La Légende des siècles tome II
Part 11
L'aïeul tressaille avec la force d'un géant; Formidable, il arrache au brodequin béant Son pied dont le bourreau vient de briser le pouce; Les bras toujours liés, de l'épaule il repousse Tout ce tas de démons, et va jusqu'à l'enfant, Et sur ses deux genoux tombe, et son cœur se fend. Il crie en se roulant sur la petite morte:
--Tuée! ils l'ont tuée! et la place était forte, Le pont avait sa chaîne et la herse ses poids, On avait des fourneaux pour le soufre et la poix, On pouvait mordre avec ses dents le roc farouche, Se défendre, hurler, lutter, s'emplir la bouche De feu, de plomb fondu, d'huile, et les leur cracher A la figure avec les éclats du rocher! Non! on a dit: Entrez, et, par la porte ouverte, Ils sont entrés! la vie à la mort s'est offerte! On a livré la place, on n'a point combattu! Voilà la chose; elle est toute simple; ils n'ont eu Affaire qu'à ce vieux misérable imbécile! Égorger un enfant, ce n'est pas difficile. Tout à l'heure, j'étais tranquille, ayant peu vu Qu'on tuât des enfants, et je disais: Pourvu Qu'Isora vive, eh bien! après cela, qu'importe?-- Mais l'enfant! O mon Dieu! c'est donc vrai qu'elle est morte! Penser que nous étions là tous deux hier encor! Elle allait et venait dans un gai rayon d'or; Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère! C'était la petite âme errante de sa mère! Le soir, elle posait son doux front sur mon sein, Et dormait...--Ah! brigand! assassin! assassin!
Il se dressait, et tout tremblait dans le repaire, Tant c'était la douleur d'un lion et d'un père, Le deuil, l'horreur, et tant ce sanglot rugissait!
--Et moi qui, ce matin, lui nouais son corset! Je disais: Fais-toi belle, enfant! Je parais l'ange Pour le spectre.--Oh! ris donc là-bas, femme de fange! Riez tous! Idiot, en effet, moi qui crois Qu'on peut se confier aux paroles des rois Et qu'un hôte n'est pas une bête féroce! Le roi, les chevaliers, l'évêque avec sa crosse, Ils sont venus, j'ai dit: Entrez; c'étaient des loups! Est-ce qu'ils ont marché sur elle avec des clous Qu'elle est toute meurtrie? Est-ce qu'ils l'ont battue? Et voilà maintenant nos filles qu'on nous tue Pour voler un vieux casque en vieil or de ducat! Je voudrais que quelqu'un d'honnête m'expliquât Cet événement-ci, voilà ma fille morte! Dire qu'un empereur vient avec une escorte, Et que des gens nommés Farnèse, Spinola, Malaspina, Cibo, font de ces choses-là, Et qu'on se met à cent, à mille, avec ce prêtre, Ces femmes, pour venir prendre un enfant en traître, Et que l'enfant est là, mort, et que c'est un jeu; C'est à se demander s'il est encore un Dieu, Et si, demain, après de si lâches désastres, Quelqu'un osera faire encor lever les astres! M'avoir assassiné ce petit être-là! Mais c'est affreux d'avoir à se mettre cela Dans la tête, que c'est fini, qu'ils l'ont tuée, Qu'elle est morte!--Oh! ce fils de la prostituée, Ce Ratbert, comme il m'a hideusement trompé! O Dieu! de quel démon est cet homme échappé? Vraiment! est-ce donc trop espérer que de croire Qu'on ne va point, par ruse et par trahison noire, Massacrer des enfants, broyer des orphelins, Des anges, de clarté céleste encor tout pleins! Mais c'est qu'elle est là, morte, immobile, insensible! Je n'aurais jamais cru que cela fût possible. Il faut être le fils de cette infâme Agnès! Rois! j'avais tort jadis quand je vous épargnais; Quand, pouvant vous briser au front le diadème, Je vous lâchais, j'étais un scélérat moi-même, J'étais un meurtrier d'avoir pitié de vous! Oui, j'aurais dû vous tordre entre mes serres, tous! Est-ce qu'il est permis d'aller dans les abîmes Reculer la limite effroyable des crimes, De voler, oui, ce sont des vols, de faire un tas D'abominations, de maux et d'attentats, De tuer des enfants et de tuer des femmes, Sous prétexte qu'on fut, parmi les oriflammes Et les clairons, sacré devant le monde entier Par Urbain quatre, pape, et fils d'un savetier! Que voulez-vous qu'on fasse à de tels misérables? Avoir mis son doigt noir sur ces yeux adorables! Ce chef-d'œuvre du Dieu vivant, l'avoir détruit! Quelle mamelle d'ombre et d'horreur et de nuit, Dieu juste, a donc été de ce monstre nourrice? Un tel homme suffit pour qu'un siècle pourrisse. Plus de bien ni de mal, plus de droit, plus de lois. Est-ce que le tonnerre est absent quelquefois? Est-ce qu'il n'est pas temps que la foudre se prouve, Cieux profonds, en broyant ce chien, fils de la louve? Oh! sois maudit, maudit, maudit, et sois maudit, Ratbert, empereur, roi, césar, escroc, bandit! O grand vainqueur d'enfants de cinq ans! maudits soient Les pas que font tes pieds, les jours que tes yeux voient, Et la gueuse qui t'offre en riant son sein nu, Et ta mère publique, et ton père inconnu! Terre et cieux! c'est pourtant bien le moins qu'un doux être Qui joue à notre porte et sous notre fenêtre, Qui ne fait rien que rire et courir dans les fleurs, Et qu'emplir de soleil nos pauvres yeux en pleurs, Ait le droit de jouir de l'aube qui l'enivre, Puisque les empereurs laissent les forçats vivre, Et puisque Dieu, témoin des deuils et des horreurs, Laisse sous le ciel noir vivre les empereurs!
XV
LES DEUX TÊTES
Ratbert, en ce moment, distrait jusqu'à sourire, Écoutait Afranus à voix basse lui dire: --Majesté, le caveau du trésor est trouvé.
L'aïeul pleurait.
--Un chien, au coin des murs crevé, Est un être enviable auprès de moi. Va, pille, Vole, égorge, empereur! O ma petite fille, Parle-moi! Rendez-moi mon doux ange, ô mon Dieu! Elle ne va donc pas me regarder un peu? Mon enfant! Tous les jours nous allions dans les lierres. Tu disais: Vois les fleurs, et moi: Prends garde aux pierres! Et je la regardais, et je crois qu'un rocher Se fût attendri rien qu'en la voyant marcher. Hélas! avoir eu foi dans ce monstrueux drôle! Mets ta tête adorée auprès de mon épaule. Est-ce que tu m'en veux? C'est moi qui suis là! Dis, Tu n'ouvriras donc plus tes yeux du paradis! Je n'entendrai donc plus ta voix, pauvre petite! Tout ce qui me tenait aux entrailles me quitte; Et ce sera mon sort, à moi, le vieux vainqueur, Qu'à deux reprises Dieu m'ait arraché le cœur, Et qu'il ait retiré de ma poitrine amère L'enfant, après m'avoir ôté du flanc la mère! Mon Dieu, pourquoi m'avoir pris cet être si doux? Je n'étais pourtant pas révolté contre vous, Et je consentais presque à ne plus avoir qu'elle. Morte! et moi, je suis là, stupide, qui l'appelle! Oh! si je n'avais pas les bras liés, je crois Que je réchaufferais ses pauvres membres froids. Comme ils l'ont fait souffrir! La corde l'a coupée. Elle saigne.
Ratbert, blême et la main crispée, Le voyant à genoux sur son ange dormant, Dit:--Porte-glaive, il est ainsi commodément.
Le porte-glaive fit, n'étant qu'un misérable, Tomber sur l'enfant mort la tête vénérable.
Et voici ce qu'on vit dans ce même instant-là: La tête de Ratbert sur le pavé roula, Hideuse, comme si le même coup d'épée, Frappant deux fois, l'avait avec l'autre coupée.
L'horreur fut inouïe; et tous, se retournant, Sur le grand fauteuil d'or du trône rayonnant Aperçurent le corps de l'empereur sans tête, Et son cou d'où sortait, dans un bruit de tempête, Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant Les convives, le trône et la table, de sang.
Alors dans la clarté d'abîme et de vertige Qui marque le passage énorme d'un prodige, Des deux têtes on vit l'une, celle du roi, Entrer sous terre et fuir dans le gouffre d'effroi Dont l'expiation formidable est la règle, Et l'autre s'envoler avec des ailes d'aigle.
XVI
APRÈS JUSTICE FAITE
L'ombre couvre à présent Ratbert, l'homme de nuit. Nos pères--c'est ainsi qu'un nom s'évanouit-- Défendaient d'en parler, et du mur de l'histoire Les ans ont effacé cette vision noire.
Le glaive qui frappa ne fut point aperçu; D'où vint ce sombre coup, personne ne l'a su; Seulement, ce soir-là, bêchant pour se distraire, Héraclius le Chauve, abbé de Joug-Dieu, frère D'Acceptus, archevêque et primat de Lyon, Étant aux champs avec le diacre Pollion, Vit, dans les profondeurs par les vents remuées, Un archange essuyer son épée aux nuées.
XIX
WELF
CASTELLAN D'OSBOR
WELF. CYADMIS. HUG. OTHON. SYLVESTRE. UNE PETITE FILLE, mendiante. L'HUISSIER DE L'EMPIRE. PAYSANS, BOURGEOIS, ÉTUDIANTS DE L'UNIVERSITÉ CARLOVINGIENNE, SOLDATS.
Devant le précipice d'Osbor.
Le rebord d'un précipice. Au delà du précipice, qui est très étroit, se profile une haute tour crénelée sans fenêtres. Des meurtrières çà et là. Le pont levis dressé cache la porte. Le précipice sert de fossé à cette tour. Derrière la tour, monte, à perte de vue, la montagne couverte de sapins. On ne voit pas le ciel.
SCÈNE PREMIÈRE.
L'HUISSIER DE L'EMPIRE, un groupe de GENS DU PEUPLE.
L'huissier de l'empire, en dalmatique d'argent semée d'aigles noirs, entre, précédé des quatre massiers de la Diète. Il est suivi d'un groupe de paysans et de bourgeois. Il se tourne vers la tour, où l'on ne voit personne.
L'HUISSIER.
Je fais sommation, moi l'huissier de l'empire, A toi, baron, rebelle à la Diète de Spire. Rends-toi, sors. Comparais.
Silence profond dans la tour. On n'y distingue ni un bruit, ni une lumière. Elle semble inhabitée.
UN BOURGEOIS, survenant, aux autres.
A-t-il répondu?
UN PAYSAN.
Non.
L'HUISSIER.
J'ai dit.
Il passe, et disparaît avec les quatre massiers.
LE BOURGEOIS, montrant la tour.
Quel fier dédain! Quel rude compagnon!
UN ÉTUDIANT, de l'université carlovingienne.
Compagnon de personne.
LE PAYSAN.
Oui, pas un ne l'égale.
L'ÉTUDIANT.
Parfois aux champs fauchés il reste une cigale; Ainsi cet homme libre est demeuré debout.
LE BOURGEOIS.
Oui, ce mont excepté, l'esclavage est partout.
L'ÉTUDIANT.
Welf, à lui seul, tient tête aux princes d'Allemagne.
UN VIEILLARD.
Il ne veut pas qu'on passe à travers sa montagne, Il est le protecteur d'un pays inconnu. Qui troublerait ces monts serait le mal venu. Il est père des bois. Sa tour fait sentinelle. Il défend le sapin, l'if, la neige éternelle, La route avec ses fleurs, la biche avec ses faons, Et les petits oiseaux sont ses petits enfants. Il guette. Son regard a des éclairs funèbres Pour quiconque oserait attaquer ces ténèbres. On voit la silhouette âpre du chevalier Dans l'entre-croisement des branches du hallier. Une sérénité nocturne l'environne. Son casque n'a jamais salué de couronne. Il se tient là, barrant le chemin, rassurant La forêt, le ravin, le rocher, le torrent, Et garde vierge, aux yeux de toute la contrée, L'ombre où cette montagne auguste donne entrée.
LE BOURGEOIS.
Il est seul dans sa tour?
LE VIEILLARD.
Il n'a pas un archer.
LE PAYSAN à un autre paysan, montrant la tour.
Tiens! entre les créneaux on peut le voir marcher.
L'ÉTUDIANT.
Tant qu'il vit, la patrie aux fers n'est pas éteinte.
LE VIEILLARD.
Il n'a jamais voulu se marier, de crainte D'introduire en son antre une timidité.
L'ÉTUDIANT.
Ici l'on rampe.
LE VIEILLARD.
Il est seul de l'autre côté.
LE BOURGEOIS.
On dit qu'il vit là, fauve et noir, sans chefs, sans règles, Qu'il se fait apporter à manger par les aigles, Et qu'il n'a jamais ri.
LE VIEILLARD.
Deuil fièrement porté! Il est veuf.
LE BOURGEOIS.
Veuf de qui?
LE VIEILLARD.
Veuf de la liberté.
L'ÉTUDIANT.
Puissant vieillard!
LE VIEILLARD.
Il est inaccessible; il garde Son fossé, tient dressé son pont-levis, regarde Par les trous de sa herse, et n'a jamais d'ennui, Sentant le mont immense en paix derrière lui.
LE BOURGEOIS, regardant à ses pieds.
Le précipice est sombre.
L'ÉTUDIANT, regardant au-dessus de sa tête.
Et la muraille est haute.
LE BOURGEOIS.
Mais s'il repousse un maître, admettrait-il un hôte?
LE VIEILLARD.
Un pauvre, oui.
L'ÉTUDIANT.
Jamais roi dans sa coupe ne but.
LE VIEILLARD.
Il vit sans rendre hommage et sans payer tribut.
LE BOURGEOIS.
Qu'il est heureux! Hélas, les impôts nous obèrent.
LE VIEILLARD.
Mais cela va finir. Les princes délibèrent.
Montrant le revers de la montagne opposée au précipice.
Ils sont là.
LE BOURGEOIS.
Qui donc?
LE VIEILLARD.
Qui? Notre duc Cyadmis, Le roi d'Arle, et les deux formidables amis Qui ne se quittent pas,--l'un maudit, l'autre frappe,-- Othon trois, empereur, et Sylvestre deux, pape.
L'ÉTUDIANT.
Qu'importe! le rocher est fort, Welf est viril. Welf ignore la peur, mais connaît le péril.
LE BOURGEOIS.
Aussi marche-t-il droit sur lui.
L'ÉTUDIANT.
Pas plus qu'Hercule Il ne tremble, et pas plus qu'Achille il ne recule.
LE BOURGEOIS.
Robuste, il songe, au bord de l'abîme béant.
L'ÉTUDIANT.
Une douceur d'étoile, et le bras d'un géant!
LE VIEILLARD.
Oui. Mais les rois sont las de voir debout dans l'ombre Le grand ermite armé de la montagne sombre.
Il se penche et leur désigne du doigt un point qu'on ne voit pas.
Vous voyez bien d'ici cette cabane, au flanc Du ravin, à l'abri de l'aquilon sifflant? C'est là que les rois sont assemblés.
LE BOURGEOIS.
Combien?
LE PAYSAN.
Quatre.
LE VIEILLARD.
Ce burg les gêne. Ils ont résolu de l'abattre. C'est dit. Pour vaincre ils ont leurs troupes et leurs gens, Et le dépit amer, force des assiégeants.
LE PAYSAN.
Le castellan va-t-il enfin livrer passage, Baisser le pont, céder aux rois?
LE BOURGEOIS.
Oui, s'il est sage.
L'ÉTUDIANT.
Non, s'il est grand.
LE VIEILLARD.
Il est sage et grand.
L'ÉTUDIANT, montrant la tour.
La maison Tiendra ferme, ayant Welf tout seul pour garnison; Le vieux songeur n'est pas d'humeur accommodante. Il mettra des chaudrons sur de la braise ardente, Et saura leur payer, va, ce qui leur est dû De poix bouillante, d'huile en feu, de plomb fondu!
LE PAYSAN.
Certes!
L'ÉTUDIANT.
Et l'on verra si leur peau s'accoutume Au ruissellement large et fumant du bitume.
On voit une fumée sortir du haut de la tour.
LE VIEILLARD.
Tenez, précisément! Il allume son feu. Voyez-vous la fumée!
L'ÉTUDIANT.
Il va jouer son jeu, Faire sa fête, offrir la bataille.
LE BOURGEOIS.
Posture D'un héros!
LE PAYSAN.
Je veux voir la fin de l'aventure.
LE BOURGEOIS.
Nous, en voyant venir des princes, nous fuyons Devant ce flamboiement de sinistres rayons; Welf les brave.
Montrant le burg.
C'est beau, cette porte fermée.
L'ÉTUDIANT.
D'un côté ce bonhomme, et de l'autre une armée!
LE VIEILLARD.
A lui seul il est grand comme une nation. D'ordinaire, tout est dans la proportion, Et le petit est grand près du moindre, et l'arbuste, Si vous le comparez au brin d'herbe, est robuste. Mais Welf dépasse tout. C'est un dieu.
On entend une fanfare de trompettes.
LE BOURGEOIS.
Les clairons! Silence! Où sont nos trous dans les rochers? Rentrons.
Tous se dispersent de divers côtés. Entre une troupe de valets de la lance avec de longues piques. En tête les clairons. Puis un gendarme portant un pennon de guerre. Derrière le pennon, paraît un homme à cheval entièrement couvert d'une chemise de fer à capuchon, et ayant sur le capuchon une couronne ducale. Les soldats s'arrêtent, le pennon s'arrête, l'homme à cheval s'arrête, et se tourne vers la tour. Les clairons se taisent. L'homme à cheval tire son épée. La tour continue de fumer.
SCÈNE II.
CYADMIS, LA TOUR, puis HUG, puis OTHON, puis SYLVESTRE.
CYADMIS, parlant à la tour.
Personne n'a le droit de prendre un coin de terre Au prince armé par Dieu d'un titre héréditaire. S'isoler, c'est trahir. Welf, castellan d'Osbor, Toi qu'on doit comme un ours traquer au bruit du cor, Je te provoque au bruit du clairon, comme un homme: Mais d'abord je te parle en ami. Je te somme D'être un garçon prudent, docile aux bons avis. Chevalier, haut la herse et bas le pont-levis! Je veux entrer. Je veux passer. Cette montagne N'est pas, comme la Crète et comme la Bretagne, Une île, et ce fossé n'est pas la mer. Baron, Viens, je te chausserai moi-même l'éperon; Je t'admets dans ma troupe, à vaincre habituée; Tu seras capitaine, avec une nuée De trompettes courant et sonnant devant toi. Descends, ouvre ta porte, et causons. Par ma foi, Tu n'es pas fait pour vivre entre quatre murailles. Ami, nous gagnerons ensemble des batailles. C'est beau d'avoir l'épée au poing, d'être le bras De la victoire, et d'être un soldat! Tu verras Comme c'est un bonheur de partir pour la guerre, Et comme avec orgueil, quittant tout soin vulgaire, Rois et vassaux, soldats et chefs, nous nous offrons Un vaste gonflement des drapeaux sur nos fronts! Quelle joie et quels cris lorsqu'on force une ville! On se vautre à travers la populace vile! La femme qu'on fait veuve, on lui prend un baiser. Tu n'es pas encor d'âge à ne point t'amuser. En échange d'un burg sur un rocher, je t'offre Une tente de soie et de l'or à plein coffre, Et l'altière rumeur des camps et des clairons. Nous irons conquérir le monde, et nous aurons Des filles et du vin, et tu feras ripaille, Au lieu de coucher seul dans ton trou sur la paille. Lève ta herse, accepte, et soyons bons amis. Ouvre-moi, je tiendrai tout ce que j'ai promis. Sinon, prends garde à toi. J'ai l'habitude d'être Patient à l'affront comme au feu le salpêtre. J'aurai bien vite fait d'écraser ton donjon. Cueillir un burg ainsi qu'on sarcle un sauvageon, Et coucher une tour tout de son long dans l'herbe, Ce sont mes jeux. Sais-tu, de ton château superbe Ce qui restera, dis, lorsque j'aurai passé? Une baraque informe au fond d'un noir fossé. Et de ta haute tour de guerre? Une masure Bonne aux moineaux cachant leurs nids dans l'embrasure Et du sauvage aspect de tes créneaux altiers? Un tas de pierres, plein de houx et d'églantiers, Où les femmes viendront faire sécher leur linge. Je suis Cyadmis, duc et marquis de Thuringe. Ouvre-moi.
Silence dans la tour. Paraît un étendard portant à la hampe une couronne de roi. Entre, derrière un groupe de trompettes, un homme à cheval, vêtu de drap d'or, ayant une couronne royale sur la tête. Il a un sceptre à la main. A sa suite, marche une compagnie d'arbalétriers bourguignons couronnés de fleurs; ils ont de grandes arbalètes, des boucliers faits d'une peau de bœuf et hauts comme un homme, et les pieds nus dans des chaussures de cordes. Tous s'arrêtent. Le duc et la troupe se rangent. L'homme à couronne royale fait face à la tour. La fanfare cesse.
HUG, parlant à la tour.
Je suis roi d'Arle aux verts coteaux, Et j'ai pour fiefs Orange et Saint-Paul-Trois-Châteaux; A quiconque me brave on sait ce qu'il en coûte, Et je m'appelle Hug, fils de Boron. Écoute, Homme de ces monts, toi qui fais de l'ombre ici. Je ne te vois pas, maître obscur du burg noirci; Mais, derrière ton mur, tu songes; je te parle. Tu n'es pas sans avoir entendu parler d'Arle, Dont l'aïeul est Priam, car sur nos monts chenus, Avant les phocéens, les troyens sont venus; Arle est fille de Troie et mère de Grenoble; Isidore la nomme une ville très noble, Et Théodoric, comte et roi des goths, l'aima. Les français ne l'auront jamais. Gênes, Palma, Mayorque, Rhode et Tyr sont mes ports tributaires; J'ai le Rhône, et l'Autriche est une de mes terres. Arle est riche; à la diète elle achète des voix; Les califes lui font de précieux envois; Elle reçoit par mer les dons de ces hautesses, Les odeurs d'Arabie et les délicatesses De l'Asie, et telle est la beauté de ses tours Qu'elles attirent l'aigle et chassent les vautours. Mon sceptre est salué par cent vassaux, tous princes. J'ai le Rhin aux sept monts, la Gaule aux sept provinces. T'attaquer, toi vieillard, j'en serais bien fâché. Donne-nous ta montagne, et je t'offre un duché. Je t'offre en ma Bourgogne autant de bonne terre Qu'on en voit de mauvaise en ce mont solitaire. Accepte, car nos champs donnent beaucoup de blé. Le trouvère Ericus d'Auxerre en a parlé. Arles t'attend. Je t'offre en ma ville latine Un palais où, vieillards à la voix enfantine, Les poëtes viendront, hôtes mélodieux, Te chanter, comme au temps qu'on croyait aux faux dieux. Tu seras un seigneur dans mon pompeux cortége, Et tu présideras des cours d'amour. La neige, La bise, le brouillard, les ouragans hurlants, Font une sombre fête à tes fiers cheveux blancs; Car cet âpre sommet a, sous le vent sonore, Plus d'hiver que d'été, plus de nuit que d'aurore. Viens te chauffer, vieillard. Je t'offre le midi. Tu cueilleras la rose et le lys d'Engaddi. Accepte. On trouve ainsi moyen de plaire aux femmes; Car il est gracieux de s'approcher des dames En souriant, avec des bouquets dans les mains. L'aloès, le palmier, les œillets, les jasmins Emplissent nos jardins d'encens et d'allégresse, Et l'ancien dieu Printemps, qu'on adorait en Grèce, N'avait pas plus de fleurs quand il les rassembla Toutes, pour les offrir aux abeilles d'Hybla. Lève la herse, abats le pont, ouvre la porte, Accepte ce que moi, roi d'Arles, je t'apporte.
Silence dans la tour. La fumée s'épaissit et devient rougeâtre. Le roi se range près du duc. Fanfare. Paraît une bannière de drap d'or, portant un grand aigle de sable, éployé. Des sonneurs de trompes et des batteurs de cymbales la précèdent. Derrière la bannière, entre un homme à cheval, vêtu de pourpre, ayant dans la main un globe, et sur la tête la couronne impériale. Il est suivi d'une poutre à tête de bélier de bronze, portée par des croates nus, hauts de six pieds. Le bélier est flanqué de montagnards tyroliens en jaquettes bariolées, armés de frondes. Tout ce cortége s'arrête et fait face à la tour. Les trompes et les cymbales se taisent.
OTHON, tourné vers la tour.
Othon, empereur, parle à Welf, baron bandit, Et le bandit se cache, et l'empereur lui dit: Vassal, ouvre ton burg. Je viens te faire grâce. Welf, quand c'est l'empereur d'Allemagne qui passe, La clémence au doux front marche à côté de lui. Mais l'homme absous, c'est peu; je veux l'homme ébloui. Quand l'empereur pardonne, il donne une province. Le duc te fait soldat, le roi duc, et moi prince. Chacun de nous, suivant sa taille, te grandit. Je puis, si je le veux, te mettre en interdit; J'aime mieux t'attirer, moi centre, dans ma sphère, Te couvrir de splendeur et d'aurore, et te faire Roi près de l'empereur, astre près du soleil. Ton pennon couronné sera presque pareil A ma bannière, alors qu'on tremble, et que la terre Se courbe et cherche à fuir sous mon cri militaire, Et qu'on voit s'envoler dans l'orage en avant L'hydre noire au bec d'aigle ouvrant son aile au vent! Welf, obéis. Je suis celui qui tient le globe. J'ai la guerre et la paix dans les plis de ma robe. Je t'offre la Hongrie, un royaume. Veux-tu?
Silence dans la tour. Fanfare. L'empereur se range près du roi et du duc. Paraît une grande croix d'or à trois branches. Derrière le porte-croix, qui est habillé de violet, vient, sur une mule blanche, un vieillard vêtu de blanc, qui a la tiare en tête. Il est seul, sans gardes. Le porte-croix s'arrête. La fanfare se tait. Le vieillard parle à la tour.
SYLVESTRE.