Part 5
A plat ventre, ainsi que la panthère, Il s'aventure; il voit ce qui n'a pas de nom. Il n'est plus prisonnier; s'est-il échappé? Non. Où fuir, puisqu'ils ont tout? Rage! ô pensée amère! Il rentre au flanc sacré de la terre sa mère. Stagnation. Noirceur. Tombe. Blocs étouffants. Et dire que les dieux sont là-haut triomphants! Et que la terre est tout, et qu'ils ont pris la terre! L'ombre même lui semble hostile et réfractaire. Mourir, il ne le peut; mais renaître, qui sait? Il va. L'obscurité sans fond, qu'est-ce que c'est? Il fouille le néant, et le néant résiste. Parfois un flamboiement, plus noir que la nuit triste, Derrière une cloison de fournaise apparaît. Le titan continue. Il se tient en arrêt, Guette, sape, reprend, creuse, invente sa route, Et fuit, sans que le mont qu'il a sur lui s'en doute, Les olympes n'ayant conscience de rien.
V
LE DEDANS DE LA TERRE
Pas un rayon de jour; nul souffle aérien; Des fentes dans la nuit; il rampe. Après des caves Où gronde un gonflement de soufres et de laves, Il traverse des eaux hideuses; mais que font L'onde et la flamme et l'ombre à qui cherche le fond, Le dénoûment, la fin, la liberté, l'issue? Son crâne est son levier, sa main est sa massue; Plongeur de l'ignoré, crispant ses bras noueux, Il écarte des tas d'obstacles monstrueux, Il perce du chaos les pâles casemates; Il est couvert de sang, de fange, de stigmates; Comme, ainsi formidable, il plairait à Vénus! La pierre âpre et cruelle écorche ses flancs nus, Et sur son corps, criblé par l'éclair sanguinaire, Rouvre la cicatrice énorme du tonnerre.
Glissement colossal sous l'amoncellement De la nuit, du granit affreux, de l'élément! L'eau le glace, le feu le mord, l'ombre l'accable; Mais l'évasion fière, indignée, implacable, L'entraîne; et que peut-il craindre, étant foudroyé? Il va. Râlant, grinçant, luttant, saignant, ployé, Il se fraie un chemin tortueux, tourne, tombe, S'enfonce, et l'on dirait un ver trouant la tombe; Il tend l'oreille au bruit qui va s'affaiblissant, S'enivre de la chute et du gouffre, et descend. Il entend rire, tant la voix des dieux est forte. Il troue, il perce, il fuit...--Le puits que, de la sorte, Il creuse est effroyable et sombre; et maintenant Ce n'est plus seulement l'Olympe rayonnant Que ce fuyard terrible a sur lui, c'est la terre.
Tout à coup le bruit cesse.
Et tout ce qu'il faut taire, Il l'aperçoit. La fin de l'être et de l'espoir, L'inhospitalité sinistre du fond noir, Le cloaque où plus tard crouleront les Sodomes, Le dessous ténébreux des pas de tous les hommes, Le silence gardant le secret. Arrêtez! Plus loin n'existe pas. L'ombre de tous côtés! Ce gouffre est devant lui. L'abject, le froid, l'horrible, L'évanouissement misérable et terrible, L'espèce de brouillard que ferait le Léthé, Cette chose sans nom, l'univers avorté, Un vide monstrueux où de l'effroi surnage, L'impossibilité de tourner une page, Le suprême feuillet faisant le dernier pli! C'est cela qu'on verrait si l'on voyait l'oubli. Plus bas que les effets et plus bas que les causes, La clôture à laquelle aboutissent les choses, Il la touche, et dans l'ombre, inutile éclaireur, Il est à l'endroit morne où Tout n'est plus. Terreur. C'est fini. Le titan regarde l'invisible.
Se rendre sans avoir épuisé le possible, Les colosses n'ont point cette coutume-là; Les géants qu'un amas d'infortune accabla Luttent encore; ils ont un fier reste de rage; La résistance étant ressemblante à l'outrage Plaît aux puissants vaincus; l'aigle mord ses barreaux; Faire au sort violence est l'humeur des héros. Et ce désespoir-là seul est grand et sublime Qui donne un dernier coup de talon à l'abîme. Phtos, comme s'il voulait, de ses deux bras ouverts, Arracher le dernier morceau de l'univers, Se baisse, étreint un bloc et l'écarte...
VI
LA DÉCOUVERTE DU TITAN
O vertige! O gouffres! l'effrayant soupirail d'un prodige Apparaît; l'aube fait irruption; le jour, Là, dehors, un rayon d'allégresse et d'amour, Formidable, aussi pur que l'aurore première, Entre dans l'ombre, et Phtos, devant cette lumière, Brusque aveu d'on ne sait quel profond firmament, Recule, épouvanté par l'éblouissement.
Le soupirail est large, et la brèche est béante. Phtos y passe son bras, puis sa tête géante; Il regarde.
*
Il croyait, quand sur lui tout croula, Voir l'abîme; eh bien non! l'abîme, le voilà. Phtos est à la fenêtre immense du mystère. Il voit l'autre côté monstrueux de la terre, L'inconnu, ce qu'aucun regard ne vit jamais; Des profondeurs qui sont en même temps sommets, Un tas d'astres derrière un gouffre d'empyrées, Un océan roulant aux plis de ses marées Des flux et des reflux de constellations; Il voit les vérités qui sont les visions; Des flots d'azur, des flots de nuit, des flots d'aurore, Quelque chose qui semble une croix météore, Des étoiles après des étoiles, des feux Après des feux, des cieux, des cieux, des cieux, des cieux! Le géant croyait tout fini; tout recommence! Ce qu'aucune sagesse et pas une démence, Pas un être sauvé, pas un être puni Ne rêverait, l'abîme absolu, l'infini, Il le voit. C'est vivant, et son œil y pénètre.
Cela ne peut mourir et cela n'a pu naître, Cela ne peut s'accroître ou décroître en clarté, Toute cette lumière étant l'éternité. Phtos a le tremblement effrayant qui devine. Plus d'astres qu'il n'éclôt de fleurs dans la ravine, Plus de soleils qu'il n'est de fourmis, plus de cieux Et de mondes à voir que les hommes n'ont d'yeux! Ces blancheurs sont des lacs de rayons; ces nuées Sont des créations sans fin continuées. Là plus de rives, plus de bords, plus d'horizons. Dans l'étendue, où rien ne marque les saisons, Où luisent les azurs, où les chaos sanglotent, Des millions d'enfers et de paradis flottent, Éclairant de leurs feux, lugubres ou charmants, D'autres humanités sous d'autres firmaments. Où cela cesse-t-il? Cela n'a pas de terme. Quel Styx étreint ce ciel? Aucun. Quel mur l'enferme? Aucun. Globes, soleils, lunes, sphères. Forêt. L'impossible à travers l'évident transparaît. C'est le point fait soleil, c'est l'astre fait atome; Tant de réalité que tout devient fantôme; Tout un univers spectre apparu brusquement. Un globe est une bulle; un siècle est un moment; Mondes sur mondes; l'un par l'autre ils se limitent. Des sphères restent là, fixes; d'autres imitent L'évanouissement des passants inconnus, Et s'en vont. Portant tout et par rien soutenus, Des foules d'univers s'entre-croisent sans nombre; Point de Calpé pour l'aube et d'Abyla pour l'ombre; Des astres errants vont, viennent, portent secours; Ténèbres, clartés, gouffre. Et puis après? Toujours. Phtos voit l'énigme; il voit le fond, il voit la cime. Il sent en lui la joie obscure de l'abîme; Il subit, accablé de soleils et de cieux, L'inexprimable horreur des lieux prodigieux. Il regarde, éperdu, le vrai, ce précipice. Évidence sans borne, ou fatale, ou propice! O stupeur! il finit par distinguer, au fond De ce gouffre où le jour avec la nuit se fond, A travers l'épaisseur d'une brume éternelle, Dans on ne sait quelle ombre énorme, une prunelle!
*
Cependant sur le haut de l'Olympe on riait; Les Immortels, sereins sur le monde inquiet, Resplendissaient, debout dans un brouillard de gloire; Tout à coup, une étrange et haute forme noire Surgit en face d'eux, et Vénus dit: Quelqu'un! C'était Phtos. Comme un feu hors du vase à parfum, Ou comme un flamboiement au-dessus du cratère, Le colosse, en rampant dans l'ombre et sous la terre, S'était fait libre, était sorti de sa prison, Et maintenant montait, sinistre, à l'horizon. Il avait traversé tout le dessous du monde. Il avait dans les yeux l'éternité profonde. Il se fit un silence inouï; l'on sentit Que ce spectre était grand, car tout devint petit; L'aigle ouvrit son œil fauve où l'âpre éclair palpite, Et sembla regarder du côté de la fuite; L'Olympe fut noirci par l'ombre du géant; Jupiter se dressa, pâle, sur son séant; Le dur Vulcain cessa de battre son enclume Qui sonna si souvent, dans sa forge qui fume, Sur les fers des vaincus lorsqu'il les écrouait; Afin qu'on n'entendît pas même leur rouet Les trois Grâces d'en haut firent signe aux trois Parques. Alors le titan, grave, altier, portant les marques Des tonnerres sur lui tant de fois essayés, Ayant l'immense aspect des sommets foudroyés Et la difformité sublime des décombres, Regarda fixement les Olympiens sombres Stupéfaits sur leur cime au fond de l'éther bleu, Et leur cria, terrible: O dieux, il est un Dieu!
V
LA VILLE DISPARUE
Peuple, l'eau n'est jamais sans rien faire. Mille ans Avant Adam, qui semble un spectre en cheveux blancs, Notre aïeul, c'est du moins ainsi que tu le nommes, Quand les géants étaient encor mêlés aux hommes, Dans des temps dont jamais personne ne parla, Une ville bâtie en briques était là Où sont ces flots qu'agite un aquilon immense. Et cette ville était un lieu plein de démence Que parfois menaçait de loin un blême éclair. On voyait une plaine où l'on voit une mer; Alors c'étaient des chars qui passaient, non des barques; Les ouragans ont pris la place des monarques; Car pour faire un désert, Dieu, maître des vivants, Commence par les rois et finit par les vents. Ce peuple, voix, rumeurs, fourmillement de têtes, Troupeau d'âmes, ému par les deuils et les fêtes, Faisait le bruit que fait dans l'orage l'essaim, Point inquiet d'avoir l'océan pour voisin.
Donc cette ville avait des rois; ces rois superbes Avaient sous eux les fronts comme un faucheur les herbes. Étaient-ils méchants? Non. Ils étaient rois. Un roi C'est un homme trop grand que trouble un vague effroi, Qui, faisant plus de mal pour avoir plus de joie, Chez les bêtes de somme est la bête de proie; Mais ce n'est pas sa faute, et le sage est clément. Un roi serait meilleur s'il naissait autrement; L'homme est homme toujours; les crimes du despote Sont faits par sa puissance, ombre où son âme flotte, Par la pourpre qu'il traîne et dont on le revêt, Et l'esclave serait tyran s'il le pouvait. Donc cette ville était toute bâtie en briques. On y voyait des tours, des bazars, des fabriques, Des arcs, des palais pleins de luths mélodieux, Et des monstres d'airain qu'on appelait les dieux. Cette ville était gaie et barbare; ses places Faisaient par leurs gibets rire les populaces; On y chantait des chœurs pleins d'oubli, l'homme étant L'ombre qui jette un souffle et qui dure un instant; De claires eaux luisaient au fond des avenues; Et les reines du roi se baignaient toutes nues Dans les parcs où rôdaient des paons étoilés d'yeux; Les marteaux, au dormeur nonchalant odieux, Sonnaient, de l'aube au soir, sur les noires enclumes; Les vautours se posaient, fouillant du bec leurs plumes, Sur les temples, sans peur d'être chassés, sachant Que l'idole féroce aime l'oiseau méchant; Le tigre est bien venu près de l'hydre; et les aigles Sentent qu'ils n'ont jamais enfreint aucunes règles, Quand le sang coule auprès des autels radieux, En venant partager le meurtre avec les dieux. L'autel du temple était d'or pur, que rien ne souille; Le toit était en cèdre et, de peur de la rouille, Au lieu de clous avait des chevilles de bois. Jour et nuit les clairons, les cistres, les hautbois, De crainte que le dieu farouche ne s'endorme, Chantaient dans l'ombre. Ainsi vivait la ville énorme. Les femmes y venaient pour s'y prostituer. Mais un jour l'océan se mit à remuer; Doucement, sans courroux, du côté de la ville Il rongea les rochers et les dunes, tranquille, Sans tumulte, sans chocs, sans efforts haletants, Comme un grave ouvrier qui sait qu'il a le temps; Et lentement, ainsi qu'un mineur solitaire, L'eau jamais immobile avançait sous la terre; C'est en vain que sur l'herbe un guetteur assidu Eût collé son oreille, il n'eût rien entendu; L'eau creusait sans rumeur comme sans violence, Et la ville faisait son bruit sur ce silence. Si bien qu'un soir, à l'heure où tout semble frémir, A l'heure où, se levant comme un sinistre émir, Sirius apparaît, et sur l'horizon sombre Donne un signal de marche aux étoiles sans nombre, Les nuages qu'un vent l'un à l'autre rejoint Et pousse, seuls oiseaux qui ne dormissent point, La lune, le front blanc des monts, les pâles astres, Virent soudain maisons, dômes, arceaux, pilastres, Toute la ville, ainsi qu'un rêve, en un instant, Peuple, armée, et le roi qui buvait en chantant Et qui n'eut pas le temps de se lever de table, Crouler dans on ne sait quelle ombre épouvantable; Et pendant qu'à la fois, de la base au sommet, Ce chaos de palais et de tours s'abîmait, On entendit monter un murmure farouche, Et l'on vit brusquement s'ouvrir comme une bouche Un trou d'où jaillissait un jet d'écume amer, Gouffre où la ville entrait et d'où sortait la mer. Et tout s'évanouit; rien ne resta que l'onde. Maintenant on ne voit au loin que l'eau profonde Par les vents remuée et seule sous les cieux. Tel est l'ébranlement des flots mystérieux.
VI
APRÈS LES DIEUX, LES ROIS
I
DE MESA A ATTILA
INSCRIPTION
(_Neuf cents ans avant J.-C._)
C'est moi qui suis le roi, Mesa, fils de Chémos. J'ai coupé la forêt de pins aux noirs rameaux, Et j'ai bâti Baal-Méon, ville d'Afrique. J'ai fait le mur de bois, j'ai fait le mur de brique, Et j'ai dit: Que chaque homme, à peine de prison, Se creuse une citerne auprès de sa maison, Car, en hiver, on a deux mois de grandes pluies; Afin que les brebis, les chèvres et les truies, Puissent paître dehors au temps des maïs mûrs, Je réserve aux troupeaux un champ fermé de murs. C'est moi qui fis la porte et qui fis la tourelle. Astarté règne, et j'ai fait la guerre pour elle; Le dieu Chémos, mon père et son mari, m'aida Quand je chassai de Gad Omri, roi de Juda. J'ai construit Aroër, une ville très forte; J'ai bâti la tourelle et j'ai bâti la porte. Les peuples me louaient parce que j'étais bon; J'étais roi de l'armée immense de Dibon Qui boit en chantant l'ombre et la mort, et qui mêle Le sang fumant de l'aigle au lait de la chamelle; Je marchais, étant juge et prince, à la clarté De Chémos, de Dagon, de Bel et d'Astarté, Et ce sont là les quatre étoiles qui sont reines. J'ai creusé d'Ur à Tyr des routes souterraines. Chémos m'a dit: Reprends Nebo sur Israël. Et je n'ai jamais fait que ce que veut le ciel. Maintenant, dans ce puits, je ferme la paupière. Sachez que vous devez adorer cette pierre Et brûler du bétel devant ce grand tombeau; Car j'ai tué tous ceux qui vivaient dans Nebo, J'ai nourri les corbeaux qui volent dans les nues, J'ai fait vendre au marché les femmes toutes nues, J'ai chargé de butin quatre cents éléphants, J'ai cloué sur des croix tous les petits enfants, Ma droite a balayé toutes ces races viles Dans l'ombre, et j'ai rendu leurs anciens noms aux villes.
CASSANDRE
Argos. La cour du palais.
CASSANDRE, sur un char. CLYTEMNESTRE. LE CHŒUR.
LE CHŒUR.
Elle est fille de roi.--Mais sa ville est en cendre. Elle a droit à ce char et n'en veut pas descendre. Depuis qu'on l'a saisie, elle n'a point parlé. Le marbre de Syrta, la neige de Thulé N'ont pas plus de froideur que cette âpre captive. Elle est à l'avenir formidable attentive. Elle est pleine d'un dieu redoutable et muet; Le sinistre Apollon d'Ombos, qui remuait Dodone avec le souffle et Thèbe avec la lyre, Mêle une clarté sombre à son morne délire. Elle a la vision des choses qui seront; Un reflet de vengeance est déjà sur son front; Elle est princesse, elle est pythie, elle est prêtresse, Elle est esclave. Étrange et lugubre détresse! Elle vient sur un char, étant fille de roi. Le peuple, qui regarde aller, pâles d'effroi, Les prisonniers pieds nus qu'on chasse à coups de lance, Et qui rit de leurs cris, a peur de son silence.
(Le char s'arrête.)
CLYTEMNESTRE.
Femme, à pied! Tu n'es pas ici dans ton pays.
LE CHŒUR.
Allons, descends du char, c'est la reine, obéis.
CLYTEMNESTRE.
Crois-tu que j'ai le temps de t'attendre à la porte? Hâte-toi. Car bientôt il faut que le roi sorte. Peut-être entends-tu mal notre langue d'ici? Si ce que je te dis ne se dit pas ainsi Au pays dont tu viens et dont tu te sépares, Parle en signes alors, fais comme les barbares.
LE CHŒUR.
Si l'on parlait sa langue, on saurait son secret. On sent en la voyant ce qu'on éprouverait Si l'on venait de prendre une bête farouche.
CLYTEMNESTRE.
Je ne lui parle plus. L'horreur ferme sa bouche. Triste, elle songe à Troie, au ciel jadis serein. Elle ne prendra pas l'habitude du frein Sans le couvrir longtemps d'une sanglante écume.
(Clytemnestre sort.)
LE CHŒUR.
Cède au destin. Crois-moi. Je suis sans amertume. Descends du char. Reçois la chaîne à ton talon.
CASSANDRE.
Dieux! Grands dieux! Terre et ciel! Apollon! Apollon!
APOLLON LOXIAS, dans l'ombre.
Je suis là. Tu vivras, afin que ton œil voie Le flamboiement d'Argos plein des cendres de Troie.
LES TROIS CENTS
Ξέρξης τὸν Ἑλλήσποντον ἐκέλευσε τριηκοσίας ἐπικέσθαι μάστιγι πληγάς.
HÉRODOTE, _Polymnie_.
I
L'ASIE
L'Asie est monstrueuse et fauve; elle regarde Toute la terre avec une face hagarde, Et la terre lui plaît, car partout il fait nuit; L'Asie, où la hauteur des rois s'épanouit, A ce contentement que l'univers est sombre; Ici la Cimmérie, au delà la Northumbre, Au delà l'âpre hiver, l'horreur, les glaciers nus, Et les monts ignorés sous les cieux inconnus; Après l'inhabitable on voit l'infranchissable; La neige fait au nord ce qu'au sud fait le sable; Le pâle genre humain se perd dans la vapeur; Le Caucase est hideux, les Dofrines font peur; Au loin râle, en des mers d'où l'hirondelle émigre, Thulé sous son volcan comme un daim sous un tigre; Au pôle, où du corbeau l'orfraie entend l'appel, Les cent têtes d'Orcus font un blême archipel, Et, pareils au chaos, les océans funèbres Roulent cette nuit, l'eau, sous ces flots, les ténèbres. L'Asie en ce sépulcre a la couronne au front, Nulle part son pouvoir sacré ne s'interrompt, Elle règne sur tous les peuples qu'on dénombre, Et tout ce qui n'est point à l'Asie est à l'ombre, A la nuit, au désert, au sauvage aquilon; Toutes les nations rampent sous son talon Ou grelottent au nord sous la bise et la pluie. Mais la Grèce est un point lumineux qui l'ennuie; Il se pourrait qu'un jour cette clarté perçât, Et rendît l'espérance à l'univers forçat. L'Asie obscure et vaste en frémit sous son voile; Et l'énorme noirceur cherche à tuer l'étoile.
II
LE DÉNOMBREMENT
On se mettait en route à l'heure où le jour naît.
Le bagage marchait le premier, puis venait Le gros des nations, foule au hasard semée, Qui faisait à peu près la moitié de l'armée. Dire leurs noms, leurs cris, leurs chants, leurs pas, leur bruit, Serait vouloir compter les souffles de la nuit. Les peuples n'ont pas tous les mêmes mœurs; les scythes, Qui font à l'occident de sanglantes visites, Vont tout nus; le macron, qui du scythe est rival, A pour casque une peau de tête de cheval Dont il a sur le front les deux oreilles droites; Ceux de Paphlagonie ont des bottes étroites De peau tigrée, avec des clous sous les talons, Et leurs arcs sont très courts et leurs dards sont très longs; Les daces, dont les rois ont pour palais un bouge, Ont la moitié du corps peinte en blanc, l'autre en rouge; Le sogde emmène en guerre un singe, Béhémos, Devant lequel l'augure inquiet dit des mots Ténébreux, et pareils aux couleuvres sinistres; On voit passer parmi les tambours et les cistres Les deux sortes de fils du vieil Ethiopus, Ceux-ci les cheveux plats, ceux-là les fronts crépus; Les bars au turban vert viennent des deux Chaldées; Les piques des guerriers de Thrace ont dix coudées; Ces peuples ont chez eux un oracle de Mars; Comment énumérer les sospires camards, Les lygiens, pour bain cherchant les immondices, Les saces, les micois, les parthes, les dadyces, Ceux de la mer Persique au front ceint de varechs, Et ceux d'Assur armés presque comme les grecs, Arthée et Sydamnès, rois du pays des fièvres, Et les noirs caspiens, vêtus de peaux de chèvres, Et dont les javelots sont brûlés par le bout.
Comme dans la chaudière une eau se gonfle et bout, Cette troupe s'enflait en avançant, de sorte Qu'on eût dit qu'elle avait l'Afrique pour escorte, Et l'Asie, et tout l'âpre et féroce orient. C'étaient les nims, qui vont à la guerre en criant, Les sardes, conquérants de Sardaigne et de Corse, Les mosques tatoués sous leur bonnet d'écorce, Les gètes, et, hideux, pressant leurs rangs épais, Les bactriens, conduits par le mage Hystapès. Les tybarènes, fils des races disparues, Avaient des boucliers couverts de peaux de grues; Les lybs, nègres des bois, marchaient au son des cors; Leur habit était ceint par le milieu du corps, Et chacun de ces noirs, outre les cimeterres, Avait deux épieux, bons à la chasse aux panthères; Ils habitaient jadis sur le fleuve Strymon. Les abrodes avaient l'air fauve du démon, Et l'arc de bois de palme et la hache de pierre; Les gandars se teignaient de safran la paupière; Les syriens portaient des cuirasses de bois; On entendait au loin la flûte et le hautbois Des montagnards d'Abysse et le cri des numides Amenant, du pays où sont les pyramides, Des chevaux près desquels l'éclair est paresseux; Ceux de Lydie étaient coiffés de cuivre, et ceux D'Hyrcanie acceptaient pour chef de leur colonne Mégapane, qui fut prince de Babylone; Puis s'avançaient les blonds miliens, studieux De ne point offenser les démons ni les dieux; Puis ceux d'Ophir, enfants des mers mystérieuses; Puis ceux du fleuve Phta qu'ombragent les yeuses, Cours d'eau qui, hors des monts où l'asphodèle croît, Sort par un défilé long et sinistre, étroit Au point qu'il n'y pourrait passer une charrette; Puis les gours, nés dans l'ombre où l'univers s'arrête. Les satrapes du Gange avaient des brodequins Jusqu'à mi-jambe, ainsi que les chefs africains; Leur prince était Arthane, homme de renommée, Fils d'Artha, que le roi Cambyse avait aimée Au point de lui bâtir un temple en jade vert. Puis venait un essaim de coureurs du désert, Les sagastes, ayant pour toute arme une corde. La légion marchait à côté de la horde, L'homme nu coudoyait l'homme cuirassé d'or. Une captive en deuil, la sibylle d'Endor, S'indignait, murmurant de lugubres syllabes. Les chevaux ayant peur des chameaux, les arabes Se tenaient à distance et venaient les derniers; Après eux cheminaient, encombrés des paniers Où brillait le butin rapporté des ravages, Cent chars d'osier traînés par des ânes sauvages. L'attroupement, formé de cette façon-là Par tous ceux que la Perse en ses rangs appela, Épais comme une neige au souffle de la bise, Commandé par vingt chefs monstrueux, Mégabise, Hermamythre, Masange, Acrise, Artaphernas, Et poussé par les rois aux grands assassinats, Cet énorme tumulte humain, semblable aux rêves, Cet amas bigarré d'archers, de porte-glaives, Et de cavaliers droits sur les lourds étriers, Défilait, et ce tas de marcheurs meurtriers Passait pendant sept jours et sept nuits dans les plaines, Troupeau de combattants aux farouches haleines, Vaste et terrible, noir comme le Phlégéton, Et qu'on faisait marcher à grands coups de bâton. Et ce nuage était de deux millions d'hommes.
III
LA GARDE