Chapter 26
Nous ne chercherons pas à classer la _Triste ballade_ dans aucun des cycles connus des chants populaires serbo-croates; on lui a réservé une place à part sous le titre de _poésie de famille_, nom qui lui fut donné par Goethe (Familienlied)[695]. Chez les Slaves du Sud, elle est l'unique spécimen de poésie qui soit exclusivement une peinture de la vie privée, et qui touche vraiment à une question sociale, tout en conservant le développement dramatique et la forme traditionnelle que prend généralement la ballade chez ce peuple.
La scène de la _Triste ballade_ se passe chez les Serbes musulmans de Bosnie, pays où cette piesma fut composée à une époque difficile à déterminer; le style et la langue des poésies serbes sont, en effet, par trop uniformes en tous temps[696]. Le poème débute par des antithèses qu'affectionnent les chanteurs slaves:
Quelle est cette blancheur dans la verte montagne? Sont-ce des neiges, ou sont-ce des cygnes? Si c'étaient des neiges, elles seraient déjà fondues, Des cygnes, ils auraient déjà pris leur vol. Ce ne sont ni des neiges, ni des cygnes, Mais la tente de l'aga Asan-Aga. Il y est étendu _navré_ de cruelles blessures[697].
L'histoire d'Asan-Aga est des plus simples: il a été mortellement atteint; sa mère et sa soeur viennent le visiter dans sa tente; mais sa femme, par pudeur ou par retenue, n'ose y venir aussi. Voilà qui nous paraît extraordinaire, mais qui n'en est pas moins surpris sur le vif. La femme compte pour si peu de chose dans ces pays d'Orient; elle est mère, elle est soeur, mais c'est à peine si elle est épouse; elle est bien plutôt l'esclave d'un maître qu'elle redoute et qu'elle n'ose froisser: «élevée dans la cage» comme le dit très souvent le poète national. Mérimée ne pouvait comprendre «comment la timidité empêche une bonne épouse de soigner un mari malade[698]»; nous le comprenons mieux: c'est qu'il n'y a pas de «bonnes épouses» dans ces pays, au sens où l'entendait Mérimée. Une femme peut librement s'intéresser au sort de son père, de ses fils ou de son frère; la pitié est permise à une parente, mais il n'est pas permis à une femme d'en témoigner à son époux; les démonstrations qu'elle en ferait blesseraient celui dont elle est l'humble servante; ses soins, en lui valant de la reconnaissance, porteraient atteinte à l'omnipotence qu'un mari doit avoir sur sa femme. Une femme doit tout attendre de son mari et celui-ci ne lui rien devoir. Ch. Nodier, qui a donné une mauvaise traduction de ce poème, en a fait une des meilleures analyses; il a voulu essayer d'y prouver «que le poète dalmate connaissait bien les grands ressorts du pathétique[699]». Il remarque très justement, quoique en idéalisant un peu, que «les femmes morlaques sont assujetties à une obéissance plus servile qu'en aucun autre pays» et qu'elles «ne pénètrent presque jamais dans l'appartement du chef sans y être appelées. Cette simple circonstance, ajoute-t-il, transporte déjà l'auditeur au temps des moeurs primitives; elle lui rappelle Esther tremblante au pied du trône d'Assuérus, dont aucun mortel n'ose tenter l'accès, et attendant que le roi daigne la frapper, en signe de grâce, d'un coup de son sceptre d'or[700]».
Si cette pudeur est donc toute naturelle, la conduite d'Asan-Aga nous paraît plus difficile à justifier. Il croit sa femme insensible et s'irrite contre elle:
Quand il fut un peu guéri de ses blessures, Il fit dire à sa fidèle épouse: «Ne m'attends pas dans mon blanc palais, Ni dans mon palais, ni dans ma famille.»
Il la répudie, mais on n'en voit pas la raison, la possibilité d'un malentendu étant exclue. Voudrait-il que sa femme s'affranchisse de la coutume? Ou est-ce dans l'excès de sa douleur physique qu'il s'oublie et prononce les mots irrévocables qu'il devait regretter plus tard? On a voulu adopter cette dernière explication, mais elle ne nous semble pas assez solide. Il est plus probable que le poète dans ses sympathies pour la malheureuse femme a caché quelque motif plus sérieux,--oh, pas bien compromettant!--qui, dans la réalité, a provoqué cette rupture; car, on le sait, toutes les piesmas ont un fond véridique[701]. Mais revenons à notre poème.
L'épouse d'Asan-Aga apprend la cruelle décision de son mari et «demeure désespérée à penser quelle est sa misère»; on entend piétiner les chevaux devant le «palais». L'infortunée croit son mari revenu et, n'osant l'attendre, elle s'enfuit par les degrés de la tour pour se rompre le cou en se précipitant de la fenêtre; mais ses deux petites filles, effrayées, courent après elle en criant:
«Reviens-t'en, notre chère maman, Ce n'est pas notre père, Asan-Aga, Mais notre oncle, le bey Pintorovitch.»
La pauvre femme revient, elle embrasse son frère en sanglotant: «Oh! mon frère, quelle grande honte! Il veut me séparer de cinq enfants.» Le bey garde gravement le silence, «garde le silence et ne dit rien», mais il met la main dans sa poche de soie et en tire la lettre de répudiation:
Afin qu'elle reprenne son douaire entier, Afin qu'elle revienne avec lui chez sa mère.
Quand la dame eut lu cette lettre, «elle baisa ses deux fils au front, ses deux filles sur leurs joues vermeilles»; elle put s'en séparer, mais elle ne put se séparer de l'enfant qui était au berceau.
Alors son frère la prit par la main Et à grand'peine l'éloigna de l'enfant, Et la prit avec lui sur son cheval, Avec elle il partit pour son blanc palais.
Après cette exposition «qui est aussi bonne, dit Ch. Nodier, que si Aristote lui-même en avait fourni les règles», le vrai drame commence. La dame était «bonne et de bonne famille», aussi un grand nombre de prétendants la «demandaient»; le kadi d'Imoski insistait davantage. Le poète, qui ne voit d'autre cause à ce drame que le fatal asservissement de la femme levantine, ne dit aucun mal de cet aspirant à tous égards digne de considération.
Répudiée, en vain l'épouse d'Asan-Aga supplie son frère: «Mon frère, puissé-je ne jamais désirer te revoir [si tu ne veux m'écouter]!--Veuille ne me donner à personne,--afin que mon pauvre coeur ne se brise,--à la vue de mes petits orphelins!» Le frère, qui n'est pas un tyran moins impitoyable que le mari, n'eut point souci de ses plaintes; il accorde la jeune femme au kadi d'Imoski.
Le rôle fatal du bey Pintorovitch ne s'explique que par certaines modifications apportées dans le poème à l'histoire véritable dont nous parlions tout à l'heure. Le poète ne parle point des relations antérieures des deux beaux-frères, comme il a évité de faire la moindre allusion au caractère de la mère d'Asan-Aga, qui seule avec sa fille visita son fils blessé. Tout cela est intentionnel, car le guzlar ne veut absolument accuser personne. Le frère est aussi un «maître», il a le droit d'ordonner, il ordonne; la soeur est une esclave, elle doit obéir, elle obéit. Elle le fait en vraie héroïne de tragédie, poursuivie par son destin. La fatalité seule est cause de tout.
Résignée, la dame demande une grâce à son frère; elle le prie d'écrire et d'envoyer une «feuille de lettre blanche» au kadi d'Imoski:
«L'accordée te salue bien, Et bien te prie par cette lettre, Quand tu rassembleras les seigneurs _svats_, D'apporter un long voile pour l'accordée, Afin qu'en passant devant le palais de l'aga Elle ne voie point ses petits orphelins.»
Son frère ne lui refuse point cette grâce. Il envoie la lettre au kadi; celui-ci rassemble ses amis («les seigneurs _svats_») et part pour chercher l'accordée, lui portant le long voile qu'elle a demandé[702]. Et nous voici en pleine action dramatique:
À bon port les _svats_ arrivèrent chez l'accordée Et en bonne santé avec elle repartirent. Mais quand ils arrivèrent devant le palais de l'aga, Les deux filles les regardent de la fenêtre, Et les deux fils sortent au-devant d'eux, Et à leur mère ils parlent: «Reviens chez nous, notre chère maman, Que nous te donnions à dîner.» À ces paroles, l'épouse d'Asan-Aga Parla ainsi au premier des _svats_: «Mon frère en Dieu! premier des _svats_, Fais arrêter les chevaux devant le palais, Que je donne des cadeaux à mes orphelins.» On arrêta les chevaux devant le palais. À ses enfants elle fait de beaux cadeaux: À chaque fils, des couteaux dorés, À chaque fille, une robe de drap [longue] jusqu'au pré, Et à l'enfant au berceau Elle envoie des habits d'orphelin.
Le brave Asan-Aga, qui a vu de loin cette scène, rappelle autour de lui ses enfants: «Venez ici, mes orphelins,--puisqu'elle ne veut pas avoir pitié de vous,--votre mère au coeur infidèle.» Le dénouement du poème tient en quatre vers:
Quand l'épouse d'Asan-Aga entendit cela, De son visage blanc contre terre elle donna, À l'instant rendit l'âme, L'infortunée, de la douleur qu'elle eut à regarder [ses orphelins].
«Il n'y a point ici de ces sentiments frénétiques, écrivait Nodier en 1813, de ces passions outrées, turbulentes, convulsives, qui se retrouvent à tout moment dans les écrivains de nos jours; et c'est par là que ces fragments se rapprochent des meilleurs modèles, sans en avoir eu d'autres que la nature. La douleur poétique des anciens était souvent déchirante; quoiqu'elle fût toujours grave et presque immobile comme celle de Niobé. Quand l'Hercule d'Eschyle a tué ses enfants, il se voile et se couche sur la terre. Chez nous il déclamerait. Maintenant, les nations vieillies se plaignent de n'avoir plus de poètes, et elles oublient qu'elles n'ont plus d'organes. S'il se rencontrait encore par hasard un génie créateur comme celui d'Homère, il lui manquerait une chose qu'Homère a trouvée: c'est un monde qui pût l'entendre... J'avais besoin d'un poème qui offrît les beautés de l'antique sans y réunir les défauts choquants, la puérile afféterie, la froide enluminure de la littérature à la mode; et ce n'est pas ma faute si tant de poètes, mes contemporains, m'ont forcé à le choisir chez les _sauvages_. Je ne demanderais pas mieux que de l'avoir trouvé dans leurs livres[703].»
§ 2
TRADUCTIONS ÉTRANGÈRES
I. ALLEMAGNE.--Nous avons déjà parlé du succès estimable qu'obtint en Allemagne la chanson «morlaque» du _Viaggio in Dalmazia_[704]. D'abord traduite par un poète médiocre, Werthes (1775), la _Triste ballade_ trouva bientôt en Goethe un meilleur interprète; et bien que cette traduction ne soit pas très conforme à l'original, nous croyons ne pas nous tromper en disant que c'est elle surtout qui fit comprendre aux étrangers les beautés du poème serbo-croate. Il ne rentre pas dans le cadre de notre travail d'étudier dans le détail la fortune de la _Triste ballade_ en Allemagne: le sujet, du reste, a été suffisamment traité dans les nombreux écrits dont nous avons donné la liste au début de ce chapitre. Ajoutons seulement que la version de l'illustre poète n'a nullement découragé les nouveaux traducteurs. Ainsi, en 1826, Mlle von Jakob, croyant reconnaître dans le texte défectueux de Karadjitch une version plus exacte que celle de Fortis, en donna la traduction dans ses _Volkslieder der Serben_ (t. II, pp. 165-168). Une année plus tard, M. Gerhard, le malheureux traducteur de _la Guzla_, mit également la _Triste ballade_ en vers allemands. Il se servit de la traduction de Mérimée, mais par une modestie bien compréhensible,--il avait eu l'honneur d'être reçu dans l'intimité de Goethe,--il ne voulut pas publier son poème. Ce ne fut qu'en 1858, au lendemain de la mort du brave Gerhard, qu'une revue technique, l'_Archiv für das Studium neuerer Sprachen und Literaturen_, inséra cette traduction à titre de document littéraire (tome XXIII, p. 211 et suiv.).
* * * * *
II. ANGLETERRE.--À notre connaissance, la _Triste ballade_ a été traduite sept fois en anglais. Chose étonnante, elle ne figure pas dans la traduction anglaise du _Voyage en Dalmatie_ (Londres, 1778). Est-ce le manque de quelques caractères typographiques spéciaux qui en aura empêché l'impression, ou bien Fortis avait-il alors perdu le goût de la poésie populaire? Nous n'en savons rien. Toutefois, la première version anglaise qui en ait été faite paraît être:
1º «The Lamentation of the Faithful Wife of Asan-Aga», par sir Walter Scott (1798 ou 1799). Ce poème non seulement ne figure pas dans les OEuvres complètes du poète anglais, mais il est encore inédit; son histoire sera traitée dans un appendice spécial.
2º Traduction de John Bowring, dans son livre _Servian Popular Poetry_, Londres, 1827, pp. 52-57, sous le titre de «Hassan Aga's Wife's Lament». Cette traduction n'est pas faite sur l'original serbe, comme son auteur le laisse entendre, mais d'après la traduction allemande par Talvj.
What's so white upon yon verdant forest? Is it snow, or is it swans assembled?
3º Traduction d'Edgar Bowring, fils du précédent, dans _The Poems of Goethe_, translated in original metres, Londres, 1853, pp. 197-199, sous le titre de «Death-Lament of the Noble Wife of Asan-Aga (from the Morlack)». Elle a été réimprimée plusieurs fois depuis.
What is yonder white thing in the forest? Is it snow, or can it swans perchance be?
4º Traduction de W. Edmondstoune Aytoun, dans les _Poems and Ballads of Goethe_, Edimbourg, 1859, pp. 106-110. «The Doleful Lay of the Wife of Asan-Aga.»
What is yon so white beside the greenwood? Is it snow, or flight of sygnets resting?
5º Traduction d'Owen Meredith [sir Robert Bulwer Lytton] dans ses _Serbski Pesme, or National Songs of Servia_, Londres, 1861, pp. 120-127: «The Wife of Hassan Aga.» Comme le volume entier, cette traduction est versifiée d'après la traduction française en prose de Auguste Dozon (_Poésies populaires serbes_, Paris, 1859), mais l'auteur passe cela sous silence. Peu fidèle, elle est peut-être la plus artistique des traductions de la _Triste ballade_.
What is it so white on the mountain green? A flight of swans? or a fall of snow?
6º Traduction d'Edward Chawner, dans les _Goethe's Minor Poems_, Londres, 1866, pp. 99-102: «Elegy on the Noble Wife of Assan Aga.»
What shines whitely in the green wood yonder? Can it be snow, or is it swans, perchance?
7º Traduction de William Gibson, dans _The Poems of Goethe_, Londres, 1883, pp. 32-34: «The Lament of the Noble Wife of Asan Aga» (from the «Morlach»).
What so white is yonder by the greenwood? Is it really snow, or white swans resting?
III. FRANCE.--Tandis que toutes les traductions allemandes et anglaises de la _Triste ballade_ que nous venons d'énumérer sont en vers, de treize traductions françaises que nous connaissons, et dont nous donnons ci-dessous la nomenclature, douze sont en prose:
1º Traduction faite d'après la version italienne de Fortis, par l'anonyme qui donna l'édition française du _Voyage en Dalmatie_, Berne, 1778. Elle porte le titre de la «Chanson sur la mort de l'illustre épouse d'Asan-Aga[705]».
Quelle blancheur brille dans ces forêts vertes? Sont-ce des neiges, ou des cygnes? Les neiges seraient fondues aujourd'hui, et les cygnes se seraient envolés. Ce ne sont ni des neiges ni des cygnes, mais les tentes du guerrier Asan-Aga. Il y demeure blessé et se plaignant amèrement. Sa mère et sa soeur sont allées le visiter: son épouse serait venue aussi, mais la pudeur la retient.
2° Traduction de Marc Bruère, consul de France à Raguse (1770-1823), qui fut un poète serbo-croate distingué, comme il fut poète italien, français et latin[706]. Elle fut donnée en 1807 à Hugues Pouqueville, qui la publia en 1820 dans son _Voyage de la Grèce_ sous le titre du _Divorce_[707]. Il nous paraît que Marc Bruère avait utilisé non seulement l'original serbo-croate (ce qui est incontestable), mais encore la traduction française que nous venons de citer. Il est possible que le poème ait subi quelques retouches de la part de Pouqueville.
Quelle blancheur dans ces vertes forêts! sont-ce des neiges ou des cygnes? Hélas! les neiges seraient fondues, les cygnes envolés. Ce ne sont ni des neiges ni des cygnes, mais les tentes d'Asan-Aga, où il demeure gémissant et blessé. Sa mère et sa soeur l'ont visité; son épouse serait venue aussi, mais la pudeur la retient.
3º Traduction de Charles Nodier, à la suite de _Smarra ou les démons de la nuit_, Paris, 1821, pp. 181-199: «La Femme d'Asan.» Nous avons déjà parlé de cette traduction.
Quelle blancheur éblouissante éclate au loin sur la verdure immense des plaines et des bocages?
Est-ce la neige ou le cygne, ce brillant oiseau des fleuves qui l'efface en blancheur?
Mais les neiges ont disparu, mais le cygne a repris son vol vers les froides régions du nord.
Ce n'est ni la neige, ni le cygne; c'est le pavillon d'Asan, du brave Asan qui est douloureusement blessé, et qui pleure de sa colère encore plus que de sa blessure.
Car voici ce qui est arrivé. Sa mère et sa soeur l'ont visité dans sa tente, et son épouse qui les avait suivies, retenue par la pudeur du devoir, s'est arrêtée au dehors parce qu'il ne l'avait point mandée vers lui. C'est ce qui cause la peine d'Asan.
4º Traduction de Mme Ernestine Panckoucke, dans les _Poésies de Goethe_, Paris, 1825: «Complainte de la noble femme d'Azan Aga. Traduite du slave.»
Qu'aperçoit-on de blanc dans cette vaste forêt? est-ce de la neige, ou sont-ce des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait fondue; si c'étaient des cygnes, ils s'envoleraient. Ce n'est pas de la neige, ce ne sont pas des cygnes, c'est l'éclat des tentes du fier Azan Aga. Sous l'une d'elles il est couché, dompté par ses blessures; sa mère et sa soeur viennent le visiter souvent. Sa femme, retenue par une timidité excessive, tarde à se rendre près de lui.
5º Traduction de Prosper Mérimée, dans _la Guzla_, Paris et Strasbourg, 1827, pp. 251-255: «Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga.» Nous nous occuperons plus longuement de cette traduction.
Qu'y a-t-il de blanc sur ces collines verdoyantes? Sont-ce des neiges? sont-ce des cygnes? Des neiges? elles seraient fondues. Des cygnes? ils se seraient envolés. Ce ne sont point des neiges, ce ne sont point des cygnes: ce sont les tentes de l'aga Asan-Aga. Il se lamente de ses blessures cruelles. Pour le soigner, sont venues et sa mère et sa soeur; sa femme, retenue par la timidité, n'est point auprès de lui.
6º Traduction de Gérard de Nerval, dans ses _Poésies allemandes_, Paris, 1830: «La Noble femme d'Azan-Aga.» Publiée à nouveau en 1840 avec la troisième édition de _Faust_, en 1867, etc.
Qu'aperçoit-on de blanc, là-bas, dans la verte forêt?... de la neige ou des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait fondue; des cygnes, ils s'envoleraient. Ce n'est pas de la neige, ce ne sont pas des cygnes, c'est l'éclat des tentes d'Azan-Aga. C'est là qu'il est couché, souffrant de ses blessures; sa mère et sa soeur sont venues le visiter; une excessive timidité retient sa femme de se montrer à lui.
7º Traduction de G. Fulgence (fragment en vers, sept quatrains), dans le recueil intitulé _Cent chants populaires des diverses nations du monde_, avec les airs, les textes originaux, des notices, la traduction française, accompagnement de piano ou harpe. Paris, Ph. Petit, 1830, deuxième livraison, pp. 28-29: «Asan-Aga, chant illyrien.»
Quelle blancheur en la forêt voilée? Est-ce la neige ou le cygne au corps blanc? Le cygne blanc aurait pris sa volée; La neige fond sous le soleil brûlant.
Ce ne sont point des neiges éclatantes, Les cygnes blancs ne s'y reposent pas; D'Asan-Aga ce sont les blanches tentes Asan revient blessé de trois combats.
8º Traduction anonyme [d'après Goethe]: «Complainte de la noble femme d'Azan-Aga. Poésie morlaque.» Parue dans le _Magasin pittoresque_, 1840, nº 52, pp.406-407.
Que voit-on de blanc sur la verte forêt? Est-ce bien la neige ou sont-ce des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait déjà fondue; si c'étaient des cygnes, ils seraient envolés. Ce n'est pas la neige et ce ne sont pas des cygnes; ce sont les blanches toiles des tentes d'Azan-Aga. Il est couché là, souffrant cruellement de ses blessures; sa mère et sa soeur sont venues le visiter, mais par timidité sa femme s'est arrêtée sur le seuil et n'ose entrer.
9º Traduction de Henri Blaze [de Bury] dans les _Poésies de Goethe_, Paris, 1843, 1862, etc. Elle porte pour titre: «Complainte de la noble femme d'Hassan-Aga. Imité du morlaque.»
Que vois-je de blanc là-bas dans le bois vert? Est-ce de la neige, des cygnes? Si c'était de la neige, elle se fondrait; si c'étaient les cygnes, ils s'envoleraient; ce n'est pas de la neige, ce ne sont pas des cygnes, c'est l'éclat des tentes d'Hassan-Aga. Il est là, gisant et blessé; sa mère et sa soeur le visitent; sa femme néglige de venir vers lui.
10º Traduction de Xavier Marmier [d'après Talvj] dans la _Revue contemporaine_, 1853, et dans ses _Lettres sur l'Adriatique et le Monténégro_. Paris, 1854, t. I, pp. 300-303: «Femme d'Assan.»
Que voit-on de blanc dans la verte forêt de la montagne? Est-ce de la neige? est-ce une nuée de cygnes? Si c'était de la neige, elle serait fondue; si c'étaient des cygnes, ils se seraient envolés. Ce n'est pas de la neige, ce ne sont pas des cygnes. C'est la tente de l'aga Hassan, où il s'est retiré souffrant d'une profonde blessure. Sa mère et sa soeur ont été le visiter. Sa femme, par pudeur, n'a osé faire comme elles.
11º Traduction d'Auguste Dozon, dans les _Poésies populaires serbes_, Paris, 1859: «La Femme de Haçan-Aga.» Cette traduction est faite d'après le texte serbe de Karadjitch et non pas d'après celui de Fortis[708]. M. Matic se trompe lorsqu'il prétend qu'elle «direkt auf dem Original beruht». (_Archiv für slavische Philologie_, t. XXIX, p. 67.)
Que voit-on de blanc dans la verte montagne? Est-ce de la neige, ou sont-ce des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait déjà fondue, [Si c'étaient] des cygnes, ils auraient pris leur vol. Ce n'est ni de la neige, ni des cygnes, Mais la tente de l'aga Haçan-Aga. Haçan a reçu de cruelles blessures; Sa mère et sa soeur sont venues le visiter, Mais sa femme, par pudeur, ne pouvait le faire.
12° Traduction de Jacques Porchat, dans les _OEuvres de Goethe_, t. I, Paris, 1861, pp. 90-92: «Complainte de la noble femme d'Asan Aga.»
Que vois-je de blanc là-bas près de la forêt verte? Est-ce peut-être de la neige ou sont-ce des cygnes? De la neige, elle serait fondue; des cygnes, ils seraient envolés. Non, ce n'est pas de la neige, ce ne sont pas des cygnes: ce qui brille, ce sont les tentes de Asan Aga. Là il est gisant, il est blessé. Sa mère et sa soeur le visitent; la pudeur empêche sa femme de se rendre auprès de lui.
13° Paraphrase donnée par M. Colonna [d'après Mérimée] dans les _Contes de la Bosnie_, Paris, 1898, pp. 115-121: «Triste ballade.» Nous reviendrons ailleurs sur les plagiats de M. Colonna.
Le Bélierbey de Banialouka est à la chasse... Il a tué un cerf et un chamois, mais en rechargeant son long fusil d'or et de corail, il s'est blessé, et son sang coule sur son caftan de soie, comme le sang de l'aigle sur ses plumes blanches!
Ses serviteurs fidèles ont dressé dans la montagne sa tente de pourpre. Sa mère et sa soeur sont accourues soigner sa blessure; seule sa femme, la belle Militza, n'a point osé quitter le harem sans être appelée par son seigneur...
C'est là, la fortune de la _Triste ballade_ en France. Ajoutons qu'Adam Mickiewicz analysa longuement cette poésie serbo-croate dans son cours des littératures slaves, professé au Collège de France en 1840 et 1841, et publié en 1849.