La jeune Inde

Part 3

Chapter 33,674 wordsPublic domain

_L'honneur de l'Angleterre est en jeu._--Cette question affecte en effet l'honneur de l'Angleterre,--la parole donnée par le Premier Ministre. Que sont les richesses, le pouvoir et la gloire militaire, si cet honneur est souillé? Aussi ai-je été peiné de lire le résumé télégraphique du discours du Premier Ministre; il paraissait blesser gratuitement la susceptibilité musulmane et laisser entrevoir une solution de la question du Califat absolument opposée à la parole solennelle qu'il avait donnée après délibération, à une époque où cette parole avait raffermi la fidélité des Musulmans et sans nul doute stimulé l'enrôlement des plus guerriers parmi eux. Je veux espérer encore que des conseils plus sages l'emporteront et que justice sera rendue à la cause Mahométane. Si toutefois le pire devait arriver, le Comité pour le Califat à décidé hier soir de conseiller aux Mahométans de retirer leur coopération au Gouvernement. J'eus l'avantage d'être présent au Comité et aux réunions générales, et je me permets d'avertir le Gouvernement de la solennité de la circonstance et de la gravité de la décision prise. Je sais que retirer sa coopération au gouvernement est une chose très grave. Elle demande que l'on soit capable de supporter la souffrance. Je sais également que tout citoyen a le droit de retirer sa coopération à l'Etat, lorsque par cette coopération il s'avilit. C'est une manière tangible de témoigner son mécontentement.

_Le boycottage._--On peut donc espérer que le Gouvernement impérial reconnaîtra la gravité de la situation. Mais de la Non-Coopération passer au boycottage, c'est descendre du sublime au ridicule. Le Comité décida hier, à une forte majorité, le boycottage des marchandises anglaises si la question du Califat n'était pas réglée d'une façon satisfaisante. Le boycottage est une forme de vengeance, et pour arriver à une solution équitable, il nous faut préparer l'opinion du monde. Je me permets de suggérer à mes amis Mahométans qu'ils n'auront pas l'opinion du monde pour eux, s'ils boycottent les marchandises anglaises pour en accepter d'autres. De plus, le boycottage que l'on propose est un aveu de faiblesse; et pour pouvoir traiter toutes les questions, il nous faut montrer notre force et non notre faiblesse. J'espère donc que le Comité pour le Califat, après avoir sérieusement réfléchi, reviendra sur sa décision et annulera sa résolution de boycottage. Pour traiter cette importante question, il faut avoir du calme, de la patience et ne pas s'écarter des faits. Il ne suffit pas qu'il n'y ait point de violence. En vérité, un discours violent peut faire autant de mal qu'un acte violent, et je suis persuadé que vous ne voudriez pas qu'une parole ou une action trop vive fît du tort à une cause aussi sacrée.

_Les Griefs du Pendjab._--Il me reste à examiner une attitude que m'ont suggérée quelques amis. On a prétendu que les Griefs du Pendjab étaient aussi une raison sérieuse pour ne point participer aux cérémonies en honneur de la paix. Je me permets de différer d'opinion. Quelque pénible que soit le mal fait au Pendjab c'est en somme une affaire privée, et parler des griefs du Pendjab pour justifier notre refus de collaborer aux célébrations Impériales montrerait que nous manquons du sens des proportions. Les griefs du Pendjab ne proviennent pas, comme la question du Califat, des clauses de la paix. Si nous voulons donner à la question du Califat sa véritable place et lui conserver toute son importance, il faut que nous l'isolions. A mon humble avis, nous ne pouvons nous dispenser de prendre part aux cérémonies que pour des raisons qui proviennent directement de la paix et touchent aux parties vitales de notre existence nationale. La question du Califat répond seule à ces deux conditions.

_3 Décembre 1919_

[52] Cette conférence avait été précédée le 17 octobre de la Journée du Califat (_Khilafat Day_). Le 22 du même mois, dans la _Jeune Inde_, Gandhi écrivait:

«Le 17 octobre sera longtemps considéré comme une journée mémorable dans l'histoire de l'Inde. Qu'une démonstration comme celle qui fut organisée le 17 courant ait pu avoir lieu sans le moindre obstacle est à l'éloge des organisateurs, et assurément une victoire remportée par le _Satyâgraha_. On commence à se rendre compte que ce n'est pas par la violence que les grandes causes se gagnent, mais par un accord paisible et un effort soutenu.

«Dès que le peuple cessera de craindre la force, le Gouvernement s'apercevra qu'elle ne sert à rien et que seuls ceux-là qui ne la craignent point se refusent à l'employer. Ceux qui sont au pouvoir se plaisent en général aux démonstrations violentes du peuple. L'art de gouverner consiste à avoir à sa disposition des forces suffisantes pour contraindre par la terreur le peuple à la soumission. Et un gouvernement n'est un instrument de service qu'autant qu'il est fondé sur la volonté et le consentement du peuple. Il n'est qu'un instrument d'oppression lorsqu'il obtient l'obéissance à la pointe des baïonnettes... Les organisateurs de la Journée du Califat semblent avoir compris le principe fondamental du Satyâgraha. Ils auraient fait le jeu de leur adversaire, si directement ou indirectement ils avaient incité à la violence ou même si la violence avait résulté de la démonstration.

La cause de l'Islam a gagné par la nature pacifique de la démonstration. Et l'organisation de la police à Bombay mérite les louanges les plus grandes, car à Bombay de même qu'à Ahmedabad, aucune mesure de précaution particulière ne semblait avoir été prise. Absence de tout déploiement de forces. La présence de forces policières et de troupes irrite toujours la populace. Les organisateurs méritent des louanges analogues pour avoir évité des rassemblements et tout ce qui tend à réunir des multitudes ignorantes et irresponsables.

La question du Califat est épineuse. Elle a été rendue plus complexe encore par suite de traités secrets. Mais tout espoir n'est pas perdu... Il ne faut ni tapage, ni mise en scène, ni déclamation, ni réclame. Il faut agir tranquillement et sincèrement... Le loyalisme n'est pas un principe immuable, il est un accord réciproque. Un gouvernement loyal envers ses administrés obtient nécessairement leur loyalisme. Quand notre gouvernement cesse d'être loyal, c'est-à-dire s'il devient systématiquement injuste et oppresseur, nous devons sans la moindre hésitation proclamer notre défection, lui retirer notre appui et conseiller cette attitude autour de nous. C'est là une forme de boycottage que nous jugerions de notre devoir si l'occasion s'en présentait. Mais boycotter des marchandises anglaises tout en conservant nos relations avec les Anglais nous semble la plus grande des sottises. Nos amis Mahométans ont une cause beaucoup trop sacrée pour jouer avec l'emploi d'une arme aussi douteuse que celle du boycottage. Ils savent à présent, et le monde entier sait, que leur cause n'est pas seulement celle de quatre-vingt millions de Mahométans, mais également celle de deux cent millions d'Hindous. Le 17 octobre a démontré que le lien qui les unit existe vraiment et qu'il ira en se resserrant de plus en plus. Une Inde forte et unie ne saurait manquer d'être écoutée avec attention et respect par les alliés de la Grande-Bretagne.

LA PROCLAMATION ROYALE

La Proclamation[53] publiée par le Souverain le 24 de ce mois est un document dont le peuple britannique a toutes les raisons de se montrer fier et dont chaque Indien devrait être satisfait. Venant à la suite des révélations faites devant la Commission de Lord Hunter, la Proclamation laisse apparaître le véritable caractère anglais. Car de même que la Proclamation nous en montre le meilleur côté, les cruautés du général Dyer nous en dévoilent le plus mauvais[54]. La Proclamation témoigne du désir d'agir avec équité, les actes du général Dyer montrent l'homme, sous l'influence de la peur et de l'emportement, devenu démon. La juxtaposition des deux événements est, je crois, purement accidentelle. La Proclamation était l'aboutissement inévitable de la mesure importante qui avait reçu le consentement royal. Elle y a mis la dernière touche. La loi sur les Réformes, jointe à la Proclamation, est le gage des intentions équitables du peuple britannique, et en conséquence elle devrait éloigner tout soupçon. Mais ceci ne veut pas dire que nous restions les bras croisés, et que nous nous attendions à obtenir tout ce que nous voulons. Sous le régime constitutionnel britannique, rien ne s'obtient sans lutte sérieuse. Personne n'a cru une seconde ce qui a été dit au Parlement: que les Réformes n'avaient pas été accordées à cause de l'agitation. Nous n'aurions point avancé d'un pas, s'il n'y avait eu un Congrès pour réclamer les droits du peuple. Faire de l'agitation n'est autre chose qu'un mouvement vers un but déterminé. Mais de même que tout mouvement ne signifie point progrès, toute agitation ne signifie pas succès. Une agitation indisciplinée,--ce qui n'est qu'une paraphrase de violence en parole et en action--ne peut que retarder le progrès national, et amener un châtiment immérité, tel que le massacre de Jallianwalla Bagh. D'une agitation disciplinée dépend le progrès national. La méthode la plus convenable consiste donc à agir raisonnablement, et nous sommes persuadés que la Proclamation Royale et les Réformes ne veulent pas dire qu'il y aura moins d'agitation et moins de travail, mais au contraire plus de travail et plus d'agitation de la bonne sorte.

Les Réformes sont assurément incomplètes: elles ne nous accordent pas assez. Nous avions droit à davantage et pouvions en assumer la responsabilité; mais telles qu'elles sont, il ne nous est pas permis de les dédaigner. Elles nous permettront de nous développer. Notre devoir, par conséquent, n'est pas de chercher à les dénigrer, mais de nous mettre tranquillement à l'œuvre pour les faire aboutir à un succès, nous préparant ainsi par anticipation à l'époque où nous aurons une responsabilité entière. Notre travail actuel consiste à tourner notre effort sur nous-mêmes. Concentrons nos énergies pour nous débarrasser des abus sociaux, créer un suffrage puissant et envoyer dans nos conseils des hommes qui posent leur candidature pour rendre des services à la Nation et non pour se faire une réclame personnelle.

Il y a beaucoup de méfiance réciproque entre les Anglais et nous. Le Général Dyer, oubliant sa dignité d'homme, devint lâche parce que la méfiance et par conséquent la peur s'emparèrent de lui. Il craignait d'être assailli. La Proclamation, plus que les Réformes, remplace la méfiance par la confiance. Il reste à voir si cette confiance va pénétrer parmi les fonctionnaires. Supposons-le et faisons-lui le meilleur accueil possible. En agissant ainsi, nous ne saurions avoir tort. Avoir confiance est une vertu. La faiblesse engendre la méfiance. Le meilleur moyen de témoigner notre satisfaction est assurément de travailler de bon cœur et de bonne grâce. Notre travail sincère sera la plus sûre garantie de notre progrès rapide vers le but désiré.

Pendant toutes ces années, la seule personnalité qui ait travaillé pour l'Inde sans se laisser distraire un seul instant, est M. Montague. Nous avons eu plusieurs secrétaires d'Etat qui ont illustré leur poste, mais aucun dont la présence y ait jeté autant d'éclat. Il a été un véritable ami de l'Inde, il a mérité notre reconnaissance. Quant à Lord Sinha il a ajouté à la renommée de son pays. Les Indiens ne sauraient être trop fiers de lui.

_31 Décembre 1919_

[53] En donnant son assentiment à _l'Indian Reform Act_ de 1919, le Roi-Empereur publia une proclamation, dont voici quelques extraits:

«Je désire sincèrement que, dans la mesure du possible, toute trace de ressentiment soit effacée entre Mon peuple et ceux qui sont à la tête de Mon Gouvernement. Que ceux qui ont enfreint les lois dans leur ardent désir de progrès politique les respectent à l'avenir. Qu'il devienne possible à ceux qui sont chargés de maintenir un Gouvernement paisible et calme, d'oublier les folies auxquelles ils ont été contraints de mettre un frein. Une ère nouvelle commence. Qu'elle débute par une résolution générale de la part de Mon peuple et de ceux qui Me représentent de travailler ensemble pour un but commun. Je charge donc Mon Vice-roi d'exercer en Mon Nom et en Ma Personne la Clémence Royale envers les condamnés politiques aussi complètement que la sécurité publique le permet. Je désire que cette même clémence s'étende dans les mêmes conditions aux personnes actuellement en prison ou dont la liberté est restreinte pour avoir commis des délits contre l'Etat ou qui ont enfreint certaines lois particulières et provisoires. Je suis persuadé que la conduite future de ceux qui en profiteront justifiera cette clémence et que dorénavant Mes sujets agiront de telle sorte qu'il ne soit point nécessaire d'appliquer les lois contre de pareilles offenses».

(_La Jeune Inde_, 26 mai 1920).

[54] Sur le général Dyer et le massacre de Jalliawalla Bagh (12 avril 1919), voir R. Rolland, _op. c._ p. 60-63.

LE SWARAJ PAR LE SWADESHI[55]

La véritable réforme nécessaire à l'Inde est l'adoption du _Swadeshi_ au sens exact du mot. Le problème immédiat que nous avons à résoudre n'est pas de savoir comment organiser le Gouvernement du pays, mais comment nous vêtir et nous nourrir. En 1918, nous avons envoyé hors de l'Inde 600 millions de roupies pour acheter des tissus. En continuant d'acheter à l'étranger à ce taux, nous privons d'autant les Indiens qui tissent et qui filent sans leur mettre entre les mains un autre métier. Rien de surprenant si la dixième partie de notre population est condamnée à mourir de faim, et si le reste est en majorité insuffisamment nourrie. Qui sait regarder peut se rendre compte par lui-même _que la classe moyenne est déjà sous-nourrie et que nos petits n'ont pas assez de lait_. Le projet des réformes, quelque libéral qu'il soit, n'aidera pas à résoudre le problème avant un certain temps. Le _Swadeshi_ le résoudra immédiatement.

Le Pendjab m'en a rendu la solution encore plus claire. Dieu merci, les belles femmes du Pendjab n'ont rien perdu de la souplesse de leurs doigts. Nobles ou humbles, toutes savent filer. Elles n'ont pas brûlé leur rouet, ainsi que l'ont fait les femmes du Gujerate. J'éprouve une joie véritable, lorsqu'elles me lancent leurs balles de fil sur les genoux. Elles disent qu'elles ont le temps de filer et que le _Khaddar_[56] tissé à la main avec leur fil est bien supérieur à celui que l'on fabrique avec du fil filé à la machine. Nos ancêtres parvenaient à se vêtir avec confort, sans difficulté et sans l'obligation d'acheter leurs tissus sur les marchés étrangers.

Cet art merveilleux et si simple pourtant risque de disparaître si nous ne nous réveillons pas à temps. Le Pendjab nous montre ce qu'il peut faire. Mais au Pendjab aussi il disparaît rapidement. Chaque année voit diminuer la quantité de fil préparé à la main, ce qui signifie une pauvreté plus grande et plus d'oisiveté. Les femmes qui n'emploient plus leur temps à filer le passent à bavarder et ne font pas autre chose.

Pour obvier au mal, il est indispensable que tout Indien instruit et se rendant compte de son devoir élémentaire, offre immédiatement un rouet aux femmes de son entourage et leur procure le moyen d'apprendre à filer. Des millions de mètres de fil peuvent ainsi être filés chaque jour. Tout Indien cultivé prêt à porter le tissu fabriqué avec ce fil, aidera à faire renaître la seule industrie villageoise de l'Inde.

Sans industrie villageoise, le paysan indien est perdu. Il ne peut vivre du produit de la terre. Il a besoin d'une industrie complémentaire. La plus facile, la plus économique et la meilleure est celle du rouet.

Je sais que c'est demander une révolution dans notre conception mentale. Et parce que c'est une révolution, je prétends que le _Swadeshi_ mène au _Swarâj_. Une nation qui peut économiser 600 millions de roupies chaque année et distribuer cette somme énorme parmi les fileurs et les tisserands, travaillant chez eux, aura acquis une puissance d'organisation et d'industrie qui doit la rendre capable de faire tout le nécessaire pour son développement.

Le réformateur porté à la rêverie murmure: «Attendez que j'aie un gouvernement responsable, et je protégerai l'industrie dans l'Inde, sans que les femmes aient à filer ou le tisserand à tisser.» Ceci a été dit textuellement par des gens qui réfléchissent. Je me permets de suggérer qu'il se cache une double illusion derrière une pareille proposition. L'Inde ne peut pas attendre un régime protectionniste, et ce protectionnisme ne fera pas baisser le prix des vêtements. Secondement, ce protectionnisme sera inutile aux milliers d'êtres qui meurent de faim. On ne peut leur venir en aide qu'en leur procurant le moyen d'ajouter à leurs gains, en leur rendant leur industrie qui est de filer. Par conséquent, que nous ayons ou non un système protectionniste, il nous faudra toujours faire revivre le filage à la main et encourager le tissage.

Lorsque la guerre faisait rage, tous les bras disponibles d'Amérique et d'Angleterre furent employés à construire des navires et il s'en construisit avec une rapidité surprenante. Si j'en avais le pouvoir, je ferais apprendre à tout Indien à tisser et à filer, et je l'obligerais à y consacrer chaque jour un certain temps. Je commencerais par les écoles qui sont des unités organisées toutes prêtes. Multiplier les filatures ne peut résoudre le problème. Il leur faudrait trop de temps pour remédier à l'épuisement, et elles _ne pourraient pas_ distribuer les 600 millions de roupies à nos familles. Elles ne feraient que concentrer le labeur et l'argent et ajouteraient à la confusion.

_10 Décembre 1919_

[55] Pour l'explication de ces deux mots, voir plus haut, p. 4.

[56] _Khaddar_, ou _Khadi_: le tissu national indien.

L'UNION HINDOUE-MUSULMANE

Monsieur Candler, journaliste anglais, m'a demandé il y a quelque temps, dans une interview imaginaire, si l'expression de mes sentiments hindous-musulmans étant sincère, je mangerais et boirais en compagnie d'un Mahométan et accepterais de donner à un Mahométan ma fille en mariage. Cette question m'a été posée à nouveau sous une autre forme par des amis. Est-il nécessaire pour l'Union Hindoue-Musulmane que ses membres prennent leur repas en commun et qu'ils se marient entre eux? Ceux qui m'ont posé cette question ajoutent que si ces deux points sont essentiels, une véritable union ne saurait exister: car des milliers de _Sanatanis_[57] ne pourraient se résoudre aux repas en commun et encore moins à des mariages mixtes.

Je suis de ceux qui ne voient pas dans les castes une institution nuisible. A l'origine, c'était une coutume saine, tendant au bien de la nation. Pour moi, l'idée qu'il soit nécessaire au progrès national de se réunir pour manger et boire, ou de s'allier par des mariages, me semble une superstition empruntée à l'Occident. Manger est une opération vitale, tout autant que la plupart des autres nécessités physiologiques de l'existence; et si l'homme n'avait, en grande partie pour son mal, fait de l'action de manger un plaisir et un fétiche, nous remplirions cette fonction en secret, ainsi que nous le faisons de toutes les autres. En vérité, la plus haute culture de l'Hindouisme considère encore ainsi l'acte de manger, et il existe des milliers d'Hindous qui ne mangeraient devant personne. Je pourrais citer bien des noms d'hommes et de femmes cultivés prenant leurs repas dans la solitude la plus complète, et qui vivent en bonne intelligence avec tous.

La question de mariage est plus délicate encore. S'il est possible à des frères et sœurs de vivre en affectueuse amitié sans songer à s'épouser, je ne vois rien qui s'oppose à ce que ma fille considère tout Mahométan comme un frère, et réciproquement. J'ai sur la religion et le mariage des opinions très nettes. C'est en réprimant nos appétits,--qu'ils se rapportent à la nourriture ou au mariage,--que, du point de vue religieux, nous avançons le plus. Je désespérerais de jamais pouvoir cultiver de relations amicales avec le monde, s'il me fallait reconnaître le droit à tout jeune homme d'offrir sa main en mariage à ma fille, ou me considérer comme tenu de dîner avec n'importe qui. J'ai la prétention de vivre en bons termes avec le monde entier, je ne me suis jamais querellé avec un seul Mahométan ou un seul Chrétien et, depuis des années, je n'ai jamais touché à autre chose qu'à des fruits, soit chez des Mahométans soit chez des Chrétiens. Je refuserais certes énergiquement de manger des mets préparés dans l'assiette de mon propre fils ou de boire de l'eau d'une tasse où il eût mis les lèvres sans qu'elle eût été lavée; mais cette réserve et cet exclusivisme n'ont jamais affecté mon étroite intimité avec mes amis Mahométans et Chrétiens, ni avec mes fils.

Dîner en commun et s'épouser n'a jamais empêché les désunions, les querelles, ou pire. Les Pandavas et les Kauravas qui dînaient ensemble et s'alliaient par mariage se prenaient à la gorge sans le moindre remords. La haine entre Allemands et Anglais n'est pas encore éteinte.

A dire vrai, les alliances et les dîners, ne sont pas nécessairement des facteurs d'amitié et d'union, s'ils en sont souvent l'emblème. Insister sur l'un et sur l'autre peut facilement devenir et est actuellement un obstacle à l'Union Hindoue-Musulmane. Si nous nous imaginons que les Hindous et les Musulmans ne peuvent être unis sans dîner ensemble et se marier entre eux, nous allons élever une barrière artificielle entre eux qu'il sera bien difficile de détruire. D'autre part l'union grandissante entre Hindous et Musulmans va se trouver sérieusement entravée, si les jeunes Mahométans, par exemple, en arrivent à croire qu'ils peuvent légalement faire la cour aux jeunes filles Hindoues. Les parents hindous, s'ils en ont le soupçon, ne voudront plus admettre les Mahométans dans leur intérieur, comme ils ont commencé à le faire. A mon avis, il faut que les jeunes Mahométans et Hindous tiennent compte de cette restriction.

Je considère qu'il est absolument impossible que des mariages aient lieu entre Hindous et Mahométans et que chacun demeure fidèle à sa religion. La véritable beauté de l'Union Hindoue-Musulmane consiste justement dans ce fait que chacun des deux reste fidèle à sa religion, tout en respectant celle de l'autre. Car nous pensons aux Hindous et aux Mahométans du type le plus orthodoxe, capables de se considérer comme des ennemis naturels, ainsi qu'ils l'ont fait jusqu'à présent.

En quoi consiste donc l'Union Hindoue-Musulmane, et comment peut-on l'encourager? La réponse est simple. L'Union consiste à avoir un but commun, un espoir commun et des souffrances communes. Afin de l'encourager, il nous faut coopérer pour ce même but, partager nos souffrances et exercer une tolérance mutuelle. Notre but commun est que notre grand pays devienne plus grand encore et qu'il se gouverne lui-même. Nous ne manquons pas de tristesses à partager. Et aujourd'hui que les Mahométans sont profondément touchés par la question du Califat et que leur cause est juste, rien ne saurait mieux gagner leur amitié que si les Hindous soutiennent de tout cœur leurs revendications. Boire et manger ensemble les unira bien moins que de s'aider dans la question du Califat.