Chapter 27
M. Tomo Matic, qui a fait une étude spéciale sur les traductions françaises de la _Triste ballade_[709], mais qui n'en connaissait que cinq, en cite deux autres, sur l'autorité de M. Skerlitch, dit-il[710]. La première aurait été publiée par le baron Eckstein dans _le Catholique_ en 1826, la seconde par Mme Sw. Belloc dans _le Globe_ en 1827. Vérification faite, M. Matic blâme sévèrement M. Skerlitch de l'avoir induit en erreur, car ces traductions n'existent pas[711]. Nous avons lu et relu l'article qu'il cite; une seule phrase a retenu notre attention; mais il n'y est question que des traductions françaises de poésies serbes en général[712]. En effet, on trouve dans _le Catholique_ de 1826 deux longs articles sur la poésie serbe, et dans _le Globe_ de 1827 plusieurs chants du recueil de Karadjitch, traduits par Mme Sw. Belloc. Du reste, nous en avons déjà parlé.
IV. Autres Pays.--Outre la version de Fortis, il existe d'autres traductions italiennes: de P. Cassandrich, dans les _Canti popolari epici serbi_, Zara, 1888, pp. 195-202; de N. Jaksic, de Zarbarini, etc. George Ferrich a mis la _Triste ballade_ en hexamètres latins, dans son _Epistola ad Joannem Muller_, Raguse, 1798, pp. 17-20. Il s'est servi de la traduction italienne de Fortis[713]. Le poète hongrois bien connu, François Kazinczy a traduit le _Klaggesang_ de Goethe en sa langue maternelle. La ballade est traduite aussi en tchèque, par S.R. Slovak, et en russe (deux fois: par Vostokoff et, en partie, par Pouchkine). Une version espagnole figure, sans doute, dans la traduction de _Smarra_ de Charles Nodier, parue à Barcelone en 1840[714].
§ 3
LA TRADUCTION DE MÉRIMÉE
Rien de plus intéressant--ni de plus instructif--pour qui veut bien connaître de quelle façon composait l'auteur de _la Guzla_, qu'un examen approfondi de sa traduction de la _Triste ballade_. C'est là, en le suivant de près, ligne par ligne, mot par mot, qu'on peut le mieux se rendre compte de ses scrupules et de son aptitude à interpréter la poésie populaire.
Il faut le reconnaître: avant nous, M. Tomo Matic avait déjà entrepris cette enquête et l'a conduite avec tant de soin et tant de bonheur[715] qu'il nous faut bien lui rendre hommage. Mais, si nous avons préféré refaire à notre tour ce travail au lieu de nous borner à apporter ici les résultats de notre prédécesseur, c'est qu'en dehors de notre intention de donner une monographie _complète_ sur l'ouvrage de Mérimée, nous avons désiré pouvoir tirer quelques conclusions plus générales que ne l'avait fait M. Matic.
C'est ainsi qu'il nous faut, tout d'abord, faire remarquer la concision de la version de Mérimée. Tandis que l'anonyme bernois qui a traduit le _Voyage en Dalmatie_, avait eu besoin de 687 mots pour rendre en français le poème serbo-croate, tandis que Ch. Nodier n'en avait pas employé moins de 991, Mérimée se contenta de 629, sans rien omettre de ce qui se trouvait dans l'original.
La précision fut du reste l'un des principes qui le guidèrent. Dans une note qui accompagne la _Triste ballade_, il déclare avec une fierté peu dissimulée que «l'on sait que le célèbre abbé Fortis avait traduit en vers italiens cette belle ballade» et que, venant après lui, il n'a pas la prétention d'avoir fait aussi bien. «Seulement, dit-il, j'ai fait autrement. _Ma traduction est littérale, et c'est là son seul mérite_[716].» «Je crois ma version littérale et exacte, ajouta-t-il dans sa seconde édition, ayant été faite sous les yeux d'un Russe qui m'en a donné le mot à mot[717].» Et, dans la lettre à Sobolevsky, il fournit quelques détails relatifs à son travail:
Il [Fortis] a donné le texte et la traduction de la complainte de la femme d'Asan-Aga, qui est réellement illyrique; mais cette traduction était en vers. Je me donnais une peine infinie pour avoir une traduction littérale en comparant les mots du texte qui étaient répétés avec l'interprétation de l'abbé Fortis. À force de patience, j'obtins le mot à mot, mais j'étais embarrassé encore sur quelques points. Je m'adressai à un de mes amis qui sait le russe. Je lui lisais le texte en le prononçant à l'italienne, et il le comprit presque entièrement.
Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la version de Mérimée, sur celle de Fortis et sur l'original serbo-croate pour être persuadé que le soi-disant improvisateur qui a «écrit _la Guzla_ en quinze jours», s'était vraiment donné une «peine infinie» pour faire une traduction convenable de la _Triste ballade_, et qu'il a beaucoup plus droit de s'en vanter que ne le suppose le lecteur volontiers sceptique. En effet, bien qu'elle ne soit pas exempte de fautes, la traduction de Mérimée est une des plus exactes parmi toutes celles que nous avons énumérées plus haut. Goethe, qui dans la plus grande partie de son _Klaggesang_ s'appuyait sur la traduction de Werthes, faite elle-même d'après les vers de Fortis, ne manqua pas de reproduire un certain nombre de fautes qu'avaient commises ses prédécesseurs. Mlle Talvj et M. Dozon, les deux traducteurs les plus fidèles de cette ballade, malgré leur connaissance approfondie du serbo-croate, ont utilisé tous les deux les mauvais textes de Karadjitch; ainsi s'ils ne péchèrent pas par ignorance, ils péchèrent pour avoir négligé de bien choisir leur original.
Mérimée voulut composer sa traduction sans le secours de ceux qui l'avaient précédé. Il avait une méfiance instinctive des vers italiens du «célèbre abbé Fortis», qu'il croyait même beaucoup plus inexacts qu'ils ne le sont en réalité. Préférant s'inspirer directement de l'original, ce fut, paraît-il, la seule version étrangère qu'il consentit à consulter incidemment, et il ne la consulta jamais que dans le cas où ni lui ni son mystérieux _ami qui savait le russe_ ne purent déchiffrer le sens du texte «morlaque[718]». Il paya cette hardiesse par plusieurs méprises qu'il aurait pu éviter s'il avait voulu se fier un peu plus en l'auteur du _Viaggio in Dalmazia_. Ainsi, par exemple, les vers serbo-croates:
Kad kaduna kgnigu prouçila Dva-je sîna u celo gliubila A due chiere u rumena _liza_. [Quand la dame eut étudié cette lettre, Elle baisa ses deux fils au front, Ses deux filles sur leurs _joues_ vermeilles.]
Fortis les a traduits assez exactement:
Allor che vide L'afflitta donna il doloroso scritto, De' suoi due figliuolin' baciò le fronti, E delle due fanciulle i rosei _volti_.
Quant à Mérimée, s'il remarqua bien, «en comparant les mots du texte qui étaient répétés» avec l'interprétation italienne, que les épithètes: _afflitta, doloroso_ ne se trouvent pas dans l'original, et s'il les effaça--comme il effacera presque toutes les épithètes dont l'abbé Fortis avait surchargé le poème: magion _paterna_, _dure_ parole, fratello _amato_, etc.[719],--il poussa la méfiance trop loin en ne voulant pas suivre la leçon de Fortis là où elle était bonne[720]. Il rendit _liza_ (visages, joues) par _bouche_: «La dame a lu cet écrit; elle baise le front de ses deux fils et la bouche vermeille de ses deux filles.»
En revanche, cette passion de remonter toujours aux sources mêmes le rapprocha plus d'une fois du vrai ton de la ballade serbo-croate, là où Fortis et tous ceux qui l'avaient suivi, y compris Goethe, s'étaient trompés. Nous citerons quelques exemples d'après M. Matic.
I
_Texte original_:
Za gnom terçu dve chiere djevoike. [Ses deux filles courent après elle.]
_Fortis_:
Ma i di lei passi _frettolose, ansanti_ Le due figlie seguir.
_Anonyme bernois_:
Les deux filles _épouvantées_ suivent ses pas incertains.
_Goethe_:
_Aengstlich_ folgen ihr zwei liebe Tõchter.
_Nodier_:
Mais ses petites filles _tremblantes_ se sont attachées à ses pas.
_Mérimée_:
Mais ses deux filles ont suivi ses pas.
II
_Texte original_:
Ni-je ovo _babo_ Asan-Ago, Vech _daixa_ Pintorovich bexe. [Ce n'est pas _notre père_, Asan-Aga, Mais notre _oncle_, le bey Pintorovich.]
_Fortis_:
_... del genitore Asano_ Non è già questo il _calpestio_; ne viene Il _tuo fratello_, di Pintoro il figlio.
_Anonyme bernois_:
Ces _chevaux_ ne sont point ceux _de notre père Asan_; c'est _ton frère_, le Beg Pintorovich qui vient te voir.
_Goethe_:
Sind nicht _unsers Vaters Asan Rosse_, Ist _dein Bruder_ Pintorowich kommen!
_Nodier_:
Ce n'est point _notre père_ bien-aimé; c'est _ton frère_, le bey Pintorovich.
_Mérimée_:
Ce n'est point _notre père_ Asan-Aga, c'est _notre oncle_ Pintorovich-bey.
III
_Texte original_:
Kaduna-se bratu svomu moli. [La dame supplie son frère.]
_Fortis_:
...Prega _piagnendo_ _Ella_ il fratel.
_Anonyme bernois_:
_D'une voix plaintive_ elle dit alors à son frère.
_Goethe_:
Und die Frau bat _weinend_ ihren Bruder.
_Nodier_:
Elle tombe _éplorée_ aux pieds de son frère, elle gémit, elle prie.
_Mérimée_:
La dame implore son frère.
IV
_Texte original_:
Josc kaduna bratu-se mogliasce, _Da gnoj_ pisce listak bjele kgnighe, _Da-je saglie_ Imoskomu kadii: «Djevoika te ljepo pozdravgliasce...»
[La dame supplia encore son frère, _D'écrire_ sur une feuille de lettre blanche, _Pour l'envoyer_ au cadi d'Imoski: «L'accordée te salue bien...»]
_Fortis_:
Allor di nuovo ella pregò: «Deh! almeno, (_Poichè pur così vuoi) manda_ d'Imoski Al cadi un bianco foglio. A te salute Invia la giovinetta...»
_Anonyme bernois_:
Alors elle le prie de nouveau: «_Puisque tu veux absolument me marier, envoie_ au moins une lettre en mon nom au Kadi, et _dis-lui_: la jeune veuve te salue...»
_Goethe_:
Doch die Gute billet ihn unendlich: «_Schicke wenigstens ein Blatt, o Bruder_, Mit den Worten zu Imoski's Cadi: Dich begrüsst die junge Wittib freundlich...»
_Nodier_
Dévouée, elle prie encore: «_Du moins, reprend-elle, écris en ces termes_ à l'époux que tu m'as choisi. _Écoute_ bien! «Kadi, je te salue[721]...»
_Mérimée_:
Elle lui fait encore une dernière prière: _qu'il envoie_ au moins une blanche lettre au cadi d'Imoski, et _qu'il lui dise_: «La jeune dame te salue...»
V
_Texte original_:
Kad kadii bjela kgniga doge, Gospodu-je svate pokupio. Svate kuppi, grede po djevoiku.
[Quand la blanche lettre parvint au kadi, Il rassemble les seigneurs _svats_, Les _svats_ rassemble, va chercher l'accordée.]
_Fortis_:
Appena Giunse al cadì la lettera, ei raccolse Tutti gli svati, e pella sposa andiede, _Il lungo velo, cui chiedea, portando_.
_Anonyme bernois_:
Après avoir reçu la lettre, le Kadi assemble sur-le-champ les seigneurs svati pour chercher son épouse _et pour lui porter le long voile qu'elle demande_.
_Goethe_:
Kaum ersah der Cadi dieses Schreiben, Als er seine Suaten aile sammelt, Und zum Wege nach der Braut sich rüstet, _Mit den Schleier, den sie heischte, tragend_.
_Nodier_:
À peine la lettre est parvenue au Kadi, celui-ci réunit ses amis pour être témoins de cette fête. Ils viennent, _et présentent à la fiancée, au nom de son nouvel époux, le long voile qu'elle a demandé_.
_Mérimée_:
Quand le cadi eut lu cette blanche lettre, il rassembla les nobles svati. Les svati allèrent chercher la mariée.
VI
_Texte original_:
Ustavise kogne iza dvora; Svoju dizu ljepo darovala.
[On arrêta les chevaux devant le palais; À ses enfants elle fait de beaux cadeaux.]
_Fortis_:
Stettersi fermi Dinanzi alla magion tutti i cavalli; Ed ella porse alla diletta prole I doni suoi, _scesa di sella_.
_Anonyme bernois_:
Les chevaux s'arrêtent devant la porte, _elle descend_ et offre des présens à ses enfans.
_Goethe_:
Und sie hielten vor der _Lieben_ Thüre Und den armen Kindern gab sie Gaben.
_Nodier_:
Les coursiers restent immobiles, pendant qu'elle va partager à sa famille chérie quelques bijoux ou quelques vêtements, derniers témoignages de sa tendresse.
_Mérimée_:
Les chevaux s'arrêtèrent près de la maison, et elle donna des cadeaux à ses enfants.
Il est un autre endroit de la _Triste ballade_ où Mérimée rétablit le vrai sens, mal interprété par ses devanciers; M. Matic ne le cite pas, mais il nous paraît être l'un des plus importants. C'est à la fin même du poème, le dénouement tragique de l'histoire de la noble épouse.
Après avoir chanté la triste scène où la mère morlaque fait des cadeaux à ses enfants qu'elle abandonne, le guzlar termine par ces vers:
Kad to çula Asan-Aghiniza, Bjelim liçem u zemgliu udarila; Un pût-se-je s' dusciom raztavila Od xalosti gledajuch sirota[722].
qui signifient: «Quand l'épouse d'Asan-Aga entendit cela,--de son visage blanc contre terre elle donna,--à l'instant rendit l'âme,--l'infortunée, _de la douleur qu'elle eut à regarder_ [ses orphelins].» Fortis, jugeant que le naïf poète illyrien n'avait pas su tirer tout l'effet possible de cette pathétique situation, transforma la dernière et la plus importante ligne:
Udillo; e cadde L'afflitta donna, col pallido volto La terra percuotendo; e a un punto istesso Del petto uscille l'anima dolente, _Gli orfani figli suoi partir veggendo_[723].
Cette retouche arbitraire fut reproduite par tous ceux qui, ignorant la langue de l'original, façonnèrent leurs versions sur celle de l'écrivain italien. L'anonyme bernois (1778), comme son prédécesseur allemand (1776), ne soupçonna pas la main de Fortis dans cette calomnie du sentiment filial chez les enfants morlaques. Il traduisit: «Entendant ces paroles, cette affligée veuve pâlit et tombe par terre. Son âme quitte son corps _au moment qu'elle voit partir ses enfans_[724].» Goethe se trompa également:
Wie das hõrte die Gemahlin Asans, Stürzt' sie bleich den Boden schütternd nieder, Und die Seel' entfloh dem bangen Busen _Als sie ihre Kinder vor sich fliehn sah_[725].
Nodier, dont la version paraît avoir été faite plutôt d'après celle de Berne que d'après Fortis, tombait lui aussi dans la même erreur à l'occasion du dénouement. Il terminait ainsi: «Elle prête l'oreille, son sang se glace, elle tombe, et sa tête, couverte d'une mortelle pâleur, va frapper la terre retentissante; au même instant, son coeur se brise et son âme s'envole _sur les pas de ses enfants_[726].»
Mérimée, lui, s'il ne rend pas tout ce qu'il y a dans le texte, se montre cependant le plus exact de tous les traducteurs: «La pauvre mère pâlit, sa tête frappa la terre et elle cessa de vivre aussitôt, de douleur de voir ses enfants orphelins[727].»
* * * * *
Ce soin si scrupuleux qu'apporte Mérimée à être plus sobre encore qu'un texte qui est la sobriété même, nous révèle un des traits de son caractère d'artiste: le désir de la précision. Il est heureux pour nous de pouvoir juger Mérimée sur une ballade où l'invention est nulle, car il n'en est que le traducteur; et où la forme est tout, car sa traduction se distingue des autres par des qualités véritablement personnelles qui nous révèlent l'homme. Mérimée a deux textes en main: une version italienne qu'il peut lire aisément, un texte original qu'avec un dictionnaire il est à peine capable de déchiffrer; et malgré toute l'aridité de ce travail c'est à l'original qu'il va, parce qu'il y sent des beautés plus naturelles que ne lui en offre la traduction fardée du savant abbé italien. Tout ce vernis «XVIIIe siècle» que Fortis a répandu sur la poésie, il en a la nausée: il se rend compte que la traduction du voyageur est «une belle infidèle» et que celui-ci s'y laisse deviner au moins autant qu'il nous fait entrevoir les moeurs et les caractères des héros de sa ballade; aussi, ce qu'il veut, c'est goûter le poème lui-même, dans sa saveur originelle, et malgré toute la difficulté d'une telle entreprise, sans se laisser rebuter, avec une patience digne d'un archéologue. Nous avons vu qu'il y est presque arrivé. Travail, souci de l'exactitude, une certaine réserve qui se défend les effusions du sentiment, sa traduction témoigne de tout cela. Dès lors, le croirons-nous, quand avec son flegme habituel il nous déclare avoir mis tout juste une quinzaine à composer _la Guzla_, «cette sottise»? D'autres, avant nous, ne s'y sont pas laissé prendre. L. Clément de Ris, en 1853, se méfiait déjà de cette superbe indifférence. «Pour faire ce recueil, disait-il, l'auteur a travaillé beaucoup plus qu'il n'affecte de le dire.» Et, «jusqu'à preuve évidente du contraire», il restait convaincu que «Monsieur Mérimée avait cédé au désir de paraître avoir mystifié le public[728]». C'est aussi notre avis, quand Maxime du Camp ne serait pas là pour nous assurer que Mérimée allait jusqu'à recopier seize fois de suite ses manuscrits en les corrigeant[729]. _La Guzla_ ne nous paraît pas être une oeuvre d'improvisation. Pour le fonds, nous l'avons vu, il n'y a rien de très original, rien de véritablement personnel; c'est comme une agglomération de souvenirs qu'on rencontre dans chacune des ballades. Qu'est-ce donc qui en ferait la valeur si ce n'était la forme? Cette forme qui fond et unit tant de matériaux épars en un tout qui a une vie propre. Mais cette forme elle-même n'existerait pas, sans ce secret instinct de metteur en scène qui pousse et conduit Mérimée, qui lui fait choisir ici cela, ailleurs une autre chose: enfin ce qu'il lui faut. Elle ne serait rien non plus, sans ce labeur long et continu vers cet idéal qu'il s'efforce d'atteindre. C'est ce qui nous fait dire que _la Guzla_ n'est point une oeuvre composée exclusivement pour s'amuser «à la campagne», «après avoir fumé un ou deux cigares», «en attendant que les dames descendent au salon». Elle nous semblerait bien plutôt avoir été écrite dans une bibliothèque, au milieu de livres qu'on peut consulter au besoin, quand le souvenir est par trop infidèle. _La Guzla_ peut avoir été élaborée en quinze jours, elle n'a reçu sa forme définitive, croyons-nous, qu'après que Mérimée eût eu le temps de la revoir de très près. Nous ne nierons pas non plus qu'il n'y ait dans _la Guzla_ une certaine tendance au lyrisme[730], mais à un lyrisme de pure forme, qui n'est en définitive qu'un «extrait des lectures» de l'écrivain. Mérimée a su faire vivre des personnages, mais on ne le retrouve pas, lui, en eux. Et c'est pourquoi nous ne nous étonnerons pas qu'il n'ait pas continué dans cette voie, parce qu'à vrai dire elle n'était pas la sienne; sa première pudeur de jeune écrivain qui n'osait donner sous son nom un tel recueil au public; son superbe dédain de quelques années plus tard, tout cela nous paraît fort naturel: il était déjà tel au moment où il écrivait sincèrement ces pages qu'il était nécessaire, sinon qu'il les désavoue, du moins qu'il les condamne un jour.
TROISIÈME PARTIE
LA FORTUNE DE «LA GUZLA»
«Je crois que vous seriez plus _grand_, mais un peu moins connu, si vous n'aviez pas publié la _Jacquerie_ et la _Guzla_, fort inférieures à _Clara Gazul_. Mais comment diable auriez-vous deviné tout cela? Quant à la gloire, un ouvrage est un billet à la loterie... Écrivons donc beaucoup.»
STENDHAL À MÉRIMÉE, _le 26 décembre 1829, à cinq heures du soir, sans bougie_.
CHAPITRE VIII
«La Guzla» en France.
§ 1. Publication du livre.--§ 2. Critiques du temps: _la Réunion_, _le Moniteur_, _le Journal de Paris_, _le Globe_, _la Revue encyclopédique_, _la Gazette de France_, _le Journal des Savans_. La réclame de l'éditeur.--§ 3. L'édition de 1842. Réimpressions postérieures.--§ 4. _La Guzla_ l'Opéra-Comique.--§ 5. La poésie serbe en France après _la Guzla_.--§ 6. Un plagiat. Conclusion.
§1
PUBLICATION DU LIVRE
Son recueil de ballades illyriques achevé, Mérimée se mit à la recherche d'un éditeur. Pour ne pas être démasqué, il ne s'adressa à aucun des libraires attitrés du romantisme et poussa la méfiance jusqu'à rester inconnu même de celui auprès duquel il finit par se réfugier. Un de ses amis, Joseph Lingay, se chargea de négocier l'affaire.
Nous savons peu de choses sur Joseph Lingay. C'était, semble-t-il, un original que «ce polémiste de petites feuilles de la Restauration, ce lauréat de concours académiques, ce fonctionnaire qui, sous le titre vague de secrétaire général de la présidence du conseil, minuta tant de discours ministériels[731] et même royaux (1830-1833), ce publiciste qui remplaça un moment Girardin à la direction de _la Presse_ et que Balzac appelait _le plus fécond journaliste de son époque_, en lui envoyant une de ses lettres à Mme de Hanska, pour sa collection d'autographes[732]». Il mourut officier de la Légion d'honneur, le 21 décembre 1851, dans une grande misère à ce qu'il semble; il ne revit aujourd'hui que dans quelques pages de Francis Wey, enfouies elles-mêmes dans un recueil collectif de nouvelles[733], et par une trentaine de lignes dans _la France littéraire_ de Quérard qui consacrent sa mémoire.
Ancien professeur de Mérimée, il était ami de Stendhal et, comme nous l'avons dit, c'est par lui qu'ils se connurent. On trouve dans la Correspondance de l'auteur de _la Chartreuse de Parme_ plusieurs passages relatifs à _Maisonnette_,--sobriquet par lequel, nous dit la clef, cet incorrigible parrain désignait Joseph Lingay. «Je sens souvent en vous la manière de raisonner de _Maisonnette_, écrivait Beyle à Mérimée, _id est_ une jolie phrase au lieu d'une raison, _id est_ le manque d'avoir lu Montesquieu et de Tracy + Helvétius. Vous avez peur d'être long[724].» Il ne serait pas inutile, peut-être, de déterrer les écrits de l'ami à qui Mérimée, par sa manière de raisonner, ressemblait tant, mais ce serait un peu nous égarer. Remarquons seulement que Lingay devait avoir au moins quinze ans de plus que l'auteur de _la Guzla_, car, en 1814, il avait déjà publié un _Éloge de Delille et critique de son genre et de son école_, et, en 1816, une brochure _De la monarchie avec la Charte_[735].
Lingay trouva un éditeur pour _la Guzla_ en la respectable maison F.-G. Levrault, imprimeur à Strasbourg, 32, rue des Juifs (cette maison existe toujours, mais à Nancy depuis 1871, et transformée en société anonyme Berger-Levrault et Cie). L'imprimerie avait alors une librairie à Paris, 81, rue de Laharpe, dirigée par M. Pitois, devenu plus tard M. Pitois-Levrault[736].
Ce fut dans cette succursale parisienne que les conditions de la publication furent arrêtées entre M. Pitois et Lingay, qui négociait «au nom de son ami». Elles étaient très simples: rien ne fut signé, «ni même consenti verbalement». Comme l'expliqua Lingay, quelques années plus tard, dans une lettre à F.-G. Levrault, que nous pourrons donner ailleurs _in extenso_ grâce à l'extrême obligeance de M. Félix Chambon, «la réputation de M. Mérimée n'étant pas encore établie [à cette époque], et la nature des opérations de votre maison ne s'accordant pas avec le genre de cet ouvrage, il n'y eut rien de stipulé. Seulement, l'auteur vous laissa soin de publier une édition, _sans rien recevoir, ni sans rien payer_».
Ce précieux aveu, ignoré jusqu'à aujourd'hui, réfute une fois pour toutes la fameuse légende d'après laquelle Mérimée aurait VENDU _la Guzla_ («à son libraire»), afin d'effectuer un voyage authentique en Illyrie pour reconnaître s'il s'était trompé, etc.
M. Tourneux, de son côté, à l'occasion des recherches qu'il fit en 1887 en vue de sa plaquette _Prosper Mérimée, comédienne espagnole et chanteur illyrien_, étude citée plusieurs fois au cours de ce travail, avait obtenu du regretté M. O. Berger-Levrault communication du dossier de l'éditeur, relatif à l'impression de l'ouvrage, qui était en bonne voie au mois de mars 1827, comme l'atteste cette lettre de Lingay à l'imprimeur strasbourgeois:
Monsieur et honorable ami,