Chapter 35
Cette remarque nous paraît tendancieuse, non parce qu'elle venait trois ans après la mort sensationnelle du poète russe, mais parce qu'elle insinuait pour la première fois cette «restitution aux Slaves de ce qui appartenait aux Slaves» dont nous parle M. Filon[891]. En effet, _Gil Blas_ a été traduit mainte fois dans la langue de _Don Quichotte_, presque toujours par de jaloux patriotes qui ont voulu reprendre le bien ravi à la nation espagnole par le señor Le Sage[892]. Mérimée qui, dès l'époque de _la Guzla_, connaissait bien la littérature espagnole, n'aurait pas été étonné, s'il les avait pu lire, des louanges que lui donne son biographe:
Pouchkine traduisit plusieurs pièces [de _la Guzla_] en russe, comme pour rendre aux Slaves ce qui appartenait aux Slaves. Ce fait donne à réfléchir. Lorsque le génie d'une grande race, représenté par son poète le plus illustre, se reconnaît dans une manifestation littéraire, personne n'a plus le droit de mépriser cette manifestation, pas même celui qui en est l'auteur[893].
L'éminent écrivain nous pardonnera si nous sommes obligé de faire sur ce point quelques réserves. De fait, le grand poète dont il parle, non seulement ne représente pas le peuple dont _la Guzla_ prétendait être l'expression nationale, mais lui aussi, il comprit la poésie primitive comme on la comprenait dans son temps: il fut un curieux avec plus de fantaisie que de documentation, avec plus de bonne volonté que de scrupules. Un écolier de nos jours, après quelques études historiques, même superficielles, ne ferait pas une surprenante découverte s'il nous disait que, à plus d'un point de vue, Pouchkine était dépourvu de sens critique.
Tout d'abord, il faut dire qu'il existe entre le russe et le serbo-croate autant de différence qu'entre le français et le portugais. Pouchkine, malgré quelques études du serbe, n'avait pas plus de compétence pour juger de l'authenticité de _la Guzla_ que n'en aurait eu Alfred de Musset pour décider sur un recueil de faux folklore catalan ou romanche. Il était aussi peu renseigné sur le pays d'Hyacinthe Maglanovich que l'étaient le critique de la _Monthly Review_ ou l'honnête M. Gerhard. Nous croyons n'étonner personne: Goethe connaissait infiniment mieux que lui le caractère et l'histoire des Slaves du Danube et de l'Adriatique[894]. Il ne faut pas oublier, non plus, que toute la famille de Pouchkine parlait exclusivement le français et qu'il débuta dans la littérature en s'essayant à imiter Molière, _en français_.
Ensuite, il est nécessaire de faire observer que le poète de _Rouslan et Lioudmila_, bien qu'il fût l'un des premiers poètes russes qui s'inspirèrent des traditions populaires, avait sur le folklore des idées aussi vagues et aussi indécises que les critiques français de 1827. Suivant son dernier biographe, M. V. Sipovsky[895], il confondait la superstition et la légende, ne se souciait pas de la provenance du récit aussi bien qu'il ignorait quelle conscience le collectionneur de ballades doit mettre dans l'interprétation de ses textes et quelle fidélité il leur doit toujours garder. Mérimée, dans l'article qu'il consacra à Pouchkine plusieurs années après avoir écrit l'Avertissement de la deuxième édition, ne se trompe pas quand il dit qu'à cette époque «le beau monde de Saint-Pétersbourg n'entendait rien aux antiquités slaves», mais il exagère en prétendant que «Pouchkine n'y apporta que la curiosité un peu méprisante d'un voyageur européen qui aborde dans une île de sauvages[896]». Pouchkine, au contraire, ne manqua jamais de sympathie, d'enthousiasme même, pour la tradition populaire; l'information seule lui fit défaut, du moins dans ses premiers poèmes. Tandis que son ami Joukovsky, au lieu de recueillir de la bouche des paysans les chansons populaires russes, les RETRADUISAIT d'après la traduction française de la princesse Zénaïda Wolkonska[897], Pouchkine, tout simplement, inventait lui-même ses contes, quand, toutefois, il ne s'adressait pas au chevalier Parny. En effet, on conteste aujourd'hui l'origine populaire de _Rouslan et Lioudmila_; on a même trouvé des morceaux des _Chansons madégasses_ intercalés dans _la Fontaine de Bakhtchi-Saraï_ et qui devaient y mettre de la couleur... tartare! S'inspirant de Byron, Pouchkine chante les vampires dans ce dernier poème, tandis que la poésie populaire les ignore totalement[898].
Ces remarques faites, nous pouvons aisément comprendre que le poète russe se soit laissé mystifier par le littérateur parisien[899].
Pouchkine s'intéressait très vivement aux Serbes; ce fut une des principales raisons qui lui firent traduire _la Guzla_. La lutte héroïque contre la domination turque (1804-1815) avait fait sur lui presque autant d'impression que la révolution grecque en avait fait sur Byron[900]. En 1818, des propos imprudents l'ayant forcé à prendre du service à la chancellerie du général-gouverneur de la Bessarabie, il trouva dans cette province de nombreux émigrants serbes, chefs de l'insurrection de Kara-Georges. À Kichéneff, il fréquenta le général Inezoff, «ministre de la colonie bulgare», chez qui l'on rencontrait les _voïvodas_: Voutchitch, Nénadovitch, Jivkovitch[901]. Il put y entendre chanter des guzlars et s'informa de la traduction qui convenait aux expressions serbes[902]. Plus tard, à Odessa, il fut l'ami d'une famille dalmate, les Riznitch, qui l'initièrent aux moeurs Spartiates des Monténégrins[903].
Le souvenir de Kara-Georges massacré brutalement par les pandours, en 1817, était encore vivant. Le caractère romanesque de cet homme de génie, libérateur de son peuple et assassin de sa famille, avait captivé Pouchkine. Le 5 octobre 1820,--sept ans avant _la Guzla_,--il écrivit sa poésie _À la fille de Kara-Georges_.
... Guerrier de la liberté, Couvert du sang sacré, Ton sublime père, criminel et héros, De l'horreur et de la louange digne tout à la fois[904].
C'est dans ce milieu serbe, on n'en peut douter, que Pouchkine prit connaissance du recueil de Karadjitch, dont il traduisit tant bien que mal trois chansons: _le Rossignol_[905], _les Frères et la soeur_ et le commencement de la _Triste ballade_[906]. Il composa même, en 1832, deux prétendues chansons serbes: _le Chant de Georges le Noir_ et _le Voïvoda Miloch_, où il célèbre ces deux chefs d'insurrection, d'après les données historiques qui lui avaient été fournies par des émigrants serbes[907].
De retour à Pétersbourg, en 1826, Pouchkine garda toujours le souvenir de ses amis de Kichéneff, à la stature martiale, armés de pistolets et de yataghans, ces voïvodas moustachus et réservés dont il avait imaginé plutôt qu'il n'avait compris le caractère. Aussi nous pouvons penser avec quel plaisir, disons avec quelle avidité, «le Byron russe» goûta les savoureuses ballades qu'offrait le modeste traducteur strasbourgeois; elles venaient lui révéler, croyait-il, l'âme de ces héros danubiens, ces primitifs qu'il avait vus, dont il se souvenait et qu'il regrettait de n'avoir pu connaître davantage. P. V. Annenkoff l'a déjà remarqué[908], de onze ballades de _la Guzla_ que Pouchkine a traduites[909], cinq chantent les luttes des Serbes contre les Turcs et l'une, la sixième, _les Monténégrins_, la lutte contre Napoléon. C'est que le poète russe fut, sans le savoir, l'un des premiers apôtres du panslavisme et qu'il voulut, par sa sympathie pour l'indépendance des Slaves balkaniques, imiter en quelque sorte son maître anglais qui était tombé si glorieusement en combattant pour l'indépendance hellénique. Les guerres intestines, les vendettas, les histoires du mauvais oeil, l'intéressèrent évidemment beaucoup moins que les récits des nobles exploits des Christich Mladin et des Thomas II.
Aussi ses versions sont-elles plutôt des adaptations que de simples traductions. Pouchkine croit à l'authenticité de ces poésies, il en est enchanté; mais les juge-t-il bizarres en quelque endroit, trouve-t-il un détail qui lui paraît mal peindre cette nation-soeur qu'il ignorait, il abrège, coupe, taille, efface, ajoute, retouche ou polit. Il change les noms: Constantin Yacoubovich devient Marko Yakoubovitch, sa femme Miliada--Zoïa[910]. Il invente même des localités et introduit dans le _Chant de Mort_ un village nommé Lisgor dont personne n'a jamais entendu parler. Son Hyacinthe Maglanovich ne vante plus ses talents de poète et n'exploite plus son auditoire par des ruses indignes d'un barde national. Toute cette scène scabreuse entre la belle Hélène et Piero Stamati,--cynisme inconscient des primitifs, croyait Mérimée,--est résumée habilement en six vers; l'allusion à la grossesse de la jeune femme dont nous parle le _Chant de Mort_ est simplement supprimée. Au contraire, Pouchkine rencontre-t-il un trait «slave», «orthodoxe», voire même «cosaque», il le dégage davantage, le met en lumière et le souligne. «Bois mon sang, Christich, et ne commets pas un crime», dit le cadet des fils du vieil heyduque Christich Mladin, remarquant que son frère regardait le cadavre de leur mère «avec des yeux comme ceux d'un loup auprès d'un agneau[911]». Pouchkine adoucit l'atrocité des termes qu'emploie Mérimée et traduit: «_Cher frère_, bois mon sang brûlant. _Ne perds pas ton âme!_» Dans une autre ballade, lorsque le roi de Bosnie, le parricide Thomas II, va visiter à minuit l'église de son château où il voit une lumière étrange et entend résonner les tambours et les trompettes, «d'une main ferme il a ouvert la porte, dit Mérimée, mais quand il vit ce qui était dans le choeur, son courage fut sur le point de l'abandonner: _il a pris de sa main gauche une amulette d'une vertu éprouvée_, et plus tranquille alors, il entra dans la grande église de Kloutch[912]». Pouchkine christianisa, ou plutôt russifia, la dernière partie de la phrase: «Son coeur est engourdi d'horreur, _mais il dit la grande prière_, et entre tranquillement dans l'église _de Dieu_.»
Mérimée enviait aux écrivains russes la concision de leur langue[913]. Lui, qui était la concision même, savait mieux que personne jusqu'à quel point un écrivain français peut condenser sa phrase. Eh bien! nous croyons que le jour où il lut ses ballades illyriques dans les _OEuvres complètes_ de Pouchkine,--car, après tout, il a dû les lire,--il s'en rendit compte une fois de plus. Nous ne trouvons pas, comme le fait le critique Annenkoff, la traduction russe de _la Guzla_ plus expressive que l'original français[914], mais nous pensons ne pas nous tromper en disant qu'elle garde toute la précision de l'original là même où le traducteur l'a dépouillée de ce qu'il a jugé n'être pas nécessaire. Dans _le Morlaque à Venise_, le soldat expatrié se plaint de cette grande ville maudite: «Les femmes se rient de moi quand je parle la langue de mon pays, et ici les gens de nos montagnes ont oublié la leur[915].» _Les gens de nos montagnes_, Pouchkine le rend par un seul mot: _nachi_ (les nôtres), et ce mot qui, à cette place, exprime à la fois plus d'amertume et plus de nostalgie que n'en contient la périphrase de Mérimée, ne le cède pas en clarté à celle-ci.
Le souffle vif et puissant d'un poète qui n'a pas honte de son émotion, remplace dans cette traduction l'impassibilité voulue de l'écrivain français. On y sent passer comme la main d'un nouveau maître pour rehausser les effets de ces ballades qu'on croyait déjà parfaites. Car il ne faut pas oublier que la prose de Mérimée se transforme chez Pouchkine tantôt en décasyllabes blancs qui coulent lentement, larges et réguliers, avec une dignité épique[916], tantôt en strophes courtes et rapides agrémentées de rimes qui résonnent clairement de vers en vers[917].
Pouchkine fit ces traductions entre l'automne 1832 et le printemps 1833, mais il ne les publia que deux années plus tard, dans une revue de Saint-Pétersbourg, la _Bibliothèque de Lecture_[918]. Quelques mois après cette publication, il les inséra au tome IV de ses _Poésies_, en y joignant un certain nombre de notes et une très intéressante préface[919]. Le poète russe reconnaissait avec une entière bonne foi qu'il avait cru à l'authenticité de ces ballades avant d'avoir entrepris son travail, mais qu'il avait appris plus tard qui en était le véritable auteur. Du reste, il le présenta à son public:
Ce collectionneur anonyme n'était autre que Mérimée, cet écrivain fin et original, l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_, de _la Chronique du règne de Charles IX_, de _la Double méprise_ et d'autres productions des plus remarquables[920] dans la littérature française actuelle, si profondément et si piteusement tombée en décadence.
Puis il raconta comment il avait été renseigné sur l'origine de ce prétendu recueil illyrique: «J'ai voulu savoir exactement, dit-il, d'où provenait la «couleur locale» de ces poèmes. À ma prière, mon ami S. A. Sobolevsky, qui connaît Mérimée personnellement, lui écrivit à ce sujet. Il en reçut la réponse suivante:
_Paris, 18 janvier 1835_.
Je croyais, Monsieur, que _la Guzla_ n'avait eu que sept lecteurs, vous, moi et le prote compris; je vois avec bien du plaisir que j'en puis compter deux de plus, ce qui forme un joli total de neuf et confirme le proverbe que nul n'est prophète en son pays. Je répondrai candidement à vos questions. _La Guzla_ a été composée par moi pour deux motifs, dont le premier était de me moquer de la couleur locale dans laquelle nous nous jetions à plein collier vers l'an de grâce 1827. Pour vous rendre compte de l'autre motif, je suis obligé de vous conter une histoire. En cette même année 1827, un de mes amis et moi nous avions formé le projet de faire un voyage en Italie. Nous étions devant une carte traçant au crayon notre itinéraire. Arrivés à Venise, sur la carte s'entend, et ennuyés des Anglais et des Allemands que nous rencontrions, je proposai d'aller à Trieste, puis de là à Raguse. La proposition fut adoptée, mais nous étions fort légers d'argent et cette «douleur nompareille», comme dit Rabelais, nous arrêtait au milieu de nos plans. Je proposai alors d'écrire d'avance notre voyage, de le vendre à un libraire et d'employer le prix à voir si nous nous étions beaucoup trompés. Je demandai pour ma part à colliger les poésies populaires et à les traduire; on me mit au défi, et le lendemain j'apportai à mon compagnon de voyage cinq ou six de ces traductions. Je passai l'automne à la campagne. On déjeunait à midi et je me levai à dix heures; quand j'avais fumé un ou deux cigares, ne sachant que faire, avant que les femmes ne paraissent au salon, j'écrivais une ballade. Il en résulta un petit volume que je publiai en grand secret et qui mystifia deux ou trois personnes. Voici les sources où j'ai puisé cette couleur locale tant vantée: d'abord une petite brochure d'un consul de France à Banialouka. J'en ai oublié le titre, l'analyse en serait facile. L'auteur cherche à prouver que les Bosniaques sont de fiers cochons, et il en donne d'assez bonnes raisons. Il cite par-ci par-là quelques mots illyriques pour faire parade de son savoir (il en savait peut-être autant que moi). J'ai recueilli ces mots avec soin et les ai mis dans mes notes. Puis j'avais lu le chapitre intitulé _Dei costumi dei Morlacchi_ dans le _Voyage en Dalmatie_ de Fortis. Il a donné le texte et la traduction de la complainte de la femme d'Asan-Aga[921], qui est réellement illyrique; mais cette traduction était en vers. Je me donnai une peine infinie pour avoir une traduction littérale en comparant les mots du texte qui étaient répétés avec l'interprétation de l'abbé Fortis. À force de patience, j'obtins le mot à mot, mais j'étais embarrassé encore sur quelques points. Je m'adressai à un de mes amis qui sait le russe. Je lui lisais le texte en le prononçant à l'italienne, et il le comprit presque entièrement. Le bon fut que Nodier qui avait déterré Fortis et la ballade d'Asan-Aga, et l'avait traduite sur la traduction poétique de l'abbé, en la poétisant encore dans sa prose, Nodier cria comme un aigle que je l'avais pillé. Le premier vers illyrique est
Sclo se bieli u _gorje_ zelenoj
Fortis a traduit:
Che mai biancheggia [là] nel verde _bosco_.
Nodier a traduit _bosco_ par _plaine verdoyante_; c'était mal tomber, car on me dit que gorje veut dire colline. Voilà mon histoire. Faites mes excuses à M. Pouchkine. Je suis fier et honteux à la fois de l'avoir attrapé, _etc._
Cette lettre, reproduite presque dans toutes les éditions du poète russe, est restée inconnue des mériméistes français[922]; nous croyons qu'il n'était pas superflu de la donner en entier, bien que nous en ayons déjà cité plusieurs passages. Remarquons toutefois qu'elle paraît avoir eu une suite que Pouchkine n'imprima pas, parce qu'elle n'avait pas trait à _la Guzla_. À Paris, Mérimée avait souvent soupé en compagnie de Sobolevsky[923],--qu'il appelait _Boyard_[924];--il est probable qu'il lui envoya à cette occasion les derniers potins de la capitale. Sans nul doute, nous lirons une collation nouvelle et complète de cette lettre dans l'édition définitive des OEuvres de Pouchkine que publie en ce moment l'Académie Impériale russe. Pour l'instant, contentons-nous de constater que, même après avoir été si bien informé sur le caractère fictif d'Hyacinthe Maglanovich, le poète d'_Eugène Oniéguine_, réimprimant la Notice de Mérimée, reconnut avec une parfaite loyauté: «J'ignore si Maglanovich a jamais existé. Quoi qu'il en soit, les dires de son biographe ont un charme extraordinaire d'originalité et de vraisemblance[925].»
Pour conclure, nous pourrions dire que Pouchkine n'a pas eu tort de traduire les ballades de ce barde imaginaire, et de les publier. Il n'était point un érudit, lui, et n'avait pas à compromettre sa science. Il était poète et, comme il avait trouvé la poésie dans ces ballades, qui le blâmera d'avoir su leur donner ce qui leur manquait pour être de vrais poèmes: la forme du vers? Il était artiste aussi, qui lui reprochera d'avoir su serrer davantage les récits déjà si condensés de Mérimée, d'avoir mis plus de couleur sur des dessins qui pouvaient sembler parfaits[926]?
§ 2
CHODZKO-MICKIEWICZ ET «LE MORLAQUE À VENISE
Pouchkine ne fut pas le seul poète slave qui prit _la Guzla_ pour une collection de chants serbes authentiques. Trois ans avant lui, un jeune Polonais qui devait plus tard enseigner les littératures slaves au Collège de France, mais qui, à l'époque dont nous parlons, n'était que l'auteur de quelques poésies qui avaient fait concevoir les plus hautes espérances, Alexandre Chodzko, s'enthousiasma pour la beauté sauvage des ballades de Mérimée et en traduisit trois en vers polonais, dans un volume de ses poésies édité à Saint-Pétersbourg en 1829[927].
Vers la même époque, un compatriote et ami de Chodzko, bien plus célèbre poète celui-là, Adam Mickiewicz, se fit également l'admirateur de _la Guzla_. Il s'efforça de rendre en polonais _le Morlaque à Venise_, cette peinture délicate des mélancolies d'un Slave attiré à la grande ville, qui regrette son pays natal «comme une fourmi jetée par le vent au milieu d'un vaste étang».
M. Louis Leger qui, le premier en France, a parlé de cette traduction, nous en explique ingénieusement l'origine. «Le Byron catholique de la Pologne» se trouvait alors loin de sa chère Lithuanie, exilé dans une Venise du Nord, à Moscou (1825-1828), et il «devait éprouver une sorte d'amère volupté à mettre en vers des stances qui répondaient si bien à l'état de son âme[928]». Pendant toute sa vie de Chrétien errant, Mickiewicz fut tourmenté par le mal du pays; son plus beau poème, _Messire Thaddée_, débute par cette touchante apostrophe:
Lithuanie, ô ma patrie, tu es comme la santé. Combien il faut l'apprécier, celui-là seul le sait qui l'a perdue. Aujourd'hui, je vois et je décris ta beauté dans tout son charme, car je soupire après toi[929].
Dans ce _Livre du pèlerin polonais_ dont le style biblique a inspiré les _Paroles d'un croyant_, le poète ne regrette pas moins le sol natal qu'il ne plaint sa nation malheureuse. La nostalgie du jeune Morlaque de Mérimée devait donc tout naturellement lui plaire; il n'est pas étonnant qu'il ait voulu l'exprimer en vers polonais.
Observons toutefois que cette traduction n'est pas sans rapports avec celle de Pouchkine[930]. À Moscou, Mickiewicz était entré en relations avec plusieurs écrivains russes en renom: les deux frères Polevoï (qui rédigeaient ensemble une revue intitulée _le Télégraphe_, dont le rôle peut être comparé à celui du _Globe_ de Pierre Leroux), les poètes Boratynsky, Vénévitinoff, Pouchkine, Pogodine, le prince Viazemsky, qui tous admiraient son talent prodigieux. Dans ce milieu romantique, Mickiewicz constatait avec douleur le retard de la littérature polonaise sur celle dont Pétersbourg et Moscou étaient les principaux foyers. Les classiques de Wilna et de Varsovie, attachés à l'imitation de Delille et de Voltaire, n'avaient pas encore déposé les armes, tandis qu'en Russie la victoire de la jeune école était presque complète sur toute la ligne[931].
Mickiewicz lia plusieurs amitiés intimes dans ce pays des «Moscals» qu'il maudira si noblement, quelques années plus tard, après la sanglante répression de la Révolution polonaise. Il y avait notamment entre Pouchkine et lui une communauté singulière de pensées et d'aspirations: tous deux ils avaient le même amour de la liberté, le même culte pour Byron, et ils étaient tous deux considérés dans leurs pays respectifs comme les chefs de l'école romantique. «Pouchkine est à peu près de mon âge, écrivait Mickiewicz à son ami Odyniec (mars 1826), il a lu beaucoup et bien, il connaît les littératures modernes, il a des idées élevées sur la poésie.»--«Pouchkine, raconte Polevoï, apprécia Mickiewicz dès leur première rencontre et montra pour lui la plus grande déférence. Habitué à dominer dans le cercle de nos littérateurs, le poète russe était d'une modestie extraordinaire en présence de Mickiewicz; évidemment il s'efforçait de l'exciter à parler, et quand il exprimait lui-même une opinion, il se tournait vers lui pour obtenir l'approbation du maître. En réalité, Pouchkine, ni par l'éducation, ni par la largeur de l'érudition, ne pouvait se comparer à Mickiewicz. Il l'avouait lui-même avec une sincérité qui est toute à sa gloire... Un soir, dans une réunion donnée en l'honneur du poète russe, Mickiewicz improvisa. Pouchkine se leva brusquement de son siège et, se prenant aux cheveux, il se mit à courir par la salle en criant: «Quel génie! Quel feu sacré! Que suis-je auprès de lui[932]!»
Aussi ce fut pour Pouchkine une consolation de n'avoir pas été la seule dupe de Mérimée; il se trouvait en bonne compagnie. Dans la notice qui précède les _Chants des Slaves occidentaux_, il raconte, en effet, qu'il avait consulté Mickiewicz à propos de _la Guzla_. «Ce poète était, dit-il, un critique clairvoyant et un délicat connaisseur de la poésie slave; il ne doutait pas de l'authenticité de ces chants. Un érudit allemand avait même écrit là-dessus une dissertation considérable[933].» Il avait donc bien le droit, lui, de s'y être trompé, quand ces écrivains qu'il jugeait compétents s'y étaient laissés prendre.--En réalité, ces prétendus connaisseurs étaient aussi ignorants que lui; la «dissertation» de «l'érudit allemand» n'existe pas et n'a jamais existé; et Mickiewicz ne fut jamais un critique autorisé en matière de poésie serbo-croate. Du reste, nous en parlerons tout à l'heure.