"La Guzla" de Prosper Mérimée

Chapter 31

Chapter 313,294 wordsPublic domain

Ce n'est point la chouette qui cause ce II bruit étrange; ce n'est point la lune qui éclaire ainsi les vitraux de Le roi Thomas marche à grands l'église de Kloutch; mais dans l'église pas tandis que ses guerriers de Kloutch résonnent les tambours et sommeillent sur leurs les trompettes, et les torches allumées manteaux... Parfois il s'arrête ont changé la nuit en un jour éclatant. et prête l'oreille, mais le vent, qui s'engouffre par les 4 meurtrières, lui apporte de telles plaintes, que, livide, il Et autour du grand Roi Thomas dorment se recule, et de nouveau marche, ses fidèles serviteurs, et nulle autre marche!... Il se souvient... et oreille que la sienne n'a entendu ce un frisson d'angoisse le fait bruit effrayant; seul il sort de sa trembler comme la mora fait chambre, son sabre à la main, car il a trembler les grands chênes de la vu que le ciel lui envoyait un montagne... Par une nuit lugubre avertissement de l'avenir. comme cette nuit de tempête, lui, Étienne Thomas, et son 5 frère, Radivoï, n'ont-ils pas assassiné leur père: le roi D'une main ferme il a ouvert la porte Thomas Ier?... Le peuple, de l'église; mais quand il vit ce qui ignorant le crime, a mis sur son était dans le choeur, son courage fut front taché de sang la couronne sur le point de l'abandonner: il a pris royale... et Radivoï, jaloux, de sa main gauche une amulette d'une s'est vengé... Il a révélé vertu éprouvée, et plus tranquille l'abomination commise, puis alors, il entra dans la grande église s'est réfugié auprès de Mahomet de Kloutch. II qui le protège en le méprisant[795]... Thomas veut 6 expier son forfait... il couche sur la cendre... porte le Et la vision qu'il y vit est bien cilice... mais toujours le étrange: le pavé de l'église était fantôme de Thomas Ier, la nuit, jonché de morts et le sang coulait secoue sa robe sanglante sur la comme les torrens qui descendent, en tête du fils parricide. automne, dans les vallées du Prologh, et pour avancer dans l'église, il était III obligé d'enjamber des cadavres et de s'enfoncer dans le sang jusqu'à la L'évêque de Madrussa[796], légat cheville. du pape, a ordonné au roi, comme expiation, de faire la guerre 7 aux Turcs, et c'est pourquoi la ville est assiégée et les Et ces cadavres étaient ceux de ses murailles de Kloutch tellement fidèles serviteurs, et ce sang était le criblées de boulets qu'elles sang des chrétiens. Une sueur froide ressemblent à un rayon de coulait le long de son dos et ses dents miel... car Thomas est moins s'entrechoquaient d'horreur. Au milieu fort que les infidèles... du choeur, il vit des Turcs et des Tartares armés avec les _Bogou-mili_, Il pense à toutes ces choses, ces renégats! l'infortuné qui veille seul au milieu de ses soldats 8 endormis... Il pense! et soudain son visage devient plus pâle Et près de l'autel profané était encore... le bruit étrange qu'il Mahomet au mauvais oeil, et son sabre vient d'entendre n'est plus était rougi jusqu'à la garde; devant celui du tonnerre, et la grande lui était Thomas Ier, qui fléchissait lueur qui illumine les vitraux le genou et qui présentait sa couronne de l'église de Kloutch ne vient humblement à l'ennemi de la chrétienté. pas des éclairs... Des torches sont allumées et les vieux murs 9 tressaillent d'épouvante et s'écroulent lentement aux À genoux aussi était le traître accents de l'infernale musique Radivoï, un turban sur la tête; des guerriers du Prophète... d'une main il tenait la corde dont il étrangla son père, et de l'autre il IV prenait la robe du vicaire de Satan, et il l'approchait de ses lèvres pour la Le grand roi jette à ses fidèles baiser, ainsi que fait un esclave qui qui dorment, la main crispée sur vient d'être bâtonné. leurs sabres, un long regard navré... aucun ne s'éveille... 10 Thomas seul a perçu l'effroyable écho... Il se redresse... il Et Mahomet daigna sourire, et il prit serre la garde en pierreries de la couronne, puis il la brisa sous ses sa vaillante épée, et, brave, il pieds, et il dit: «Radivoï, je te donne sort de la forteresse, se dirige ma Bosnie à gouverner, et je veux que vers l'église, fait le signe de ces chiens te nomment leur Beglierbey.» la croix, et ouvre la lourde Et Radivoï se prosterna et il baisa la porte... Ô roi, que vois-tu de terre inondée de sang. si horrible que ta main tremble et cherche l'amulette 11 protectrice?... que vois-tu de si effrayant que tes yeux Et Mahomet appela son visir: «Visir, s'agrandissent comme deux que l'on donne un caftan à Radivoï. Le cavernes en flammes?... Thomas caftan qu'il portera sera plus précieux est brave... il rentre... oh! ce que le brocard de Venise; car c'est de qu'il voit! des cadavres la peau de Thomas écorché que son frère amoncelés jusqu'au choeur de va se revêtir.» Et le visir répondit: l'église de Kloutch... des «Entendre c'est obéir.» ruisseaux de sang semblables aux ruisseaux qui, en automne, 12 descendent dans la vallée de Kumara... Et le bon Roi Thomas sentit les mains des mécréans déchirer ses habits, et V leurs ataghans fendaient sa peau, et de leurs doigts et de leurs dents ils Le roi avance... Ces cadavres tiraient cette peau, et ainsi ils la sont ceux des soldats de lui ôtèrent jusqu'aux ongles des pieds, Bosnie... ce sang est celui de et de cette peau Radivoï se revêtit de ses héros!... Mahomet II le avec joie. regarde venir... Mahomet avec du sang jusqu'au front... son 13 mauvais oeil est fixe sur lui... et sa main s'appuie à l'autel Alors Thomas s'écria: «Tu es juste, mon profané... Agenouillé à ses Dieu! tu punis un fils parricide; de pieds est Radivoï l'infâme, qui mon corps dispose à ton gré; mais de la corde avec laquelle il daigne prendre pitié de mon âme, ô étrangla son père, s'est fait divin Jésus!» À ce nom, l'église a une ceinture... tremblé; les fantômes s'évanouirent et les flambeaux s'éteignirent tout d'un «Radivoï, s'écrie le Sultan, je coup. te donne ma Bosnie, et pour manteau royal, le caftan le plus 14 précieux que mon vizir aura choisi... ce caftan, je veux Avez-vous vu une étoile brillante qu'on le taille dans la peau de parcourir le ciel d'un vol rapide et Thomas II...» Alors les Tartares éclairer la terre au loin? Bientôt ce approchent, déchirent les brillant météore disparaît dans la vêtements du roi, puis, de leurs nuit, et les ténèbres reviennent plus ongles et de leurs dents, ils sombres qu'auparavant: telle disparut l'écorchent jusqu'aux la vision de Thomas. chevilles... L'infortuné voit le tyran jeter cette peau à son 15 frère qui s'en revêt avec un sourire de triomphe... À tâtons il regagna la porte de l'église; l'air était pur et la lune VI dorait les toits d'alentour. Tout était calme, et le roi aurait pu croire que Le roi Thomas se réveille... Il la paix régnait encore à Kloutch, quand marche à grands pas tandis que une bombe lancée par le mécréant vint ses guerriers dorment sur leurs tomber devant lui et donna le signal de manteaux... Il sait que sa l'assaut. vision est un rêve... un mauvais rêve, tel que lui en donne sans cesse le fantôme de son père qui l'a maudit... Et cependant, qui sait?... Il regarde au dehors, l'orage ne gronde plus dans la montagne de Proloque... le ciel est plein d'étoiles... les torrents ont fait silence... Oh! si Dieu touché de son remords avait fait grâce!... Et Thomas joint les mains, et des larmes douces coulent de ses yeux brûlés par la fièvre... Mais soudain son visage devient plus pâle... Un grand bruit a fait tressaillir la montagne, et la forteresse, et l'église de Kloutch... Et tous les siens, tous ses braves soldats fidèles se sont levés, prêts à la bataille!... La vision était une pitié du ciel pour que le roi se prépare!... Les boulets criblent les murailles comme un gâteau de miel... Mahomet II et Radivoï enfoncent la porte de l'église de Kloutch... Et tandis que le Sultan, las d'avoir tué tant de héros, s'appuie à l'autel profané, le traître se prosterne et baise la robe trempée de sang.

Ce volume médiocre et peu original a échoué sur les quais de Paris, où les mériméistes pourront aisément se le procurer pour la modique somme de vingt centimes[797].

* * * * *

Telle fut la destinée de _la Guzla_ en France. La ballade n'a pas joué dans l'évolution du romantisme français le rôle qu'elle avait eu dans les autres pays. Elle s'est inspirée de tout sauf des légendes nationales, et par cela même elle était destinée à n'avoir qu'un succès éphémère. Tant qu'on s'intéressa en France à ces fantaisies de l'imagination, la ballade fut en honneur. Ce fut une affaire de mode ou de _snobisme_; on goûtait les ballades étrangères ou tout ce qui en avait l'air; puis on se lassa de ces pays de chimères; on voulut connaître les peuples eux-mêmes, sans les voir à travers le prisme de l'imagination; on découvrit même la poésie nationale et populaire française; on fut capable d'apprécier les trouvailles que l'on fit, mais non de redonner à ces poésies, qu'on exhumait de la tombe, une vie qu'elles semblaient avoir pour toujours perdue.

Et ces mêmes raisons nous permettent de comprendre pourquoi le succès de _la Guzla_ fut plus durable à l'étranger: c'est que dans ces pays on s'intéressa davantage et plus longtemps à ces essais de résurrection parce qu'ils avaient véritablement un but, et un but national. Même un recueil de faux folklore pouvait donc y jouir d'une faveur plus grande qu'il n'en aurait jamais pu obtenir en France.

CHAPITRE IX

«La Guzla» en Allemagne.

1. La traduction de Wilhelm Gerhard. Ranke et _la Guzla_. Otto von Pirch. Siegfried Kapper. La critique de M. Depping.--§ 2. Goethe et _la Guzla_.

§ 1

LA TRADUCTION DE WILHELM GERHARD

Au mois de mai 1827, M. Berger, le beau-frère de M. Levrault, imprimeur à Strasbourg, fit à Leipzig, pendant la foire de Pâques, connaissance d'un Allemand aimable, riche, lettré, M. Wilhelm Gerhard, ancien marchand de toiles.

M. Gerhard était un personnage intéressant. Ami de Goethe, il composait de longues odes à propos de chaque anniversaire du grand poète qui l'avait reçu dans son intimité; il lui dédiait humblement ses livres, traduisait pour lui des poésies populaires de tous les pays, qui devaient subir un triage cruel avant de voir le jour dans la revue du Maître: _Art et Antiquité_.

Retiré des affaires, M. Gerhard avait mis ses talents au service de la littérature. Il traduisit en allemand des chants serbes, grecs modernes, espagnols, écossais; il fit paraître deux gros volumes de ses propres poésies, élégamment imprimés en jolis caractères sur lourd papier de bibliophile, qui garde toujours, quatre-vingts ans après la publication, sa blancheur de neige.

Plus tard, il écrivit quelques scènes de théâtre que des amateurs jouèrent dans des salons bourgeois; satisfait de ses succès littéraires, il s'adonna à la peinture et à la sculpture, étudia les sciences naturelles, collectionna des fossiles, composa des dissertations sur quelques questions d'économie politique. Avant de mourir, en 1858, le brave vieil homme commença à prendre des leçons de solfège[798].

Tel était «M. Gerhard, conseiller et docteur quelque part en Allemagne», dont parle l'auteur de _la Guzla_ dans sa seconde préface; le «juge compétent» que citent tous les biographes de Mérimée,--Taine l'appelle «savant allemand[799]»,--«l'autorité allemande» selon l'expression de l'illustre critique qu'est M. George Saintsbury[800]!

En réalité, M. Gerhard ne fut jamais ni un docteur, ni une «autorité»; les dictionnaires biographiques de sa patrie sont pleins d'ingratitude pour une vie aussi laborieuse; ils ne croient même pas devoir mentionner son nom.

Ce fut M. Gerhard qui donna la version allemande de _la Guzla_. Pendant l'impression même du livre, les bonnes feuilles lui avaient été communiquées par son nouvel ami M. Berger[801], et M. Gerhard lui écrivait en les lui renvoyant à son hôtel (22 mai 1827): «Les feuilles intitulées _la Guzla_ ont beaucoup d'intérêt pour moi. Mon Serbe qui part demain pour la Serbie regrette de ne pouvoir faire votre connaissance. J'ai grande envie de traduire les chansons en vers allemands. Les rythmes serbes me sont connus[802].»

«Le Serbe» dont il parle était le poète Sima Miloutinovitch, qui traduisait pour lui les piesmas en prose allemande,--car cet homme qui était une «authorité» en fait de littérature serbe, ne croyait même pas devoir connaître cette langue. Dès 1826, il préparait ainsi son recueil de poésies populaires serbes traduites en vers allemands avec le secours du pauvre diable de Miloutinovitch auquel il payait galamment «en thé et en cigares» le temps perdu et les services rendus[803].

Son livre devait paraître dans le courant de l'été 1827[804], mais il ne parut pas avant décembre, car, les feuilles de _la Guzla_ une fois reçues, M. Gerhard se mit à traduire les ballades de Mérimée, afin de «compléter» son recueil. Le 5 juillet 1827, il écrivait, en français, à l'éditeur de la collection strasbourgeoise la lettre que voici:

Monsieur, j'ai eu l'honneur de faire la connaissance de M. Berger à la foire de Pâques. Il m'a communiqué quelques feuilles des chansons morlaques que vous fûtes sur le point de publier sous le titre: _La Gouzla_ (_sic_) parce qu'il avait appris par Goethe que je viens de traduire une collection des chansons semblables de Serbie. Il m'a encouragé de traduire encore ceux que vous publiez et de dire quelques mots sur votre ouvrage dans les feuilles publiques et d'écrire à Goethe qu'il en parle dans son journal: _Kunst und Alterthum_ dans lequel il vient de dire bien des choses flatteuses sur les miennes. J'ai fini la traduction des pièces contenues dans les feuilles communiquées qui vont jusqu'au commencement de l'histoire de _Maxime et Zoé_ [pp. 1-108], et je vous prie, Monsieur, de m'envoyer au plus tôt possible par la voie de la diligence le reste des feuilles qui composent le petit ouvrage, ou, s'il n'était pas encore fixé, au moins celles qui sont parues depuis ce temps-là, pour me mettre à même de finir ma traduction allemande qui est faite en rythmes serbiens au lieu de la prose et comme on les chante dans leur pays. Je désire beaucoup de recevoir ces feuilles au plus tôt possible et avant de perdre l'envie et le goût pour ces poésies-là (_sic_), et je me flatte que vous accomplirez mes désirs, comme M. Berger m'assurait que vous auriez la bonté de faire.

J'ai l'honneur d'être, avec estime,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

W. GERHARD[805].

Sans doute, il obtint ces feuilles avant d'avoir «perdu le goût et J'envie» de les traduire, car quatre mois après l'apparition de _la Guzla_, le livre de M. Gerhard était prêt[806]; il parut à la fin de l'année 1827[807] sous le titre de _Wila, serbische Volkslieder und Heldenmãrchen_, deux gros volumes in-8º, formant la troisième et quatrième partie des _Poésies_ de M. W. Gerhard[808].

Aux pages 89-188 du second volume sont traduites les ballades de _la Guzla_, excepté la dernière, la seule authentique, la _Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga_. Dans la préface, le traducteur motivait cette absence: «Comment oserais-je, dit-il, venir après un tel Maître que Goethe et traduire de nouveau en allemand ce chant divin[809]!»

En traduisant avec Miloutinovitch les véritables chants serbes, Gerhard s'était assimilé une foule d'expressions: des épithètes homériques, des répétitions fréquentes, enfin, certains autres procédés de l'improvisateur serbe. Il avait appris chez les traducteurs qui l'avaient précédé, particulièrement chez Mlle von Jakob, à manier «le vers de l'original», c'est-à-dire l'octosyllabe des courtes pièces lyriques et surtout le mètre des piesmas héroïques, décasyllabe sans rime composé de cinq trochées, divisé par une césure après le deuxième trochée ou quatrième pied. Donc, s'il ignorait, le malheureux, bien des choses sur la poésie serbe, il avait, naturellement, droit de se croire expert en «rythmes serbiens» et pouvait penser se connaître aux signes extérieurs de cette poésie, qui font complètement défaut dans la prose de Mérimée. Du reste, c'est ce qu'il nous dit dans sa modeste préface[810].

Ainsi, il ne s'est pas vanté dans sa traduction d'avoir «découvert le mètre original sous la prose française», comme le veut Mérimée et comme on ne le répète que trop. Il a simplement fait bénéficier les poèmes du recueil de la pratique qu'il avait acquise en traduisant les véritables chants serbes. On pourra le voir dans cette ballade, dont nous avons déjà cité l'original.

DIE TAPFERN HAJDUKEN.

Tief in einer Hõhl' auf spitzen Kieseln Liegt der tapfre Rãuber Kristitsch Mladen, An des Rãubers Kristitsch Mladen Seite Seine Frau, die schõne Katherine, Ihm zu Füssen beyde wackre Sõhne. Schon drey Tage sind sie in der Hõhle, Haben schon drey Tage nichts gegessen; Denn es hüten draussen ihre Feinde, Alle Pässe rings im Waldgebirge, Und wenn sie das Haupt erheben wollen, Sind auf sie gerichtet hundert Flinten. Schwarz sind ihre Zungen und gesohwollen Von dem Durste, den sie leiden müssen, Denn sie haben nichts als faules Wasser, Das in einem Felsenloch sich sammelt. Dennoch waget Keiner eine Klage, Fürchtend Kristitsch Mladen zu missfallen.

Als drey Tage hingeschwunden waren, Rief voll Schmerz die schöne Katherine: «Eurer mag die Jungfrau sich erbarmen, Und euch an verhassten Feinden rächen!» Tief aufseufzend ist sie drauf verschieden.

Kristitsch Mladen schaute trocknen Auges, Schaute trocknen Auges auf den Leichnam, Doch die Söhne wischten ab die Thränen, Wenn der Vater weg die Blicke wandte.

Ist nun auch der vierte Tag gekommen, Und das faule Wasser in dem Felsen Hat die Sonne vollends aufgetrocknet. Aber Kristitsch, ältester Sohn des Mladen, Ist hierauf in Raserei verfallen; Aus der Scheide zieht er seinen Handschar, Schaut der Mutter Leichnam an mit Blicken Wie der Wolf, wenn er ein Lamm betrachtet.

Grausen fühlte drob sein jüngster Bruder, Der Alexa, und er zog den Handschar, Und durchschnitt den Arm sich mit dem Stable: «Trink von meinem Blute, Bruder Kristitsch, Und begehe ja nicht solch Verbrechen! Wenn wir erst den Hungertod erlitten, Kehren wir, der Feinde Blut zu trinken.» Sprang der Mladen jetzt auf seine Füsse: «Auf, ihr Kinder! besser eine Kugel, Als die Höltenangst des Hungertodes!»

Alle Dreye sind herabgestiegen, Wie die Wölfe die vor Hunger wüthen. Jeglicher hat zehn der Feind' erschlagen, Zehn der Kugeln in die Brust empfangen. Feinde hieben ihnen ab die Köpfe; Aber wie sie im Triumph sie trugen, Wagten sie sie kaum noch anzuschauen, Also fürchteten sie Kristitsch Mladen Und des Kristitsch Mladen wackre Söhne[811].

On remarque dans cette traduction, d'abord, le décasyllabe, «vers de l'original», dans lequel M. Gerhard avait déjà traduit la plus grande partie des ballades authentiques serbes qui composent la _Wila_, comme on le verra d'après l'exemple suivant:

Lieber Gott, dir werde Dank für Alles! Welch ein Mann war Delibascha Marko Und wie siehet heut' er aus im Kerker In der Asakburg verdammten Kerker[812]!

Ensuite, on y trouve le procédé très usité par les guzlars, procédé que Mérimée ne paraît pas avoir connu et que M. Auguste Dozon à su si bien conserver dans sa traduction des chants serbes en prose française, à savoir la répétition très fréquente de mots, d'expressions, quelquefois de vers entiers:

Mes fils, mes faucons... _ne trahissez pas_ un seul de vos compagnons, ni les receleurs chez qui nous avons _hiverné, hiverné_ et laissé nos richesses; _ne trahissez point_ les jeunes tavernières chez qui nous avons _bu du vin_ vermeil, _bu du vin_ en cachette[813].

Quand on improvise, comme le guzlar serbe, et quand on a besoin de dix syllabes, ce moyen est des plus avantageux. M. Gerhard le connaissait et le pratiquait en traduisant les chants du recueil de Karadjitch. Voici quelques exemples:

_Möchtest_ du auch _gleich_ das Ross erzürnen, _Möchtest gleich_ den scharfen Säbel ziehen?

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Schauet_ in das Amselfeld _hinunter_, _Schaut hinunter_ auf das Heer der Türken.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Schlägt_ sie mit der flachen Hand den Türken, _Schlägt_ ihn heftig _auf die rechte Wange_, _Auf die Wang'_ und redet zu ihm also[814].

Avant qu'il se mît à traduire _la Guzla_, la palinlogie était donc familière à M. Gerhard; en traduisant les ballades de Mérimée, il l'appliqua chaque fois que la fidélité qu'il gardait à son texte le lui permit. On en trouve des preuves dans ces vers des _Braves Heyduques:_