Chapter 8
Quelques «journaux libéraux», que nous n'avons pas réussi à découvrir, avaient cru à l'authenticité de l'ouvrage entier, et la _Gazette de France_ se moqua d'eux cruellement. À son tour, sa bonne foi fut surprise quant au _Bey Spalatin_ dont elle loua la simplicité naturelle[202].
Dans les _Annales_, un rédacteur qui signait «M.D.V.»--ou plutôt une rédactrice, car ces initiales cachaient Marceline Desbordes-Valmore--eut la hardiesse de dire avec bienveillance «que, peut-être, _Smarra_ n'était point une traduction de l'esclavon, mais qu'il n'en était pas de même des poésies morlaques traduites en français par M. Nodier».
On lit avec le plus vif intérêt _le Bey Spalatin_, disait-elle, et surtout _la Femme d'Asan_, dont la touchante histoire pourrait fournir le sujet d'un ouvrage dramatique. Peut-être y a-t-il eu un peu de coquetterie de la part de M. Nodier à placer sous les yeux des lecteurs des chefs-d'oeuvre des poésies morlaques, pour prouver que ses propres inspirations égalent ou surpassent celles des poètes esclavons: coquetterie bien permise, et dont, en vérité, je suis bien loin de faire l'objet d'un reproche[203].
Malgré l'affabilité de ce critique, le volume n'eut aucun succès de librairie, et l'éditeur Ponthieu dut vendre l'édition au poids. _Smarra_ ne fut réimprimé qu'une seule fois, en 1832, par Renduel, dans les _OEuvres Complètes_ de l'écrivain[204].
Le droit d'auteur ayant expiré en 1894, plusieurs ouvrages de Nodier reparurent en librairie vers cette date: _Smarra_ n'obtint pas les honneurs d'une nouvelle édition[205].
Mais s'il ne fut pas lu du grand public, il eut, par contre, un lecteur remarquable en Mérimée; et le jour où le jeune auteur du _Théâtre de Clara Gazul_ aura envie de visiter les pays inconnus des «touristes anglais»: c'est dans l'Illyrie de Charles Nodier que ce gentleman à l'humeur vagabonde désirera aller éprouver des impressions nouvelles.
CHAPITRE II
La ballade populaire avant «la Guzla».
No attempt was made to produce false antique ballads until the true antiques had again risen in public esteem.
H. B. WHEATLEY, _Introduction à l'édition critique des «Reliques» de Percy_, Londres, 1891.
§ 1. Définition de la ballade.--§ 2. La ballade populaire en Angleterre: pastiches de Macpherson; _Reliques_ de Percy.--§ 3. La ballade populaire en Allemagne: Herder.--§ 4. La ballade populaire en France: précurseurs du folklorisme; Ossian en France; l'influence anglaise; Mme de Staël; le _Romancero; Chants populaires de la Grèce moderne_ de Claude Fauriel et leur influence; les romantiques et la poésie populaire.--§ 5. La ballade serbo-croate; _Narodné srpské Piesmé_ de Vouk St. Karadjitch; succès européen de ce recueil.--§ 6. Les mystificateurs littéraires.
La ballade populaire, qui a joué un rôle si mémorable dans le mouvement romantique de la plupart des littératures européennes, et particulièrement dans le mouvement romantique des littératures germaniques et slaves, n'a eu, relativement, que peu de succès auprès des romantiques français. En effet, _la Guzla,_ dont on ne peut pas dire, malgré toutes les sympathies possibles, qu'elle est un livre universellement connu, tient cependant une place d'honneur parmi les quelques ouvrages de troisième ou de cinquième ordre, qui représentent en France, antérieurement à 1840, un genre auquel on devait ailleurs, en Angleterre et en Allemagne par exemple, de véritables révolutions et renaissances poétiques. Aussi est-il très naturel de constater que la ballade populaire ne suscite pas chez l'historien des lettres françaises cet intérêt obligatoire que lui réserve l'historien des lettres anglaises ou allemandes: on peut, en effet, en France ne pas lui faire une place à part dans l'histoire de la littérature.
Cela tient à des causes fort nombreuses et fort diverses qui n'ont pas encore été suffisamment précisées par ceux mêmes qui se sont occupés du romantisme comparé[206].
Nous n'avons ni l'intention, ni la force, d'entreprendre une étude détaillée sur ce sujet; toutefois,--c'est une nécessité de celui que nous traitons,--il nous en faut faire ici une esquisse sommaire.
Nous croyons, en effet, devoir indiquer quelle fut, jusqu'à _la Guzla, _la filiation internationale du mouvement folklorique, sans souligner cependant toutes les différences de caractère qui lui furent imprimées par chacun des pays où il a passé. Parti d'Angleterre, où se trouve l'origine de ce mouvement, passant par l'Allemagne, nous arrêtant plus longuement en France, au moment où son influence commence à s'y faire sentir, c'est-à-dire au moment où Mérimée s'y enrôle, nous continuerons par quelques considérations générales sur l'état de la littérature folklorique française à la veille de la bataille romantique; pour terminer, enfin, par une excursion indispensable en Serbie, où les érudits slavicisants découvrent à la même époque la ballade nationale et populaire.
§ 1
DÉFINITION DE LA BALLADE
Aujourd'hui le nom de ballade sert à désigner deux sortes de poèmes tout à fait différents; la première est «soumise à des règles rigoureusement précises», la seconde «flottante, indéterminée, difficile à définir et à caractériser, qui tend à devenir en tout pays synonyme de _chansons populaires, _dans la mesure où ce mot lui-même désigne, comme on l'entend bien, les chansons légendaires, et non pas les couplets qui s'échappent du tréteau de nos cafés-concerts, pour se répandre à travers les rues des grandes villes[207]».
Nous n'aurons pas à nous occuper du premier genre, celui de la _ballade classique _comme en avaient composé Froissart, Eustache Deschamps, Christine de Pisanc, Alain Chartier, Charles d'Orléans, Villon ou Marot. Il n'a, du reste, presque aucun rapport avec le second, si ce n'est la même étymologie _(ballar, _danser, sauter). Rappelons seulement que la ballade classique est morte depuis le XVIe siècle, malgré quelques tentatives pour la remettre en honneur, faites au XVIIe siècle par La Fontaine et Mme Deshoulières, de nos jours par Théodore de Banville, Albert Glatigny, François Coppée et M. Jean Richepin[208]; résurrections passagères et artificielles.
Quant à la _ballade romantique, _remarquons que, dans le sens de «chanson populaire», le nom de _ballade_ était inconnu en France jusqu'au commencement du XIXe siècle, et que ce fut tout d'abord Millevoye, puis Victor Hugo qui le firent connaître. En effet, il figure pour la première fois, paraît-il, dans la traduction française du _Spectateur_ d'Addison (1718). Il se trouve aussi dans _l'Idée de la poésie anglaise_ de l'abbé Yart (1749-1759). Mais c'étaient de rares exceptions, et Diderot ne parle dans l'Encyclopédie que de la ballade d'Eustache Deschamps et de celle de Marot; Mme de Staël, de son côté, donne toujours aux ballades allemandes le nom de «romances». En 1842 seulement le Dictionnaire de l'Académie accepta cette nouvelle signification du mot:
«BALLADE, s.f. Il se dit dans la littérature anglaise et la littérature allemande d'un récit en vers disposé par stances régulières. Cette dénomination s'introduit même dans la littérature française, où elle tend à remplacer l'ancienne acception du mot _Romance_.»
Nous distinguons deux sortes de ballades romantiques: la _ballade populaire_ et la _ballade littéraire_.
1° Sous le nom de _ballade populaire_, nous entendons toute production poétique collective, spontanée et impersonnelle, appartenant au genre épique, épico-lyrique ou lyrique, transmise par la tradition orale et, quant à sa forme et à son sujet, plus ou moins commune à tous les peuples indo-européens[209].
2° La _ballade littéraire_ romantique--dont nous ne nous occuperons pas, du reste--est simplement une interprétation voulue et personnelle de la ballade populaire: telle la _Lénore_ de G.-A. Bürger, tels _Tom O'Shanter_ de Robert Burns, _la Fuite_ d'Adam Mickiewicz, _la Tsarévna morte et les sept bogatyrs_ de Pouchkine, quelques-unes des ballades de Millevoye et de Victor Hugo, tels enfin, de nos jours, les poèmes de M. Jean Richepin (comme _la Glu_) et ceux de M. Anatole Le Braz.
De plus, on pourrait former un troisième groupe de ballades: les supercheries ou _contrefaçons_ plus ou moins ingénieuses, arrangées spécialement dans le but de mystifier le public savant ou lettré. Nous parlerons ailleurs de ce genre de poèmes.
§ 2
LA BALLADE POPULAIRE EN ANGLETERRE
Quoique les premiers collectionneurs de ballades populaires soient les littérateurs du Danemark et de l'Espagne[210], l'Angleterre est le pays qui a donné naissance au goût moderne pour cette poésie, comme nous avons eu occasion de le dire dans notre précédent chapitre.
Sous le règne d'Élisabeth, en effet, la ballade y jouissait déjà d'une grande faveur, et les drames de Shakespeare abondent en couplets tirés des chansons en vogue de son temps. Dans la _Douzième nuit _(acte II, scène 4), le Duc demande au Fou:
Eh camarade, arrive; dis-nous la chanson de l'autre nuit.--Écoute-la bien, Césario; elle est vieille et simple.--Les fileuses, les tricoteuses qui se chauffent au soleil,--les chastes filles qui tissent avec la navette d'os,--ont coutume de la chanter. C'est la candeur même,--elle respire l'innocence de l'amour--à la manière du bon vieux temps[211].
Et le Fou chante ces vers touchants: _Viens, viens, ô mort!_
Sir Philip Sidney n'était pas moins enthousiaste de ces vieux chants; voici ce qu'il dit d'un des plus anciens, la célèbre ballade de _la Chasse dans les monts Cheviot:_ «Je n'ai jamais entendu le vieux chant de Perey et Douglas, sans avoir senti mon coeur plus ému que par le son de la trompette. Et pourtant qu'est-ce qui le fait entendre? Quelque ménétrier aveugle, dont la voix n'est pas moins rude que le style. Si dans ce mauvais accoutrement, souillé de la poussière et des toiles d'araignées de cette époque grossière, ce poème nous remue de la sorte, que ne ferait-il pas s'il était paré de l'éloquence magnifique d'un Pindare[212]?»
Mais ce goût ne dura pas longtemps, et vers le commencement du XVIIe siècle la ballade populaire tomba en discrédit. Il paraît que les ménétriers ou chanteurs ambulants répandaient un esprit de révolte en célébrant les exploits des _outlaw_ de la frontière écossaise, car, en 1597, la reine Élisabeth rendit une ordonnance par laquelle les pauvres poètes furent assimilés à des «coquins, vagabonds et mendiants effrontés» et menacés des peines les plus sévères[213]. En Écosse, rapporte Chambers dans ses _Annales domestiques,_ sous la régence de Jacques Morton (1572-1576), la peine de mort fut édictée contre quiconque composerait ou imprimerait des ballades[214].
L'époque austère de Cromwell fut également défavorable à la poésie populaire, qu'elle estimait un vain amusement propre aux âmes insouciantes.
Quant à la Restauration, elle fut trop frivole et trop hautaine pour s'intéresser aux chants du simple peuple. Les brillants écrivains classiques que produisit l'Angleterre de 1660 à 1740, ne crurent pas devoir s'occuper de la «poésie sauvage des âges grossiers, ce dernier reste de la barbarie». Il fallait une réaction contre la symétrie, l'élégance et l'équilibre pompeux de la littérature pseudo-classique; et cette réaction eut lieu au moment où ces qualités poussées jusqu'à l'exagération aboutissaient à une sécheresse et à une finesse artificielle révoltantes.
Dès le début du XVIIIe siècle, on commença à priser de nouveau la poésie populaire. Dans les fameux numéros 70, 74 et 80 du _Spectateur,_ Addison, après avoir loué la simplicité agréable des vieilles ballades, en commentait deux: _la Chasse dans les monts Cheviot _et _les Enfants dans la forêt. _Bientôt l'on publia quelques recueils de ballades, dont le premier fut: _A Collection of Old Ballads, corrected_ (sic) _from the Best and most Ancient Copies Extant, with Introductions, Historical, Critical and Humorous_ (Londres, 1723-27, 3 vol.). On attribue cette collection à Ambrose Philips. En 1724, Allan Ramsay donna son _Evergreen, being a Collection of Scots Poems wrote by the Ingenious before 1600_ (Edimbourg, 2 vol.). Dans la préface de son livre il expliqua très nettement son intention: «J'ai remarqué, dit-il, que les plus judicieux des lecteurs se plaignent de notre littérature actuelle, disant qu'elle est pleine de délicatesses affectées et de raffinements étudiés, choses qu'ils échangeraient volontiers contre la vigueur de pensée naturelle et la simplicité de style, qui étaient dans l'habitude de nos aïeux. Je crois que cette collection ne recevra pas un mauvais accueil auprès des lecteurs dont je parle.» En 1725, le même poète publia _The Tea-Table Miscellany or a Collection of Scots Songs_ (Édimbourg, 3 vol.).
Au milieu du XVIIIe siècle, un mouvement se dessinait en Angleterre, emportant beaucoup d'esprits distingués vers le passé et vers la nature. Les uns, comme Walpole, comme Warton, comme Hurd, cherchaient à remettre à la mode l'architecture et la poésie médiévales, à publier des manuscrits poudreux, à célébrer les châteaux «gothiques», les ruines druidiques; les antres, à glorifier la campagne, la mer, les rochers, les cimetières.
Naturellement, les naïfs et vieux chants populaires furent alors mis en grand honneur. On s'appliqua à recueillir des ballades anglaises, irlandaises, galloises. Une antiquité nouvelle semblait renaître, antiquité très différente de la Grèce et de Rome, vierge d'imitations, «pâture offerte aux imaginations avides[215]». On voulait ressusciter toute une civilisation morte, celle des peuples du Nord: des Celtes et des Germains que l'on confondait même au temps de Mme de Staël et qu'on opposait triomphalement aux civilisations vieillies de l'Europe latine[216].
Deux grands événements littéraires dominent ce mouvement: la publication des poèmes ossianiques par James Macpherson (1760), et celle des anciennes ballades anglaises par Thomas Percy (1765).
On connaît les polémiques ardentes sur l'authenticité des chants d'Ossian, polémiques qui cessèrent cinquante ans seulement après l'apparition de la première édition de _Fingal_. On sait depuis longtemps que cette fameuse épopée n'est qu'une imitation emphatique et paraphrasée, qui est loin d'avoir l'âpre énergie et la couleur des chants originaux dont elle prétendait être une traduction fidèle. Mais on n'ignore pas non plus qu'à travers toutes les interpolations de Macpherson, se reflètent d'admirable façon la rudesse des moeurs et l'enthousiasme guerrier des «primitifs»; de même, malgré toutes les réminiscences littéraires dont les _Fragments de la poésie gaëlique_[218] sont remplis (en particulier de Virgile et d'Homère), on entrevoit dans cette inégale mosaïque tant d'éléments authentiques[219] qu'il serait injuste de contester à l'ingénieux imposteur l'honneur d'avoir eu une part importante dans le réveil du goût pour la poésie populaire, dans son pays aussi bien qu'ailleurs. Sans nous étendre davantage[220], répétons cependant ce que nous avons dit à propos du _Viaggio in Dalmazia_ et des _Morlaques:_ ce fut en s'inspirant d'Ossian que l'abbé Fortis inséra dans ses livres les deux ou trois ballades serbo-croates qui ont établi la renommée européenne de cette poésie; de même, ce fut sous l'influence du barde écossais que la comtesse de Rosenberg composa ces chants prétendus populaires qu'elle a placés dans son roman dalmate. C'est à Ossian que la _Triste ballade_ doit d'être célèbre; _la Guzla_ lui est redevable en partie de son origine.
Passons maintenant à un autre _archaïsant_ britannique, plus fidèle à ses textes celui-là, et qui contribua également au relèvement de la ballade.
En 1765 parurent à Londres les trois volumes in-8° des _Reliques of Ancient English Poetry, consisting of Old Heroic Ballads, Songs and other Pieces of Our Earlier Poets._ L'ouvrage était publié sous le couvert de l'anonyme, mais on n'ignorait pas que son éditeur était un jeune clergyman, Thomas Percy, qui deviendra un jour évêque de Dromore.
Percy avait tiré ces ballades d'un vieux manuscrit in-folio, trouvé chez un de ses amis, à Shiffnal, et dont plusieurs feuillets avaient servi pour allumer le feu. Dans sa préface, l'auteur réclamait une grande indulgence de la part de ses contemporains lettrés pour ces «rudes chants des vieux bardes qui chantaient pour le peuple».
Les _Reliques_ furent d'abord froidement accueillies par les coryphées de la littérature. Le docteur Johnson, dont on connaît la célèbre polémique avec Macpherson au sujet des chants ossianiques, ne répondit que par des dédains aux avances flatteuses que lui avait faites l'éditeur des _Reliques_ dans la préface. Du reste, l'éminent critique avait eu déjà l'occasion d'exprimer son opinion sur les imitateurs de vieilles ballades, quatorze ans auparavant, dans son _Club des antiquaires_:
Cantilenus, dit-il, concentrait toutes ses pensées sur les vieilles ballades, car il les considérait comme des souvenirs fidèles du goût naturel. Il m'offrit de me montrer un exemplaire des _Enfants dans la forêt_ qu'il croyait original et dont il pensait qu'il était utile d'épurer le texte; comme si cette époque barbare avait le moindre titre à de telles faveurs[221]!
Warburton, le commentateur de Shakespeare, ne se montra pas plus clément. «La manie de l'antiquaille est aux vraies lettres, disait-il, ce que de brillants champignons sont au chêne: ils ne poussent et fleurissent que lorsque la vigueur et la sève du bois sont allanguis et presque épuisés[222]!» Un troisième critique fit une charge à fond contre Percy. Le jeune clergyman était traité de contrefacteur qui se serait «servi de son caractère ecclésiastique pour sanctifier la fraude». Il lui reprochait, et d'avoir mal représenté, dans ses commentaires, l'office et la dignité des anciens ménestrels, et d'avoir altéré et interpolé la plupart des vieux poèmes qu'il avait publiés[223].
Ce critique n'avait pas tort en ce qui concerne le manque de scrupules de Percy. En effet, son travail peut être contrôlé aujourd'hui, car le manuscrit original, gardé jalousement par la famille, fut enfin publié en 1867 et 1868[224]. Parmi les cent soixante-seize pièces qui forment le recueil, il n'y en a que quarante-cinq qui soient véritablement copiées sur le fameux manuscrit, et même elles n'ont été publiées qu'après avoir été l'objet de retouches très sensibles de la part de l'éditeur. Le reste était glané un peu partout; la ballade _The Friar of Orders Grey_ était tout entière due à Percy.
Pourtant, malgré tous ses défauts, ce livre fit époque; son influence se fait sentir jusqu'à nos jours. Il est nécessaire de l'ajouter--Hermann Hettner l'a justement remarqué--Percy travaillait inconsciemment et ne se doutait pas de l'importance de son oeuvre[225].
Le premier mérite de Percy, c'est d'avoir «sauvé de l'oubli quelques chefs-d'oeuvre de la poésie anglaise, dit Macaulay dans l'introduction de ses _Lays of Ancient Rome_, chefs-d'oeuvre dont les uniques exemplaires déchirés étaient à la merci d'une mouchure de chandelle ou d'un mauvais chien». Mais il a d'autres titres à la reconnaissance que celui d'avoir très à propos sauvé ces vieilles ballades du temps et de l'oubli: il stimula le patriotisme local et la vanité littéraire d'autres écrivains, plus ou moins capables d'une pareille entreprise; il fut suivi dans le chemin qu'il avait frayé: d'autres complétèrent son oeuvre et même la dépassèrent. Nous n'indiquerons que trois de ces imitateurs et continuateurs: Herd, qui publia sa collection en 1769; Scott, en 1802 et 1803, et Motherwell, en 1827. D'autre part, ses ballades contribuèrent très puissamment à réformer le goût littéraire, à rendre possible la renaissance du style poétique anglais qui se dégageait des règles sèches du pseudo-classicisme, cherchant le naturel dans le «langage direct» des aïeux. Elles inspirèrent des poètes de génie. Wordsworth, Coleridge, Southey, Scott, ont tous reconnu, chacun à leur tour, la dette qu'ils avaient contractée envers le vieux collectionneur de ballades. Wordsworth allait jusquà dire que la poésie anglaise fut «et absolument délivrée» (redeemed) par Percy[226]. «Je ne crois pas quil y ait un seul poète contemporain, écrivait-il, qui ne serait fier de reconnaître ce quil doit aux _Reliques_. Mes amis en sont là; et, pour ma part, je suis heureux de faire à cette occasion mon aveu public[227].» Walter Scott fait des déclarations à peu près semblables[228],--ce qui nétait pas nécessaire, du reste, car les _Chants populaires des frontières méridionales de lÉcosse_ le témoignent suffisamment, ainsi que loeuvre tout entière de linventeur du roman historique. «Il est évident que louvrage de Percy fut la source où sir Walter alla puiser ses premières inspirations. Ses poèmes ne sont que des légendes romanesques écrites dans le style et le rythme des vieux chants populaires. Lorsquil vit que le public commençait à se fatiguer de ces légendes versifiées, il démonta sa harpe écossaise et se contenta de la prose. La même pensée, la même vénération pour les temps anciens, les mêmes études de costumes et de caractères qui avaient fait le succès des poèmes, assurèrent le succès des romans[229].»
Cette influence de Percy se prolongea à travers le XIXe siècle jusqu'à nos jours. Elle est très sensible chez les poètes et les peintres du noble et beau mouvement préraphaéliste, surtout chez Dante Gabriel Rossetti et Edward Burne-Jones[230]; chez le «poète-typographe» William Morris, de même que chez les grands poètes de l'école irlandaise contemporaine: William Butler Yeats et Nora Hopper.
§ 3
LA BALLADE POPULAIRE EN ALLEMAGNE
L'influence anglaise, qui avait commencé à se faire sentir en Allemagne vers le milieu du XVIIIe siècle, révéla aux Allemands le rôle que la chanson populaire pouvait jouer dans un renouvellement nécessaire à leur Muse épuisée par des pastiches continuels du français, ou séduite par les romances «gongoresques» de Gleim.
Lorsque parurent les _Fragments_ de Macpherson, ce fut, en Allemagne, une admiration quasi universelle pour la «noble et sauvage imagination» d'Ossian. Klopstock[231], Voss, Lerse célébrèrent «l'Écossais Ossian», comme «un plus grand poète que l'Ionien Homère». En 1773, Herder écrivit son _Ossian et la poésie des peuples anciens_[232]. Bürger, qui n'était alors que le poète de la _Dame Schnips_, avant de devenir celui de _la Lénore_, éprouva, lui aussi, une sorte de fièvre ossianique[233].
À l'Université de Goettingue, Christian Heyne se fit le champion de Macpherson. Goethe, à son tour, s'inspira d'Ossian dans _Werther_ et en d'autres endroits de ses oeuvres. («Le divin Ossian a chassé Homère de mon coeur[234].»)