La Légende des siècles tome I

Part 3

Chapter 33,781 wordsPublic domain

Le quatrième, monstre épouvantable et fier, Était un grand lion des plages de la mer. Il rôdait près des flots avant son esclavage. Gur, cité forte, était alors sur le rivage; Ses toits fumaient; son port abritait un amas De navires mêlant confusément leurs mâts; Le paysan portant son gomor plein de manne S'y rendait; le prophète y venait sur son âne; Ce peuple était joyeux comme un oiseau lâché; Gur avait une place avec un grand marché, Et l'abyssin venait y vendre des ivoires, L'amorrhéen, de l'ambre et des chemises noires, Ceux d'Ascalon, du beurre, et ceux d'Aser, du blé; Du vol de ses vaisseaux l'abîme était troublé. Or, ce lion était gêné par cette ville; Il trouvait, quand le soir il songeait immobile, Qu'elle avait trop de peuple et faisait trop de bruit. Gur était très farouche et très haute; la nuit, Trois lourds barreaux fermaient l'entrée inabordable; Entre chaque créneau se dressait, formidable, Une corne de buffle ou de rhinocéros; Le mur était solide et droit comme un héros; Et l'océan roulait à vagues débordées Dans le fossé, profond de soixante coudées. Au lieu de dogues noirs jappant dans le chenil, Deux dragons monstrueux pris dans les joncs du Nil Et dressés par un mage à la garde servile Veillaient des deux côtés de la porte de ville. Or, le lion s'était une nuit avancé, Avait franchi d'un bond le colossal fossé, Et broyé, furieux, entre ses dents barbares, La porte de la ville avec ses triples barres, Et, sans même les voir, mêlé les deux dragons Au vaste écrasement des verrous et des gonds; Et, quand il s'en était retourné vers la grève, De la ville et du peuple il ne restait qu'un rêve, Et, pour loger le tigre et nicher les vautours, Quelques larves de murs sous des spectres de tours.

Celui-là se tenait accroupi sur le ventre. Il ne rugissait pas, il bâillait; dans cet antre Où l'homme misérable avait le pied sur lui, Il dédaignait la faim, ne sentant que l'ennui.

Les trois autres allaient et venaient; leur prunelle, Si quelque oiseau battait leurs barreaux de son aile, Le suivait; et leur faim bondissait, et leur dent Mâchait l'ombre à travers leur cri rauque et grondant.

Soudain, dans l'angle obscur de la lugubre étable, La grille s'entr'ouvrit; sur le seuil redoutable, Un homme, que poussaient d'horribles bras tremblants, Apparut; il était vêtu de linceuls blancs; La grille referma ses deux battants funèbres; L'homme avec les lions resta dans les ténèbres.

Les monstres, hérissant leur crinière, écumant, Se ruèrent sur lui, poussant ce hurlement Effroyable, où rugit la haine et le ravage Et toute la nature irritée et sauvage Avec son épouvante et ses rébellions; Et l'homme dit:--La paix soit avec vous, lions! L'homme dressa la main; les lions s'arrêtèrent.

Les loups qui font la guerre aux morts et les déterrent, Les ours au crâne plat, les chacals convulsifs Qui pendant le naufrage errent sur les récifs, Sont féroces; l'hyène infâme est implacable; Le tigre attend sa proie et d'un seul bond l'accable; Mais le puissant lion, qui fait de larges pas, Parfois lève sa griffe et ne la baisse pas, Étant le grand rêveur solitaire de l'ombre.

Et les lions, groupés dans l'immense décombre, Se mirent à parler entre eux, délibérant; On eût dit des vieillards réglant un différend, Au froncement pensif de leurs moustaches blanches. Un arbre mort pendait, tordant sur eux ses branches.

Et, grave, le lion des sables dit:--Lions, Quand cet homme est entré, j'ai cru voir les rayons De midi dans la plaine où l'ardent semoun passe, Et j'ai senti le souffle énorme de l'espace; Cet homme vient à nous de la part du désert.

Le lion des bois dit:--Autrefois le concert Du figuier, du palmier, du cèdre et de l'yeuse, Emplissait jour et nuit ma caverne joyeuse; Même à l'heure où l'on sent que le monde se tait, Le grand feuillage vert autour de moi chantait. Quand cet homme a parlé, sa voix m'a semblé douce Comme le bruit qui sort des nids d'ombre et de mousse; Cet homme vient à nous de la part des forêts.

Et celui qui s'était approché le plus près, Le lion noir des monts dit:--Cet homme ressemble Au Caucase, où jamais une roche ne tremble; Il a la majesté de l'Atlas; j'ai cru voir, Quand son bras s'est levé, le Liban se mouvoir Et se dresser, jetant l'ombre immense aux campagnes; Cet homme vient à nous de la part des montagnes.

Le lion qui, jadis, au bord des flots rôdant, Rugissait aussi haut que l'océan grondant, Parla le quatrième, et dit:--Fils, j'ai coutume, En voyant la grandeur, d'oublier l'amertume, Et c'est pourquoi j'étais le voisin de la mer. J'y regardais--laissant les vagues écumer-- Apparaître la lune et le soleil éclore, Et le sombre infini sourire dans l'aurore; Et j'ai pris, ô lions, dans cette intimité, L'habitude du gouffre et de l'éternité; Or, sans savoir le nom dont la terre le nomme, J'ai vu luire le ciel dans les yeux de cet homme; Cet homme au front serein vient de la part de Dieu.--

Quand la nuit eut noirci le grand firmament bleu, Le gardien voulut voir la fosse, et cet esclave, Collant sa face pâle aux grilles de la cave, Dans la profondeur vague aperçut Daniel Qui se tenait debout et regardait le ciel, Et songeait, attentif aux étoiles sans nombre, Pendant que les lions léchaient ses pieds dans l'ombre.

LE TEMPLE

Moïse pour l'autel cherchait un statuaire; Dieu dit:--Il en faut deux; et dans le sanctuaire Conduisit Oliab avec Béliséel. L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel.

BOOZ ENDORMI

*

Booz s'était couché de fatigue accablé; Il avait tout le jour travaillé dans son aire, Puis avait fait son lit à sa place ordinaire; Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge; Il était, quoique riche, à la justice enclin; Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin, Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril. Sa gerbe n'était point avare ni haineuse; Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse: --Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques, Vêtu de probité candide et de lin blanc; Et, toujours du côté des pauvres ruisselant, Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent; Il était généreux, quoiqu'il fût économe; Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme, Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants; Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.

*

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens; Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres, Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres; Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge; La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait, Était encor mouillée et molle du déluge.

*

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith, Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée; Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu; Une race y montait comme une longue chaîne; Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme: «Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt? Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt, Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

«Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi, O Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre; Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre, Elle à demi vivante et moi mort à demi.

«Une race naîtrait de moi! Comment le croire? Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants? Quand on est jeune, on a des matins triomphants, Le jour sort de la nuit comme d'une victoire;

«Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe, Et je courbe, ô mon Dieu! mon âme vers la tombe Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau.»

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase, Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés; Le cèdre ne sent pas une rose à sa base, Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

*

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite, S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu, Espérant on ne sait quel rayon inconnu, Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là, Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle; Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle; Les anges y volaient sans doute obscurément, Car on voyait passer dans la nuit, par moment, Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait, Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse. On était dans le mois où la nature est douce, Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait; l'herbe était noire; Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement; Une immense bonté tombait du firmament; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles, Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE

Le philosophe allait sur son âne; prophète, Prunelle devant l'ombre horrible stupéfaite, Il allait, il pensait.

Devin des nations, Il vendait aux païens des malédictions, Sans savoir si des mains dans les ténèbres blêmes S'ouvraient pour recevoir ses vagues anathèmes. Il venait de Phétor; il allait chez Balac, Fils des gomorrhéens qui dorment sous le lac, Mage d'Assur et roi du peuple moabite. Il avait quitté l'ombre où l'épouvante habite Et le hideux abri des chênes chevelus Que l'ouragan secoue en ses larges reflux. Morne il laissait marcher au hasard sa monture, Son esprit cheminant dans une autre aventure; Il se demandait: Tout est-il vide? et le fond N'est-il que de l'abîme où des spectres s'en vont? L'ombre prodigieuse est-elle une personne? Le flot qui murmure, est-ce une voix qui raisonne? Depuis quatre-vingts ans, je vis dans un réduit, Regardant la sueur des antres de la nuit, Écoutant les sanglots de l'air dans les nuées. Le gouffre est-il vivant? Larves exténuées, Qu'est-ce que nous cherchons? Je sais l'assyrien, L'arabe, le persan, l'hébreu; je ne sais rien. De quel profond néant sommes-nous les ministres?...-- Ainsi, pâle, il songeait sous les branches sinistres, Les cheveux hérissés par les souffles des bois. L'âne s'arrêta court et lui dit: Je le vois.

PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST

AVEC LE TOMBEAU

En ce temps-là, Jésus était dans la Judée; Il avait délivré la femme possédée, Rendu l'ouïe aux sourds et guéri les lépreux; Les prêtres l'épiaient et parlaient bas entre eux. Comme il s'en retournait vers la ville bénie, Lazare, homme de bien, mourut à Béthanie. Marthe et Marie étaient ses sœurs; Marie, un jour, Pour laver les pieds nus du maître plein d'amour, Avait été chercher son parfum le plus rare. Or, Jésus aimait Marthe et Marie et Lazare. Quelqu'un lui dit: Lazare est mort.

Le lendemain, Comme le peuple était venu sur son chemin, Il expliquait la loi, les livres, les symboles, Et, comme Élie et Job, parlait par paraboles. Il disait:--Qui me suit, aux anges est pareil. Quand un homme a marché tout le jour au soleil Dans un chemin sans puits et sans hôtellerie, S'il ne croit pas, quand vient le soir, il pleure, il crie; Il est las; sur la terre il tombe haletant. S'il croit en moi, qu'il prie, il peut au même instant Continuer sa route avec des forces triples.-- Puis il s'interrompit, et dit à ses disciples: --Lazare, notre ami, dort; je vais l'éveiller.-- Eux dirent:--Nous irons, maître, où tu veux aller.-- Or, de Jérusalem, où Salomon mit l'arche, Pour gagner Béthanie, il faut trois jours de marche. Jésus partit. Durant cette route souvent, Tandis qu'il marchait seul et pensif en avant, Son vêtement parut blanc comme la lumière.

Quand Jésus arriva, Marthe vint la première, Et, tombant à ses pieds, s'écria tout d'abord: --Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas mort. Puis reprit en pleurant:--Mais il a rendu l'âme. Tu viens trop tard. Jésus lui dit:--Qu'en sais-tu, femme? Le moissonneur est seul maître de la moisson.

Marie était restée assise à la maison.

Marthe lui cria:--Viens, le maître te réclame. Elle vint. Jésus dit:--Pourquoi pleures-tu, femme? Et Marie à genoux lui dit:--Toi seul es fort. Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas mort. Jésus reprit:--Je suis la lumière et la vie. Heureux celui qui voit ma trace et l'a suivie! Qui croit en moi vivra, fût-il mort et gisant.-- Et Thomas, appelé Didyme, était présent. Et le seigneur, dont Jean et Pierre suivaient l'ombre, Dit aux juifs accourus pour le voir en grand nombre: --Où donc l'avez-vous mis?--Ils répondirent: Vois, Lui montrant de la main, dans un champ, près d'un bois, A côté d'un torrent qui dans les pierres coule, Un sépulcre.

Et Jésus pleura.

Sur quoi la foule Se prit à s'écrier:--Voyez comme il l'aimait! Lui qui chasse, dit-on, Satan et le soumet, Eût-il, s'il était Dieu, comme on nous le rapporte, Laissé mourir quelqu'un qu'il aimait de la sorte?

Or, Marthe conduisit au sépulcre Jésus. Il vint. On avait mis une pierre dessus. --Je crois en vous, dit Marthe, ainsi que Jean et Pierre; Mais voilà quatre jours qu'il est sous cette pierre.

Et Jésus dit:--Tais-toi, femme, car c'est le lieu Où tu vas, si tu crois, voir la gloire de Dieu.-- Puis il reprit:--Il faut que cette pierre tombe.-- La pierre ôtée, on vit le dedans de la tombe.

Jésus leva les yeux au ciel et marcha seul Vers cette ombre où le mort gisait dans son linceul, Pareil au sac d'argent qu'enfouit un avare. Et, se penchant, il dit à haute voix: Lazare!

Alors le mort sortit du sépulcre; ses pieds Des bandes du linceul étaient encor liés; Il se dressa debout le long de la muraille; Jésus dit:--Déliez cet homme, et qu'il s'en aille.-- Ceux qui virent cela crurent en Jésus-Christ.

Or, les prêtres, selon qu'au livre il est écrit, S'assemblèrent, troublés, chez le préteur de Rome; Sachant que Christ avait ressuscité cet homme, Et que tous avaient vu le sépulcre s'ouvrir, Ils dirent:--Il est temps de le faire mourir.

III

SUPRÉMATIE

Lorsque les trois grands dieux eurent dans un cachot Mis les démons, chassé les monstres de là-haut, Oté sa griffe à l'hydre, au noir dragon son aile, Et sur ce tas hurlant fermé l'ombre éternelle, Laissant grincer l'enfer, ce sépulcre vivant, Ils vinrent tous les trois, Vâyou, le dieu du Vent, Agni, dieu de la Flamme, Indra, dieu de l'Espace, S'asseoir sur le zénith, qu'aucun mont ne dépasse, Et se dirent, ayant dans le ciel radieux Chacun un astre au front: Nous sommes les seuls dieux!

Tout à coup devant eux surgit dans l'ombre obscure Une lumière ayant les yeux d'une figure. Ce que cette lumière était, rien ne saurait Le dire, et, comme brille au fond d'une forêt Un long rayon de lune en une route étroite, Elle resplendissait, se tenant toute droite. Ainsi se dresse un phare au sommet d'un récif. C'était un flamboiement immobile, pensif, Debout.

Et les trois dieux s'étonnèrent.

Ils dirent: Qu'est ceci?

Tout se tut et les cieux attendirent.

--Dieu Vâyou, dit Agni, dieu Vâyou, dit Indra, Parle à cette lumière. Elle te répondra. Crois-tu que tu pourras savoir ce qu'elle est?

--Certes, Dit Vâyou. Je le puis.

Les profondeurs désertes Songeaient; tout fuyait, l'aigle ainsi que l'alcyon. Alors Vâyou marcha droit à la vision. --Qu'es-tu? cria Vâyou, le dieu fort et suprême. Et l'apparition lui dit:--Qu'es-tu toi-même? Et Vâyou dit:--Je suis Vâyou, le dieu du Vent. --Et qu'est-ce que tu peux?--Je peux, en me levant, Tout déplacer, chasser les flots, courber les chênes, Arracher tous les gonds, rompre toutes les chaînes, Et si je le voulais, d'un souffle, moi Vâyou, Plus aisément qu'au fleuve on ne jette un caillou Ou que d'une araignée on ne crève les toiles, J'emporterais la terre à travers les étoiles.

L'apparition prit un brin de paille et dit: --Emporte ceci.

Puis, avant qu'il répondît, Elle posa devant le dieu le brin de paille.

Alors, avec des yeux d'orage et de bataille, Le dieu Vâyou se mit à grandir jusqu'au ciel, Il troua l'effrayant plafond torrentiel, Il ne fut plus qu'un monstre ayant partout des bouches, Pâle, il démusela les ouragans farouches Et mit en liberté l'âpre meute des airs; On entendit mugir le semoun des déserts Et l'aquilon qui peut, par-dessus les épaules Des montagnes, pousser l'océan jusqu'aux pôles; Vâyou, géant des vents, immense, au-dessus d'eux Plana, gronda, frémit et rugit, et, hideux, Remua les profonds tonnerres de l'abîme; Tout l'univers trembla de la base à la cime Comme un toit où quelqu'un d'affreux marche à grands pas.

Le brin de paille aux pieds du dieu ne bougea pas.

Le dieu s'en retourna.

--Dieu du vent, notre frère, Parle, as-tu pu savoir ce qu'est cette lumière?

Et Vâyou répondit aux deux autres dieux: Non.

--Agni, dit Indra; frère Agni, mon compagnon, Dit Vâyou, pourrais-tu le savoir, toi?

--Sans doute, Dit Agni.

Le dieu rouge, Agni, que l'eau redoute, Et devant qui médite à genoux le bouddha, Alla vers la clarté sereine et demanda: --Qu'es-tu, clarté?--Qu'es-tu toi-même? lui dit-elle. --Le dieu du Feu.--Quelle est ta puissance?--Elle est telle Que, si je veux, je puis brûler le ciel noirci, Les mondes, les soleils, et tout.

--Brûle ceci, Dit la clarté, montrant au dieu le brin de paille.

Alors, comme un bélier défonce une muraille, Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout La flamme formidable, et, fauve, ardent, debout, Crachant des jets de lave entre ses dents de braise, Fit sur l'humble fétu crouler une fournaise; Un soufflement de forge emplit le firmament; Et le jour s'éclipsa dans un vomissement D'étincelles, mêlé de tant de nuit et d'ombre Qu'une moitié du ciel en resta longtemps sombre; Ainsi bout le Vésuve, ainsi flambe l'Hékla. Lorsqu'enfin la vapeur énorme s'envola, Quand le dieu rouge Agni, dont l'incendie est l'âme, Eut éteint ce tumulte effroyable de flamme Où grondait on ne sait quel monstrueux soufflet, Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait N'avoir pas même été touché par la fumée.

Le dieu s'en revint.

--Dieu du feu, force enflammée, Quelle est cette lumière enfin? Sais-tu son nom? Dirent les autres dieux.

Agni répondit: Non.

--Indra, dit Vâyou; frère Indra, dit Agni, sage! Roi! dieu! qui, sans passer, de tout vois le passage, Peux-tu savoir, ô toi dont rien ne se perdra, Ce qu'est cette clarté qui nous regarde?

Indra Répondit: Oui.

Toujours droite, la clarté pure Brillait, et le dieu vint lui parler.

--O figure, Qu'es-tu? dit Indra, d'ombre et d'étoiles vêtu. Et l'apparition dit:--Toi-même, qu'es-tu? Indra lui dit:--Je suis Indra, dieu de l'Espace. --Et quel est ton pouvoir, dieu?--Sur sa carapace La divine tortue, aux yeux toujours ouverts, Porte l'éléphant blanc qui porte l'univers. Autour de l'univers est l'infini. Ce gouffre Contient tout ce qui vit, naît, meurt, existe, souffre, Règne, passe ou demeure, au sommet, au milieu, En haut, en bas, et c'est l'espace, et j'en suis dieu. Sous moi la vie obscure ouvre tous ses registres; Je suis le grand voyant des profondeurs sinistres; Ni dans les bleus édens, ni dans l'enfer hagard, Rien ne m'échappe, et rien n'est hors de mon regard; Si quelque être pour moi cessait d'être visible, C'est lui qui serait dieu, pas nous; c'est impossible. Étant l'énormité, je vois l'immensité; Je vois toute la nuit et toute la clarté; Je vois le dernier lieu, je vois le dernier nombre, Et ma prunelle atteint l'extrémité de l'ombre; Je suis le regardeur infini. Dans ma main J'ai tout, le temps, l'esprit, hier, aujourd'hui, demain. Je vois les trous de taupe et les gouffres d'aurore, Tout! et, là même où rien n'est plus, je vois encore. Depuis l'azur sans borne où les cieux sur les cieux Tournent comme un rouage aux flamboyants essieux, Jusqu'au néant des morts auquel le ver travaille, Je sais tout! je vois tout!

--Vois-tu ce brin de paille? Dit l'étrange clarté d'où sortait une voix. Indra baissa la tête et cria:--Je le vois. Lumière, je te dis que j'embrasse tout l'être; Toi-même, entends-tu bien, tu ne peux disparaître De mon regard, jamais éclipsé ni décru!

A peine eut-il parlé qu'elle avait disparu.

IV

ENTRE GÉANTS ET DIEUX

LE GÉANT, AUX DIEUX

LE GÉANT.

Un mot. Si, par hasard, il vous venait l'idée Que cette herbe où je dors, de rosée inondée, Est faite pour subir n'importe quel pied nu, Et que ma solitude est au premier venu, Si vous pensiez entrer dans l'ombre où je séjourne Sans que ma grosse tête au fond des bois se tourne, Si vous vous figuriez que je vous laisserais Tout déranger, percer des trous dans mes forêts, Ployer mes vieux sapins et casser mes grands chênes, Mettre à la liberté de mes torrents des chaînes, Chasser l'aigle, et marcher sur mes petites fleurs, Que vous pourriez venir faire les enjôleurs Chez les nymphes des bois qui ne sont que des sottes, Que vous pourriez le soir amener dans mes grottes La Vénus avec qui tous vous vous mariez, Que je n'ai pas des yeux pour voir, que vous pourriez Vous vautrer sur mes joncs où les dragons des antres Laissent en s'en allant la trace de leurs ventres, Que vous pourriez salir la pauvre source en pleurs, Que je vous laisserais, ainsi que des voleurs, Aller, venir, rôder dans la grande nature; Si vous imaginiez cette étrange aventure Qu'ici je vous verrais rire, semer l'effroi, Faire l'amour, vous mettre à votre aise chez moi, Sans des soulèvements énormes de montagnes, Et sans vous traiter, vous, princes, et vos compagnes, Comme les ours qu'au fond des halliers je poursuis, Vous me croiriez plus bête encor que je ne suis!

JUPITER.

Calme-toi.

VÉNUS.

Nous avons dans l'Olympe des chambres, Bonhomme.

LE GÉANT.