"La Guzla" de Prosper Mérimée

Chapter 3

Chapter 33,564 wordsPublic domain

Cette pièce _(Triste ballade)_ avait été communiquée à l'abbé Fortis par M. Bruère qui a laissé une grande quantité de poésies slaves inédites qu'il avait recueillies et traduites[47].

M. Bruère, qui a laissé une quantité de poésies slaves, est Bruère-Dérivaux fils (Marko Bruerovic) dont nous avons déjà dit quelques mots[48]. Né vers 1770, il n'avait que deux ou trois ans à l'époque des voyages de Fortis; il n'a donc pas pu lui fournir le texte en question. Quant à Bruère-Dérivaux père, qui n'a pas laissé de poésies slaves, il est vrai, mais qui fut longtemps consul de France auprès de la République de Raguse, la chronologie nécessaire nous manque pour pouvoir confirmer ou réfuter la note de Pouqueville[49].--Remarquons aussi que les _guzlars_ serbes n'intitulent jamais leurs productions: ce sont les collectionneurs qui s'en chargent. C'est ainsi que l'on s'explique ce titre prétentieux: _la_ TRISTE _ballade de la_ NOBLE _épouse_; c'est là le pur langage littéraire des pseudo-classiques dalmates qui avaient recueilli le poème.

Le _Voyage en Dalmatie_ ne trouva pas ce qu'on appelle un accueil chaleureux, du moins auprès des gens de science, malgré tous les efforts de l'auteur pour faire remarquer son ouvrage au moyen de différentes traductions étrangères. Le crédit en fut surtout ébranlé quand un écrivain dalmate, Jean Lovrich, publia sa très sévère critique où il reprochait à Fortis trop de crédulité, les erreurs les plus absurdes et quelques hypothèses très téméraires[50]. Cette réfutation donna lieu à une polémique assez longue, qui finit selon l'usage par devenir fort amère et coûta la vie à celui qui avait entrepris de la faire[51]. Il est juste d'ajouter que plusieurs des conjectures de Fortis ont été depuis confirmées par la science, et que personne n'avait jamais mis en doute sa bonne foi. Il est cité comme autorité par Élisée Reclus, qui fait rarement un tel honneur aux voyageurs anciens[52].

L'année qui suivit la publication du _Voyage_, le chapitre _De' Costumi de' Morlacchi_ fut traduit en allemand et imprimé à Berne, sous forme de brochure[53]. En 1776 parut dans la même ville la traduction complète en deux volumes in-8º[54]. Au mois de février 1777, le _Mercure de France_ publia un «_Fragment sur les moeurs et coutumes des Morlâques_ (_sic_) tirés de l'extrait du Voyage en Dalmatie, de M. l'abbé Fortis, inséré dans le tome XX du Journal littéraire de Pise», fragment qui est sans doute la première mention française de l'ouvrage de cet écrivain[55]. Quant à la traduction française, elle sortit en 1778, à Berne, des mêmes presses d'où était sortie la traduction allemande. À titre d'essai, on publia d'abord l'opuscule sur les _Moeurs et usages des Morlaques appelés Monténégrins_, et celui sur le _Pays de Zara_[56]; puis, peu de temps après, le _Voyage_ complet[57]. Cette même année 1778 parut à Londres l'édition anglaise, édition définitive, somptueusement imprimée aux frais des amis de l'auteur: _Travels into Dalmatia, to which are added Observations on the island of Cherso and Osero_; translated with considerable additions (pp. x-584, in-4°).

La ballade «morlaque» publiée et mise en vers italiens à la fin du chapitre sur les moeurs eut plus de succès que le livre entier: elle inspira une trentaine de traductions étrangères, dont treize françaises,--parmi lesquelles la plus importante pour nous est celle de Mérimée, dans _la Guzla_.

Nous aurons à parler plus loin de _la Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga_; ici, nous noterons seulement le succès immédiat qu'elle remporta en Allemagne, succès qui assura à la poésie serbo-croate une certaine renommée européenne bien avant le livre de Mérimée.

Dès le mois de mars 1776, les _Annonces savantes de Francfort_, en présentant la petite brochure bernoise, se mirent à louer le «Klag-Gesang» morlaque[58]. Ces louanges s'adressaient à la lourde version qu'en avait donnée le poète Werthes; mais une traduction plus réussie ne tarda pas à en être faite.

Un grand poète en assuma la tâche. On ne sait pas exactement quand ni comment _Die Sitten der Morlakken_ arrivèrent entre les mains de Goethe, et à quelle occasion ce dernier entreprit de mettre en vers le petit poème. Toutefois, l'auteur de _Werther_ dut composer sa traduction en 1775 ou 1776, et cela non seulement en utilisant celle de Werthes[59], mais aussi en recherchant dans le texte original, imprimé au recto, les particularités de la métrique serbo-croate, ce que Fortis et Werthes avaient négligé. (Le fait est brillamment démontré par Karl Bartsch[60].) Devenu désormais le _Klaggesang von der edlen Frauen des Asan Aga_, ce morceau trouva, en 1778, une place dans le premier tome des _Chansons populaires_ de Herder[61]. Comme nous l'avons mentionné plus haut, l'éditeur de ce recueil y avait déjà introduit un chant serbo-croate: le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_. Il y avait ajouté, au tome second, deux autres ballades «morlaques», traduites cette fois sur les versions inédites de Fortis: _Radoslaus_ («Pisma od Radoslava») et _Die schöne Dollmetscherin_ («Pisma od Sekule Jankova netjaka, divojke dragomana i passe Mustaj bega»)[62] empruntées toutes deux aux _Entretiens familiers_ d'André Kacic-Miosic. Les versions italiennes sur lesquelles Herder avait traduit ces deux poèmes de Kacic n'ont jamais été imprimées. Nous n'avons trouvé que la copie manuscrite de l'une d'elles: celle du _Canto di Mustài Pascià e della Donzella Dragomana_ («Die schöne Dollmetscherin»), conservée parmi les papiers de John Strange au British Museum, et nous la publions, de même qu'une autre traduction inédite de Fortis, dans l'_Archiv für slavische Philologie_[63].

D'après le _Klaggesang_ de Goethe, Walter Scott composa plus tard une _Lamentation of the Faithful Wife of Asan Aga_; mais ce poème, dont nous tracerons l'histoire à son heure[64], resta inédit jusqu'à nos jours.

Ainsi les voyages de Fortis en Dalmatie ont eu leurs conséquences littéraires: ils ont fait découvrir la poésie populaire serbo-croate; elle aussi trouve sa part dans l'influence qu'exerça la ballade populaire sur la littérature romantique.

_La Guzla_ qui doit beaucoup, directement et indirectement, au _Voyage en Dalmatie_ n'est pas cependant la première oeuvre inspirée par ce livre.

Avant d'étudier ce que Mérimée, auteur de _la Guzla_, a pris à Fortis ainsi qu'à d'autres sources, il nous faut dire quelques mots des précurseurs, envers qui il se trouve redevable dans une certaine mesure.

§ 4

LA COMTESSE DE ROSENBERG-ORSINI

De nos jours, Justine Wynne, comtesse des Ursins et Rosenberg, auteur des _Morlaques_, est absolument inconnue. Ni Sayous ni M. Virgile Rossel ne disent un seul mot de cette Anglo-Italienne qui fut écrivain français; et le _Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle_ de Larousse, qui a exhumé les noms les plus oubliés, ignore pourtant le sien.

Cependant, elle fut célèbre en son temps; _les Morlaques_, imprimés en 1788, furent lus par Goethe qui s'en souvenait quarante ans après[65]; l'abbé Cesarotti, littérateur distingué du temps, traducteur italien d'Ossian, les loua comme «une poésie qui n'a pas besoin de versification, comme Vénus n'avait besoin, pour se faire aimer de Pâris, ni de ses vêtements ni même de sa ceinture[66]». _Les Morlaques_ eurent l'honneur d'être traduits en allemand[67] et en italien; ils inspirèrent une page de _Corinne_; et Charles Nodier, qui en possédait l'un des rares exemplaires, les appela un jour «le tableau le plus piquant et le plus vrai des moeurs les plus originales de l'Europe[68]».

Ce roman aujourd'hui complètement oublié méritait que l'histoire littéraire sinon le public lui fît un meilleur sort. Car, malgré tous ses défauts, le livre des _Morlaques_ ne manque pas, à plus d'un point de vue, d'originalité et d'intérêt. Ajoutons que ce curieux ouvrage est un des premiers romans français où se trouve décrite la vie des nations étrangères, avec le souci de ce qu'on appellera plus tard la couleur locale; il se révèle de plus chez son auteur un profond sentiment de la nature sauvage et des moeurs barbares, ce qui est également rare et exceptionnel en 1788. C'est là, sans doute, un titre suffisant pour valoir à la comtesse de Rosenberg au moins une mention parmi les précurseurs de l'exotisme romantique.

Justine (Giustiniana) Wynne naquit à Venise vers 1735. Son père était anglais et protestant; sa mère greco-italiote était catholique fervente. «Placée, au début de la vie, dit son biographe[69], sous ces deux influences religieuses contradictoires, elle subit un tiraillement moral dont l'impression demeura ineffaçable. Ses idées s'altérèrent au contact d'un monde frivole et sceptique, mais elle retint l'exaltation en perdant la foi. Rien ne put détruire en elle le germe de cette sensibilité profonde, qualité qu'elle tenait de sa mère, et qui donne, en grande partie, leur valeur à ses oeuvres.

«Justine était l'aînée de cinq enfants, trois filles et deux fils; elle avait quatorze ans, quand une violente attaque de goutte remontée lui enleva son père. Quoique celui-ci habitât l'Italie depuis plusieurs années, il était resté sujet britannique, et sa famille dut se conformer aux prescriptions des lois anglaises. Lord Holland, l'un des grands seigneurs philosophes de cette époque, fut nommé tuteur de Justine et de ses frères et soeurs. Il voulut attirer en Angleterre toute cette famille, y marier avantageusement les filles et donner aux garçons une éducation anglaise. L'opiniâtre Mme Wynne avait l'idée fixe de soustraire ses enfants à l'influence protestante. Deux fois elle fut contrainte de venir avec eux en Angleterre (1751-1756) et deux fois elle parvint à les ramener en Italie sous prétexte que le climat du Nord était préjudiciable à leur santé.

«Malgré ces efforts, les fils de Mme Wynne furent définitivement rendus à l'Angleterre. L'un d'eux, Richard, devint ministre du culte anglican, et s'est fait connaître par des travaux philologiques d'une certaine valeur. Justine elle-même était sur le point de redevenir anglaise, quand un événement, qu'elle ne désigne que sous le nom de _combinaison fâcheuse_, l'éloigna pour toujours du pays de sa famille.

«Cette _combinaison fâcheuse_ fut son mariage avec le comte de Rosenberg-Orsini, ambassadeur d'Autriche à Venise.

«Jolie, ambitieuse et avide de plaire, ayant eu des aventures galantes dès l'âge de seize ans, la jeune comtesse ne paraît pas avoir été très contente de son mari, car elle a gardé à son sujet un silence complet dans ses oeuvres où se trouve cependant un assez grand nombre de fragments autobiographiques. On sait, seulement, qu'elle résida à diverses reprises en Allemagne, et qu'elle s'amusa fort pendant ce temps qu'elle appelle «les cinq plus belles années de sa vie.»

«Elle se trouva veuve à Venise, jeune et sans enfants. «J'étais charmante, écrivait-elle longtemps après; il m'est permis de le dire aujourd'hui, parce que je survis à ma beauté, et qu'il n'est pas plus ridicule de se louer sur ce que l'on a été que de composer soi-même son épitaphe.» Elle fut une des reines de l'aristocratie vénitienne pendant près de vingt ans (1760-1780) à l'époque de l'omnipotence féminine dans les affaires politiques et administratives de la Sérénissime République.

«Parvenue au déclin de l'âge, elle montra plus de tact que la plupart de ses contemporaines, qui prolongeaient leurs galanteries bien au delà de la jeunesse, ou achevaient de s'avilir en demandant des émotions nouvelles à la funeste passion du jeu. Quand Justine Wynne se sentit vieille, elle se fit ermite.

«C'est alors qu'elle s'adonna à la littérature. Elle s'installa avec ses livres et ses chiens près de Padoue, dans une excentrique _villa_ nommée _Alticchiero_, appartenant à son vieil ami le sénateur Angelo Quirini. Elle se mit à écrire, même à beaucoup écrire, en français et en anglais; mais ne fit imprimer que quelques ouvrages tirés à un très petit nombre d'exemplaires. Elle nous a expliqué elle-même l'origine de ses premiers essais littéraires. «Quand j'étais jolie femme, dit-elle dans les _Pièces morales et sentimentales_, j'avais eu du moins le bon esprit de comprendre qu'il me resterait une longue vie au delà de la vie brillante de la jeunesse. Je consacrais à la lecture le temps que j'avais de reste, celui que les autres femmes réservent à leur chien ou à leur sapajou. Heureusement que je n'aimais pas les bêtes alors; je les aime à présent, et je donne à mes chiens les moments que je donnais alors à mes adorateurs. Les livres me restent toujours, ainsi que quelques amis, qui m'aident à supporter l'âge du repentir.»

«Parmi ces amis, on remarquait, outre Quirini, un sénateur nommé Dandolo, qui avait été et redevint depuis provéditeur de Dalmatie, et auquel le futur auteur des _Morlaques_ devait, sans doute, plus d'une information sur ce pays où il a situé ses personnages et où l'action se déroule. Mais le visiteur le plus assidu de la _villa Alticchiero_ était un certain comte Benincasa, qui prit même, paraît-il, une part aux travaux littéraires de la comtesse de Rosenberg. C'est pour ses amis que l'auteur des _Morlaques_ écrivait et faisait imprimer ses oeuvres, évitant la grande publicité, agissant avec une ambition littéraire des plus discrètes et des plus mesurées; aussi ses ouvrages sont-ils fort rares aujourd'hui et très recherchés des bibliophiles.» En voici la nomenclature:

1° _Alticchiero_, par Mme J.W.C.D. R. Genève, 1781?

Cet ouvrage est la description détaillée de la _villa_ appartenant au sénateur Quirini, et fut adressé en manuscrit à M. Huber, de Genève (ami de Voltaire), qui le fit imprimer à ses frais à un très petit nombre d'exemplaires. En 1787, Quirini en tira une nouvelle édition avec un très grand nombre de planches et une épître dédicatoire signée par le comte Benincasa: _Padoue_, gr. in-4° de 5 ff. et 80 pp. de texte, avec un plan et 29 planches (British Museum).

Nous empruntons au baron Ernouf la description de cette originale demeure: «Moins somptueuse que ses orgueilleuses voisines, les villas Pisani, Foscarini, etc., _Alticchiero_ avait néanmoins son cachet et sa réputation à part. Une partie du domaine était consacrée à des expériences agronomiques; les jardins étaient dessinés à la française, suivant le goût alors dominant; mais l'agréable y était partout sacrifié à l'utile avec une affection systématique et parfois originale. Les bosquets, les massifs, les avenues étaient exclusivement composés de beaux arbres fruitiers de toute espèce, et symétriquement décorés de statues des divinités du paganisme, de bustes de grands hommes anciens et modernes, notamment ceux de Voltaire et J.-J. Rousseau. On rencontrait là Hercule et Vénus dans un massif d'orangers, Mars de garde au milieu d'un carré de pastèques, et un _autel dédié aux Furies_, au rond-point d'une belle treille formant labyrinthe. Cette propriété si classiquement décorée avait encore une qualité qui passerait aujourd'hui pour un défaut aux yeux de bien des gens: tout y était aussi uni, aussi plat que régulier. Aucun mouvement de terrain, aucune inégalité malséante, même à l'horizon, n'y altérait l'harmonie et la précision des lignes.»

2º _Du séjour des comtes du Nord à Venise en janvier 1782_. Venise, 1783.

Lettre de la comtesse de Rosenberg à son frère Richard Wynne sur les voyages du grand-duc héritier de Russie, Paul Pétrovitch (depuis Paul Ier), et la princesse de Wurtemberg, sa seconde femme. Comme l'ouvrage précédent, cet opuscule est sans valeur littéraire.

3º _Pièces morales et sentimentales_ de Mme J. W., C-T-SS de R-S-G, écrites d'une campagne sur les rivages de la Brenta dans l'État vénitien. Londres, J. Robson, 1785.

On remarque, parmi ces pièces, surtout la _Nouvelle vénitienne plébéienne_, placée à la fin du recueil, où l'auteur trace un tableau curieux des costumes et de la physionomie des gondoliers de Venise, encore originaux et pittoresques dans ce temps-là. Mme Wynne se révolte contre la civilisation moderne: «À force de communiquer ensemble, disait-elle, les hommes finissent par se ressembler tous parce qu'ils substituent indistinctement aux caractères nationaux, des manières et des idées de convention générale, ce qui efface la physionomie des nations.» Cette _Nouvelle plébéienne_ fut traduite en italien et publiée en 1786, à Venise, sous le titre _Il Trionfo de' Gondolieri_.

Il existe aussi une édition anglaise de ce recueil, publiée à la même époque à Londres, en deux volumes, sous le titre des _Moral and sentimental Essays_.

4º _Les Morlaques_, Venise, 1788, dont on va parler plus loin.

5º Une chronique scandaleuse de la société vénitienne de la seconde moitié du XVIIIe siècle, qui est restée inédite[70].

Après avoir fait imprimer _les Morlaques_, la comtesse de Rosenberg voulut revoir une dernière fois l'Angleterre, qu'elle n'avait pas visitée depuis longtemps. Elle fit ce voyage avec Benincasa, devenu son inséparable, et passa près d'une année auprès de son frère Richard, avec lequel elle était toujours restée en correspondance. Elle revint par la France, où Benincasa se fit fort applaudir dans quelques clubs par ses adhésions chaleureuses à la Révolution, mais elle trouva peu d'agrément dans ce Paris tumultueux de 1790. Rentrée à la _villa Alticchiero_, elle y mourut presque subitement, peu de temps après son retour.

_Les Morlaques_[71], dans une certaine mesure, rappellent Bernardin de Saint-Pierre; on y reconnaît également, avons-nous besoin de le dire? l'influence de Rousseau.

Dans sa préface, la comtesse de Rosenberg expose son plan: elle veut peindre dans _les Morlaques_ un pays qui «offre l'image de la nature en société primitive, telle qu'elle a dû être dans les temps les plus reculés... Avant qu'une nouvelle révolution _change la nature et l'aspect_ de ce pays, poursuit-elle, qu'on le voie dans son état actuel beaucoup plus intéressant que celui de la civilisation la plus achevée, dont les biens et les maux sont également connus depuis longtemps parmi nous».

Ce pays idéal, c'est la Morlaquie. Les sauvages paysans slaves sont ces heureux humains qui ont toujours des «jouissances paisibles d'une vie conforme aux goûts de la nature», et qui ne connaissent «pour le moment d'autres lois que celles de la nature et d'autre droit que la force».

Au milieu d'un monde blasé et frivole, la comtesse de Rosenberg avait toujours conservé un très vif attrait pour la mâle poésie des moeurs simples et barbares. Comme nous l'avons déjà noté, elle avait pris dans sa _Nouvelle vénitienne plébéienne_ des gondoliers de Venise pour héros. Dans _les Morlaques_, elle sort complètement de la société civilisée; elle célèbre d'abord la nature sauvage de la Morlaquie: la mer et les rochers, les silencieuses forêts de sapins, les chutes d'eau vertes, les grottes et les cavernes mystérieuses. Et dans ce décor majestueux, elle nous présente une famille heureuse qui «sur toutes les autres répandait par son exemple l'esprit d'une douce égalité sociale».

Mais l'auteur des _Morlaques_ ne s'en tient pas à peindre un peuple de pasteurs et à glorifier les vertus de la vie patriarcale, comme l'ont imaginé quelques lecteurs peu patients. Le sujet de son roman est un événement tragique dont elle aurait été vivement impressionnée, et qui se serait passé à Venise, sur le quai des Esclavons, vers l'an 1781: la rencontre et le combat acharné de deux voyageurs dalmates, ennemis mortels, par suite d'une rivalité d'amour, combat qui se termina, dit-elle, par la mort du rival préféré. L'auteur eut l'idée de nous faire connaître au fur et à mesure les moeurs primitives des «Morlaques» dans une fiction romanesque, dont l'aventure poignante du quai des Esclavons devait former le dénouement.

La suite naturelle des événements dans une famille morlaque, dit-elle, va nous mettre au fait des moeurs et des usages de la nation, d'une manière plus sensible que la relation froide et méthodique d'un voyageur. On n'a pas cru avoir besoin de recourir au romanesque ou au merveilleux. Les faits sont vrais et les détails nationaux fidèlement exposés. _Moeurs, habitudes, préjugés, caractères, circonstances locales, tout résultera des événements et des personnages mêmes mis en action. C'est peut-être la plus agréable façon de donner l'idée juste d'un peuple qui pense, parle et agit d'une manière différente de la nôtre_[72].

Il faut relever cette intention de «donner l'idée juste d'un peuple qui pense, parle et agit d'une manière différente de la nôtre». Il est, en effet, curieux de voir une femme auteur s'exprimer de cette façon avant que Mme de Staël ait déclaré qu'il «faut avoir l'esprit cosmopolite»; avant que l'influence de Walter Scott se soit généralisée; avant, enfin, que le mot «couleur locale» ait été découvert[73]. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que Mme de Rosenberg ne s'en tint pas à la théorie, mais essaya de réaliser son idée. Sa grande préoccupation reste, en effet, toujours visible, et de cette préoccupation proviennent les qualités les plus originales des _Morlaques_: peinture extrêmement vive des passions les plus violentes qui font agir les acteurs du drame sanglant, peinture qui ne tend nullement à démontrer la supériorité morale des «primitifs incorrompus», et qui ne dégage aucune proposition plus ou moins utopique, pour servir à corriger les «civilisés corrompus». Il serait très injuste de voir dans _les Morlaques_ une simple illustration des idées de Rousseau, car, si la comtesse de Rosenberg déplorait la disparition des sociétés primitives, elle la déplorait exclusivement au point de vue artistique,--ce qui était, en 1788, d'une originalité indiscutable. Elle regrettait la disparition des costumes pittoresques, des coutumes barbares, des croyances populaires, voire même de l'ignorance. Rousseau eût abhorré la superstition, dont--en vraie dilettante littéraire--était amoureuse la comtesse de Rosenberg.

Car, si l'on cherche les influences qui peuvent expliquer--jusqu'à un certain point, cela va sans dire--cette manie du «primitif», on les trouvera dans cette autre source du romantisme: les poèmes ossianiques de Macpherson, poèmes où se retrouvent des idées et des sentiments chers à Rousseau, encore que ces deux auteurs n'aient nullement influé l'un sur l'autre[74]. _Les Morlaques_ furent écrits à l'époque la plus ardente, durant la longue vogue de «l'Homère celtique», et ils en portent visiblement les traces. L'abbé Cesarotti, critique influent, traducteur italien du barde écossais, et, de plus, son grand admirateur, partageait l'intimité de la comtesse de Rosenberg. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que l'on rencontre dans la Morlaquie semi-arcadienne de cette spirituelle dame, non seulement la monotonie sauvage, la mélancolie du passé, le vague du paysage, «les haines renfermées au fond des coeurs», sentiments de l'époque auxquels le fils de Fingal devait la plus grande partie de son succès,--mais aussi et surtout cet autre trait des chants ossianiques, plus original et plus distinctif celui-là, _vrai trait celtique_, «heureuse erreur des peuples vivant sous la Grande Ourse», qui «ignorent la pire des craintes, celle de la mort[75]»: l'amour des catastrophes terribles et des massacres fatals, la glorification de la haine meurtrière scandée solennellement dans la phrase pathétique du barde plaintif. Et cette inspiration ossianique ne se reflète pas seulement à travers le sanglant et sentimental carnage illyrien; elle va jusqu'à souffler, en certains endroits des _Morlaques_, la même poussière pseudo-archaïque que Macpherson étala sur sa prose rythmique.