fait, quand sur l'homme elle monte, Plus de nuit sur la gloire, hélas! que sur la honte.
LE SEPTIÈME SPHINX.
La tombe où l'on a mis Bélus croule au désert; Ruine, elle a perdu son mur de granit vert Et sa coupole, sœur du ciel, splendide et ronde; Le pâtre y vient choisir des pierres pour sa fronde; Celui qui, le soir, passe en ce lugubre champ Entend le bruit que fait le chacal en mâchant; L'ombre en ce lieu s'amasse et la nuit est là toute; Le voyageur, tâtant de son bâton la voûte, Crie en vain:--Est-ce ici qu'était le dieu Bélus? Le sépulcre est si vieux qu'il ne s'en souvient plus.
LE HUITIÈME SPHINX.
Aménophis, Éphrée et Cherbron sont funèbres; Rhamsès est devenu tout noir dans les ténèbres; Les satrapes s'en vont dans l'ombre, ils s'en vont tous. L'ombre n'a pas besoin de clefs ni de verrous, L'ombre est forte. La mort est la grande geôlière; Elle manie un dieu d'une main familière, Et l'enferme; les rois sont ses noirs prisonniers; Elle tient les premiers, elle tient les derniers; Dans une gaîne étroite elle a roidi leurs membres; Elle les a couchés dans de lugubres chambres Entre des murs bâtis de cailloux et de chaux; Et, pour qu'ils restent seuls dans ces blêmes cachots, Méditant sur leur sceptre et sur leur aventure, Elle a pris de la terre et bouché l'ouverture.
LE NEUVIÈME SPHINX.
Passants, quelqu'un veut-il voir Cléopâtre au lit? Venez; l'alcôve est morne, une brume l'emplit; Cléopâtre est couchée à jamais. Cette femme Fut l'éblouissement de l'Asie et la flamme Que tout le genre humain avait dans le regard; Quand elle disparut, le monde fut hagard; Ses dents étaient de perle et sa bouche était d'ambre; Les rois mouraient d'amour en entrant dans sa chambre; Pour elle Ephractæus soumit l'Atlas, Sapor Vint d'Osymandias saisir le cercle d'or, Mamylos conquit Suze et Tentyris détruite Et Palmyre, et pour elle Antoine prit la fuite; Entre elle et l'univers qui s'offraient à la fois Il hésita, lâchant le monde dans son choix; Cléopâtre égalait les Junons éternelles; Une chaîne sortait de ses vagues prunelles; O tremblant cœur humain, si jamais tu vibras, C'est dans l'étreinte altière et douce de ses bras; Son nom seul enivrait, Strophus n'osait l'écrire; La terre s'éclairait de son divin sourire, A force de lumière et d'amour, effrayant; Son corps semblait mêlé d'azur; en la voyant, Vénus, le soir, rentrait jalouse sous la nue; Cléopâtre embaumait l'Égypte; toute nue, Elle brûlait les yeux ainsi que le soleil; Les roses enviaient l'ongle de son orteil; O vivants, allez voir sa tombe souveraine; Fière, elle était déesse et daignait être reine; L'amour prenait pour arc sa lèvre aux coins moqueurs; Sa beauté rendait fous les fronts, les sens, les cœurs, Et plus que les lions rugissants était forte; Mais bouchez-vous le nez si vous passez la porte.
LE DIXIÈME SPHINX.
Que fait Sennachérib, roi plus grand que le sort? Le roi Sennachérib fait ceci qu'il est mort. Que fait Gad? Il est mort. Que fait Sardanapale? Il est mort.
*
Le sultan écoutait, morne et pâle.
--Voilà de sombres voix, dit-il, et je ferai Dès demain jeter bas ce palais effaré Où le démon répond quand on s'adresse aux anges.--
Il menaça du poing les sphinx aux yeux étranges.
*
Et son regard tomba sur sa coupe où brillait Le vin semé de sauge et de feuilles d'œillet.
--Ah! toi, tu sais calmer ma tête fatiguée; Viens, ma coupe, dit-il. Ris, parle-moi, sois gaie. Chasse de mon esprit ces nuages hideux. Moi, le pouvoir, et toi, le vin, causons tous deux.
La coupe étincelante, embaumée et fleurie, Lui dit: