Chapter 30
Hector Berlioz a consacré aux _Monténégrins_ un feuilleton des _Débats_, plein de sa verve habituelle (4 avril 1849). En vrai romantique qu'il était, il fit une peinture aussi brillante qu'inexacte de ce farouche pays. «L'action a lieu, dit-il, dans ces terribles montagnes des bords de l'Adriatique, où les hommes passent pour être sombres et durs comme les rochers qu'ils habitent, marchent toujours armés, exècrent tout ce qui est étranger, et s'entretuent pour s'entretenir la main quand personne ne vient des pays voisins leur fournir l'occasion d'exercer leur talent sur le poignard et la carabine.»--Gérard de Nerval avait visité la Dalmatie, quelques années auparavant, mais, comme Nodier, observateur superficiel, il n'avait été frappé que des paysages. Toute sa documentation est fantaisiste, plus encore que celle de Mérimée dans _la Guzla_. Théophile Gautier se trompait évidemment quand il écrivait au lendemain de la représentation ces lignes stupéfiantes:
_Les Monténégrins_ pourraient, à l'appui de presque tous leurs détails, apporter des documents officiels et des attestations authentiques. Le poème, dont nous allons rendre compte, est non seulement vraisemblable, ce qui serait suffisant, mais il est vrai[774].
C'est un drame historique, ou soi-disant tel, auquel nous avons affaire. La scène se passe en 1807, à l'époque où les Français étaient maîtres des Provinces Illyriennes, à deux pas de la frontière monténégrine. Le chef des Monténégrins Andréas s'est vendu à la Russie, mais le peuple désire le protectorat de Napoléon. Un certain Ziska (ce nom n'est point monténégrin mais tchèque), poète improvisateur et joueur de _guzla_, s'est fait le chef du parti national. Sa fille adoptive, qui aime un jeune officier français, le capitaine Sergy, le seconde dans ses projets. La vie de cet officier est exposée aux plus grands dangers: il tombe entre les mains de ceux des Monténégrins qui sont hostiles à la France; étroitement surveillé, il passe une nuit dans un château démantelé qu'on appelle la Maladetta. Enfin, comme dans _la Dame blanche_, nous assistons à minuit à une scène de revenants, qui se déroule dans la grande salle du château; puis tout finit par s'arranger au mieux des intérêts de nos amoureux, au gré des Monténégrins et de l'honneur national français. Feux de Bengale, grandiose et touchante apothéose: «Les Français et les Monténégrins se tiennent embrassés, tandis que le canon ne cesse de gronder au loin.»
Indépendamment de tout ce merveilleux d'opéra-comique, de ces brûlantes et naïves amours qui sont de pure invention, il y a dans cette pièce de véritables hérésies au point de vue de l'histoire. En réalité, il n'y eut jamais au Monténégro de parti _national_ pour désirer le protectorat d'aucun maître; on ne vit jamais de chef trahir son peuple ou vouloir le _vendre_ à la Russie. Toute cette politique raffinée est un contresens. Ces braves montagnards résistèrent avec l'énergie du désespoir à l'envahisseur, simplement parce qu'ils sentaient leur indépendance menacée. C'est un Monténégro de fantaisie que celui de Gérard de Nerval; l'auteur ne doit à ce pays qu'un décor où il a pu laisser errer librement sa romantique imagination.
Les journaux du temps louèrent beaucoup la musique du Belge Limnander[775], mais le livret ne fut pas inséré dans les OEuvres complètes de Gérard de Nerval. La pièce obtint un succès si grand que, durant le carnaval de 1850, «les bouchers adoptaient pour le cortège du boeuf gras les costumes pittoresques des figurants et invitaient l'auteur à un banquet où il développa,--sans faire de prosélytes, on peut le croire,--ses théories végétariennes[776]».
Toute la «couleur» quil pouvait y avoir dans cette pièce était due, sans doute, plus au tailleur et aux décorateurs quà lauteur lui-même. Nous avons vu déjà que le sujet est faux dans son ensemble; dans le détail cependant on rencontre ici et là quelques traits qui rappellent certaine «couleur», guère plus authentique, à laquelle nous sommes déjà accoutumés; en plus dun endroit linfluence de Mérimée se fait sentir: cest dabord ce type de vieux chanteur qui, poète excellent, nest plus simplement un vaillant heyduque comme Hyacinthe Maglanovich, mais un chef de parti, un héros de la liberté; cest un Rouget de Lisle à sa manière.
Debout, cest le moment! Lève-toi, notre barde, Improvise à linstant ces magiques refrains, Chant sublime Qui ranime Les coeurs monténégrins.
Et Ziska se lève et chante sur la _guzla_ cet hymne aux accents guerriers:
Sur ces monts qui touchent le ciel Dieu fit naître un peuple de braves, Unis par un voeu fraternel, Effroi des nations esclaves. Gardons toujours cette âme noble et fière Qui nous égale aux Romains, nos aïeux, (_sic_) Car la croix sainte est sur notre bannière, Et dans les cieux Notre nom glorieux.
Une autre fois ce sont les femmes illyriennes qui chantent:
Aux accords de la _guzla_, Chantons, ô! mes compagnes La Romaïka, Cest le chant de nos montagnes[777].
Un autre souvenir évident de Mérimée, c'est au premier acte une sorte de ballade sur les vampires:
Hélène était la dame De ce lieu redouté Elle vendit son âme Pour garder sa beauté. Le temps qui nous dévore Lui laissa de longs jours. Au bout d'un siècle encore On l'adorait toujours.
Craignez, craignez Hélène, La châtelaine, Errante sur la tour, C'est un vampire, Qui vous attire Avec des chants d'amour.
Enfin une preuve, décisive celle-là, que Gérard de Nerval s'est inspiré de Mérimée, c'est qu'il a mis en vers toute une pièce de _la Guzla_.
MÉRIMÉE: GÉRARD DE NERVAL
_Les Monténégrins._ _Chant monténégrin._
Napoléon a dit: «Quels sont ces hommes C'est l'empereur Napoléon, qui osent me résister? Je veux qu'ils Un nouveau César, nous dit-on, viennent jeter à mes pieds leurs fusils Qui rassembla ses capitaines: et leurs ataghans ornés de nielles.» --Allez là-bas Soudain il a envoyé à la montagne vingt Jusqu'à ces montagnes hautaines mille soldats. N'hésitez pas!
Il y a des dragons, des fantassins, des Là sont des hommes indomptables, canons et des mortiers. «Venez à la Au coeur de fer, montagne, vous y verrez cinq cents Des rochers noirs et redoutables braves Monténégrins. Pour leurs canons, Comme les abords de l'enfer. il y a des précipices; pour leurs dragons, des rochers, et pour leurs Ils ont amené des canons fantassins, cinq cents bons fusils.» Et des houzards et des dragons. --Vous marchez tous, ô capitaines! Alors a dit leur capitaine: «Que chaque Vers le trépas; homme ajuste son fusil, que chaque Contemplez ces roches hautaines, homme tue un Monténégrin...» N'avancez pas!
«Écoutez lécho de nos fusils, a dit le Car la montagne a des abîmes capitaine.» Mais avant quil se fût Pour vos canons; retourné, il est tombé mort et Les rocs détachés de leurs cimes vingt-cinq hommes avec lui. Les autres Iront broyer vos escadrons. ont pris la fuite, et jamais de leur vie ils nosèrent regarder un bonnet Monténégro, Dieu te protège, rouge... Et tu seras libre à jamais, Comme la neige De tes sommets![778]
Ainsi le peu de «couleur» quil semble y avoir dans le livret de cet opéra est dû à _la Guzla_. Comme tout imitateur, lauteur est allé à ce quil y avait de plus gros dans le livre de Mérimée; il a exagéré, pour produire plus deffet, tout ce quaurait dû suspecter un lecteur avisé. Ce sont les histoires de vampires que le «doux Gérard» a empruntées de préférence à _la Guzla_; lidée de ces montagnards quelque peu fanfarons, de ce barde chef de parti et guerrier redoutable.
De nos jours linfluence du recueil de Mérimée a continué de se faire sentir dans le même sens, et cest toujours ce quil y a peut-être de plus contraire à lesprit du peuple serbe quon a été tenté de croire le plus authentique. Dans son beau drame _Pour la Couronne_, François Coppée a imaginé un certain Ibrahim-Effendi, agent secret du sultan Mohammed II, qui voyage sous le déguisement dun joueur de guzla serbe, et pour la circonstance porte le nom de Benko. Il se présente à la cour de Balkanie:
MICHEL.
Qui donc à mes genoux courbe si bas la tête? Quel est cet étranger?
BENKO.
Moins que rien. Un poète, Ayant pour tout trésor sa _guzla_ de sapin, Prince, et qui vous demande un asile et du pain.
BAZILIDE.
Tu nous diras, ce soir, les nouveaux airs. Tu sais, _ces chants roumains, ces légendes valaques Qui font peur. Mauvais oeil, sorcières, brucolaques_[779]...
De même, très vraisemblablement cest en songeant à Mérimée que Victorien Sardou a fait figurer dans sa pièce _Spiritisme_ un certain Stoudza, «Serbe subtil et irrésistible», sorte denchanteur qui nest pas sans avoir bien des points communs avec ceux de _la Guzla_[780].
Ainsi, on ne saurait trop le redire, cest par ce que le recueil de Mérimée contenait de plus faux quil a paru le plus exact.
§ 5
LA POÉSIE SERBE EN FRANCE APRÈS «LA GUZLA»
Quelques écrivains mieux renseignés que ne létaient Gérard de Nerval, Théophile Gautier ou François Coppée par exemple, savaient parfaitement combien _la Guzla_ différait de la poésie serbe authentique. Dès 1856, E. de Laboulaye écrivait: «_La Guzla_ est un joli pastiche, une aimable débauche dimagination; mais les Serbes de M. Mérimée ne sont pas tout à fait ceux de Vouk Stéphanovitch[781].»
En effet, il devenait de jour en jour moins difficile de s'initier à la poésie populaire serbo-croate, et ceux qui se laissèrent prendre au recueil de Mérimée en sont d'autant plus impardonnables: il eût été facile de ne pas tomber dans une telle erreur; les piesmas étaient assez connues en France: il eût suffi de consulter les collections qu'on en avait publiées, les excellents articles qu'on leur avait consacrés, pour éviter de se tromper aussi lourdement sur leur véritable caractère.
Les revues du temps en avaient donné de nombreux extraits[782]; de plus, Fauriel, le premier titulaire de la chaire de littérature étrangère à l'Université de Paris, avait fait pendant l'année 1831-32 un cours sur la poésie populaire serbe[783]. Peu de temps après, une femme de lettres qui ne manquait pas de talent, Mme Élise Voïart (la belle-mère de Mme Amable Tastu)[784], donna deux volumes des _Chants populaires des Serviens_, recueillis par Wuk Stephanowitsch Karadschitsch et traduits d'après Talvj (Paris, J.-A. Mercklein, 1834). L'ouvrage cependant n'eut aucun succès, bien que H. Fortoul lui eût consacré une notice bienveillante dans la _Revue des Deux Mondes_[785]. Lamartine qui, vers la même époque, fit son voyage en Orient, lut avec attention ce recueil, s'en documenta et, dans une édition postérieure, inséra dans son itinéraire plusieurs chants serbes de cette traduction, comme «commentaire» de ses notes.
Nos lecteurs, disait-il, nous sauront gré de leur faire connaître cette littérature héroïque. C'est une poésie équestre qui chante, le pistolet au poing et le pied sur l'étrier, l'amour et la guerre, le sang et la beauté, les vierges aux yeux noirs et les Turcs mordant la poussière. Son caractère est la grâce dans la force, et la volupté dans la mort. S'il me fallait trouver à ces chants une analogie ou une image, je les comparerais à ces sabres orientaux trempés à Damas, dont le fil coupe des têtes et dont la lame chatoie comme un miroir[786].
On peut ne pas trouver très exacte cette manière de caractériser les chants serbes, mais un fait est certain: Lamartine, quand il en eut besoin, s'adressa à une collection de poésies authentiques, et ne paraît pas avoir songé le moins du monde à Mérimée[787].
Six ans plus tard, la poésie serbe eut l'honneur d'un cours spécial au Collège de France, et ce fut le célèbre poète polonais Adam Mickiewicz qui en fut chargé. Nous nous occuperons ailleurs de ces leçons. Sans faire ici l'histoire de la chaire de slave au Collège de France, disons toutefois que tous ses titulaires ont fait une large place à la poésie serbe: Cyprien Robert, auteur dun remarquable ouvrage sur _les Slaves de Turquie_: Alexandre Chodzko, auteur des _Contes des paysans et des pâtres slaves_; enfin le représentant actuel des études slaves en France, M. Louis Leger.
Quelques autres écrivains, non moins zélés, contribuèrent à faire connaître en France les piesmas. Une dame russe, la princesse Kolzoff-Massalsky, donna, sous le pseudonyme de «Mme Dora dIstria», de nombreux articles à la _Revue des Deux Mondes_ (1858-1873). Ces articles, il est vrai, témoignent plus de bonne volonté que de connaissance du sujet, mais on na quà se louer des excellentes traductions des poésies serbes faites par Auguste Dozon, ancien consul de France et professeur à lÉcole des langues orientales. Celui-ci avait passé une trentaine dannées parmi les Slaves du Sud; il connaissait à fond leurs idiomes, moeurs et caractère. Son ouvrage _lÉpopée serbe_ (Ernest Leroux, 1888) est assurément la plus exacte traduction qui existe des chants serbes[788].
Le baron Adolphe dAvril, qui a laissé une belle traduction de la _Chanson de Roland_ en français moderne, ainsi que plusieurs intéressants travaux relatifs aux Slaves méridionaux, a fait en 1868 une excellente traduction des piesmas appartenant au cycle de la Bataille de Kossovo[789]. Moins rigoureux philologue que A. Dozon, le baron dAvril a mis dans sa traduction plus de chaleur poétique que son prédécesseur. On ne peut lui faire quun reproche: il avait pratiqué trop longtemps la littérature française du moyen âge, et lorsqu'il voulut rendre en français la naïveté des piesmas serbes, il fut amené à leur donner un cachet qui n'était pas le leur. La poésie occidentale et catholique du moyen âge a déteint légèrement sur la poésie serbe, orientale et orthodoxe.
En 1893, le délicat poète nivernais Achille Millien nous a donné un petit volume des _Chants populaires de la Grèce, de la Serbie et du Monténégro_ (A. Lemerre, éditeur). M. Millien ne connaît pas le serbe et ses versions ne sont en définitive que la mise en vers de celles de Mme Voïart, de Cyprien Robert et de A. Dozon; mais--nous avons déjà eu occasion de le dire--si la forme que le poète leur a donnée ne ressemble en rien aux formes habituelles des chants serbes, le fond est reproduit avec un rare bonheur. Sous le souffle vivifiant du poète, les traductions un peu froides de ses prédécesseurs ont retrouvé les grâces naïves qu'elles avaient perdues; elles ne se ressemblent plus à elles-mêmes que comme brillante fleur éclose au milieu des prés rappelle une plante desséchée dans un album.
* * * * *
Ainsi, sans prétendre que la poésie serbe ait jamais joui en France d'une immense popularité, on peut dire cependant qu'elle y était et qu'elle y est assez connue pour qu'on puisse facilement se mettre en garde contre des mystifications du genre de celle de Mérimée. On ne s'y trompe que si l'on veut bien s'y tromper[790].
§6
UN PLAGIAT
Les visiteurs de l'Exposition Universelle de 1900 ont pu voir dans une des vitrines du pavillon bosniaque un petit volume in-12, illustré, intitulé: _Contes de la Bosnie_. C'était un recueil-traduction des ballades populaires de cette charmante et petite contrée que le Traité de Berlin avait arrachée à l'Empire Ottoman et soumise à «l'occupation» austro-hongroise.
«Dans le plus beau pays du monde, déclarait dans sa préface l'auteur inconnu de cet ouvrage, sous le pseudonyme de «M. Colonna», entre la Slavonie, la Dalmatie et le Monténégro, un coin de pur Orient est resté intact qui dit la splendeur et la poésie du passé et le respect du progrès moderne pour toutes ces choses.
«C'est la Bosnie-Herzégovine, provinces turques jadis, aujourd'hui possessions austro-hongroises.
«Ce peuple heureux entre tous, dont on a respecté les croyances et les coutumes, et qui ne s'est aperçu du changement de _maîtres_ qu'à la _liberté soudain acquise_ (_sic_) et au bien-être toujours grandissant, n'a rien changé à ses traditions des âges lointains...
«Là, tout est tradition: histoire, chants populaires, récits héroïques se racontent de père en fils en un langage d'une singulière poésie et d'une délicatesse tendre, qui surprennent, chez ce peuple un peu rude et si longtemps privé de culture...
«Les ballades qui suivent sont pleines de ces tendresses, elles sont simples, ces ballades, _comme les êtres bons et sages qui me les ont contées cet hiver_, au coin du feu, là-bas, dans leurs montagnes couvertes de neige[791].»
À franchement parler, c'est un pauvre livre que ces _Contes de la Bosnie_, comme du reste toute cette foule de publications officielles et semi-officielles que le gouvernement des «provinces occupées» répandait naguère à profusion--avant l'annexion définitive du pays--dans le but d'éclairer l'opinion publique européenne[792]. Du reste, que pouvions-nous espérer de mieux d'un étranger qui ignorait complètement la langue serbo-croate (ou «bosniaque» comme il l'appelait)[793], et qui n'avait visité que les «villages de Potemkine» de Bosnie, les resplendissantes Ilidjé, où le «train des journalistes» débarque de Budapest, deux fois par an, les représentants de la presse européenne, armés d'appareils photographiques et d'une plume alerte, dans une nature poétisée, décor idéal, où se trouvent entre les pittoresques minarets orientaux, les chutes d'eau argentées, les fermes subventionnées par le gouvernement, des hôtels confortables.
Examinons de près ces _Contes de la Bosnie_.
L'ouvrage est divisé en trois parties: Moeurs et coutumes--Ballades--Contes.
Dans la première: des lieux communs. Ce sont les superstitions, les vampires, le mauvais oeil, les coutumes du mariage, les _pobratimi_; toutes choses évidemment racontées d'après les voyageurs allemands (à en juger d'après le sentimentalisme bourgeois et l'orthographe des noms propres); tout est embelli, fardé, sucré, une vraie Arcadie moderne; mais en même temps c'est toute une parodie de la vie «bosniaque».
Dans la troisième partie, l'auteur rapporte sept «contes populaires»,--dont la plupart sont authentiques,--qu'il traduit sur la traduction portugaise d'une traduction allemande[794], en un langage qui affecte un faux air de naïveté. Tout cela a pour nous peu d'intérêt.
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La deuxième partie en offre davantage. Elle contient douze «ballades bosniaques». Il est difficile de reconnaître pour authentiques même celles qui ont un fond véritablement populaire. Dans _la Belle Léposava_ par exemple, qui n'est autre chose que _la Mort de Militch le porte-drapeau_, l'auteur a tellement mutilé et fardé le texte, pour le faire plus naïf, qu'il l'a rendue méconnaissable.
D'autres sont purement et simplement fabriquées par l'auteur, dans la même forme soi-disant populaire; et nous ne saurions y voir autre chose qu'une espèce de travestissement ridicule.
Quatre de ces ballades prétendues populaires sont des paraphrases des ballades illyriques de Mérimée. «M. Colonna» a librement raconté, gâté plutôt, les pièces de _la Guzla_. Sans le reconnaître et sans citer Mérimée, il transforme: _les Braves Heyduques_ en _la Mort des Héros_ (pp. 145-149); _Maxime et Zoé_ en _le Secret de Lepa_ (pp. 123-128); _la Vision de Thomas II, roi de Bosnie_, devient _la Vision de Thomas II, dernier roi de Bosnie_ (pp. 129-135); enfin, la _Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga_ devient la _Triste Ballade_ tout court (pp. 115-121).
Il suffira de citer ici un exemple caractéristique: ce sont les deux _Visions_ que nous choisirons.
MÉRIMÉE: M. COLONNA:
_La Vision de Thomas II, Roi _La Vision de Thomas II, dernier de Bosnie._ roi de Bosnie_.
1 I
Le Roi Thomas se promène dans sa Dans la montagne de Proloque le chambre; il se promène à grands pas, tonnerre gronde sinistre, tandis que ses soldats dorment couchés effrayant comme la charge des sur leurs armes; mais lui il ne peut cent canons de Venise... Le ciel dormir, car les infidèles assiègent sa est noir comme les plus noirs ville, et Mahomet veut envoyer sa tête abîmes du mont Kumara... Les à la grande mosquée de Constantinople. torrents sont gonflés de toutes les larmes de la Bosnie et de 2 tous les sanglots des mères... Le roi Thomas II ne peut dormir; Et souvent il se penche en dehors de la il marche à grands pas dans la fenêtre pour écouter s'il n'entend salle d'armes, ses yeux brûlés point quelque bruit; mais la chouette par la fièvre ne savent plus seule pleure au-dessus de son palais, pleurer, sa tête lourde comme parce qu'elle prévoit que bientôt elle vingt massues est penchée sur sa sera obligée de chercher une autre poitrine, sa tête que Mahomet, demeure pour ses petits. qui assiège la ville, a juré d'envoyer à la grande mosquée de 3 Constantinople...