La Légende des siècles tome I

Part 6

Chapter 63,927 wordsPublic domain

Ninive, Sybaris, Chypre, et les cinq Sodomes Ayant fourni beaucoup de ces soldats, la loi Ne les admettait point dans la garde du roi. L'armée est une foule; elle chante, elle hue; Mais la garde, jamais mêlée à la cohue, Muette, comme on est muet près des autels, Marchait seule. Et d'abord venaient les Immortels, Semblables aux lions secouant leurs crinières; Rien n'était comparable au frisson des bannières Ouvrant et refermant leurs plis pleins de dragons; Tout le sérail du roi suivait dans des fourgons; Puis marchaient, plus pressés que l'herbe des collines, Les eunuques, armés de longues javelines; Puis les bourreaux, masqués, traînant les appareils De torture et d'angoisse, à des griffes pareils, Et la cuve où l'on fait bouillir l'huile et le nitre. Le perse a la tiare et le mède a la mitre; Les Dix mille, persans, mèdes, tous couronnés, S'avançaient, fiers, ainsi que des frères aînés, Et ces soldats mitrés étaient sous la conduite D'Alphès, qui savait tous les chemins, hors la fuite; Et devant eux couraient, libres et sans liens, Ces grands chevaux sacrés qu'on nomme nyséens; Puis, commandés chacun par un roi satellite, Venaient trente escadrons de cavaliers d'élite, Tous la pique baissée à cause du roi, tous Vêtus d'or sous des peaux de zèbres ou de loups; Ces hommes étaient beaux comme l'aube sereine; Puis des prêtres portaient le pétrin où la reine Faisait cuire le pain sans orge et sans levain; Huit chevaux blancs tiraient le chariot divin De Jupiter, devant lequel le clairon sonne Et dont le cocher marche à pied, vu que personne N'a le droit de monter au char de Jupiter. Les constellations qu'au fond du sombre éther On entrevoit ainsi qu'en un bois les dryades, Tous ces profonds flambeaux du ciel, ces myriades De clartés, Arcturus, Céphée, et l'alcyon De la mer étoilée et noire, Procyon, Pollux qui vient vers nous, Castor qui s'en éloigne, Cet amas de soleils qui pour les dieux témoigne, N'a pas plus de splendeur et de fourmillement Que cette armée en marche autour du roi dormant.

Car le roi sommeillait sur son char formidable.

IV

LE ROI

Il était là, superbe, obscur, inabordable; Par moments, il bâillait, disant: Quelle heure est-il? Artabane son oncle, homme auguste et subtil, Répondait:--Fils des dieux, roi des trois Ecbatanes Où les fleuves sacrés coulent sous les platanes, Il n'est pas nuit encor, le soleil est ardent. O roi, reposez-vous, dormez, et cependant Je vais vous dénombrer votre armée, inconnue De vous-même et pareille aux aigles dans la nue. Dormez.--Alors, tandis qu'il nommait les drapeaux Du monde entier, le roi rentrait dans son repos, Et se rendormait, sombre; et le grand char d'ébène Avait, sur son timon de structure thébaine, Pour cocher un seigneur nommé Patyramphus. Deux mille bataillons mêlant leurs pas confus, Mille éléphants portant chacun sa tour énorme, Suivaient, et d'un croissant l'armée avait la forme; L'archer suprême était Mardonius, bâtard; L'armée était nombreuse à ce point que, plus tard, Elle but en un jour tout le fleuve Scamandre. Les villes derrière elle étaient des tas de cendre; Tout saignait et brûlait quand elle avait passé. On enjamba l'Indus comme on saute un fossé. Artabane ordonnait tout ce qu'un chef décide; Pour le reste on prenait les conseils d'Hermécyde, Homme considéré des peuples du levant.

L'armée ainsi partit de Lydie, observant Le même ordre jusqu'au Caïce, et, de ce fleuve, Gagna la vieille Thèbe après la Thèbe neuve, Et traversa le sable immense où la guida Par-dessus l'horizon le haut du mont Ida. Puis on vit l'Ararat, cime où s'arrêta l'arche. Les gens de pied faisaient dans cette rude marche Dix stades chaque jour et les cavaliers vingt.

Quand l'armée eut passé le fleuve Halys, on vint En Phrygie, et l'on vit les sources du Méandre; C'est là qu'Apollon prit la peine de suspendre Dans Célène, à trois clous, au poteau du marché, La peau de Marsyas, le satyre écorché. On gagna Colossos, chère à Minerve Aptère, Où le fleuve Lycus se cache sous la terre, Puis Cydre où fut Crésus, le maître universel, Puis Anane, et l'étang d'où l'on tire le sel; Puis on vit Canos, mont plus affreux que l'Érèbe, Mais sans en approcher; et l'on prit Callathèbe Où des chiens de Diane on entend les abois, Ville où l'homme est pareil à l'abeille des bois Et fait du miel avec de la fleur de bruyère. Le jour d'après on vint à Sardes, ville altière, D'où l'on fit dire aux grecs d'attendre avec effroi Et de tout tenir prêt pour le souper du roi. Puis on coupa l'Athos que la foudre fréquente; Et, des eaux de Sanos jusqu'à la mer d'Acanthe, On fit un long canal évasé par le haut. Enfin, sur une plage où souffle ce vent chaud Qui vient d'Afrique, terre ignorée et maudite, On fit près d'Abydos, entre Seste et Médyte, Un vaste pont porté par de puissants donjons, Et Tyr fournit la corde et l'Égypte les joncs. Ce pont pouvait donner passage à des armées. Mais une nuit, ainsi que montent des fumées, Un nuage farouche arriva, d'où sortit Le semoun, près duquel l'ouragan est petit; Ce vent sur les travaux poussa les flots humides, Rompit arches, piliers, tabliers, pyramides, Et heurtant l'Hellespont contre le Pont-Euxin, Fauve, il détruisit tout, comme on chasse un essaim; Et la mer fut fatale. Alors le roi sublime Cria:--Tu n'es qu'un gouffre, et je t'insulte, abîme! Moi je suis le sommet. Lâche mer, souviens-t'en.-- Et donna trois cents coups de fouet à l'Océan.

Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune. Alors ce dieu, qu'adore et que sert la Fortune, Mouvante comme lui, créa Léonidas, Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats, Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes, Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles.

LE DETROIT DE L'EURIPE

Il faisait nuit; le ciel sinistre était sublime; La terre offrait sa brume et la mer son abîme. Voici la question qui se posait devant Des hommes secoués par l'onde et par le vent: Faut-il fuir le détroit d'Euripe? Y faut-il faire Un front terrible à ceux que le destin préfère, Et qui sont les affreux conquérants sans pitié? Ils ont une moitié, veulent l'autre moitié, Et ne s'arrêteront qu'ayant toute la terre. Demeurer, ou partir? Choix grave. Angoisse austère. Les chefs délibéraient sur un grand vaisseau noir. Bien que ce ne soit pas la coutume d'avoir Des colloques la nuit entre les capitaines, La guerre ayant déjà des chances incertaines, Et l'ombre ne pouvant, dans les camps soucieux, Qu'ajouter à la nuit des cœurs la nuit des cieux, Bien que l'heure lugubre où le prêtre médite Soit aux discussions des soldats interdite, On était en conseil, vu l'urgence. Il fallait Savoir si l'on peut prendre une hydre en un filet Et la Perse en un piége, et forcer les passages De l'Euripe, malgré l'abîme et les présages. Les hommes ont l'énigme éternelle autour d'eux. Devait-on accepter un combat hasardeux? Les nefs étaient à l'ancre autour du grand navire, Les mâts se balançaient sur le flot qui chavire, L'aquilon remuait l'eau que rien ne corrompt; Et sur la poupe altière où veillaient, casque au front, Les archers de Platée, hommes de haute taille, Thémistocle, debout en habit de bataille, Cherchant à distinguer dans l'ombre des lueurs, Parlait aux commandants de la flotte, rêveurs.

--Eurybiade, à qui Pallas confie Athène, Noble Adymanthe, fils d'Ocyre, capitaine De Corinthe, et vous tous, princes et chefs, sachez Que les dieux sont sur nous à cette heure penchés; Tandis que ce conseil hésite, attend, varie, Je vois poindre une larme aux yeux de la patrie; La Grèce en deuil chancelle et cherche un point d'appui. Rois, je sais que tout ment, demain trompe aujourd'hui, Le jour est louche, l'air est fuyant, l'onde est lâche; Le sort est une main qui nous tient, puis nous lâche; J'estime peu la vague instable, mais je dis Qu'un gouffre est moins mouvant sous des pieds plus hardis Et qu'il faut traiter l'eau comme on traite la vie, Avec force et dédain; et, n'ayant d'autre envie Que la bataille, ô grecs, je la voudrais tenter! Il est temps que les cœurs renoncent à douter, Et tout sera perdu, peuple, si tu n'opposes La fermeté de l'homme aux trahisons des choses. Nous sommes de fort près par Némésis suivis, Tout penche, et c'est pourquoi je vous dis mon avis. Restons dans ce détroit. Ce qui me détermine, C'est de sauver Mégare, Égine et Salamine, Et je trouve prudent en même temps que fier De protéger la terre en défendant la mer. L'immense roi venu des ténèbres profondes Est sur le tremblement redoutable des ondes, Qu'il y reste, et luttons corps à corps. Rois, je veux Prendre aux talons celui qui nous prend aux cheveux, Et frapper cet Achille à l'endroit vulnérable. Que l'augure, appuyé sur son sceptre d'érable, Interroge le foie et le cœur des moutons Et tende dans la nuit ses deux mains à tâtons, C'est son affaire; moi soldat, j'ai pour augure Le Glaive, et c'est par lui que je me transfigure. Combattre, c'est démence? Ah! soyons insensés! Je sais bien que ce prince est effrayant, je sais Que du vaisseau qu'il monte un démon tient la barre; Ces mèdes sont hideux, et leur flotte barbare Fait fuir éperdûment la flottante Délos; Ils ont bouleversé la mer, troublé ses flots, Et dispersé si loin devant eux les écumes Que l'eau de l'Hellespont va se briser à Cumes, Je sais cela. Je sais aussi qu'on peut mourir.

UN PRÊTRE.

Ce n'est point pour l'Hadès, trop pressé de s'ouvrir, Que la nature, source et principe des choses, Tend sa triple mamelle à tant de bouches roses; Elle n'a point pour but le monstrueux tombeau; Elle hait l'affreux Mars soufflant sur son flambeau; Tendre, elle donne, au seuil des jours pleins de chimères, Pour berceuse aux enfants l'espérance des mères, Et le glaive farouche est par elle abhorré Quand elle fait jaillir des seins le lait sacré.

THÉMISTOCLE.

Prêtre, je sais cela. Mais la patrie existe. Pour les vaincus, la lutte est un grand bonheur triste Qu'il faut faire durer le plus longtemps qu'on peut. Tâchons de faire au fil des Parques un tel nœud Que leur fatal rouet déconcerté s'arrête. Ici nous couvrons tout, de l'Eubée à la Crète; C'est donc ici qu'il faut frapper ce roi, contraint De confier sa flotte au détroit qui l'étreint; Nous sommes peu nombreux, mais profitons de l'ombre, La grande audace peut cacher le petit nombre; Et d'ailleurs à la mort nous irons radieux. Montrons nos cœurs vaillants à ce grand ciel plein d'yeux. Si l'abîme est obscur, les étoiles sont claires; Les heures noires sont de bonnes conseillères, O rois, et je reçois volontiers de la nuit L'avis sombre qui fait que l'ennemi s'enfuit. Par le tombeau béant je me laisse convaincre; Consentir à mourir c'est consentir à vaincre; La tombe est la maison du pâle sphinx guerrier Qui promet un cyprès et qui donne un laurier; Elle se ferme au brave osant heurter sa porte; Car, devant un héros, la mort est la moins forte. C'est pourquoi ceux qui sont imprudents ont raison. Les deux mille vaisseaux qu'on voit à l'horizon Ne me font pas peur. J'ai nos quatre cents galères, L'onde, l'ombre, l'écueil, le vent, et nos colères. Il est temps que les dieux nous aident; et d'ailleurs Nous serons pires, nous, s'ils ne sont pas meilleurs. Nous les ferons rougir de nous trahir. Le sage, C'est le hardi. Vaincu, moi, je crache au visage Du destin; et, vainqueur, et mon pays sauvé, J'entre au temple et je baise à genoux le pavé. Combattons.--

Comme s'ils entendaient ces paroles, Les vaisseaux secouaient aux vents leurs banderoles; Deux jours après, à l'heure où l'aube se leva, Les chevaux du soleil dirent: Xercès s'en va!

LA CHANSON DE SOPHOCLE A SALAMINE

Me voilà, je suis un éphèbe, Mes seize ans sont d'azur baignés; Guerre, déesse de l'Érèbe, Sombre guerre aux cris indignés,

Je viens à toi, la nuit est noire! Puisque Xercès est le plus fort, Prends-moi pour la lutte et la gloire Et pour la tombe; mais d'abord

Toi dont le glaive est le ministre, Toi que l'éclair suit dans les cieux, Choisis-moi de ta main sinistre Une belle fille aux doux yeux,

Qui ne sache pas autre chose Que rire d'un rire ingénu, Qui soit divine, ayant la rose Aux deux pointes de son sein nu,

Et ne soit pas plus importune A l'homme plein du noir destin Que ne l'est au profond Neptune La vive étoile du matin.

Donne-la-moi, que je la presse Vite sur mon cœur enflammé; Je veux bien mourir, ô déesse, Mais pas avant d'avoir aimé.

LES BANNIS

Cynthée, athénien proscrit, disait ceci: Un jour, moi Cynthœus et Méphialte aussi, Tous deux exilés, lui de Sparte, moi d'Athènes, Nous suivions le sentier que voici dans les plaines, Car on nous a bannis au désert de Thryos. Un bruit pareil au bruit de mille chariots, Un fracas comme en peut faire un million d'hommes, S'éleva tout à coup dans la plaine où nous sommes. Alors pour écouter nous nous sommes assis; Et ce grand bruit venait du côté d'Éleusis; Or Éleusis était alors abandonnée, Et tout était désert de Thèbe à Mantinée A cause du ravage horrible des persans. Les champs sans laboureurs, les routes sans passants Attristaient le regard depuis plus d'une année. Nous étions là, la face à l'orient tournée, Et l'étrange rumeur sur nos têtes passait; Et Méphialte alors me dit:--Qu'est-ce que c'est? --Je l'ignore, lui dis-je. Il reprit:--C'est l'Attique Qui se soulève, ou bien c'est l'Iacchus mystique Qui parle bruyamment dans le ciel à quelqu'un. --Ami, ce que l'exil a de plus importun, Repris-je, c'est qu'on est en proie à la chimère. Et cependant le bruit cessa.--Fils de ta mère, Me dit-il, je suis sûr qu'on parle en ce ciel bleu, Et c'est la voix d'un peuple ou c'est la voix d'un dieu. Maintenant comprends-tu ce que cela veut dire? --Non.--Ni moi. Cependant je sens comme une lyre Qui dans mon cœur s'éveille et chante, et qui répond, Sereine, à ce fracas orageux et profond. --Et moi, dis-je, j'entends de même une harmonie Dans mon âme, et pourtant la rumeur est finie. Alors Méphialtès s'écria:--Crois et vois. Nous avons tous les deux entendu cette voix; Elle n'a point passé pour rien sur notre tête; Elle nous donne avis que la revanche est prête; Qu'aux champs où, jeune, au tir de l'arc je m'exerçais Des enfants ont grandi qui chasseront Xercès! Cette voix a l'accent farouche du prodige. Si c'est le cri d'un peuple, il est pour nous, te dis-je; Si c'est un cri des dieux, il est contre ceux-là Par qui le sol sacré de l'Olympe trembla. Xercès souille la Grèce auguste. Il faut qu'il parte!-- Et moi banni d'Athène et lui banni de Sparte, Nous disions; lui:--Que Sparte, invincible à jamais Soit comme un lever d'astre au-dessus des sommets! Et moi:--Qu'Athènes vive et soit du ciel chérie!-- Et nous étions ainsi pensifs pour la patrie.

AIDE OFFERTE A MAJORIEN

PRÉTENDANT A L'EMPIRE

Germanie. Forêt. Crépuscule. Camp. Majorien à un créneau. Une immense horde humaine emplissant l'horizon.

UN HOMME DE LA HORDE.

Majorien, tu veux de l'aide. On t'en apporte.

MAJORIEN.

Qui donc est là?

L'HOMME.

La mer des hommes bat ta porte.

MAJORIEN.

Peuple, quel est ton chef?

L'HOMME.

Le chef s'appelle Tous.

MAJORIEN.

As-tu des tyrans?

L'HOMME.

Deux. Faim et soif.

MAJORIEN.

Qu'êtes-vous?

L'HOMME.

Nous sommes les marcheurs de la foudre et de l'ombre.

MAJORIEN.

Votre pays?

L'HOMME.

La nuit.

MAJORIEN.

Votre nom?

L'HOMME.

Les Sans nombre.

MAJORIEN.

Ce sont vos chariots qu'on voit partout là-bas?

L'HOMME.

Quelques-uns seulement de nos chars de combats. Ce que tu vois ici n'est que notre avant-garde. Dieu seul peut nous voir tous quand sur terre il regarde.

MAJORIEN.

Qu'est-ce que vous savez faire en ce monde?

L'HOMME.

Errer.

MAJORIEN.

Vous qui cernez mon camp, peut-on vous dénombrer?

L'HOMME.

Oui.

MAJORIEN.

Pour passer ici devant l'aigle romaine, Combien vous faudra-t-il de temps?

L'HOMME.

Une semaine.

MAJORIEN.

Qu'est-ce que vous voulez?

L'HOMME.

Nous nous offrons à toi. Car avec du néant nous pouvons faire un roi.

MAJORIEN.

César vous a vaincus.

L'HOMME.

Qui, César?

MAJORIEN.

Nul ne doute Que Dentatus n'ait mis vos hordes en déroute.

L'HOMME.

Va-t'en le demander aux os de Dentatus.

MAJORIEN.

Spryx vous dompta.

L'HOMME.

Je ris.

MAJORIEN.

Cimber vous a battus.

L'HOMME.

Nous n'avons de battu que le fer de nos casques.

MAJORIEN.

Qui donc vous a chassés jusqu'ici?

L'HOMME.

Les bourrasques, Les tempêtes, la pluie et la grêle, le vent, L'éclair, l'immensité; personne de vivant. Nul n'est plus grand que nous sur la terre où nous sommes. Nous fuyons devant Dieu, mais non devant les hommes. Nous voulons notre part des tièdes horizons. Si tu nous la promets, nous t'aidons. Finissons. Veux-tu de nous? La paix. N'en veux-tu pas? La guerre.

MAJORIEN.

Me redoutez-vous?

L'HOMME.

Non.

MAJORIEN.

Me connaissez-vous?

L'HOMME.

Guère.

MAJORIEN.

Que suis-je pour vous?

L'HOMME.

Rien. Un homme. Le romain.

MAJORIEN.

Mais où donc allez-vous?

L'HOMME.

La terre est le chemin, Le but est l'infini, nous allons à la vie. Là-bas une lueur immense nous convie. Nous nous arrêterons lorsque nous serons là.

MAJORIEN.

Quel est ton nom à toi qui parles?

L'HOMME.

Attila.

VI

APRÈS LES DIEUX, LES ROIS

II

DE RAMIRE A COSME DE MÉDICIS

L'HYDRE

Quand le fils de Sancha, femme du duc Geoffroy, Gil, ce grand chevalier nommé l'Homme qui passe, Parvint, la lance haute et la visière basse, Aux confins du pays dont Ramire était roi, Il vit l'hydre. Elle était effroyable et superbe; Et, couchée au soleil, elle rêvait dans l'herbe. Le chevalier tira l'épée et dit: C'est moi. Et l'hydre, déroulant ses torsions farouches Et se dressant, parla par une de ses bouches, Et dit:--Pour qui viens-tu, fils de doña Sancha? Est-ce pour moi, réponds, ou pour le roi Ramire? --C'est pour le monstre.--Alors c'est pour le roi, beau sire. Et l'hydre, reployant ses nœuds, se recoucha.

QUAND LE CID FUT ENTRÉ DANS LE GÉNÉRALIFE

Quand le Cid fut entré dans le Généralife, Il alla droit au but et tua le calife, Le noir calife Ogrul, haï de ses sujets. Le cid Campeador aux prunelles de jais, Au poing de bronze, au cœur de flamme, à l'âme honnête, Fit son devoir, frappa le calife à la tête, Et sortit du palais seul, tranquille et rêveur. Devant ce meurtrier et devant ce sauveur Tout semblait s'écarter comme dans un prodige.

Soudain parut Médnat, le vieillard qui rédige Le commentaire obscur et sacré du koran Et regarde la nuit l'étoile Aldebaran. Il dit au Cid, après le salut ordinaire:

--Cid, as-tu rencontré quelqu'un?

--Oui, le tonnerre.

--Je le sais; je l'ai vu, répondit le docteur. Il m'a parlé. J'étais monté sur la hauteur, Pour prier. Le tonnerre a dit à mon oreille: Me voici, la douleur des peuples me réveille, Et je descends du ciel quand un prince est mauvais; Mais je vois arriver le Cid et je m'en vais.

LE ROMANCERO DU CID

I

L'ENTRÉE DU ROI

Vous ne m'allez qu'à la hanche; Quoique altier et hasardeux, Vous êtes petit, roi Sanche; Mais le Cid est grand pour deux.

Quand, chez moi, je vous accueille Dans ma tour et dans mon fort, Vous tremblez comme la feuille, Roi Sanche, et vous avez tort.

Sire, ma herse est fidèle; Sire, mon seuil est pieux; Et ma bonne citadelle Rit à l'aurore des cieux.

Ma tour n'est qu'un tas de pierre, Roi, mais j'en suis le seigneur; Elle porte son vieux lierre Comme moi mon vieil honneur.

Mes hirondelles sont douces; Mes bois ont un pur parfum, Mes nids n'ont pas dans leurs mousses Un cheveu pris à quelqu'un.

Tout passant, roi de Castille, More ou juif, rabbin, émir, Peut entrer dans ma bastille Tranquillement, et dormir.

Je suis le Cid calme et sombre Qui n'achète ni ne vend, Et je n'ai sur moi que l'ombre De la main du Dieu vivant.

Cependant je vous admire, Vous m'avez fait triste et nu Et vous venez chez moi, sire; Roi, soyez le mal venu.

II

SOUVENIR DE CHIMÈNE

Si le mont faisait reproche A l'air froid, aigre et jaloux, C'est moi qui serais la roche, Et le vent ce serait vous.

Roi, j'en connais qui trahissent, Mais je suis le vieux soumis; Tous vos amis me haïssent, Moi, je hais vos ennemis.

Et dans mon dédain je mêle Tous vos favoris, ô roi; L'épaisseur de ma semelle Me suffit entre eux et moi.

Roi, quand j'épousai ma femme, J'eus à me plaindre de vous; Pourtant je n'ai rien dans l'âme, Dieu fut grand, le ciel fut doux,

L'évêque avait sa barrette, On marchait sur des tapis, Chimène eut sa gorgerette Pleine de fleurs et d'épis.

J'avais un habit de moire Sous l'acier de mon corset. Je ne garde en ma mémoire Que le soleil qu'il faisait.

Entrez en paix dans ma ville. On vous parlerait pourtant D'une façon plus civile Si l'on était plus content.

III

LE ROI JALOUX

Parce que, Léon, la Manche, L'Èbre, on vous a tout donné, Et qu'on était grand, don Sanche, Avant que vous fussiez né,

Est-ce une raison pour être Vil envers moi qui suis vieux? Roi, c'est trop d'être le maître Et d'être aussi l'envieux.

Nous, fils de race guerrière, Seigneur, nous vous en voulons Pour vos rires par derrière Qui nous mordent les talons.

Est-ce qu'à votre service Le Cid s'est estropié Au point d'avoir quelque vice Dans le poignet ou le pié,

Qu'il s'entend, sans frein ni règle, Moquer par vos gens à vous? Ne suis-je plus qu'un vieux aigle A réjouir les hiboux?

Roi, qu'on mette, avec sa chape, Sa mitre et son palefroi, Dans une balance un pape Portant sur son dos un roi;

Ils pèseront dans leur gloire Moins que moi, Campeador, Quand le roi serait d'ivoire, Quand le pape serait d'or!

IV

LE ROI INGRAT

Je vous préviens qu'on me fâche Moi qui n'ai rien que ma foi, Lorsqu'étant homme, on est lâche, Et qu'on est traître, étant roi.

Je sens vos ruses sans nombre; Oui, je sens tes trahisons. Moi pour le bien, toi pour l'ombre, Dans la nuit nous nous croisons.

Je te sers, et je m'en vante; Tu me hais et tu me crains; Et mon cheval t'épouvante Quand il jette au vent ses crins.

Tu te fais, tristes refuges, Adorer soir et matin En castillan par tes juges, Par tes prêtres en latin.

Roi, si deux et deux font quatre, Un fourbe est un mécréant. Quant à moi, je veux rabattre Plus d'un propos malséant.

Quand don Sanche est dans sa ville, Il me parle avec hauteur; Je suis un bien vieux pupille Pour un si jeune tuteur.

Je ne veux pas qu'on me manque. Quand tu me fais défier Par ton clerc à Salamanque, A Jaen par ton greffier;

Quand, derrière tes murailles Où tu chasses aux moineaux, Roi, je t'entends qui me railles, Moi, l'arracheur de créneaux,

Je pourrais y mettre un terme; Je t'enverrais, roi des goths, D'une chiquenaude à Lerme Ou d'un soufflet à Burgos.

V

LE ROI DÉFIANT

Quand je songe en ma tanière, Mordant ma barbe et rêvant, Regardant dans ma bannière Les déchirures du vent,

Ton effroi sur moi se penche. Tremblant, par tes alguazils Tu te fais garder, roi Sanche, Contre mes sombres exils.

Moi, je m'en ris. Peu m'importe, O roi, quand un vil gardien Couche en travers de ta porte, Qu'il soit homme ou qu'il soit chien!

Tu dis à ton économe, A tes pages blancs ou verts: --«A quoi pense ce bonhomme Qui regarde de travers?

«A quoi donc est-ce qu'il songe? Va-t-il rompre son lien? J'ai peur. Quel est l'os qu'il ronge? Est-ce son nom ou le mien?