La Légende des siècles tome I

Part 2

Chapter 23,687 wordsPublic domain

Elle égalise tout dans la fosse, et confond Avec les bouviers morts la poussière que font Les Césars et les Alexandres; Elle envoie au ciel l'âme et garde l'animal; Elle ignore, en son vaste effacement du mal, La différence de deux cendres.

Elle paie à chacun sa dette, au jour la nuit, A la nuit le jour, l'herbe aux rocs, aux fleurs le fruit; Elle nourrit ce qu'elle crée, Et l'arbre est confiant quand l'homme est incertain; O confrontation qui fait honte au destin, O grande nature sacrée!

Elle fut le berceau d'Adam et de Japhet, Et puis elle est leur tombe; et c'est elle qui fait Dans Tyr qu'aujourd'hui l'on ignore, Dans Sparte et Rome en deuil, dans Memphis abattu, Dans tous les lieux où l'homme a parlé, puis s'est tu, Chanter la cigale sonore.

Pourquoi? Pour consoler les sépulcres dormants. Pourquoi? Parce qu'il faut faire aux écroulements Succéder les apothéoses, Aux voix qui disent Non les voix qui disent Oui, Aux disparitions de l'homme évanoui Le chant mystérieux des choses.

La terre a pour amis les moissonneurs; le soir, Elle voudrait chasser du vaste horizon noir L'âpre essaim des corbeaux voraces, A l'heure où le bœuf las dit: Rentrons maintenant; Quand les bruns laboureurs s'en reviennent traînant Les socs pareils à des cuirasses.

Elle enfante sans fin les fleurs qui durent peu; Les fleurs ne font jamais de reproches à Dieu; Des chastes lys, des vignes mûres, Des myrtes frissonnant au vent, jamais un cri Ne monte vers le ciel vénérable, attendri Par l'innocence des murmures.

Elle ouvre un livre obscur sous les rameaux épais; Elle fait son possible, et prodigue la paix Au rocher, à l'arbre, à la plante, Pour nous éclairer, nous, fils de Cham et d'Hermès, Qui sommes condamnés à ne lire jamais Qu'à de la lumière tremblante.

Son but, c'est la naissance et ce n'est pas la mort; C'est la bouche qui parle et non la dent qui mord; Quand la guerre infâme se rue Creusant dans l'homme un vil sillon de sang baigné, Farouche, elle détourne un regard indigné De cette sinistre charrue.

Meurtrie, elle demande aux hommes: A quoi sert Le ravage? Quel fruit produira le désert? Pourquoi tuer la plaine verte? Elle ne trouve pas utiles les méchants, Et pleure la beauté virginale des champs Déshonorés en pure perte.

La terre fut jadis Cérès, Alma Cérès, Mère aux yeux bleus des blés, des prés et des forêts; Et je l'entends qui dit encore: Fils, je suis Démèter, la déesse des dieux; Et vous me bâtirez un temple radieux Sur la colline Callichore.

II

D'ÈVE A JÉSUS

LE SACRE DE LA FEMME

I

L'aurore apparaissait; quelle aurore? Un abîme D'éblouissement, vaste, insondable, sublime; Une ardente lueur de paix et de bonté. C'était aux premiers temps du globe; et la clarté Brillait sereine au front du ciel inaccessible, Etant tout ce que Dieu peut avoir de visible; Tout s'illuminait, l'ombre et le brouillard obscur; Des avalanches d'or s'écroulaient dans l'azur; Le jour en flamme, au fond de la terre ravie, Embrasait les lointains splendides de la vie; Les horizons, pleins d'ombre et de rocs chevelus Et d'arbres effrayants que l'homme ne voit plus, Luisaient, comme le songe et comme le vertige, Dans une profondeur d'éclair et de prodige; L'éden pudique et nu s'éveillait mollement; Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant, Si frais, si gracieux, si suave et si tendre, Que les anges distraits se penchaient pour l'entendre, Le seul rugissement du tigre était plus doux; Les halliers où l'agneau paissait avec les loups, Les mers où l'hydre aimait l'alcyon, et les plaines Où les ours et les daims confondaient leurs haleines, Hésitaient, dans le chœur des concerts infinis, Entre le cri de l'antre et la chanson des nids. La prière semblait à la clarté mêlée; Et sur cette nature encore immaculée Qui du verbe éternel avait gardé l'accent, Sur ce monde céleste, angélique, innocent, Le matin, murmurant une sainte parole, Souriait, et l'aurore était une auréole. Tout avait la figure intègre du bonheur; Pas de bouche d'où vînt un souffle empoisonneur; Pas un être qui n'eût sa majesté première; Tout ce que l'infini peut jeter de lumière Éclatait pêle-mêle à la fois dans les airs; Le vent jouait avec cette gerbe d'éclairs Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées; L'enfer balbutiait quelques vagues huées Qui s'évanouissaient dans le grand cri joyeux Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux. Les vents et les rayons semaient de tels délires Que les forêts vibraient comme de grandes lyres; De l'ombre à la clarté, de la base au sommet, Une fraternité vénérable germait; L'astre était sans orgueil et le ver sans envie; On s'adorait d'un bout à l'autre de la vie; Une harmonie égale à la clarté, versant Une extase divine au globe adolescent, Semblait sortir du cœur mystérieux du monde; L'herbe en était émue, et le nuage, et l'onde, Et même le rocher qui songe et qui se tait; L'arbre, tout pénétré de lumière, chantait; Chaque fleur, échangeant son souffle et sa pensée Avec le ciel serein d'où tombe la rosée, Recevait une perle et donnait un parfum; L'Être resplendissait, Un dans Tout, Tout dans Un; Le paradis brillait sous les sombres ramures De la vie ivre d'ombre et pleine de murmures, Et la lumière était faite de vérité; Et tout avait la grâce, ayant la pureté. Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence, Tant ces immenses jours avaient une aube immense!

II

Ineffable lever du premier rayon d'or, Du jour éclairant tout sans rien savoir encor! O matin des matins! amour! joie effrénée De commencer le temps, l'heure, le mois, l'année! Ouverture du monde! instant prodigieux! La nuit se dissolvait dans les énormes cieux Où rien ne tremble, où rien ne pleure, où rien ne souffre; Autant que le chaos la lumière était gouffre; Dieu se manifestait dans sa calme grandeur, Certitude pour l'âme et pour les yeux splendeur; De faîte en faîte, au ciel et sur terre, et dans toutes Les épaisseurs de l'être aux innombrables voûtes, On voyait l'évidence adorable éclater; Le monde s'ébauchait; tout semblait méditer; Les types primitifs, offrant dans leur mélange Presque la brute informe et rude et presque l'ange, Surgissaient, orageux, gigantesques, touffus; On sentait tressaillir sous leurs groupes confus La terre, inépuisable et suprême matrice; La création sainte, à son tour créatrice, Modelait vaguement des aspects merveilleux, Faisait sortir l'essaim des êtres fabuleux Tantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues, Et proposait à Dieu des formes inconnues Que le temps, moissonneur pensif, plus tard changea; On sentait sourdre, et vivre, et végéter déjà Tous les arbres futurs, pins, érables, yeuses, Dans des verdissements de feuilles monstrueuses; Une sorte de vie excessive gonflait La mamelle du monde au mystérieux lait; Tout semblait presque hors de la mesure éclore; Comme si la nature, en étant proche encore, Eût pris, pour ses essais sur la terre et les eaux, Une difformité splendide au noir chaos.

Les divins paradis, pleins d'une étrange séve, Semblent au fond des temps reluire dans le rêve, Et, pour nos yeux obscurs, sans idéal, sans foi, Leur extase aujourd'hui serait presque l'effroi; Mais qu'importe à l'abîme, à l'âme universelle Qui dépense un soleil au lieu d'une étincelle, Et qui, pour y pouvoir poser l'ange azuré, Fait croître jusqu'aux cieux l'éden démesuré!

Jours inouïs! le bien, le beau, le vrai, le juste, Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l'arbuste; L'aquilon louait Dieu de sagesse vêtu; L'arbre était bon; la fleur était une vertu; C'est trop peu d'être blanc, le lys était candide; Rien n'avait de souillure et rien n'avait de ride; Jours purs! rien ne saignait sous l'ongle et sous la dent; La bête heureuse était l'innocence rôdant; Le mal n'avait encor rien mis de son mystère Dans le serpent, dans l'aigle altier, dans la panthère, Le précipice ouvert dans l'animal sacré N'avait pas d'ombre, étant jusqu'au fond éclairé; La montagne était jeune et la vague était vierge; Le globe, hors des mers dont le flot le submerge, Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant, Et rien n'était petit quoique tout fût enfant; La terre avait, parmi ses hymnes d'innocence, Un étourdissement de séve et de croissance; L'instinct fécond faisait rêver l'instinct vivant; Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent, L'amour épars flottait comme un parfum s'exhale; La nature riait, naïve et colossale; L'espace vagissait ainsi qu'un nouveau-né. L'aube était le regard du soleil étonné.

III

Or, ce jour-là, c'était le plus beau qu'eût encore Versé sur l'univers la radieuse aurore; Le même séraphique et saint frémissement Unissait l'algue à l'onde et l'être à l'élément; L'éther plus pur luisait dans les cieux plus sublimes; Les souffles abondaient plus profonds sur les cimes; Les feuillages avaient de plus doux mouvements; Et les rayons tombaient caressants et charmants Sur un frais vallon vert, où, débordant d'extase, Adorant ce grand ciel que la lumière embrase, Heureux d'être, joyeux d'aimer, ivres de voir, Dans l'ombre, au bord d'un lac, vertigineux miroir, Étaient assis, les pieds effleurés par la lame, Le premier homme auprès de la première femme.

L'époux priait, ayant l'épouse à son côté.

IV

Ève offrait au ciel bleu la sainte nudité, Ève blonde admirait l'aube, sa sœur vermeille.

Chair de la femme! argile idéale! ô merveille! O pénétration sublime de l'esprit Dans le limon que l'Être ineffable pétrit! Matière où l'âme brille à travers son suaire! Boue où l'on voit les doigts du divin statuaire! Fange auguste appelant le baiser et le cœur, Si sainte, qu'on ne sait, tant l'amour est vainqueur, Tant l'âme est vers ce lit mystérieux poussée, Si cette volupté n'est pas une pensée, Et qu'on ne peut, à l'heure où les sens sont en feu, Étreindre la beauté sans croire embrasser Dieu!

Ève laissait errer ses yeux sur la nature.

Et, sous les verts palmiers à la haute stature, Autour d'Ève, au-dessus de sa tête, l'œillet Semblait songer, le bleu lotus se recueillait, Le frais myosotis se souvenait; les roses Cherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes; Un souffle fraternel sortait du lys vermeil; Comme si ce doux être eût été leur pareil, Comme si de ces fleurs, ayant toutes une âme, La plus belle s'était épanouie en femme.

V

Pourtant, jusqu'à ce jour, c'était Adam, l'élu Qui dans le ciel sacré le premier avait lu, C'était le Marié tranquille et fort, que l'ombre Et la lumière, et l'aube, et les astres sans nombre, Et les bêtes des bois, et les fleurs du ravin Suivaient ou vénéraient comme l'aîné divin, Comme le front ayant la lueur la plus haute; Et, quand tous deux, la main dans la main, côte à côte, Erraient dans la clarté de l'éden radieux, La nature sans fond, sous ses millions d'yeux, A travers les rochers, les rameaux, l'onde et l'herbe, Couvait, avec amour pour le couple superbe, Avec plus de respect pour l'homme, être complet, Ève qui regardait, Adam qui contemplait.

Mais, ce jour-là, ces yeux innombrables qu'entr'ouvre L'infini sous les plis du voile qui le couvre, S'attachaient sur l'épouse et non pas sur l'époux, Comme si, dans ce jour religieux et doux Béni parmi les jours et parmi les aurores, Aux nids ailés perdus sous les branches sonores, Au nuage, aux ruisseaux, aux frissonnants essaims, Aux bêtes, aux cailloux, à tous ces êtres saints Que de mots ténébreux la terre aujourd'hui nomme, La femme eût apparu plus auguste que l'homme!

VI

Pourquoi ce choix? pourquoi cet attendrissement Immense du profond et divin firmament? Pourquoi tout l'univers penché sur une tête? Pourquoi l'aube donnant à la femme une fête? Pourquoi ces chants? Pourquoi ces palpitations Des flots dans plus de joie et dans plus de rayons? Pourquoi partout l'ivresse et la hâte d'éclore, Et les antres heureux de s'ouvrir à l'aurore, Et plus d'encens sur terre et plus de flamme aux cieux?

Le beau couple innocent songeait silencieux.

VII

Cependant la tendresse inexprimable et douce De l'astre, du vallon, du lac, du brin de mousse, Tressaillait plus profonde à chaque instant autour D'Ève, que saluait du haut des cieux le jour; Le regard qui sortait des choses et des êtres, Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres, Se fixait, plus pensif de moment en moment, Sur cette femme au front vénérable et charmant; Un long rayon d'amour lui venait des abîmes, De l'ombre, de l'azur, des profondeurs, des cimes, De la fleur, de l'oiseau chantant, du roc muet.

Et, pâle, Ève sentit que son flanc remuait.

LA CONSCIENCE

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, Échevelé, livide au milieu des tempêtes, Caïn se fut enfui de devant Jéhovah, Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva Au bas d'une montagne en une grande plaine; Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine Lui dirent:--Couchons-nous sur la terre, et dormons.-- Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts. Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, Et qui le regardait dans l'ombre fixement. --Je suis trop près, dit-il avec un tremblement. Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse, Et se remit à fuir sinistre dans l'espace. Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur. --Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes.-- Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'œil à la même place au fond de l'horizon. Alors il tressaillit en proie au noir frisson. --Cachez-moi! cria-t-il; et, le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche. Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont Sous des tentes de poil dans le désert profond: --Étends de ce côté la toile de la tente.-- Et l'on développa la muraille flottante; Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb: --Vous ne voyez plus rien? dit Tsilla, l'enfant blond, La fille de ses fils, douce comme l'aurore; Et Caïn répondit:--Je vois cet œil encore!-- Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, Cria:--Je saurai bien construire une barrière.-- Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière. Et Caïn dit:--Cet œil me regarde toujours! Hénoch dit:--Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle. Bâtissons une ville, et nous la fermerons.-- Alors Tubalcaïn, père des forgerons, Construisit une ville énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine, Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth; Et l'on crevait les yeux à quiconque passait; Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc avec des nœuds de fer, Et la ville semblait une ville d'enfer; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes; Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes; Sur la porte on grava: «Défense à Dieu d'entrer.» Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre. Et lui restait lugubre et hagard.--O mon père! L'œil a-t-il disparu? dit en tremblant Tsilla. Et Caïn répondit:--Non, il est toujours là. Alors il dit:--Je veux habiter sous la terre Comme dans son sépulcre un homme solitaire; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien.-- On fit donc une fosse, et Caïn dit: C'est bien! Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.

PUISSANCE ÉGALE BONTÉ

Au commencement, Dieu vit un jour dans l'espace Iblis venir à lui; Dieu dit:--Veux-tu ta grâce? --Non, dit le Mal.--Alors que me demandes-tu? --Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu, Joutons à qui créera la chose la plus belle. L'Être dit:--J'y consens.--Voici, dit le Rebelle; Moi, je prendrai ton œuvre et la transformerai. Toi, tu féconderas ce que je t'offrirai; Et chacun de nous deux soufflera son génie Sur la chose par l'autre apportée et fournie. --Soit. Que te faut-il? Prends, dit l'Être avec dédain. --La tête du cheval et les cornes du daim. --Prends.--Le monstre hésitant que la brume enveloppe Reprit:--J'aimerais mieux celle de l'antilope. --Va, prends.--Iblis entra dans son antre et forgea. Puis il dressa le front.--Est-ce fini déjà? --Non.--Te faut-il encor quelque chose? dit l'Être. --Les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, maître. --Prends.--Je demande en outre, ajouta le Rampant, Le ventre du cancer, les anneaux du serpent, Les cuisses du chameau, les pattes de l'autruche. --Prends.--Ainsi qu'on entend l'abeille dans la ruche, On entendait aller et venir dans l'enfer Le démon remuant des enclumes de fer. Nul regard ne pouvait voir à travers la nue Ce qu'il faisait au fond de la cave inconnue. Tout à coup, se tournant vers l'Être, Iblis hurla: --Donne-moi la couleur de l'or. Dieu dit:--Prends-la. Et, grondant et râlant comme un bœuf qu'on égorge, Le démon se remit à battre dans sa forge; Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet, Et toute la caverne horrible tressaillait; Les éclairs des marteaux faisaient une tempête; Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête; Il rugissait; le feu lui sortait des naseaux, Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux Dans la saison livide où la cigogne émigre. Dieu dit:--Que te faut-il encor?--Le bond du tigre. --Prends.--C'est bien, dit Iblis debout dans son volcan. Viens m'aider à souffler, dit-il à l'ouragan. L'âtre flambait; Iblis, suant à grosses gouttes, Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes, On ne distinguait rien qu'une sombre rougeur Empourprant le profil du monstrueux forgeur. Et l'ouragan l'aidait, étant démon lui-même. L'Être, parlant du haut du firmament suprême, Dit:--Que veux-tu de plus?--Et le grand paria, Levant sa tête énorme et triste, lui cria: --Le poitrail du lion et les ailes de l'aigle. Et Dieu jeta, du fond des éléments qu'il règle, A l'ouvrier d'orgueil et de rébellion L'aile de l'aigle avec le poitrail du lion. Et le démon reprit son œuvre sous les voiles. --Quelle hydre fait-il donc? demandaient les étoiles. Et le monde attendait, grave, inquiet, béant, Le colosse qu'allait enfanter ce géant. Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale Comme un dernier effort jetant un dernier râle; L'Etna, fauve atelier du forgeron maudit, Flamboya; le plafond de l'enfer se fendit, Et, dans une clarté blême et surnaturelle, On vit des mains d'Iblis jaillir la sauterelle.

Et l'infirme effrayant, l'être ailé, mais boiteux, Vit sa création et n'en fut pas honteux, L'avortement étant l'habitude de l'ombre. Il sortit à mi-corps de l'éternel décombre, Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant, Cria dans l'infini:--Maître, à toi maintenant! Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche, Reprit:--Tu m'as donné l'éléphant et l'autruche, Et l'or pour dorer tout; et ce qu'ont de plus beau Le chameau, le cheval, le lion, le taureau, Le tigre et l'antilope, et l'aigle et la couleuvre; C'est mon tour de fournir la matière à ton œuvre; Voici tout ce que j'ai. Je te le donne. Prends.-- Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents, Tendit sa grande main de lumière baignée Vers l'ombre, et le démon lui donna l'araignée.

Et Dieu prit l'araignée et la mit au milieu Du gouffre qui n'était pas encor le ciel bleu; Et l'Esprit regarda la bête; sa prunelle, Formidable, versait la lueur éternelle; Le monstre, si petit qu'il semblait un point noir, Grossit alors, et fut soudain énorme à voir; Et Dieu le regardait de son regard tranquille; Une aube étrange erra sur cette forme vile; L'affreux ventre devint un globe lumineux; Et les pattes, changeant en sphères d'or leurs nœuds, S'allongèrent dans l'ombre en grands rayons de flamme. Iblis leva les yeux; et tout à coup l'infâme, Ébloui, se courba sous l'abîme vermeil; Car Dieu, de l'araignée, avait fait le soleil.

LES LIONS

Les lions dans la fosse étaient sans nourriture. Captifs, ils rugissaient vers la grande nature Qui prend soin de la brute au fond des antres sourds. Les lions n'avaient pas mangé depuis trois jours. Ils se plaignaient de l'homme, et, pleins de sombres haines, A travers leur plafond de barreaux et de chaînes, Regardaient du couchant la sanglante rougeur; Leur voix grave effrayait au loin le voyageur Marchant à l'horizon dans les collines bleues.

Tristes, ils se battaient le ventre de leurs queues; Et les murs du caveau tremblaient, tant leurs yeux roux A leur gueule affamée ajoutaient de courroux.

La fosse était profonde; et, pour cacher leur fuite, Og et ses vastes fils l'avaient jadis construite; Ces enfants de la terre avaient creusé pour eux Ce palais colossal dans le roc ténébreux; Leurs têtes en ayant crevé la large voûte, La lumière y tombait et s'y répandait toute, Et ce cachot de nuit pour dôme avait l'azur. Nabuchodonosor, qui régnait dans Assur, En avait fait couvrir d'un dallage le centre; Et ce roi fauve avait trouvé bon que cet antre, Qui jadis vit les Chams et les Deucalions, Bâti pour les géants, servît pour les lions.

Ils étaient quatre, et tous affreux. Une litière D'ossements tapissait le vaste bestiaire; Les rochers étageaient leur ombre au-dessus d'eux; Ils marchaient, écrasant sur le pavé hideux Des carcasses de bête et des squelettes d'homme.

Le premier arrivait du désert de Sodome; Jadis, quand il avait sa fauve liberté, Il habitait le Sin, tout à l'extrémité Du silence terrible et de la solitude; Malheur à qui tombait sous sa patte au poil rude! Et c'était un lion des sables.

Le second Sortait de la forêt de l'Euphrate fécond; Naguère, en le voyant vers le fleuve descendre, Tout tremblait; on avait eu du mal à le prendre, Car il avait fallu les meutes de deux rois; Il grondait; et c'était une bête des bois.

Et le troisième était un lion des montagnes. Jadis il avait l'ombre et l'horreur pour compagnes; Dans ce temps-là, parfois, vers les ravins bourbeux Se ruaient des galops de moutons et de bœufs; Tous fuyaient, le pasteur, le guerrier et le prêtre; Et l'on voyait sa face effroyable apparaître.