La jeune Inde

Part 2

Chapter 23,597 wordsPublic domain

[5] «_... Pareil à l'homme de science, je fais des expériences sur certaines vérités éternelles de la vie..._» (p. 62, 12 mai 1920)-- «_... Depuis 1894, j'ai fait des expériences sur moi et sur mes amis..._» (p. 63, _ibid._).--«_La région de l'Inde, où l'expérience (Désobéissance Civile) a lieu..._» (10 novembre 1921)--«_Est-ce que je ne tente pas une expérience vaine?..._» (2 mars 1922)... _etc._

[6] P. 109.

[7] P. 109.

[8] P. 37-39. «_La Non-Coopération est peut-être en avance sur son temps. En ce cas, il faudra que l'Inde et le monde entier attendent_...» Mais cela ne touche pas à sa valeur. (1er juin 1921).

[9] «... _Mon désir intense de me perdre dans l'éternel et de devenir un simple morceau d'argile entre les mains du Divin Potier, afin que mes services deviennent plus certains, n'étant plus entravés par mon être inférieur_...» (17 novembre 1921).

[10] p. 62.--Et encore: «_Je ne puis voir qu'indistinctement, comme dans un miroir... Ce sont des méthodes lentes et laborieuses, qui ne réussissent pas toujours_...» (17 novembre 1921).

[11] Lire p. 33-35, note 1, l'extraordinaire article du 23 juin 1919: «_Il se passera peut-être un temps considérable avant que la Loi d'Amour soit reconnue dans les affaires internationales... Jusqu'au jour où une énergie nouvelle est captée et dirigée, les capitaines d'énergies anciennes la traiteront d'idéaliste et d'utopique... L'ingénieur électricien fut traité de maniaque et de fou dans les milieux de locomotion à vapeur, jusqu'au jour où un travail s'accomplit, grâce aux fils électriques. Il faudra peut-être longtemps pour poser les fils d'Amour international; mais... à considérer les derniers événements en Europe et en Asie orientale, dans ce qu'ils ont d'essentiel, il nous serait possible de voir que le monde en arrive peu à peu à comprendre qu'il en est entre nations, comme entre individus; que la force seule est impuissante à résoudre les problèmes, et que la sanction économique de Non-Coopération est beaucoup plus efficace que les armées et les marines._»

[12] 20 avril 1921.

[13] p. 64.

[14] «_En enseignant au faible l'action directe,.. je lui donne le sentiment d'être fort et capable de défier la force physique. Il se sent ragaillardi par la lutte, il reprend conscience de soi, et sachant qu'en lui-même il trouvera le remède, il cesse de nourrir dans son sein l'esprit de vengeance..._» (p. 65).--Cf. la lettre au Vice-Roi: la Non-Coopération est, dit-il, «_une forme d'action directe_»,... le seul dérivatif à la violence. (p. 83).

[15] p. 69-73.--16 juin 1920.

[16] p. 106.

[17] 2 mars 1922.

[18] p. 108.

[19] p. 108.

[20] p. 95.

[21] 25 février 1920.

[22] p. 95.

[23] p. 101.

[24] 17 novembre 1921.

[25] _Ibid._

[26] p. 339.

[27] 27 octobre 1920.

[28] 15 août, 23 septembre 1921.

[29] p. 119.

[30] p. 107.

[31] Lire le curieux article: «_Mon Inconséquence_», 23 février 1921, --où il explique sa campagne de recrutement en 1914. Sa foi dans l'_Ahimsâ_ (Non-Violence) est, dit-il, absolue. Mais la plupart des hommes ne croient pas à l'_Ahimsâ_; ils croient à la Violence; et pourtant ils refusent de faire leur devoir selon le monde de la Violence,--leur devoir national et patriotique.--«_Je le leur expliquai_, écrit Gandhi. _Je leur expliquai aussi la doctrine d'Ahimsâ et les laissai choisir. C'est ce qu'ils ont fait. Je ne m'en repens pas. Car même sous le Swarâj_ (c'est-à-dire dans une Inde libérée), _je n'hésiterais pas à conseiller à ceux qui auraient le désir de prendre les armes de se battre pour leur pays_».

Ainsi, quand il ne peut communiquer aux autres sa foi, il les aide à dégager leur foi propre, qui purifie (relativement) leurs instincts emportés.

[32] p. 33-39. Article sur la Non-Violence.

De même, à propos de son fameux livre sur l'_Hind Swarâj_ (_Home Rule de l'Inde_): «_Je tiens à prévenir le lecteur qu'il ne doit pas s'imaginer que je cherche l'H. S. tel qu'il y est décrit. Je sais que l'Inde n'est pas mûre pour cela... Je travaille individuellement pour arriver à la maîtrise personnelle qui y est décrite; mais aujourd'hui, je consacre mon activité publique au Swarâj parlementaire, tel que le désire le peuple._»

Toujours cette vue à plusieurs plans, ce sens aigu des différences de devoirs inégalement répartis sur terre. Ils s'accordent sans doute avec sa conception hindoue des castes et des _dharmas_ différents.

[33] «_A tout Anglais habitant l'Inde_»:--«_Je serais presque tenté de vous proposer de vous joindre à moi, pour détruire un système qui vous a fait descendre si bas, vous et nous_...» (13 juillet 1921).

[34] Voir surtout _l'Ethique de la Destruction_ (1 septembre 1921).

[35] 2 mars 1922.

[36] 4 juillet 1920.

[37] p. 127.

L'AURORE DU _SATYAGRAHA_ SUR L'INDE

(_Article paru dans le_ Nava Jivan _du 26 octobre 1919, premier jour de l'an dans la province de Gujerate_).

Sonnons les cloches pour l'année qui s'en va, Sonnons les cloches pour l'année qui vient!

Le bilan de l'année passée est difficile à établir. La guerre a pris fin, mais sans grand profit; les espérances qu'elle avait nourries ont été déçues. La paix qui devait être une paix durable n'est une paix que de nom. Il est démontré que cette guerre, plus importante que la guerre du _Mahâbhârata_ n'a été que le prélude d'une autre guerre plus importante encore. Un mécontentement général s'est étendu sur la France, sur l'Amérique et sur l'Angleterre. Tout ce qui a suivi semble une énigme monstrueuse. Aux Indes nous ne voyons de tous côtés que désespoir. On espérait avec confiance qu'après la guerre l'Inde obtiendrait un résultat sérieux, et cet espoir a été déçu. Il est fort possible, pour ce qu'on en sait, que les réformes attendues[38] n'aient point lieu; et même si elles avaient lieu, elles ne serviraient à rien. Le projet de la Ligue du Congrès et du Congrès de Delhi, et tous ceux qui ont suivi, ne sont plus à présent que des paroles en l'air. Il nous faut attendre, afin de voir ce qu'amèneront les événements. Le Pendjab a été le théâtre de scènes révoltantes; des existences innocentes ont été sacrifiées. La terreur a régné. Le gouffre qui sépare les administrateurs des administrés s'est élargi. Il est impossible, dans de telles questions, d'établir un bilan exact. A combien se monte le crédit? Y a-t-il quelque chose au débit, et si oui qu'y a-t-il? Ou bien n'y a-t-il rien au crédit, et ne nous reste-t-il qu'à faire le total des chiffres au débit?

A un nuage de désespoir aussi dense et aussi sombre, se peut-il qu'il y ait un envers brillant? Le 6 Avril, se leva sur l'Inde entière le soleil du _Satyâgraha_[39]. Les nuages se dispersèrent et l'on vit distinctement les rayons. Seulement il y eut au Pendjab et à Ahmedabad une éclipse, et les ténèbres nous hantent encore. Malgré tout, on voit de nouveau le Satyâgraha poindre lentement dans la plupart des esprits. Le 17 octobre un _hartal_[40] se fit dans diverses parties de l'Inde, au milieu d'un calme et d'une paix absolus. Les fidèles passèrent la journée en jeûnes et en prières. Les Hindous prirent part au deuil des Musulmans, fortifiant l'espoir de ces derniers et en même temps les liens qui les unissent à eux--liens qu'il serait à présent bien difficile de briser.

Si quelqu'un demandait quel fut l'événement le plus important de l'année passée, nous répondrions sans la moindre hésitation: «Ce fut l'accueil fait au _Satyâgraha_», si infime ait-il été, consciemment ou inconsciemment, par ceux qui dirigent aussi bien que par ceux qui obéissent. Et pour le prouver, nous rappellerions le 17 octobre[41].

Dans le _Satyâgraha_ est tout l'espoir de l'Inde. Et qu'est-ce que le _Satyâgraha_? Il a souvent été décrit; mais de même que le soleil ne peut l'être complètement même par le serpent Sheshaga[42] aux mille langues, le soleil du _Satyâgraha_ ne saurait se décrire d'une façon satisfaisante. Nous voyons toujours le soleil et pourtant nous n'en savons pas grand chose; de même il nous semble apercevoir sans cesse le soleil du _Satyâgraha_, mais nous le connaissons bien peu.

Les sphères d'activité du _Satyâgraha_ sont le _Swadeshi_[43], les Réformes politiques et sociales dont la durée n'est assurée qu'autant qu'elles s'appuient sur le _Satyâgraha_. Le chemin qui mène au _Satyâgraha_ est différent du chemin battu et n'est pas toujours facile à découvrir. Peu de gens s'y sont aventurés, les empreintes des pas sont rares, indistinctes, espacées, ce qui explique pourquoi on le redoute. Néanmoins nous voyons nettement que certains s'acheminent vers lui, ne serait-ce que très lentement.

Celui pour qui le _Satyâgraha_ n'est que Désobéissance Civile ne l'a jamais compris[44]. Mais celui-là seul qui sait construire a le droit de détruire. Le poète a chanté:

_«Le sentier de la Vérité est le sentier des braves, Il est inaccessible aux lâches»._

Le _Swadeshi_ est _Satyâgraha_. Les esprits lâches ne sauraient ni l'observer ni le propager. Il est impossible à un lâche de favoriser l'Union Hindoue-Musulmane. Il ne faut pas être un Musulman lâche pour s'exposer au poignard Hindou, ou _vice versa_ et pour conserver son équilibre moral. Si l'un et l'autre pouvaient arriver à un peu de tolérance, on obtiendrait immédiatement le _Swarâj_[45] (l'autonomie). Nul ne peut s'opposer à ce que nous prenions le sentier du _Satyâgraha_; et comme le _Swadeshi_ et l'Union Hindoue-Musulmane sont ainsi, par essence, religieux, l'Inde accomplirait incidemment un acte de religion. Voici donc quelle sera notre prière pour l'année nouvelle:

«Seigneur, guidez l'Inde vers le sentier de la Vérité, enseignez-lui pour cela la religion du _Swadeshi_, et resserrez l'union des Hindous, des Musulmans, des Parsis, des Chrétiens et des Juifs qui vivent dans l'Inde!»

_5 novembre 1919._

[38] Le Cabinet britannique avait annoncé l'intention d'accorder à l'Inde des réformes constitutionnelles importantes.

[39] _Satyâgraha_, étymologie: _Satya_ juste, droit. _Agraha_ tentative. Essai juste. On l'appliqua spécialement à la Non-acceptation de l'injustice par la maîtrise de soi.--Voir: Romain Rolland: _Mahâtmâ Gandhi_, p. 52, note 2.

[40] «Arrêt de travail». Jour de prières et de jeûne.

[41] _Khilafat-Day_: la Journée du Califat. Imposante démonstration, pour protester contre les atteintes aux droits du Calife (Sultan) par les gouvernements Alliés d'Europe.--Voir Romain Rolland, _d. c._ p. 63-64.

[42] Le grand serpent sur lequel est couché le dieu Vishnu.

[43] _Swadeshi_, étymologie:--_Swa_, Self,--Soi-même, _Deshi_, pays. Emploi exclusif des produits du pays.--(Voir R. Rolland, _op. c._ p. 71 et suiv.).

[44] R. Rolland: _op. c._ p. 72.--Le Swadeshi est l'affirmation de l'ordre nouveau. La Désobéissance Civile est la négation de l'ordre ancien.

[45] _Swarâj_, étymologie: _Swa_, Self, soi-même. _Râj_, gouvernement. --_Self-government._

LE MOUVEMENT DU SATYAGRAHA

Un Aperçu du Mouvement.

_Rapport soumis par Gandhi au Comité de Lord Hunter qui étudiait les débuts du Mouvement du Satyâgraha dans l'Inde._

PRINCIPES GÉNÉRAUX.--Voici trente ans que je prêche le _Satyâgraha_ et que je le pratique[46]. Les principes du _Satyâgraha_, tel qu'il est aujourd'hui, constituent une évolution progressive.

Le _Satyâgraha_ diffère autant de la Résistance Passive que le Pôle Nord du Pôle Sud. Conçue pour être l'arme des faibles, cette dernière pour atteindre son but n'exclut pas la force ou la violence physiques, alors que le premier conçu pour être l'arme du plus fort rejette l'emploi de la violence, sous quelque forme que ce soit.

Le mot _Satyâgraha_ fut créé par moi, alors que je me trouvais dans l'Afrique du Sud, pour exprimer la force employée là-bas par les Indiens pendant huit années entières, afin de distinguer ce mouvement de celui qui existait à cette époque dans le Royaume Uni et dans l'Afrique du Sud sous le nom de Résistance Passive.

Etymologiquement, le mot signifie: se retenir à la Vérité--d'où, Force de Vérité. Je l'ai appelée également Force d'Ame ou Force d'Amour. En pratiquant le _Satyâgraha_, je m'aperçus rapidement que la recherche de la Vérité n'admettait point qu'on eût recours à la violence contre son adversaire et qu'il fallait arriver à le tirer de l'erreur par la patience et la sympathie: car ce qui paraît Vérité à l'un peut sembler erreur à l'autre. Et la patience implique la souffrance personnelle. La doctrine en vint donc à représenter qu'on défend la Vérité non pas en faisant souffrir son adversaire, mais en souffrant soi-même.

Dans le domaine de la politique, lutter dans l'intérêt du peuple consiste surtout à combattre l'erreur manifestée sous forme de lois injustes. Lorsque, par des pétitions et autres méthodes analogues, vous avez échoué dans votre tentative pour démontrer au législateur qu'il se trompe, il ne vous reste d'autre moyen, si vous ne voulez pas vous soumettre à l'erreur, que celui de le contraindre par la force brutale à s'avouer vaincu, ou de souffrir vous-même personnellement en vous exposant à la peine encourue pour infraction à la loi. Il s'ensuit que le _Satyâgraha_ apparaît d'une façon générale aux yeux du public comme une Désobéissance Civile ou une Résistance Civile; elle est civile, en ce sens qu'elle n'est pas criminelle.

Le criminel enfreint les lois subrepticement et tâche de se soustraire au châtiment; tout autrement agit celui qui résiste civilement. Il se montre toujours respectueux des lois de l'Etat auquel il appartient, non par crainte des sanctions, mais parce qu'il considère ces lois nécessaires au bien de la société. Seulement, en certaines circonstances, assez rares, la loi est si injuste qu'obéir semblerait un déshonneur. Alors, ouvertement et civilement, il viole la loi et subit avec calme la peine encourue pour cette infraction. Puis, afin d'affirmer sa protestation contre l'action des législateurs, il lui reste la possibilité de refuser sa coopération à l'Etat, en désobéissant à d'autres lois dont l'infraction n'entraîne pas de déchéance morale.

Selon moi, la beauté et la puissance du _Satyâgraha_ sont si grandes et la doctrine en est si simple qu'on peut la prêcher même aux enfants. Je l'ai prêchée à des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, appelés communément _Indiens «liés par Contrat»_[47] et j'ai obtenu d'excellents résultats.

PROJETS DE LOIS ROWLATT.--Lorsque les lois Rowlatt[48] furent promulguées, j'eus le sentiment qu'elles portaient une telle atteinte à la liberté de l'homme qu'il fallait faire tout ce qui était possible pour les combattre. Je remarquai également que tous les Indiens s'y opposaient. J'avancerai l'opinion qu'aucun Etat, si despotique qu'il soit, n'a le droit de décréter des lois qui répugnent à la masse entière d'un peuple, encore moins un gouvernement comme le Gouvernement Indien, soumis à des coutumes et des précédents constitutionnels. J'eus également l'impression que l'agitation qui s'annonçait aurait besoin d'être guidée vers un but défini pour ne pas prendre un cours trop violent ou s'écrouler complètement.

LE 6 AVRIL.--Je me hasardai donc à faire connaître le _Satyâgraha_ au pays, en insistant sur son caractère de Résistance Civile; et comme ce mouvement est essentiellement intérieur et purificateur, je suggérai une journée de jeûne et de prière et l'arrêt de tout travail, pour le 6 avril. Cette proposition fut accueillie avec un enthousiasme merveilleux dans toutes les parties de l'Inde, bien qu'il n'y eût aucune organisation et peu de préparatifs: l'idée avait été communiquée simplement au public dès qu'elle m'était venue à l'esprit. Le 6 avril, le peuple n'employa aucune violence; aucune rencontre qui vaille la peine d'être mentionnée n'eut lieu avec la police. Le _hartal_ fut essentiellement volontaire et spontané.

ON M'ARRÊTE.--L'observance du 6 avril devait être suivie de Désobéissance Civile. Le Comité du _Satyâgraha Sabha_[49] avait choisi à cet effet certaines lois politiques. Nous nous mîmes à distribuer des livres et brochures prohibées d'un caractère absolument sain: une brochure écrite par moi sur le _Home Rule_, une traduction du livre de Ruskin: _Unto this last_, _La défense et la mort de Socrate_, etc.

DÉSORDRE.--Il n'est pas douteux certainement que le 6 avril trouva l'Inde douée d'une force vitale plus grande qu'elle n'en avait montré jusqu'alors. Les gens habituellement terrifiés cessèrent de craindre l'autorité. D'autre part, les masses étaient jusque là demeurées inertes. Les chefs n'avaient réellement exercé sur elles aucune influence. Elles n'étaient point disciplinées. Elles venaient de découvrir une force nouvelle, mais ignoraient en quoi elle consistait et ne savaient pas comment l'employer.

A Delhi, les chefs eurent du mal à contenir un très grand nombre de gens qui jusque-là étaient demeurés indifférents. Le Dr Satyapal désirait ardemment que j'allasse à Amritsar, afin de montrer au peuple le caractère pacifique du _Satyâgraha_. Swami Shraddhanandji de Delhi et le Dr Satyapal d'Amritsar m'écrivirent tous deux, en me priant de venir dans leurs villes, afin de pacifier le peuple et de lui expliquer le caractère du _Satyâgraha_. Je n'étais jamais allé à Amritsar ni d'ailleurs au Pendjab. Ces invitations passèrent sous les yeux des autorités qui savaient que j'étais invité, dans des intentions pacifiques.

Je quittai Bombay pour Delhi et le Pendjab le 8 Avril. J'avais envoyé au Dr Satyapal, que je ne connaissais pas, un télégramme le priant de venir à ma rencontre à Delhi. Mais après avoir passé Mutra, je reçus un ordre de la Police m'interdisant de pénétrer dans la province de Delhi. Il m'était impossible de tenir compte de cet ordre et je poursuivis mon voyage. Arrivé à Palval, je reçus un ordre m'interdisant l'entrée du Pendjab et me confinant dans la présidence de Bombay. Un groupe de gens de la police me força de descendre du train à cette gare et m'arrêta. Le surveillant chargé de m'arrêter le fit avec beaucoup de courtoisie. Je fus reconduit à Mutra par le premier train, puis à l'aube par le train de marchandises jusqu'à Siwali Madhupur, où je rejoignis l'express de Bombay. On me rendit ma liberté à Bombay, le 10 avril.

Mais les gens d'Ahmedabad et de Viramgam et, d'une façon générale, de la province de Gujerate avaient appris mon arrestation. Ils devinrent furieux et fermèrent leurs boutiques. Il y eut des rassemblements, des meurtres, du pillage, et des tentatives pour faire dérailler les trains.

CAUSES.--J'avais travaillé récemment pour la cause, au milieu des _raiyats_[50] de Kaira et fréquenté des milliers d'hommes et de femmes. J'avais travaillé avec Miss Ansuya Sarabhai parmi les ouvriers des filatures. Ceux-ci appréciaient son œuvre philanthropique et l'adoraient. La fureur des ouvriers atteignit son paroxysme, lorsque le faux bruit se répandit qu'elle avait été arrêtée également. Nous avions fait certaines démarches, elle et moi, pour les ouvriers de Viramgam et intercédé pour eux lorsqu'ils avaient été inquiétés, et je crois fermement que les excès commis furent causés par le grand ressentiment de la foule en apprenant mon arrestation et le bruit de l'arrestation de Miss Ansuya Sarabhai.

J'ai fréquenté les masses à peu près partout dans l'Inde et me suis entretenu librement avec elles; je ne puis croire qu'il y ait eu un mouvement révolutionnaire derrière les excès commis. On ne peut les honorer du nom de rébellion.

MESURES PRISES.--Selon moi, le gouvernement a eu tort d'accuser les coupables d'avoir déclaré la guerre. Cette opinion a causé des souffrances disproportionnées et imméritées. L'amende imposée à la pauvre ville d'Ahmedabad était excessive et la façon de la faire payer par les ouvriers inutilement dure et vexatoire. Je doute qu'il ait été juste d'exiger une amende aussi forte (176.000) roupies à des ouvriers. Et l'obligation de payer les frais imposée aux fermiers de Baredji et aux Banias et Patidars[51] de Nadiad était une mesure vindicative que rien ne justifiait. Rien ne justifiait non plus, selon moi, que la loi martiale fût établie à Ahmedabad, et la façon inconsidérée dont elle fut appliquée causa la perte de plusieurs existences innocentes.

Cependant, et sous réserve de ce que j'ai dit précédemment, je ne doute pas que dans la Présidence de Bombay les autorités n'aient agi avec une grande modération, à un moment où l'atmosphère était surchargée de méfiance réciproque et où la tentative de faire dérailler le train qui amenait les troupes pour le rétablissement de l'ordre venait avec raison de les irriter...

(_Jeune Inde, 5 novembre 1919 et jours suivants_).

[46] En Sud-Afrique. (R. Rolland, _o. c._ p. 17-23, p. 53 et suiv.).

[47] _Indentured Indians._

[48] Voir R. Rolland, _o. c._ p. 27 et suiv. Les Bills Rowlatt, présentés en février 1919, suspendaient les rares libertés existantes dans l'Inde.

[49] _Sabha_: Conseil, Assemblée.

[50] Paysans.

[51] _Banias_ et _Patidars_: deux classes de marchands.

POUR LE CALIFAT

_Discours prononcé en Urdu par Gandhi, à la session commune de la Conférence qu'il présidait, de toute l'Inde pour le Califat_[52].

«Il ne devrait point paraître étrange de voir réunis sur la même estrade des Hindous et des Mahométans pour discuter une question concernant uniquement ces derniers. Un témoignage d'amitié est une aide véritable dans l'adversité; et que nous soyons Hindous, Parsis, Chrétiens ou Juifs, si nous voulons former une seule nation, les intérêts de l'un doivent être les intérêts de tous. La seule chose à considérer, c'est l'équité d'une cause. Le Premier Ministre anglais et toute sa phalange d'anciens hauts fonctionnaires peuvent témoigner de la justice de la cause musulmane. Nous parlons de l'Union Hindoue-Musulmane. Cette expression n'aurait aucun sens si les Hindous se tenaient à l'écart des Mahométans, lorsque l'intérêt vital de ces derniers est en jeu. Certains ont suggéré que nous autres Hindous ne pouvions aider nos compatriotes mahométans qu'à de certaines conditions. Une aide conditionnelle est comme du ciment adultéré qui ne tient pas. La seule question qui se pose est de savoir comment il nous est possible d'aider. La conférence pour le Califat a décidé de ne pas prendre part aux cérémonies qui auront lieu prochainement pour célébrer la paix. Je trouve cette décision fort juste: célébrer la paix ne peut avoir aucun sens pour l'Inde, tant qu'une partie vitale de cette paix, affectant le quart de la population indienne, reste en suspens. Quatre-vingt millions de Mahométans s'intéressent aux clauses de la paix qui concerne le Califat. Il est malséant de leur demander de célébrer la paix, alors que cette question est encore dans la balance. Compter que l'Inde le fasse dans ces conditions serait s'attendre avoir la France célébrer la paix, pendant que le sort de l'Alsace-Lorraine est incertain. Que la Turquie ne fasse point partie de l'Inde ne change en rien la question. L'Angleterre est une puissance Mahométane et Hindoue aussi bien qu'une puissance Chrétienne, et si l'Inde fait partie de l'Empire comme associée, le sentiment Musulman demande à être apaisé autant que les autres. Il semblerait donc que l'action la plus correcte de la part de Son Excellence le Vice-roi serait de remettre les cérémonies en l'honneur de la paix jusqu'à ce que la question du Califat fût résolue d'une façon satisfaisante.