"La Guzla" de Prosper Mérimée

Chapter 9

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Le succès des _Reliques_ de Percy fut encore plus vif et plus durable. Les ballades anglaises furent reçues avec un grand enthousiasme par le cénacle de Lessing[235], tandis que Herder poursuivait sa campagne en faveur d'une nouvelle poésie allemande vraiment nationale et populaire, qui ne serait plus ni une «bulle de savon classique» ni la poésie burlesque de son époque. «Sachez-le, écrivait Herder, sans contredit le plus actif médiateur de l'influence anglaise, plus un peuple est sauvage, c'est-à-dire vivant et agissant (le mot sauvage ne signifie rien de plus), plus aussi ses chansons, s'il en a, seront vivantes, libres, impressives, lyriques et dramatiques tout ensemble! Moins sa tournure d'esprit, sa langue et sa littérature sont artificielles et savantes, et moins sa poésie ressemblera à une versification de commande et à une lettre morte! C'est du lyrisme, de la vie, de la cadence, du chant, de la présence vivifiante des images, de l'accord et pour ainsi dire de la pression des faits et des sentiments, de la symétrie des mots, des syllabes et souvent même des lettres, de la nature, de la mélodie et de cent autres accessoires--qui sont le caractère propre et la vie de la poésie nationale et chantée, mais qui aussi disparaissent avec elle,--c'est de tout cela et de cela seul que dépendent la nature, le but, la force merveilleuse qui font de cette poésie l'enthousiasme, le ressort, la joie, le chant héréditaire et immortel du peuple. Ce sont là les traits avec lesquels cet Apollon sauvage perce les coeurs et fixe le souvenir. Plus un _Lied_ doit durer, plus ces qualités qui tiennent en éveil les âmes doivent être énergiques et sensibles, pour braver la puissance du temps et les révolutions des siècles[236].»

Vers la fin de son Essai, il se plaignit du genre faux dans lequel était tombée la romance en Allemagne. «Vous déplorez, disait-il, que la romance, ce genre de composition originairement si noble et solennel, ait été mise chez nous au service de sujets burlesques ou scabreux, je le déplore comme vous. En effet, quel plaisir plus profond et plus durable ne laisse pas une de ces douces et touchantes romances de la vieille Angleterre ou des Provençaux; au lieu de nos récentes romances allemandes toutes pleines de railleries et de jeux de mots vulgaires et usés!»

En 1777, l'infatigable écrivain publia sa _Dissertation sur la ressemblance de la poésie anglaise et allemande au moyen âge_[237]; il y signala, entre toutes, la vieille poésie anglaise comme offrant aux poètes allemands les modèles les plus féconds à imiter, en même temps qu'il adressait un appel chaleureux au poète Bürger pour doter l'Allemagne d'un livre semblable aux _Reliques_: «Ah! si Bürger, qui possède à fond la langue et l'âme de ce sentiment populaire, nous donnait un jour un chant héroïque, une chanson de geste ayant la vigueur et l'allure de ces chansons [de Percy], qui de nous, ô Allemands! n'accourrait pas pour l'écouter avec ravissement? C'est lui qui en est capable: ses romances, ses chansons, même sa traduction d'Homère, abondent en de tels accents. Or, chez tous les peuples, l'épopée et le drame même sont nés des récits populaires, des romans et des chansons.»

Bürger, à proprement parler, n'entreprit pas la tâche que Herder lui avait proposée, mais, au point de vue purement littéraire, il fit quelque chose de plus: subissant l'influence britannique, il créa la ballade littéraire allemande. Il rompit avec la romance burlesque, puisa aux vieilles traditions germaniques, retrempa sa langue aux sources populaires, interpréta avec bonheur la rêverie, l'amour du fantastique, ces deux dons distinctifs de sa race, et inaugura avec _la Lénore_ un genre dans lequel il sera suivi par des poètes tels que Goethe, Schiller, Uhland, Heine.

Ce fut alors Herder lui-même qui se proposa de faire pour son pays ce que Percy avait fait pour le sien. Mais, au lieu de recueillir exclusivement des poésies allemandes, il réunit dans son livre des poésies populaires de tous pays. Concevant l'histoire comme «le développement éternel de l'humanité, où chaque peuple n’est qu’un acteur dans un drame sans fin», il s’appliqua à saisir le génie de chaque nation, et cela non pas dans la littérature savante de nos jours, mais bien dans la poésie primitive et ancienne, «la seule vraie poésie» comme il l’appelait. Il est nécessaire de faire observer ici un détail que Mme de Staël a d’ailleurs fort justement remarqué dans son livre _De l’Allemagne_ (2e partie, ch. XXX): l’allemand est une langue si malléable que, seule, elle permet de traduire la naïveté naturelle du langage de chaque pays. Aussi Herder put-il reproduire dans le rythme original tous les poèmes étrangers qu’il était parvenu à recueillir; il les publia enfin, en 1778 et 1779, sous le titre général de _Chansons populaires_[238].

J’ai étudié la pensée des différents peuples, disait-il dans sa préface, et ce que j’y ai découvert sans esprit de système et sans subtilité, c’est que chacun d’eux s’est formé des archives à lui en rapport avec sa religion, les traditions de ses pères, et ses idées particulières, que ces documents sont exprimés dans une langue, sous une forme et dans un rythme poétiques, que ce sont par conséquent des chants mythologiques et nationaux sur ses origines et sur ce qu’il y a eu de plus remarquable dans son passé. De pareils chants on en trouve chez chacune des nations de l’antiquité, qui, sans secours étranger et en suivant la voie de sa propre culture, s’est élevée seulement un peu au-dessus de la barbarie... L’Edda des Celtes_ (sic)_, les cosmogonies, théogonies et chants héroïques de la Grèce antique, les traditions des Indiens, des Espagnols, des Gaulois, des Germains et de tous les peuples barbares; tout cela est une seule et même voix et comme un écho isolé de ces traditions poétiques des premiers temps. Tout ce que dans notre âge de culture raffinée nous ne voyons de l’homme qu’en traits faibles et obscurs, est vivant dans les archives de cet âge éloigné.

Le succès des _Chansons populaires_ fut aussi complet que leur influence fut durable et féconde. «Herder, dit Gervinus dans son _Histoire de la poésie allemande_, a frappé le rocher, et tous les courants poétiques de l’humanité, jaillissant à son appel, ont sillonné la terre allemande.» Un autre historien de l’Allemagne littéraire, A. Vilmar, n’hésite pas à attribuer à Herder l’honneur d’avoir révélé à la conscience du peuple allemand une de ses plus grandes qualités natives: la faculté de comprendre l'esprit étranger, de se l’assimiler, pour le transformer, et le projeter dans le monde[239].

En effet, cet amour du primitif et cette universalité de Herder eurent une double influence en Allemagne: ils frayèrent à la poésie d'autres chemins et découvrirent à la science une nouvelle branche d’études. Par cet ouvrage, Herder est à la fois le père spirituel de poètes romantiques tels que Achim d’Arnim et Clément Brentano, qui complétèrent ses _Chansons populaires_ par un recueil à caractère plus national, _le Cor enchanté de l’enfant_ (1808-1809), et celui de penseurs-érudits tels que les frères Grimm, qui soumirent la littérature traditionaliste à des recherches méthodiques et fondèrent ainsi le folklore et la mythologie comparés.

C'est ainsi que le romantisme allemand doit à ce réveil du goût pour la poésie populaire, non seulement sa note cosmopolite et médiévale (qui caractérise, du reste, tous les romantismes du monde), mais aussi, et surtout, sa note nationaliste et régionaliste, chose plus difficile à trouver--anticipons encore une fois--chez les romantiques de quelques autres pays et en particulier chez ceux de France[240].

§ 4

LA BALLADE POPULAIRE EN FRANCE[241]

Il s’est trouvé en France, en tous temps, des esprits indépendants et délicats qui ont été sensibles au charme naïf de la poésie populaire.

On l’a dit et redit, et dernièrement M. Jean Richepin le faisait à nouveau remarquer dans son discours de réception, Montaigne fut de ce nombre. «La poésie populaire et purement naturelle, écrivait-il, a des naïfvetez et grâces, par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaicte, selon l’art; comme il se veoid èz villanelles de Gascoigne et aux chansons qu’on nous rapporte des nations qui n’ont cognoissance d’aulcune science, ny mesme d’escripture[242].» À son nom, on ajoute ordinairement le nom de La Fontaine et celui de Molière, qui en parle par la bouche d’Alceste, dans la fameuse scène du sonnet.

Il serait injuste d’oublier, parmi ces précurseurs des études folkloriques, trois autres Français: Christophe Ballard, «seul imprimeur de musique et noteur de la chapelle du Roy», qui publia plusieurs recueils de chansons puisées dans la tradition orale[243]; François-Auguste de Moncrif, qui fit quelques complaintes sur les thèmes populaires[244]; et surtout l’infatigable Restif de La Bretonne, qui cita mainte chanson bourguignonne dans ses étranges romans.

Mais c’étaient là des amateurs d’occasion, et leurs sympathies pour la poésie populaire n’étaient pas assez réfléchies pour constituer un programme littéraire. Moins nombreux et quelque peu attardés furent ceux qui pensèrent à tirer des effets artistiques de la simple et vieille ballade du peuple.

C’est à peine si l’influence anglaise, en Allemagne si bienfaisante, se fit sentir en France au XVIIIe siècle; Percy y fut presque inconnu jusqu’en 1806, aussi les rares tentatives pour transplanter dans ce pays le goût de la ballade populaire demeurèrent-elles toujours sans succès.

Ossian fut plus heureux que Percy. Dès le mois de septembre 1760, le _Journal étranger_ publiait les «fragments d’anciennes poésies, traduits en anglais de la langue erse, que parlent les montagnards d’Ecosse[245]». En 1762 en parut la première traduction française imprimée séparément: _Carthon_. Le culte de «l’Homère celtique» était entièrement établi quand Letourneur donna sa traduction des «poésies galliques d'Ossian, fils de Fingal» (1778), traduction qui eut un succès prodigieux; il ne sera pas affaibli vingt ans plus tard, quand paraîtra celle de Baour-Lormian.

Chateaubriand, pendant son séjour en Angleterre, se fit _grand partisan du barde écossais_. «J'aurais soutenu, disait-il beaucoup plus tard, la lance au poing son existence envers et contre tous, comme celle du vieil Homère. Je lus avec avidité une foule de poèmes inconnus en France, lesquels, mis en lumière par divers auteurs, étaient indubitablement, à mes yeux, du père d'Oscar, tout aussi bien que les manuscrits runiques de Macpherson. Dans l'ardeur de mon zèle et de mon admiration, tout malade et tout occupé que j'étais, je traduisis quelques productions ossianiques de John Smith[246].»

Et, en 1797, il écrivait au chapitre XXXVIII de son _Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes:_

Le tableau des nations barbares offre je ne sais quoi de romantique qui nous attire. _Nous aimons qu'on nous retrace des usages différents des nôtres_, surtout si les siècles y ont imprimé cette grandeur qui règne dans les choses antiques, comme ces colonnes qui paraissent plus belles lorsque la mousse des temps s'y est attachée. Plein d'une horreur religieuse, avec le Gaulois à la chevelure bouclée, aux larges bracca, à la tunique courte et serrée par la ceinture de cuir, on se plaît à assister dans un bois de vieux chênes, autour d'une grande pierre, aux mystères redoutables de Teutates.

Mme de Staël, dans le fameux chapitre XI de son livre _De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales_, établit la division, plus fameuse encore, des «deux littératures tout à fait distinctes, celle qui vient du Midi et celle qui descend du Nord, celle dont Homère est la première source, celle dont Ossian est l'origine». Elle ajouta que «l'on ne peut décider d'une manière générale entre les deux genres de poésies dont Homère et Ossian sont comme les premiers modèles. Toutes mes impressions, disait-elle, toutes mes idées me portent de préférence vers la littérature du Nord». Nous n’insisterons pas sur l’importance de ces lignes. Disons seulement que l’impérial ennemi de Mme de Staël, lui aussi, admirait le barde écossais; il en porta avec lui la traduction italienne de Cesarotti et la lisait entre deux batailles--comme Alexandre lisait son Homère. Jusque dans ses proclamations, Napoléon imitait la prose rythmée de Macpherson[247].

Il y eut en France toute une génération de Malvina, d’Oscar et de Selma. Sous le Directoire, on voyait dans les nuits froides et orageuses, au milieu du Bois de Boulogne, des bommes demi-nus, assis autour de feux druidiques[248]. En 1804, Charles Nodier composait les _Essais d’un jeune barde_. En 1808, Lamartine chantait:

Toi qui chantais l’amour et les héros, Toi, d’Ossian la compagne assidue, Harpe plaintive, en ce triste repos, Ne reste pas plus longtemps suspendue[249].

En 1818, Victor Hugo envoyait aux Jeux floraux de Toulouse un poème ossianique, _les Derniers Bardes_. Une année plus tard, Balzac, âgé de dix-neuf ans, composant son _Cromwell_, écrivait à l’une de ses soeurs: «Tiens, ce qui m’embarrasse le plus, ce sont celles [les situations] de la scène première entre le roi et la reine. _Il doit y régner un ton si mélancolique, si touchant, si tendre_, des pensées si pures, si fraîches, que je désespère! Il faut que cela soit sublime tout du long... Si tu as la _fibre ossianique_, envoie-moi des couleurs, chère petite, bonne, aimable, gentille soeur que j’aime tant[250]!»

Mérimée, lui aussi, n’échappa pas à cette fièvre bardite, car au mois de janvier 1820, J.-J. Ampère put écrire à son ami Jules Bastide: «Je continue avec Mérimée à apprendre la langue d'Ossian, nous avons une grammaire. Quel bonheur d’en donner une traduction exacte avec les inversions et les images naïvement rendues[251]!»

Sainte-Beuve range Ossian parmi les «grands-oncles étrangers» d’Alfred de Vigny[252] et signale l’influence de Macpherson dans les vers d’Alfred de Musset:

Pâle Étoile du soir, messagère lointaine,

qui sont de 1840, mais qui ne sont pas le dernier écho de «l’Homère celtique».

Les poèmes ossianiques cependant n’ont pas joué en France le même rôle qu’ailleurs. Tandis qu’en Allemagne ou en Bohême, par exemple, ils avaient stimulé le goût de l’étude du passé national, éveillé la curiosité en faveur des traditions populaires, en France, au contraire, ils n’eurent d’influence que par ce qu’ils avaient de plus littéraire et de plus général: cette sensiblerie commune au XVIIIe siècle, cette mélancolie, cette vague tristesse si chère aux solitaires,--sentiments que Rousseau et Goethe n’avaient pas peu contribué à faire partager à leurs contemporains.

Le premier qui ait subi en France l’influence des collectionneurs de ballades anglais, paraît avoir été P.-A. de La Place (1707-1793), écrivain médiocre qui avait appris l’anglais au collège de Saint-Omer et débuté par une insignifiante traduction de la _Venise sauvée_ d’Otway.

En 1773, dans ses _OEuvres mêlées_, il avait «rajeuni» le langage de quelques «romances historiques» en vers: _Léonore d’Argel, Frédégonde et Landri, le Chevalier et la fille du berger_[253].

Dans son recueil des _Pièces intéressantes et peu connues_ (Bruxelles, 1784-1785), il donna toute une série d’anciennes romances et contes qui témoignent une certaine connaissance des recueils anglais qu’il avait voulu imiter. C’est ainsi que, dans une note, il reconnaît avoir emprunté à «un historien anglais» la _Rosamonde, romance galante et tragique_, l’une des plus connues des _Reliques_ de Percy[254]. D’ailleurs, il précisa ses intentions dans une intéressante introduction:

Pourquoi, dit-il, avons-nous si peu ou, pour mieux dire, presque pas, de ces anciennes romances historiques, tragiques ou intéressantes, à quelques égards que ce soit, tandis que les Espagnols, les Anglais, les Allemands, etc., en ont des recueils qui se font toujours lire avec d’autant plus de plaisir, qu’en rappelant plus ou moins bien à la mémoire des événements faits pour occuper ou le coeur ou l’esprit, elles ont de plus le mérite de peindre les moeurs anciennes, toujours faites, soit pour nous amuser, soit pour nous instruire agréablement?

Le prodigieux succès de la romance de Marlborough pourrait seul en donner la preuve, si l’empressement avec lequel nous nous hâtons de transporter les romances étrangères dans notre langue était aujourd’hui moins connu.

Le Français a pourtant chanté dans tous les temps!... Mais dût cette frivolité dont on l’a si souvent accusé, et son goût pour le changement, lui avoir fait négliger et, par degrés, totalement oublier les anciennes chansons de nos aïeux, il n’est pas moins étonnant qu’il s’en trouve si peu de vestiges dans les anciens recueils, où presque tous les genres de poésies qui furent jadis à la mode se trouvent, soit en totalité, soit en partie, conservés jusqu’à nos jours.

Dira-t-on que nos fabliaux (dont M. Legrand vient de nous donner un choix qui lui fait tant d’honneur) n’étaient en effet que des romances chantées par les ménétriers, et dont les airs, probablement peu faits pour en perpétuer la mémoire, sont, ainsi que ces petits poèmes, insensiblement tombés dans l’oubli?... Le contraire se prouve par les chansons amoureuses de Thibaut, comte de Champagne, d’Enguerrand de Coucy et autres, dont les airs ont passé jusqu’à nous, ainsi que leurs chansons.

En attendant que cette question, faite pour inviter quelque plume plus exercée dans ce genre que celle de l’éditeur, soit décidée, il fera des voeux pour que les littérateurs et les amateurs des anciennes romances répandues, ne dût-ce être que parmi le peuple de nos différentes provinces, les communiquent au public, ainsi qu’il en donne l’exemple en insérant celle qui suit dans un recueil, dont le but est de rassembler les parties ou négligées ou presque oubliées servant à l’histoire ou aux belles-lettres de la nation[255].

Le spécimen inséré était une «ancienne romance picarde», _le Comte Orry et les nonnes de Farmoutier:_

Le comte Orry disait, pour s’égayer, Qu’il voulait prendre le couvent de Farmoutier, Pour plaire aux nonnes et pour les désennuyer, etc.[256].

Dans une note, l’éditeur reconnaissait qu’ «il ne restait de cette romance, que l’on croit du XIVe ou du XVe siècle, que quelques fragments, dont la singularité a paru assez piquante, pour engager M. D. L. P. à tenter d’en remplir les lacunes _et d’en rajeunir à peu près le langage_. Il a cru même devoir en conserver l’air sur lequel il a autrefois entendu chanter et danser ces mêmes fragments, dans la Picardie[257]».--Et il insérait une pièce en plus, _le Convoi du Duc de Guise_, «romance ou chanson des rues».

Un autre amateur de la ballade britannique essayait vers la même époque d’en transplanter quelques-unes en France. Ce n’était autre que Florian. Il traduisit _le Vieux Robin Gray_ de lady Lindsay; cette charmante ballade d’origine récente et nullement campagnarde était un pastiche adroitement calqué sur un sujet traditionnel et adapté à un vieil air écossais: sous le couvert de l’anonymat, elle passa longtemps pour une ballade populaire authentique[258]. Les paroles de Fiorian furent mises en musique par Martini, l’auteur de _Plaisir d’Amour_; cette traduction obtint un grand succès en France. En 1816, Mme Charles la chantait à Lamartine, et le poète du _Lac_, trente ans plus tard, déclarait dans une page de _Raphaël_ qu’il ne pouvait entendre sans pleurer les vers de cette touchante ballade:

Quand les moutons sont dans la bergerie, Quand le sommeil aux humains est si doux, Je pleure, hélas! les chagrins de ma vie, Et près de moi dort mon vieil époux[259].

Pardonnons à Florian d’avoir cru l’embellir en éliminant de parti-pris ce qui en faisait la «couleur locale» et la valeur expressive. (L’original, par exemple, porte «ronfle» au lieu de «dort».) Faisons-lui plutôt honneur d’avoir été l’un des premiers et l’un des rares qui surent comprendre au XVIIIe siècle le charme de ce genre naïf.

Mais le Français qui le premier exprima des idées claires sur la ballade anglaise et prononça le nom de Percy, ce fut Albin-Joseph-Ulpien Hennet, l’auteur de la _Poétique anglaise_ (Paris, 1806, 3 vol.). «Les Anglais nomment ballade ce que nous appelons romance: c’est le récit, mis en chanson, d’une aventure amoureuse et triste. La ballade a, chez eux, un style plus simple, plus naturel, une couleur plus sombre; il s’y mêle quelquefois des esprits, des revenants, etc.»

Telle est la définition de la ballade anglaise que donna Hennet dans son ouvrage où se trouvait un chapitre spécial consacré à ce genre de poèmes[260]. Il cita comme des plus fameuses: _la Chasse dans les monts Cheviot_ et _les Enfants dans la forêt_, sans oublier les ballades qui célèbrent les exploits de Robin Hood, Gilderoy et Adam Bell; il en loua surtout la simplicité de la forme et déclara qu’elles avaient toujours beaucoup de succès auprès du public anglais, et qu’on les récitait encore dans les rues de Londres. «Percy, disait-il en terminant, a recherché toutes les anciennes ballades anglaises, écossaises et irlandaises et, en rajeunissant le style, en a fait un recueil.»

L'année suivante, le _Conservateur_[261] et le _Magasin encyclopédique_[262] saluèrent l’apparition d’une nouvelle édition des _Reliques of Ancient English Poetry_, augmentées cette fois d’un quatrième volume.

En 1808, les _Archives littéraires de l’Europe_ donnèrent pour la première fois en France, à ce qu’il paraît, la traduction intégrale d’un morceau des _Reliques_. C’était l’histoire de _Christabelle et Sir Cauline_. «Nous avons cru, disait son traducteur, que cette ballade pourrait intéresser, _même aujourd’hui_, par la noble simplicité et la naïveté touchante qui y régnent[263].»--Notons encore, en passant, une «Lettre de M. Charles Villers à M. Millin, sur un Recueil d’anciennes poésies allemandes», publiée en tête du cahier de septembre 1810, du _Magazin encyclopédique_.

Nous voici arrivés à un ouvrage qui sous bien des rapports eut une importance capitale: cette importance il aurait pu l’avoir également pour la poésie populaire si son auteur l’eût aimée davantage. En 1810, Mme de Staël fit imprimer la première édition de ce livre si retentissant _De l’Allemagne_, auquel il nous faut presque toujours remonter quand il s’agit du romantisme. Il va sans dire qu’elle y consacra une large place aux «romances» de Bürger, de Goethe et de Schiller. Elle en fit un grand éloge et ces louanges ainsi données firent que Millevoye, Victor Hugo et Émile Deschamps composèrent des ballades[264]. Mais Mme de Staël ne se prit jamais d’enthousiasme pour la poésie populaire d’où la «romance» littéraire était cependant sortie. «Il y a des improvisateurs parmi les Dalmates, disait-elle dédaigneusement, _les sauvages en ont aussi_[265].» Aussi ne consacra-t-elle au recueil de Herder que ces quelques lignes assez froides: