"La Guzla" de Prosper Mérimée

Chapter 32

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...Liegt der tapfre _Räuber Kristitsch Mladen_, An des _Räubers Kristitsch Mladen_ Seite...

ce qui correspond à la phrase suivante de Mérimée: «[Dans une caverne], couché [sur des cailloux aigus], est un brave heyduque, Christich Mladin. À côté de _lui_ [est sa femme, etc.]»

Voici encore quelques exemples tirés de cette ballade seulement:

_Schon drey Tage_ sind sie in der Höhle, Haben _schon drey Tage_ nichts gegessen.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Kristitsch Mladen _schaute trocknen Auges_, _Schaute trocknen Auges_ auf den Leichnam...

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Also fürchteten sie _Kristitsch Mladen_ Und _des Kristitsch Mladen_ wackre Söhne.

Ces répétitions, on le remarquera, font complètement défaut dans l'original français.

On y remarquera encore une chose: «_Un_ brave heyduque, Christich Mladin» est rendu par «_der_ tapfre Räuber Kristitsch Mladen». En effet, tous les héros de la ballade serbe sont personnages connus--ou du moins supposés tels;--c'est leur faire injure que de mettre devant leur nom l'article indéfini.--Enfin, au vers:

Sprang der Mladen jetzt auf seine Füsse

on trouve une expression tout à fait serbe, dont il n'y a pas l'équivalent chez Mérimée,--il dit simplement: «Mladin s'est levé.» _Sauter sur ses pieds_ et _sauter sur ses pieds légers_ est une des expressions favorites du chanteur serbe, et M. Gerhard la connaissait bien. En voici quelques exemples tirés du premier volume de la _Wila_:

Und sie sprangen auf die leichten Füsse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Springt die Jung' auf ihre leichten Füsse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sprang der Komnen auf die leichten Füsse[815].

Ainsi il _illyrisait_ davantage la «couleur locale» de _la Guzla_; mais sans le faire toujours avec le même bonheur. Il changeait des noms: Jean devenait Iwan; fils d'Alexis: Alexewitsch; George Estivanich: Gjuro Stewanitsch; fils de Jean: Iwanowitsch; Hélène: Jellena; Théodore Khonopka: Todor Knopka; saint Eusèbe: der heilige Sawa[816]!

Comme le guzlar, M. Gerhard employait très fréquemment le vocatif serbe au lieu du nominatif--licence poétique qui fournit une syllabe de plus quand on en a besoin. D'où:

Hyazinth _Maglanowitschu_ singt es, Aus der Veste Swonigrad gebürtig, Der geschickteste der Guszlespieler[817].

Même il allait plus loin, et sous sa main le _prêtre_ de Mérimée devenait un _pope_[818].

Mais c'était tout, ou à peu près tout ce qu'il pouvait devoir à ce que M. Karl Braun appelle «une rare connaissance du sujet[819]». Plus nombreuses sont les preuves qui n'en témoignent aucune: et d'abord cette prétention de traduire «en vers de l'original». Nous avons déjà dit que les piesmas héroïques serbes sont presque toutes en décasyllabes et que les piesmas lyriques n'ont pas de forme fixe. Nous avons dit également qu'il est impossible d'établir aucune distinction entre ces deux genres dans le recueil de Mérimée. Or, M. Gerhard traduisit dix-neuf pièces de _la Guzla_ en décasyllabes, mais il mit le reste en mètres différents, qui ne sont pas toujours les «rythmes serbiens, comme on les chante dans leur pays», et dont le choix fut complètement arbitraire et plutôt hardi. On trouve même des vers rimés dans cette traduction:

Der Himmel ist hell, das Meer ist blau, Es wehen die Lüftchen so sanft und lau, Der Mond erhebet sich wolkenleer, Nicht zauset der Sturm die Segel mehr[820].

La poésie populaire serbe ne connaît pas la rime.

Avant de devenir la victime de Mérimée, ce brave homme avait déjà été celle de la fantaisie extraordinaire du poète Miloutinovitch dont nous parlions tout à l'heure. Plusieurs des poésies qu'il s'était fait traduire avaient été composées par Miloutinovitch lui-même et ne sont nullement «populaires» en Serbie. Dans ses _Notes_, M. Gerhard nous raconte parfois des choses vraiment surprenantes. Sous l'influence de cet aventurier, il établit gravement tout un nouveau système d'études mythologiques et étymologiques, grâce auquel l'Europe se rendra enfin compte du rôle important qu'avaient joué les Serbes dans l'histoire ancienne. En effet, tous les dieux gréco-romains ne portent-ils pas des noms serbes que des scribes ignorants ont corrompus? _Morlaque_ veut-il dire autre chose que «celui qui supporte facilement la mer[821]?» Et le brave Allemand n'oublia pas de nous apprendre qu'il y a des Gerhard en Serbie et qu'ils y portent le nom de Djero[822]!

Six mois avant l'apparition de _la Guzla_, Goethe vantait à Eckermann le talent de Gerhard. Avec son indulgente bonhomie, il voyait en cet esprit simple et naïf un personnage propre à comprendre et à interpréter l'âme des primitifs. «Ce qui aide Gerhard, disait-il, c'est qu'il n'a pas une profession savante... S'il se borne toujours à mettre en vers de bonnes traditions, tout ce qu'il fera sera bon; mais les oeuvres tout à fait originales exigent bien des choses et sont bien difficiles[823]!» Le vieux poète ne se trompait pas, dans un certain sens: quelques-unes des chansons de Gerhard, composées à la manière populaire, se chantent encore en Allemagne[824]; mais il ne pensait pas que Mérimée allait bientôt lui donner un démenti formel, prouvant que même la mise en vers de «bonnes traditions» n'est pas chose si facile et que l'on peut souvent s'y méprendre, surtout quand il s'agit de choisir ces «traditions».

* * * * *

La _Wila_ eut un certain succès, tant en Allemagne qu'à l'étranger. Goethe la présenta au public dans sa revue _Art et Antiquité_ en même temps qu'il parlait du recueil de Mérimée et de la traduction anglaise des chants serbes, par John Bowring[825]. Il ne s'occupa, il est vrai, que de la première partie du livre, c'est-à-dire des piesmas authentiques; mais d'autres critiques ne surent pas distinguer si nettement le vrai du faux; ils louèrent avec le même enthousiasme toutes les ballades sans exception. Ainsi par exemple l'_Allgemeine Literatur-Zeitung_ se plut à faire une allusion spéciale aux ballades «du mauvais oeil, de la flamme voltigeante, des nains-cavaliers et des vampires sanguinaires» (von bösen Blicken, wandelnden Flämmchen, reitenden Zwergen, blutsau-genden Vampyren[826]).

Un jeune professeur allemand, dont le nom devait rester célèbre, attaché à une école historique fameuse, Léopold Ranke, fut également l'une des nombreuses dupes de _la Guzla_, à notre sens la plus distinguée. Au moment où parut le livre de Mérimée, il préparait, en compagnie de Vouk Karadjitch, cette _Histoire de la révolution serbe, d'après les documents et les communications serbes_, que Niebuhr regarde comme la production historique la plus remarquable de son époque. «Il y a cinquante ans de cela, écrivait Ranke en 1878; j'habitais alors Vienne et j'entendais chaque jour mon inoubliable ami Vouk monter l'escalier--il avait une jambe de bois--pour venir me raconter l'histoire de son peuple[827].»

«Leur ouvrage» fut publié à Hambourg, en 1829[828]. C'était un exposé extrêmement clair et saisissant, quoique assez souvent partial, d'événements quasi contemporains. Dans une importante introduction, Ranke traçait un magistral tableau des moeurs du pays et du caractère national serbe. Il va sans dire qu'il utilisa dans ce but surtout les chants populaires, très connus en 1828. Il ne savait pas le serbe et dut se servir des traductions de Mlle von Jakob et de M. Gerhard, mais, bien qu'à cette époque Goethe eût déjà dévoilé la supercherie, le grand historien ne trouva aucune différence entre les pièces authentiques de la _Wila_ et celles qui ne l'étaient pas; il cita même _les Pobratimi_ de Mérimée comme une peinture véridique des moeurs serbes. «Dans les chants populaires de ce peuple, dit-il, on nous représente d'une façon très vivante la sainteté de la fraternité[829]. C'est un des traits des plus caractéristiques de la nation serbe que ce sentiment où sont réunis les contrastes les plus frappants et qui fait que les deux amis enfoncent leurs poignards dans la poitrine de la jeune fille turque qu'ils aiment tous deux, afin de ne pas se brouiller à cause d'elle. «(...diese Gesinnung, in der sich das Entgegengesetzte vereint,--in welcher etwa Bundesbrüder ihren Dolch zugleich in den Leib der Türkin senken, die beide lieben, um sich nicht ihrerhalb zu entzweien[830]...)» L'allusion à la ballade de Mérimée est assez claire.

Un officier prussien, Otto von Pirch, qui avait en 1829 visité la Serbie et qui publia l'année suivante une relation de ce voyage[831], est également parmi ceux qui se laissèrent prendre à _la Guzla_. Bien qu'il ignorât complètement la langue serbe, il crut avoir assez de compétence pour juger les différentes traductions étrangères des piesmas, et n'hésita pas à proclamer la meilleure celle de M. Gerhard[832]. Ce qu'il loua le plus chez lui, c'étaient les nombreuses notes si judicieuses qui accompagnaient la _Wila_; or, ces notes sont, on le sait, presque toutes empruntées à Mérimée.

Quatorze ans plus tard, un jeune poète de la Bohême allemande, qui se révélera un jour l'un des meilleurs connaisseurs de la vie sud-slave, Siegfried Kapper, prit au sérieux la traduction de Gerhard et s'en inspira. Le futur auteur de _Lazar, der Serbencar_, publia, en 1844, sous le titre des _Slavische Melodien_, un recueil d'imitations des chants et des contes populaires slaves; dans deux de ces poèmes l'on sent très nettement l'influence des ballades illyriques de Mérimée:

Also sprach der Wirth zu seinem Gaste: «O Fremdling, sprich, so willst du weiter ziehn? Vor wenig Tagen kamst du in's Gebirge, Und irrtest scheu und einsam in den Klüften; Wo Wölfe heulen, Wasserfälle rauschen, Blutgierige Vampyre Nester bau'n.» U. s. w.

(_Der Flüchtling in der Czernagora_.)

«Was betrübt, o Marko, deine Seele, Dass dein Auge also finster schauet? Was bedrückt dein Herz, dass deine Stirne So gefurcht und deine Wang' erblichen? Hat der Hagel dir die Saat zerschlagen? Glaubst du, dass ich wankend in der Liebe? Oder saugt in mitternächt'ger Stunde Ein Vampyr das Blut dir aus dem Herzen?»

«Hätte Hagel mir die Saat zerschlagen, Brächt' ein nächstes Jahr wohl Doppelernten; Wärst du wankend in der Liebe worden, Neue Zeit brächt' wohl auch neue Liebe. Aber ein Vampyr saugt mir am Herzen, Nachts und Morgens, lange, lange Tage, Seit Stavila ist zu Schutt geworden, Seit an unsern Küsten fremde Kähne, In den Bergen fremde Männer streifen.»

(_Ein Vampyr_[833].)

Mais on savait à cette époque en Allemagne que _la Guzla_ était une production apocryphe, et le traducteur stuttgartois des _OEuvres de Prosper Mérimée_ élimina de sa traduction cet ouvrage dont «un certain M. Gerhard» avait déjà donné une version allemande[834].

La _Wila_ ne passa pas inaperçue en France. Une année après sa publication, G.-B. Depping, cet érudit franco-allemand à qui l'on doit le _Romancero castellaño_ (Leipzig, 1844) et l'édition de la _Correspondance administrative de Louis XIV_ (Documents inédits de l'Histoire de France), la présenta au public dans le _Bulletin des sciences historiques, antiquités, philologie_, rédigé par MM. Champollion. Nous ne citerons de sa notice que quelques passages qui se rapportent aux ballades traduites de _la Guzla_.

Depuis qu'un Servien, Wouk Stéphanovitch, disait-il, a fait paraître à Vienne un recueil des poésies populaires de sa nation, les Allemands se sont adonnés avec zèle à l'exploitation de cette mine inconnue, qui leur procurait la connaissance d'une littérature étrangère presque entièrement ignorée. Un M. Talvi (_sic_) prit dans le recueil servien un grand nombre de pièces pour les traduire en allemand; une Dlle Jacob (_re-sic_) en fit autant. M. Gerhard, à l'aide d'un poète servien qui a séjourné en Allemagne, Siméon Milutinovitch, a traduit ou imité une foule d'autres pièces du même recueil, qui avaient été négligées par ses devanciers... M. Gerhard a voulu compléter sa collection, en traduisant aussi l'ouvrage récemment publié à Paris sous le titre de _la Guzla, ou choix de poésies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et l'Herzégowine_. Toutes ces pièces forment ensemble deux volumes...

En bon traducteur, M. Gerhard professe une grande admiration pour la poésie servienne; il la trouve plus près du genre anacréontique que la poésie des Grecs modernes... Ces poésies sont curieuses, d'abord parce qu'elles sont l'expression de l'esprit national et de l'imagination d'un peuple peu connu; en second lieu, parce qu'elles font continuellement allusion à des moeurs, des usages, des préjugés, etc., bien différents des nôtres. Par exemple, le morceau: _la Fiancée vampire_[835], nous retrace une superstition qui passe dans l'Est de l'Europe presque pour un article de foi...

Puis, après avoir parlé sur le caractère général des piesmas héroïques où «les brigands et les Turcs jouent un grand rôle», M. Depping ajoutait:

Un glossaire des termes et noms serviens employés dans ce recueil termine le second volume: l'auteur y a donné aussi quelques notes historiques sur les événements auxquels les romances font allusion; une partie de ces notes est tirée de celles qui accompagnent le recueil français de _la Guzla_[836].

Ainsi M. Gerhard ne contribua pas peu à faire connaître Mérimée et _la Guzla_ même en France. Si celui-ci n'avait pu lire une critique de ses chants dans le respectable journal de MM. Champollion, il y en trouva une de la traduction, qui dut lui faire plaisir. Car il la lut très probablement; ses amis Fauriel et Ampère, très versés dans les sciences, recevaient certainement ce journal. S'il put se féliciter qu'à la suite du bon M. Gerhard d'autres encore allaient se tromper et qu'ainsi le succès de son livre dépasserait même ses prévisions, ne croyons pas cependant que «tous les amateurs de poésie populaire en France et en Europe s'y laissèrent prendre également», comme l'affirmait solennellement M. de Loménie dans son discours de réception à l'Académie Française. Nombreux furent ceux qui devinèrent la supercherie de Mérimée et cela sans aucune peine, parce qu'ils avaient eu tout simplement le mérite d'être mieux instruits des choses de ces pays qu'on ne l'était alors. (Kopitar, Jakob Grimm, Goethe, Mlle von Jakob, Schaffarik, etc.)

Mais pour en finir avec M. Gerhard, disons encore une fois qu'il n'était pas un érudit, ni un docteur, ni une autorité dans la matière; et que cette légende savamment accréditée par Mérimée, longtemps soutenue par la confiance que lui ont témoignée des critiques comme Taine, Brandes, Saintsbury, doit enfin s'évanouir.

§ 2

GOETHE ET «LA GUZLA»

Goethe, qui avait toujours porté beaucoup d'intérêt aux choses de France, en manifesta tout particulièrement pendant la dernière période de sa longue vie. La littérature de son pays suivant une voie qu'il jugeait mauvaise, il préférait s'occuper soit de l'antiquité, soit de l'étranger et surtout de la France. La politique, la science et l'art français étaient alors sa grande préoccupation; mais ce qu'il suivait avec le plus d'attention et de sympathie, c'étaient les débuts de la nouvelle école littéraire, la lutte des romantiques de la _Muse française_ et du _Globe_, avec les classiques de l'Académie. Personne à l'étranger ne connaissait mieux que le patriarche de Weimar le mouvement littéraire de la Restauration. Avec une joie sincère il voyait la France «se relever de ses ruines, se consoler de ses malheurs par la gloire des lettres et reconquérir dans le domaine de l'esprit la suprématie qu'elle avait perdue dans l'ordre politique[837]».

Le grand homme, on le sait, avait tort de «rester trop chez lui» et Sainte-Beuve a justement remarqué qu'il aurait eu une influence plus considérable en France s'il avait daigné y venir passer «six mois, en 1786». Mais si ce manque d'ambition personnelle retarda le succès du _Faust_, il ne paraît pas qu'il influa sensiblement sur l'Olympien. De tous côtés, d'aimables informateurs satisfaisaient sa curiosité universelle.

C'est ainsi qu'en 1826, les rédacteurs du _Globe_ crurent devoir rendre hommage au vieux poète et lui envoyèrent la collection de leur journal. Goethe en eut beaucoup de plaisir. «Tous les soirs, écrivait-il au comte Reinhard (27 février 1826), je consacre quelques heures à la lecture des anciens numéros; je note, je souligne, j'extrais, je traduis. Cette lecture m'ouvre une curieuse perspective sur l'état de la littérature française, et, comme tout se tient, sur la vie et sur les moeurs de la France[838].»

Dès qu'il arrivait de Paris quelque visiteur, Goethe demandait des renseignements «sur les hommes d'État, les littérateurs et les poètes célèbres»: Chateaubriand, Guizot, Salvandy, Alfred de Vigny, Mérimée, Victor Hugo, Émile Deschamps. Si Lamartine n'est pas au nombre des favoris de l'auteur de _Werther_, Béranger en est l'un des premiers[839].

Goethe aimait à parler de la littérature française; il trouvait un jour qu'elle ne manque pas de «talents ordinaires» qui sont, d'après lui, «emprisonnés dans leur temps et se nourrissent des éléments qu'il renferme»; Eckermann osa poser une question:

--«Mais que dit Votre Excellence de Béranger et de l'auteur des pièces de Clara Gazul?»

--«Je les excepte, répondit Goethe, ce sont de grands talents qui ont leur base en eux-mêmes et qui se maintiennent indépendants de la manière de penser du jour[840].»

Au mois de mars 1827, A. de Humboldt, revenant de Weimar, apporte des présents pour Salvandy et Mérimée, probablement cette «médaille assez mauvaise» dont parle Gustave Planche[841]. À la même époque, Goethe conseille à son ami Zelter de lire le _Théâtre de Clara Gazul_[842]. Deux mois plus tard, il reçoit très cordialement Ampère et A. Stapfer, qui lui donnent mainte information sur les derniers événements littéraires. «Le 4 mai, rapporte Eckermann, grand dîner chez Goethe en l'honneur d'Ampère et de son ami Stapfer. La conversation a été vive, gaie, variée. Ampère a beaucoup parlé à Goethe de Mérimée, d'Alfred de Vigny et d'autres talents remarquables[843].» Quelques années plus tard, lorsque David d'Angers envoya à Goethe sa collection de médaillons, le bon Eckermann désirait surtout voir Mérimée. «La tête nous parut, dit-il, aussi énergique et aussi hardie que son talent, et Goethe y trouva quelque chose d'humoristique[844].»

On le sait, ce fut Goethe qui, à propos de _la Guzla_, dévoila la supercherie. Au mois de mars 1828, il publia dans sa revue _Art et Antiquité_ la notice suivante:

LA GUZLA, OU CHOIX DE POÉSIES ILLYRIQUES.

Ouvrage qui frappe, dès le premier coup d'oeil, et qui, si on l'examine d'un peu plus près, soulève une question mystérieuse.

C'est depuis peu seulement que les Français ont étudié avec goût et ardeur les différents genres poétiques de l'étranger, en leur accordant quelques droits dans l'empire du beau. C'est également depuis peu qu'ils se sont sentis portés à se servir, pour leurs oeuvres, des formes étrangères. Aujourd'hui, nous assistons à la plus étrange nouveauté: ils prennent le masque des nations étrangères, et dans des oeuvres supposées, ils s'amusent avec esprit à se moquer très agréablement de nous. Nous avons d'abord lu avec plaisir, avec admiration, le faux original, et, après avoir découvert la ruse, nous avons eu un second plaisir en reconnaissant l'habileté de talent qui a été déployée dans cette plaisanterie d'un esprit sérieux. On ne peut certes mieux prouver son goût pour les idées et les formes poétiques d'une nation qu'en cherchant à les reproduire par la traduction et l'imitation.

Dans le mot _Guzla_ se cache le nom de _Gazul_; le nom de cette bohémienne espagnole masquée qui s'était récemment moquée de nous avec tant de grâce, nous donna l'idée de faire des recherches sur cet Hyacinthe Maglanovich, principal auteur de ces poésies dalmates, et nos recherches ont réussi. De tout temps, quand un ouvrage a obtenu un grand succès, on a cherché à attirer l'attention du public et à gagner ses louanges en rattachant un second ouvrage au premier, sous le titre de _Suite_, _Deuxième partie_, etc. Cette fraude pieuse, connue dans les arts, a aidé à former le goût; en effet, quel est l'amateur de médailles anciennes qui n'a pas de plaisir à rassembler la collection de fausses médailles, gravées par Jean Cavino? Ces imitations trompeuses ne lui donnent-elles pas un sentiment plus délicat de la beauté des monnaies originales?

M. Mérimée ne trouvera donc pas mauvais que nous le déclarions ici l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_ et de _la Guzla_, et que nous cherchions même à connaître, pour notre plaisir, tous les enfants clandestins qu'il lui plaira de mettre ainsi au jour[845].

Ceux qui ont parlé de _la Guzla_,--et ils sont nombreux; on le verra dans la Bibliographie que nous plaçons à la fin du présent ouvrage--ont cru, avec raison, devoir tous dire un mot de la critique de Goethe. Et pourtant, il nous semble que la plupart d'entre eux l'ont mal interprétée; il reste toujours à mettre les choses au point. Maxime du Camp, par exemple, alla jusqu'à affirmer que le poète allemand s'était laissé prendre à la mystification[846]!

Gustave Planche, qui paraît avoir été le premier qui ait parlé de cette notice, déclara, en 1832, que Mérimée lui-même ayant envoyé un exemplaire de _la Guzla_ à Goethe, celui-ci «se donna le plaisir de dévoiler ce qu'il savait parfaitement[847]». Quelques années plus tard, un Allemand, qui traduisit les _oeuvres_ de Mérimée,--et en omettant toutefois _la Guzla_,--assura à nouveau la même chose[848]. En 1875, Léo Joubert donne une nouvelle explication: «Goethe, quand il reçut _la Guzla_, ne devina pas tout d'abord de quelle main elle partait; il inclinait à regarder le recueil comme authentique. Ampère, alors à Weimar, et qui voyait tous les jours le grand poète allemand, se hâta de le détromper en lui révélant le nom du véritable auteur[849].» Ampère séjourna à Weimar pendant les mois d'avril et mai 1827; or, _la Guzla_ ne parut que fin juillet: l'assertion de Léo Joubert est donc inexacte. Mais elle n'en est pas moins intéressante: Ampère, qui savait que l'impression de _la Guzla_ touchait à sa fin, parla beaucoup de Mérimée à Goethe pendant le grand dîner du 4 mai 1827; sut-il garder un silence complet sur la dernière production de son ami? On serait tenté de croire qu'il commit une indiscrétion, si nous n'avions la preuve du contraire; nous en parlerons tout à l'heure.

Mérimée, il est vrai, envoya un exemplaire à Weimar. «Remerciements pour l'article de Goethe que vous avez pris la peine de traduire pour moi, écrivait-il à son ami Stapfer. S'il faut vous dire la vérité, il m'a paru un peu plus lourd que les morceaux de critique du _Globe_, ce qui n'est pas peu dire. Je n'en suis pas moins très reconnaissant de ce souvenir... Ce qui diminue son mérite à deviner l'auteur de _la Guzla_, c'est que je lui en ai adressé un exemplaire, avec signature et paraphe, par un Russe qui passait par Weimar. Il s'est donné les gants de la découverte afin de paraître plus malin[850].» Cet exemplaire, conservé à Weimar, porte la dédicace suivante que nous pouvons reproduire en fac-similé, grâce à l'extrême amabilité de la direction du Goethe-Nationalmuseum: