La Légende des siècles tome II

Part 12

Chapter 123,874 wordsPublic domain

Moi, j'ai les clefs. La force est moins que la vertu. Deux mains jointes font plus d'ouvrage sur la terre Que tout le roulement des machines de guerre. César est grand; mais Christ, à la douceur enclin, Près de l'homme de pourpre a mis l'homme de lin. Je suis le Père. En moi la lumière se lève, Et ce que l'empereur commence, je l'achève; Il absout pour la terre, et j'absous pour le ciel. Le grand césar ne peut rien donner d'éternel. Il t'offre une couronne, et moi je t'offre une âme; La tienne. En t'isolant, comme en un schisme infâme, Triste excommunié, tu l'as perdue, hélas! Je te la rends. Frémis, vieillard, tu reculas Vers Satan, et tu fis outrage au ciel propice Quand tu mis entre nous et toi ce précipice. Fils, veux-tu regagner ta part du paradis, Rentrer chez les élus, fuir de chez les maudits; Cède à moi qui suis pape, héritier des apôtres.

Un homme paraît entre deux créneaux au haut de la tour. Il est tout habillé de fer. Sa barbe blanche passe sous sa visière baissée. Il se découpe en noir sur le fond de neige de la montagne. La nuit commence à tomber.

SCÈNE III.

LES MÊMES, WELF.

WELF, du haut de la tour.

Que me veut-on? Passez votre chemin, vous autres. Je hais ton glaive, ô duc. Je hais ton sceptre, ô roi. César, je hais ton globe impérial. Et toi, Pape, je ne crois pas à tes clefs. Qu'ouvrent-elles? Des enfers. Tu mens, pape, et tes fureurs sont telles Que Rome est le cachot du Christ, je te le dis. Et pour voir en toi l'homme ouvrant le paradis, Le père, j'attendrai, pape, que tu détèles Tous ces hideux chevaux, Guerre aux rages mortelles, Haine, Anathème, Orgueil, Vengeance à l'œil de feu, Monstres par qui tu fais traîner le char de Dieu! Les chevriers, qu'on voit rôdant de cime en cime, Sont de meilleurs pasteurs que vous, prêtres; j'estime Plus que vos crosses d'or d'archevêque ou d'abbé, Leur bâton d'olivier sauvage au bout courbé. Bénis soient leurs troupeaux paissant dans les cytises! Oui, les femmes font faire aux hommes des sottises, Roi d'Arles; mais j'ai, moi, c'est pourquoi je suis fort, Pour épouse ma tour, pour amante la mort. En guise de clairon l'ouragan m'accompagne. Que peux-tu donc m'offrir qui vaille ma montagne, César, roi des romains et des bohémiens? Quand tu me donnerais ton aigle! J'ai les miens. Que venez-vous chercher? Qu'est-ce qui vous amène? Rois, je suis dans ces bois la seule face humaine. La terre sait vos noms et les mêle à ses pleurs. Vous êtes des preneurs de villes, des voleurs De nations, les chefs de l'éternel pillage. Que voulez-vous de moi? Je n'ai pas un village. Vous êtes ici-bas les semeurs de l'effroi. Le genre humain subit le duc, souffre le roi; Tu l'opprimes, césar; saint-père, tu le pilles. Vos lansquenets font rage, et violent les filles Qui plongent leurs bras blancs dans le van plein de blé; Il semble, tant par vous l'univers est troublé, Que l'air manque aux humains et la rosée aux plantes; Sur la sainte charrue on voit vos mains sanglantes. Rien n'ose croître, et rien n'ose aimer. Moi je suis Un spectre en liberté songeant au fond des nuits. Vous êtes des héros faisant des faits célèbres. Est-ce que j'ai besoin de vous dans mes ténèbres? Je n'ai rien. Pas un homme auprès de moi ne vit. On trouve dans ces monts l'air que rien n'asservit, Le ravin, le rocher, des ronces, des cavernes, Des lacs tristes, pareils aux antiques avernes, Le bois noir, le vieux mur par les hiboux choisi, Le nuage, et c'est tout. Qui vous attire ici? Pourquoi venir? C'est donc pour me prendre de l'ombre? Moi, baron dans ma tour, larve dans un décombre, Je garde ce désert terrible, et j'en ai soin. L'immense liberté du tonnerre a besoin De gouffres, de sommets, d'espaces, de nuées Sans cesse par le vent de l'ombre remuées, D'azur sombre, et de rien qui ressemble à des rois, Si ce n'est pour tomber sur leur tête. Je crois En Dieu. Prêtre, entends-tu? Quoi! ce bois où nous sommes Tente les rois! Les rois n'ont pas assez des hommes! Mais contentez-vous donc, compagnons couronnés, De ce tas de vivants que vous exterminez! Je possède ce mont, et ce mont me possède; Il m'abrite, et sur lui je veille. Ainsi l'on s'aide. Moi, je suis l'âme, et vous, vous êtes les démons. Je descends des géants qui, marchant sur les monts, Et les pressant du pied, faisaient jaillir des marbres Les sources au-dessus desquelles sont les arbres. Puisqu'autour du sommet superbe tout s'éteint, Puisque la bête brute, en son auguste instinct, Proteste, alors que l'homme à plat ventre se couche, Ah! puisque rien n'est libre à moins d'être farouche, De mes noirs sangliers, de mes ours, de mes loups, Vous n'approcherez pas, princes; j'en suis jaloux. Messeigneurs, savez-vous pourquoi? C'est que ces bêtes, Ces êtres lourds et durs, ces monstres, sont honnêtes. Ils n'ont pas de Séjan, ils n'ont pas de Rufin; Leur cruauté n'est pas le crime, c'est la faim. Vous, rois, dans vos festins, au bruit sacré des lyres, Gais, couronnés de fleurs, échangeant des sourires, Pour usurper un trône, ou même sans raison, Vous vous versez les uns aux autres du poison; Vos poignards emmanchés de perles font des choses Horribles, et, parmi les lauriers et les roses, Teints de sang, vous restez éblouissants toujours; Moi, je choisis les loups, et j'aime mieux les ours; Et je préfère, rois qu'un vil cortége encense, A vos crimes riants leur féroce innocence. Allez-vous-en.--Fuyez. Quoi! ne sentez-vous pas Tout un hérissement fauve autour de vos pas! Vous bravez donc, puissants aveugles, le murmure Qui répond dans l'abîme au bruit de mon armure, L'amour qu'a pour moi l'ombre, et l'appui que j'aurais Dans la virginité des profondes forêts. J'ai sous ma garde un coin de paradis sauvage, Un mont farouche et doux. Ici point de ravage Montrant que l'homme fut heureux dans ces beaux lieux; Point de honte montrant qu'il y fut orgueilleux. L'onde est libre, le vent est pur, la foudre est juste. Rois, que venez-vous faire en ce désert auguste? Le gouffre est noir sans vous, sans vous le ciel est bleu, N'usurpez pas ce mont; je le conserve à Dieu. Rois, l'honneur exista jadis. J'en suis le reste. C'est bien. Partez. S'il est un bruit que je déteste, C'est le bourdonnement inutile des voix.

Il disparaît.

CYADMIS.

Il nous brave!

HUG.

Couvrons nos soldats de pavois. Traînons une baliste. Apportons les échelles, A l'assaut!

OTHON.

A l'assaut!

SYLVESTRE, montrant le précipice.

Si vous n'avez pas d'ailes, Vous ne franchirez pas cet abîme. Vos ponts Ne pourront au roc vif enfoncer leurs crampons. Les torrents dans ce trou tombent. Et votre armée, Comme eux, en y croulant, y deviendra fumée.

CYADMIS, regardant.

C'est vrai, le précipice est sans fond.

HUG, se penchant.

Quel fossé!

OTHON, regardant et reculant.

On ne peut passer là que par le pont baissé.

CYADMIS, touchant le rocher.

Auprès de ce granit le marbre serait tendre.

OTHON, à Sylvestre.

Que nous conseille donc ta sainteté?

SYLVESTRE.

D'attendre. La nuit vient. Et le temps qui s'écoule est pour nous. Cachez dans le ravin des gardes à genoux. Faites le guet.

Tous s'en vont. Il ne reste que des pointes de piques presque indistinctes dans un pli du ravin. Il commence à neiger. Crépuscule. Noirceur croissante de la tour et de la montagne. Un enfant paraît dans un coude du rocher. C'est une petite fille, pieds nus, en haillons; une mendiante. Elle vient du côté opposé à celui par où les rois sont sortis. Elle se traîne dans la neige, qui s'épaissit. Elle regarde autour d'elle avec inquiétude, et monte péniblement la pente qui mène au bord du précipice. Profond silence. Les pointes des piques restent immobiles.

SCÈNE IV.

UNE MENDIANTE, ENFANT.

LA MENDIANTE.

J'ai froid. Comme il fait noir! Personne. Du bruit? Je crois que c'est une cloche qui sonne. Non, c'est le vent.

Apercevant la tour.

Un mur! On dirait un beffroi.

Frissonnant.

Il me semble que j'ai des bêtes près de moi. Jésus!

Avançant.

Ah! le chemin finit ici. Pourrai-je Aller plus loin?

Regardant dans le précipice.

Ceci, c'est un trou.

Grelottant.

Comme il neige! Pourtant je crois bien voir en face une maison. Non, c'est noir.

Songeant.

Est-ce vrai qu'on vous met en prison Parce que vous allez dans les champs toute seule? Mon Dieu, j'ai peur! Et puis les loups ouvrent la gueule Et marchent dans les bois avec les revenants. Où suis-je? Cette route est pleine de tournants. J'ai perdu mon chemin. Ce n'est plus que des pierres. Si j'essayais un peu de dire mes prières?

Regardant le burg.

Est-ce une maison? Non. C'est du rocher que j'ai Pris pour un mur. Je meurs! Ah! je n'ai pas mangé. J'ai les pieds écorchés par les cailloux. Ma mère!

WELF, paraissant entre les créneaux.

Qui m'appelle?

SCÈNE V.

LA MENDIANTE, WELF.

WELF, tournant une lanterne sourde vers le précipice.

Quelqu'un est là?

LA MENDIANTE.

De la lumière.

WELF, regardant.

On dirait un enfant. Qu'es-tu, fille ou garçon?

LA MENDIANTE.

Monseigneur, je voudrais entrer dans la maison.

WELF.

D'où viens-tu?

LA MENDIANTE.

Je n'ai pas de pays sur la terre.

WELF.

Où vas-tu?

LA MENDIANTE.

Je ne sais.

WELF.

Où sont tes père et mère?

LA MENDIANTE.

Je n'en ai pas. Je sais que les autres en ont. Voilà tout.

WELF.

En venant du côté de ce mont, N'as-tu pas rencontré des gens armés?

LA MENDIANTE.

Personne.

WELF.

Comme ils ont pris la fuite! Ainsi le daim frissonne Devant l'ours.

LA MENDIANTE.

Je suis fille, et j'ai dix ans; je vais Devant moi, je mendie, et le temps est mauvais, Je voudrais me chauffer devant la cheminée, Et je n'ai pas mangé de toute la journée.

WELF.

Entre, enfant. Viens souper, et viens, sous l'œil de Dieu, Dormir sur un bon lit à côté d'un bon feu. La montagne est l'aïeule et je suis le grand-père. Le burg sera ton nid comme il est mon repaire. Le brasier, qui devait chasser les bataillons, Va faire mieux encore et sécher tes haillons; Au lieu de voir, devant sa flamme, tout l'empire Reculer effrayé, je te verrai sourire. Dieu soit béni! je n'ai pas fait mon feu pour rien. Cela commençait mal et cela finit bien. Ah! tu t'en allais donc sans savoir où, perdue, Ne voyant que du noir dans toute l'étendue! Il ne sera pas dit, ma fille, qu'à ton cri, Le vieux roc foudroyé ne s'est pas attendri. Dans la grande montagne entre, pauvre petite; Et sois chez toi. Je vais baisser le pont.

Il disparaît. La lumière descend de meurtrière en meurtrière. Le pont commence à s'abaisser. On voit la lumière entre les barreaux de la herse. La herse se lève, le pont se baisse et rejoint le bord du précipice. Welf, la lanterne à la main, traverse le pont et vient à l'enfant.

Viens.

L'enfant prend la main de Welf. Mouvement dans les piques. Clameurs dans le ravin. Des soldats sortent d'une embuscade et se précipitent sur Welf. Cyadmis est à leur tête.

SCÈNE VI.

LES MÊMES, CYADMIS, SOLDATS, puis les GENS DU PEUPLE.

CYADMIS, l'épée nue.

Vite! Tous sur lui!

Welf est saisi. Il se débat. On le garrotte. Le pont est occupé. Le burg est envahi. La forteresse s'emplit de soldats portant des torches. Cyadmis regarde avec triomphe Welf enchaîné et silencieux.

Welf est pris!

LA MENDIANTE, joignant les mains devant Welf.

Monseigneur!...

LES SOLDATS.

Nous l'avons!

CYADMIS.

Le sauvage est pris! Gloire aux drapeaux esclavons!

Accourent les bourgeois et les paysans du commencement. Ils se groupent autour de Welf prisonnier.

LE BOURGEOIS.

Tiens, il s'est laissé prendre. Imbécile.

LE PAYSAN.

Une grive Prise au miroir.

LE BOURGEOIS.

Tant mieux.

LE VIEILLARD.

Oui. Vive le duc!

L'ÉTUDIANT.

Vive Le roi!

LE BOURGEOIS.

Vive le pape!

LE PAYSAN.

Et vive l'empereur!

LE VIEILLARD, regardant Welf garrotté.

Je le croyais plus grand qu'un autre.

LE BOURGEOIS.

Quelle erreur! Il est petit.

LE PAYSAN, au bourgeois.

Il n'est pas plus grand que vous n'êtes.

LE BOURGEOIS.

Quelle idée avait-il de défendre les bêtes? Les hommes, passe encor.

LE VIEILLARD.

Tout au plus.

L'ÉTUDIANT.

C'est un fou.

LE VIEILLARD.

S'amuser à monter la garde au bord d'un trou! C'est ridicule.

LE BOURGEOIS.

Il est même laid. A tout prendre, Je le vaux. A bas Welf!

LE PAYSAN.

Moi, j'irai le voir pendre.

LE BOURGEOIS.

Je ne donnerais pas de sa peau deux écus.

Huées et ricanements autour de Welf.

WELF.

Tant le rire est aisé derrière les vaincus!

LE POËTE, A WELF.

Tu fus grand, c'est pourquoi l'on t'outrage. Sois triste, Et pardonne. La foule ingrate et vaine existe, Elle livre quiconque est par le sort livré, Et raille d'autant plus qu'elle a plus admiré. Que ton souvenir reste à la sombre vallée, Qu'on entende pleurer la source inconsolée, Que l'humble oiseau t'appelle et te mêle à son chant, Et que le grand œil bleu des biches te cherchant Se mouille et soit rempli de lueurs effarées. Si la mer prononçait des noms dans ses marées, O vieillard, ce serait des noms comme le tien. Tu fus l'ami, l'appui, le tuteur, le soutien En haut, de l'arbre immense, en bas, du frêle arbuste. Un jour les voyageurs sur ton rocher robuste Monteront, et, penchés, tâcheront de te voir, Vaincu superbe, au fond du précipice noir, Et leurs yeux chercheront ton fantôme sublime Sous l'entre-croisement des branches dans l'abîme.

XX

LES QUATRE JOURS D'ELCIIS

Vérone se souvient d'un vieillard qui parla Pendant quatre jours, grave et seul, dans la Scala, A l'empereur Othon qui fut un prince oblique; Othon tenait sa cour dans la place publique, Ayant sur les degrés du trône douze rois. Empereur d'Allemagne et roi d'Arle, Othon trois Étant malade avait fait allumer un cierge Et fait vœu, s'il était guéri, grâce à la Vierge, D'entendre et d'écouter, lui césar tout-puissant, Tout ce que lui dirait n'importe quel passant, Devant les douze rois et la garde romaine, Cet homme parlât-il pendant une semaine.

Donc un passant fut pris rentrant dans sa maison. On était aux beaux jours de la tiède saison; Le passant fut conduit devant le trône; un prêtre Lui fit savoir le vœu du roi d'Arle, et le maître Lui dit: Aboie aussi longtemps que tu voudras.

Alors, comme autrefois devant Saül Esdras, Pierre devant Néron et Job devant l'Abîme, L'homme parla.

Le trône était sombre et sublime; Cent archers l'entouraient, pas un ne remuait; Et les rois semblaient sourds et l'empereur muet. On voyait devant eux une table servie Avec tout ce qui peut satisfaire l'envie Des heureux, des puissants, de ceux qui sont en haut, Viandes et vins, fruits, fleurs, et dans l'ombre un billot.

L'homme était un vieillard très grand, à tête nue, Tranquille; on l'emmenait chez lui, la nuit venue, Puis on le ramenait le matin; il était Comme celui qui parle au tigre qui se tait; Il fit boire à César son vœu jusqu'à la lie; Et sa sagesse fut semblable à la folie.

Il parla quatre jours, toute la cour songea, Et, quand il eut fini, l'empereur dit: Déjà!

I

LE PREMIER JOUR

GENS DE GUERRE ET GENS D'ÉGLISE

Je suis triste. Pourquoi? Princes, que vous importe! Vous êtes joyeux, vous. Je refermais ma porte, J'allais mettre la barre et tirer les verrous, Pourquoi m'appelez-vous et que me voulez-vous? Pourquoi me pousser hors de l'ombre volontaire? Pourquoi faire parler celui qui veut se taire? Roi d'Arles, tant qu'il reste au vieillard une dent, Lui faire ouvrir la bouche est toujours imprudent. On n'est pas sûr qu'il soit de l'avis qu'on désire. Vous avez un conseil de jeunes hommes, sire, Fort galants, fort jolis, fort blonds, convenez-en; Pourquoi m'y faire entrer, moi le vieux paysan Que la rude fierté des vieilles mœurs pénètre? Et depuis quand a-t-on l'habitude de mettre Une pièce de cuir aux pourpoints de velours? Pour marcher devant vous, rois, mes pas sont bien lourds.

Si vous ne savez pas de quel nom je me nomme, Je m'appelle Elciis, et je suis gentilhomme De la ville de Pise, âpre et sévère endroit. Je n'ai point à Pavie étudié le droit, Et je n'ai pas l'esprit d'un docteur de Sorbonne.

Donc, sire, si la guerre est en soi chose bonne, Je n'en sais rien; mais, bonne ou mauvaise, je dis Qu'il faut la faire en gens sincères et hardis, Et que l'honnêteté publique est en détresse, Princes, de voir qu'on fait une guerre traîtresse, Une guerre humble, habile aux besognes de nuit, Achetant des félons et des lâches sans bruit, Faisant moins résonner l'estoc que la cymbale, Ayant des espions, des colporteurs de balle, Des moines mendiants et des juifs pour appuis, Et l'empoisonnement des sources et des puits.

Les hommes de mon temps faisaient la guerre franche. Tout l'arbre tressaillait quand ils cassaient la branche, Et, quand ils coupaient l'arbre avec leur couperet, C'était au tremblement de toute la forêt; Car ces hommes étaient des bûcherons sublimes. Les survivants, et ceux que nous ensevelîmes, Sont dans le souvenir des peuples à jamais. Les hommes de mon temps hantaient les hauts sommets; Ils allaient droit au mur et donnaient l'escalade; Ils méprisaient la nuit, le piége, l'embuscade; Quand on leur demandait: Quel compagnon hardi Emmenez-vous en guerre? ils disaient: Plein midi. C'étaient, sous l'humble serge ou l'hermine royale, Les bons et grands enfants de la guerre loyale. Ils n'étaient pas de ceux qui s'endorment longtemps; Hors du danger auguste ils étaient mécontents; Ils ne quittaient l'épieu que pour prendre la hache; Car l'immobilité ne sied point au panache, Ni la rouille à l'éclair du glaive, et le repos N'est pas fait pour les plis orageux des drapeaux. Quand ils s'en revenaient des combats, leurs armures Étaient rouges ainsi que des grenades mûres, Et leurs femmes trouvaient le soir sous leur pourpoint De larges trous saignants dont ils ne parlaient point. De tout bien mal acquis ils disaient: qu'on le rende! Ils ne trouvaient jamais de distance assez grande Entre eux et le mensonge abject, ni de cloison Assez épaisse entre eux, sire, et la trahison; Ils parlaient haut, étant des fils des grandes races; Leurs poitrines avaient le dédain des cuirasses; Leur galop rendait fous les libres étriers. Il n'était pas besoin d'envoyer des fourriers Pour leur dire: Il convient de se mettre en campagne. Un noir se tord moins vite autour des reins son pagne Qu'ils ne bouclaient l'estoc à leur robuste dos. Ils donnaient peu de temps aux paters, aux credos, Priant Dieu bonnement, comme fait le vulgaire; Droits, hommes de parole, ils ne s'embrouillaient guère Aux finesses du clerc qui ment au nom des cieux, Et dédaignaient l'argot du moine chassieux Qui crache du latin et fait des hexamètres, Étant des gens de guerre et non des gens de lettres. C'est avec la gaîté du rire puéril Qu'ils se précipitaient au plus noir du péril; Il sortait de leur casque un souffle d'épopée; Quand on disait:--L'épée est d'acier,--leur épée, Fière et toujours au vent, répondait:--L'homme aussi. Au chaume misérable ils accordaient merci. Ces vaillants devenaient doucement barbes grises, Ayant pour toute joie, après les villes prises Et les rois rétablis et tous leurs fiers travaux, De regarder manger l'avoine à leurs chevaux. Oh! je les ai connus! dès que les couleuvrines, Dogues des tours, fronçaient leurs sinistres narines, Dès que l'altier clairon sonnait, ils étaient prêts. Ils étaient curieux d'aller tout voir de près; Jusque dans le sépulcre ils avançaient la tête; Et ces hommes, joyeux surtout dans la tempête, Sans trop d'étonnement et sans trop de souci Auraient suivi la mort leur criant: par ici!

Qu'est-ce que vous voulez maintenant qu'on vous dise? Ce temps-ci me répugne et sent la bâtardise. Quand venaient les hiboux, jadis l'aigle émigrait; Je m'en vais comme lui. Barons, c'est à regret Qu'on voit se refléter jusque dans vos repaires Ce grand rayonnement des anciens et des pères Au-dessus de votre ombre au fond des cieux épars. Vous vous croyez lions, tigres et léopards; Les lions tels que vous sont pris aux souricières. Les marmots nus qu'on porte ou qu'on mène aux lisières Seraient dans le danger moins bégayants que vous. Vous avez dans vos cœurs implacables et mous Le dédain des vieux temps que vous osez proscrire; Vous nous faites frémir et nous vous faisons rire. Vous avez l'œil obscur, l'âme plus louche encor, Vous faites chevaliers avec des chaînes d'or Des trahisseurs ou bien des pages de Sodomes, Des gueux, des affranchis, de ces espèces d'hommes Qu'on vend publiquement dans la rue à l'encan. Où je vois le collier, je cherche le carcan. Princes, mon cœur se serre en vous voyant, car j'aime Le soleil sans brouillard, l'homme sans stratagème. Vous avez l'appétit large, le front étroit, Le mépris de tout frein, la haine de tout droit, Et pour sceptre un couteau de boucher. Quelle histoire! Quels jours! Les gros butins se citent comme gloire. Vous régnez en tuant sans jamais dire: assez! O pillards, si souvent de meurtre éclaboussés Que la rouille vous vient plus haut que la jambière! Toujours ivres; buveurs de vin, buveurs de bière, Buveurs de sang; couards en même temps; vivant Dans on ne sait quel luxe abject, lâche, énervant; Car la férocité, que la volupté mine, Devient facilement chair molle et s'effémine; Aujourd'hui tout déchoit dans notre fier métier; Pour faire une cuirasse on prend un bijoutier, De sorte que l'armure a peur d'être battue. C'est ordinairement par derrière qu'on tue. Vos plus fameux exploits et vos plus triomphants Sont des dépouillements de femmes et d'enfants, Des introductions dans les pays par fraude, Les brusques coups de dent de la fouine qui rôde, D'attaquer ceux qu'on a d'abord bien endormis, D'arriver ennemis sous des masques d'amis; Faits honteux pour l'épée et pour la seigneurie, Vils, et dont je vous veux laisser la rêverie. Quant à moi, si j'étais l'un des rois que voilà, Je ne porterais point légèrement cela; Je frémirais, à l'heure où l'ombre étend ses voiles, D'être ainsi misérable et noir sous les étoiles.

Je ne vous cache pas que je suis attristé. Tout pâlit, tout déchoit! et, même la beauté, Dernier malheur! s'en va. Toute la grâce humaine C'est la langue toscane et la bouche romaine; Et l'on parle aujourd'hui je ne sais quel jargon.

Roi, qui cherche un lézard peut trouver un dragon; Vous vouliez un flatteur de plus qui vous caresse Et rie, et tout à coup la vérité se dresse. Vous avez reconnu que les hommes trop prompts Courent parfois grand risque en vengeant leurs affronts; Aussi vous n'avez pas de colère soudaine. Défié par Venise, on regarde Modène. Vous pesez le péril, rois, quoique altiers et vains. Vous ne guerroyez pas sans l'avis des devins; Un astrologue baisse ou lève vos visières. O princes, vous allez consulter des sorcières Sur le degré d'honneur et d'amour du devoir Et de témérité qu'il est prudent d'avoir; Vous combattez de loin derrière des machines; Et vous frottez vos bras, vos reins et vos échines, Moins propres, sur mon âme, aux harnais qu'aux licous, D'huile magique à rendre invulnérable aux coups. Je voudrais bien savoir, princes, si Charlemagne Qui, se dressant, donnait de l'ombre à l'Allemagne, Et si le grand Cyrus et le grand Attila Se sont graissé leurs peaux avec cet onguent-là.