"La Guzla" de Prosper Mérimée

Chapter 25

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Orphée, le divin poète, s'est transformé en un troubadour mystérieux: la nuit, on entend sous la fenêtre de la belle Zoé un grand jeune homme soupirer et chanter son amour sur la guzla[672]. Les nuits qu'il préfère sont les nuits obscures. «Quand la lune est dans son plein, il se cache dans l'ombre.» Zoé seule sait son nom, mais ni elle ni personne n'a vu son visage. Car aussi grand chasseur qu'excellent chanteur, tout le jour il «court à la poursuite des bêtes fauves»; toujours «il rapporte des cornes du petit bouc de la montagne et dit à Zoé: _Porte ces cornes avec toi et puisse Marie te préserver du mauvais oeil!_» Et Zoé est tombée éperdument éprise de l'étranger, car dans la nuit elle a reconnu qu'il était beau; et elle s'en est enfuie avec lui «sur un coursier blanc comme lait, sur la croupe duquel était un coussin de velours pour porter plus doucement la gentille Zoé». N'étaient cette allure mystérieuse du ravisseur et ces allusions fréquentes au mauvais oeil, jusqu'ici l'on dirait d'une gracieuse ballade moyenageuse. Mais Zoé, trop coquette, a négligé d'emporter les amulettes que lui avait données Maxime; elle a voulu partir en plein jour pour emporter ses beaux habits; mais elle est trop amoureuse pour obéir en tout à son amant.

--«Arrête, arrête, ô Maxime! dit-elle, je vois bien que tu ne m'aimes pas; si tu ne te retournes pour me regarder, je vais sauter du cheval, dussé-je me tuer en tombant.»

Alors l'étranger d'une main arrêta son cheval, et de l'autre il jeta par terre son voile; puis il se retourna pour embrasser la belle Zoé: sainte Vierge! il avait deux prunelles dans chaque oeil!

Et mortel, et mortel était son regard! avant que ses lèvres eussent touché celles de la belle Zoé, la jeune fille pencha la tête sur son épaule, et elle tomba de cheval pâle et sans vie.

Désespéré, Maxime Duban, comme un nouvel OEdipe, s'est arraché les yeux avec son hanzar; et, bientôt, «l'on ouvrit le tombeau de la belle Zoé pour y placer Maxime à côté d'elle[673]».

Pas plus que le vampirisme, un guzlar n'aimerait à chanter le mauvais oeil. Plus ancienne que la précédente, cette dernière superstition est moins grossière et trouve un fondement véritable dans l'observation de certains phénomènes naturels. Les Grecs ont eu terreur du mauvais oeil; ils ont cru au charme funeste des paroles louangeuses; ne pouvant trouver d'explications à certaines maladies qui s'abattaient sur les troupeaux ou sur les hommes, il leur était commode de croire aux jeteurs de sort. Ce sont là des superstitions universelles et qui, même actuellement, ont laissé des traces; mais la poésie _populaire_ n'a jamais, que nous sachions, chanté de tels sujets.

§ 4

«L'AMANT EN BOUTEILLE»

Il y a dans _la Guzla_ trois autres ballades dont le merveilleux est aussi l'un des éléments importants, mais qui ne sauraient former de catégories spéciales; il nous faudra donc les étudier isolément.

Dans la première, _l'Amant en bouteille_, Mérimée s'est inspiré d'un célèbre théologien hollandais, Balthazar Bekker (1634-1698). C'était un étrange personnage que Balthazar Bekker: ministre protestant, il s'attacha à la philosophie de Descartes et voulut démontrer qu'elle pouvait s'allier à la théologie. Il le fit dans un livre _De philosophia cartesiana admonitio sincera_ (1665), qui lui attira beaucoup d'ennemis. Adversaire déclaré des croyances superstitieuses, il combattit d'abord dans ses _Recherches sur les comètes_ le préjugé qui attribue à ces astres une influence sur la destinée; mais son ouvrage le plus considérable est _le Monde enchanté_ (1691), livre dans lequel il s'éleva avec une hardiesse singulière pour son temps contre l'opinion du peuple sur le pouvoir des démons. Ce livre, qui a été traduit en allemand, en anglais, en italien et en français[674], souleva contre son auteur une tempête de calomnies et d'injures, le réduisit enfin à une vie vagabonde. Bekker mourut sept ans après avoir donné son chef-d'oeuvre.

Ce pauvre homme était très sympathique à Voltaire qui fit de lui un éloge quelque peu ironique, mais sincère. «On ne peut pas parler du diable, dit-il, sans mentionner un de ses plus grands ennemis, Balthazar Bekker. Ce Balthazar, très bon homme, grand ennemi de l'enfer éternel et du diable, et encore plus de la précision, fit beaucoup de bruit en son temps par son gros volume du _Monde enchanté_. Le diable alors avait encore un crédit prodigieux chez les théologiens de toutes les espèces, malgré Bayle et les bons esprits qui commençaient à éclairer le monde. La sorcellerie, les possessions et tout ce qui est attaché à cette belle théologie étaient en vogue dans toute l'Europe et avaient souvent des suites funestes. Tous les tribunaux retentissaient d'accusations portées contre les sorciers. De telles horreurs déterminèrent le bon Bekker à combattre le diable. On eut beau lui dire, en prose et en vers, qu'il avait tort de l'attaquer, attendu qu'il lui ressemblait furieusement, étant d'une laideur horrible, rien ne l'arrêta; il commença par nier absolument le pouvoir de Satan et s'enhardit encore jusqu'à soutenir qu'il n'existe pas. _S'il y avait un diable, disait-il, il se vengerait de la guerre que je lui fais[675]._»

Dans une note, Mérimée reconnaît avoir trouvé dans _le Monde enchanté_ du «fameux docteur Balthazar Bekker» une histoire qui avait beaucoup de rapport avec la sienne[676]. C'était un demi-aveu. Il n'y a pas qu'une simple coïncidence entre la ballade de Mérimée et l'anecdote qu'il emprunte à Bekker; on peut dire, au contraire, que, fondue avec une autre page de ce même écrivain, cette anecdote lui a fourni tout le sujet de _l'Amant en bouteille_.

De quoi s'agit-il, en effet, dans cette ballade? D'une jeune fille qui porte dans une bouteille un amant mystérieux qui satisfait tous ses désirs. Or, que trouvons-nous dans l'anecdote de Bekker rapportée par Mérimée: l'histoire d'une jeune fille, fiancée à un esprit également mystérieux qui, comme celui de la ballade, remplit tous ses voeux. Il est vrai que ce dernier amant n'est pas renfermé dans une bouteille; mais les quelques lignes qui suivent et que nous extrayons du même _Monde enchanté_, nous persuadent aisément que c'est encore à Balthazar Bekker que Mérimée doit d'avoir eu idée de placer son étrange héros dans cette prison:

La première chose de celles que j'ai remarquées dans mon premier livre, dit l'écrivain hollandais, qui demande que nous y fassions réflexion, est ce que je cite à l'article 18 du chapitre 19, des diables qui s'enferment dans du cristal ou dans des bagues. Et comme à l'endroit que j'ai cité, Gaspar Schot me renvoie à Wierus, j'y trouve cette commodité, que je n'ai qu'à traduire ses propres termes, sans y ajouter la moindre annotation de ma part. Wierus en parlant des diables enchâssés dans le verre ou dans les bagues, au chapitre premier de son sixième livre, articles 3 et 4: «Il ne faut pas, dit-il, oublier ceux qui portent le pauvre diable sur eux, enfermé dans une bague par l'artifice d'un habile orfèvre, avec plusieurs parfums et grimaces circonstanciées; non plus ceux qui le montrent si étroitement enchaîné dans un cristal de roche, qui ne se rompe pas, comme l'on sait, ou dans un verre...» Là-dessus il nous raconte comment la cour de Gueldre reconnut et punit, en 1548, un nommé Joffe Rosa de Courtray, qui fut «obligé, par une sentence légitime, d'ouvrir et de rompre à coup de marteau, sur un billot, en plein marché, en présence de la cour et d'un nombre infini de spectateurs, cette prison de diable, à savoir son anneau, et de donner la liberté au prisonnier qui y était enfermé; à moins que quelqu'un ne s'imagine que le diable pouvait être écrasé de ce marteau, s'il croit qu'il ait pu être retenu dans cet anneau par sa dureté[676]».

Dans sa ballade, Mérimée s'est tout simplement proposé d'exciter la curiosité du lecteur; c'est de la pure fantasmagorie; nous l'acceptons comme telle, car dès les premiers mots nous sommes prévenus.

Jeunes filles qui m'écoutez en tressant des nattes, vous seriez bien contentes si, comme la belle Khava, vous pouviez cacher vos amants dans une bouteille.

La ville de Trebigne a vu un grand prodige: une jeune fille, la plus belle de toutes ses compagnes, a refusé tous les amants, jeunes et braves, riches et beaux.

Mais elle porte à son cou une chaîne d'argent avec une fiole suspendue, et elle baise ce verre et lui parle tout le jour, l'appelant son cher amant.

Ses trois soeurs ont épousé trois beys puissants et hardis.--«Quand te marieras-tu, Khava? Attendras-tu que tu sois vieille pour écouter les jeunes gens?»

--«Je ne me marierai point pour n'être que l'épouse d'un bey: j'ai un ami plus puissant. Si je désire quelque objet précieux, à mon ordre il l'apporte.

«Si je veux une perle au fond de la mer, il plongera pour me l'apporter: ni l'eau, ni la terre, ni le feu ne l'arrêtent, quand une fois je lui ai donné un ordre.

«Moi, je ne crains point qu'il me soit infidèle: une tente de feutre, un logis de bois ou de pierre est une maison moins close qu'une bouteille de verre.»

Et, de Trebigne et de tous les environs, les gens sont accourus pour voir cette merveille: et, si elle demandait une perle, une perle lui était apportée.

Voulait-elle des sequins pour mettre dans ses cheveux, elle tendait sa robe et en recevait de pleines poignées. Si elle eût demandé la couronne ducale, elle l'aurait obtenue.

L'évêque, ayant appris la merveille, en a été irrité. Il a voulu chasser le démon qui obsédait la belle Khava, et lui a fait arracher sa bouteille chérie.

--«Vous tous qui êtes chrétiens, joignez vos prières aux miennes pour chasser ce noir démon!» Alors il a fait le signe de la croix et a frappé sur la fiole de verre un grand coup de marteau.

La fiole s'est brisée: du sang en a jailli. La belle Khava pousse un cri et meurt. C'était bien dommage qu'une si grande beauté fût ainsi victime d'un démon[677].

Ne plaignons pas la belle Khava plus que ne l'a plaint le poète de _la Guzla_. C'est ici du merveilleux auquel nous avons affaire et rien autre chose. Disons toutefois qu'un merveilleux aussi merveilleux nous paraît de beaucoup dépasser ce qu'ont pu jamais se permettre les véritables poésies populaires.

§ 5

«LA BELLE HÉLÈNE»

Le sujet de _la Belle Hélène_[678] présente bien des analogies avec celui de la célèbre légende de Geneviève de Brabant. C'est l'histoire d'une femme accusée d'infidélité par un prétendant rebuté, auprès de son mari qui revient après une longue absence; mais la vérité finit par éclater au grand jour. Citons ici le commencement d'une complainte populaire qui chante l'histoire de Geneviève:

Approchez-vous, honorable assistance, Pour entendre réciter en ce lieu L'innocence reconnue et patience De Geneviève, très aimée de Dieu; Étant comtesse De grande noblesse, Née du Brabant était assurément.

Geneviève fut nommée au baptême. Ses père et mère l'aimaient tendrement; La solitude prenait d'elle-même, Donnant son coeur au Sauveur tout-puissant. Ses grands mérites Firent qu'à la suite, À dix-huit ans fut mariée richement.

En peu de temps s'éleva grande guerre: Son mari, seigneur du Palatinat, Fut obligé, pour son honneur et gloire De quitter la comtesse en cet état: Étant enceinte D'un mois sans feinte, Fit ses adieux ayant les larmes aux yeux.

Il a laissé son aimable comtesse Entre les mains d'un méchant intendant Qui l'a voulu séduire par finesse, Et l'honneur lui ravir subitement; Mais cette dame Pleine de charmes N'y voulut consentir nullement.

Composée d'abord en latin, cette légende doit sa popularité surtout au célèbre ouvrage du jésuite René de Cerisier: _l'Innocence reconnue, ou Vie de Sainte Geneviève de Brabant_ (Paris, 1638)[679]. Elle a inspiré plusieurs écrivains français; Corneille-Blessebois[680], D'Aure[681], La Chaussée, Lévrier de Champriontz[682], Cécile, Anicet Bourgeois, ont fait de cette touchante histoire le sujet de tragédies, de drames, de mélodrames. Duputel et Louis Dubois ont publié chacun un roman sur ce sujet, 1805, in-8º, et 1810, 2 vol. in-12. Berquin en a fait l'objet d'une romance fort connue. En Allemagne, des romanciers, des auteurs dramatiques, Tieck et Hebel entre autres, ont exploité la même matière[683].

À ce récit, devenu quelque peu banal pour avoir été trop raconté, Mérimée a donné une couleur nouvelle; un enchantement produit par un crapaud noir met la belle Hélène dans une situation telle que son mari a bien quelque raison de l'accuser. C'est à Porta encore qu'il doit d'en avoir eu idée; voici, en effet, ce que raconte à ce sujet l'auteur de _la Magie naturelle_:

Aussi par non moindre efficace le sang des Menstruës putréfié peut engendrer des Crapaux & Raines, car facilement il se corrompt & se convertit, & mesme souventes fois femmes engendrent d'iceluy avec portée humaine des Crapaux, Lesards, & autres bestes semblables. Et nous lisons que les femmes de Salerne au commencement de leur conception, & alors que le fruit doit estre vivifié, sont coustimières de les tuer par Jus d'Ache, ou Persil, ou de Porreaux. Or estant quelquesfois advenu qu'une femme contre espérance semblast estre enceinte, enfin elle enfanta quatre bestes semblables à Raines: Voilà qui fait que souvent par un tel cas elles avortent, & ne doit-on cercher d'autre cause de cette monstrueuse generation, que cette qui a esté cy-dessus déclarée. Aussi par la corruption de la semence humaine s'engendrent és entrailles de petites bestes qui sont comme vermisseaux. Alcipe a enfanté un Éléphant, & sur le commencement de la guerre des Marses une chambriere engendra un serpent[684].

Combinant les renseignements que lui donne le physicien italien, à la vieille légende bien connue, Mérimée a écrit _la Belle Hélène_.

L'héroïne de ce poème n'a pas grand mérite à se refuser aux avances de Piero Stamati; il est laid et méchant, et il ne sait offrir pour la séduire que de l'or. Grande et forte, Hélène a jeté sur le dos le vieillard camus et rabougri qui est rentré dans sa maison pleurant, les genoux à demi ployés et chancelant. Il a juré de se venger; un juif lui en donne le moyen: et c'est une scène de magie à laquelle nous assistons.

Il lui apporta un crapaud noir trouvé sous la pierre d'une tombe, et il lui a versé de l'eau sur la tête et _a nommé cette bête Jean. C'était un bien grand crime de donner à un crapaud noir le nom d'un si grand apôtre!_

Alors ils ont lardé le crapaud avec la pointe de leurs ataghans, jusqu'à ce qu'un venin subtil sortît de toutes les piqûres; et ils ont recueilli ce venin dans une fiole et l'ont fait boire au crapaud. Ensuite ils lui ont fait lécher un beau fruit.

Et Stamati a dit à un jeune garçon qui le suivait: «Porte ce fruit à la belle Hélène, et dis-lui que ma femme le lui envoie. Le jeune garçon a porté le beau fruit, comme on le lui avait dit, et la belle Hélène l'a mangé tout entier avec une grande avidité.

Dans une note, Mérimée s'explique: «C'est une croyance populaire de tous les pays que le crapaud est un animal venimeux. On voit dans l'histoire d'Angleterre qu'un roi fut empoisonné par un moine avec de l'ale dans laquelle il avait noyé un crapaud. Ce détail est emprunté à sir Walter Scott[685]; quelques lignes plus loin il s'inspire d'une autre anecdote également connue du monde littéraire et que _le Globe_ rapporta vers la même époque. On voit, en effet, dans le _Rozier historial_ qu'en 1460, on brûla à Reims une sorcière qui, pour servir la vengeance d'un prêtre du diocèse de Soissons, «baptisa un crapaud au nom de Jean, et le fit communier[686]».

Dans la seconde partie, nous sommes en plein merveilleux; c'est d'abord l'étrange maladie de la dolente dame; puis le retour de son mari, qui revient tout juste après avoir passé à l'étranger le temps nécessaire pour être convaincu de l'infidélité de sa noble épouse. D'un seul coup de son sabre il lui tranche la tête; puis il veut arracher de «son sein si blanc» l'enfant innocent, pour reconnaître plus tard, à ses traits, l'infâme séducteur; mais il n'a trouvé qu'un crapaud noir. Et la tête de sa femme bien aimée a parlé, et lui a dit que Piero Stamati lui avait jeté un sort, aidé par un méchant juif; et Théodore Khonopka a coupé la tête de Piero Stamati, il a tué aussi le méchant juif et a fait dire trente messes pour le repos de l'âme de sa femme.

§ 6

«LE SEIGNEUR MERCURE»

Quant à la ballade intitulée _le Seigneur Mercure_[687] qui, elle aussi, est pleine de merveilleux, son fond, malgré les broderies plus ou moins ingénieuses, n'est pas d'une invention originale.

Le commencement du _Seigneur Mercure_ rappelle _la Belle Hélène_. Comme le héros de cette ballade, le seigneur Mercure quitte sa maison, y laisse seule sa femme. Il ne s'en va pas à Venise comme Théodore Khonopka, mais «à la guerre» contre «les mécréants». Pendant ce temps, sa femme reçoit les déclarations d'amour, non pas d'un vieillard «camus et rabougri», comme l'est Stamati, mais du jeune Spiridion Pietrovich, cousin de son mari.

Avant de partir, le seigneur Mercure a donné à sa femme un collier magique. Il restera entier tant qu'elle lui restera fidèle. Mais celle-ci le trompe avec le cousin et le collier se brise.

Le mari revient, après de longues aventures, et demande le collier; mais la femme en avait préparé un autre tout semblable et empoisonné.--«Ce n'est pas là mon collier, dit Mercure.»--«Comptez bien tous les grains, dit-elle; vous savez qu'il y en avait soixante-sept.»

Et Mercure comptait les grains avec ses doigts, qu'il mouillait de temps en temps de sa salive, et le poison subtil se glissait à travers sa peau. Quand il fut arrivé au soixante-sixième grain, il poussa un grand soupir et tomba mort[688].

Ce collier magique, le collier dénonciateur, n'est, sous une autre forme, que «le lotus rouge des contes de l'Inde, le lotus qui change de couleur et se flétrit lorsque l'un des deux époux trahit ses serments[689]; c'est le bouquet du conte persan, qui reste frais tant que la femme reste sage; c'est la source qui se trouble, le lait qui rougit, le vin qui écume, la plante qui se dessèche, la bague qui se brise, le couteau qui se rouille, le portrait dont les couleurs pâlissent, la ceinture qui ne se noue plus, etc., etc., de tant de récits et des légendes populaires; c'est le cornet à boire des romans de _Tristan_ et de _Perceval_, que les dames ne peuvent approcher de leurs lèvres si elles ont été infidèles, sans que le vin ne s'élance hors du vase; _le court mantel_ ou le _mantel mautaillé_ du célèbre fabliau[690] et de _Messire Gauvain_; la coupe enchantée de l'Arioste et de La Fontaine; le miroir magique de la nouvelle XXI de Bandello, de _la Quenouille de Barberine_ d'Alfred de Musset».

Il est difficile de dire à qui Mérimée a emprunté l'idée de sa ballade. Tant de récits, contes ou légendes ont trait au même sujet que M. Child, à les énumérer seulement, emploie quatorze pages de son recueil in-4º[691].

D'autre part, si les légendes authentiques du moyen âge étaient peu connues du temps de Mérimée, il en était cependant arrivé jusqu'aux hommes de sa génération certains échos affaiblis par l'intermédiaire des conteurs populaires d'une époque postérieure. Ici et là le récit de Mérimée rappelle le conte à la manière du bon La Fontaine.

Alors Euphémie a poussé un grand cri, et elle s'est roulée par terre, déchirant ses habits. «Mais, dit Spiridion, pourquoi tant s'affliger? ne reste-t-il pas au pays des hommes de bien?»... Et la même nuit elle a dormi avec le traître Spiridion.

Euphémie se console plus vite encore que «la jeune veuve» du célèbre fabuliste.--N'est-ce point ici tout à fait l'allure du conte:

«_Bien est fou qui s'attaque au diable_, dit Mercure. J'ai vaincu un démon, et ce qui m'en revient, c'est un cheval fourbu et une prédiction de mauvais augure.»

Quoi qu'il en soit, nous demeurons persuadés qu'ici encore l'auteur de _la Guzla_ n'a fait que se ressouvenir; il a fondu en un tout diverses vieilles impressions qu'il devait à ses études ou à ses lectures; dans le fonds, dans l'ensemble du récit, dans l'expression, dans les détails on rencontre trop de choses qui font songer à d'autres choses pour qu'on puisse s'imaginer que c'est là un simple effet du hasard.

Au reste, ce qui importe, c'est que le motif lui-même de la ballade est un motif folklorique incontestable; et c'est ce qui arrive quelquefois, nous l'avons vu, dans les ballades où Mérimée a introduit le merveilleux comme nouvel élément. Son merveilleux, très souvent, est plus littéraire que véritablement populaire; si dans certains pays il y avait des gens pour croire sincèrement à l'existence des vampires, la poésie populaire de ce pays ne les a jamais chantés; ces sortes de terreurs superstitieuses ne durent en effet qu'autant que leur objet est encore flottant, vague, indéterminé. Sitôt qu'elles trouvent dans les vers leur expression, on peut être sûr qu'il n'y a plus grand monde pour y croire, ni celui qui les chante, ni ceux qui l'écoutent. Les bouviers de Théocrite avaient peur des jeteurs de sort, mais l'auteur des _Idylles_ assurément ne partageait pas cette crainte. Ovide, lui aussi, en a parlé; mais pourrait-on prétendre un instant que l'auteur des _Amours_ est un poète populaire? Lorsque la poésie s'attache à des objets de ce genre,--ou nous nous abusons fort,--elle est déjà littéraire. C'est presque une nécessité: la poésie naturelle et spontanée, la véritable poésie populaire ne chante pas de pareils sujets; ils sont exclusivement du domaine du conte, de la légende merveilleuse. C'est en écrivain qui fait «un extrait de ses lectures» et en romantique stendhalien que Mérimée découvre l'esprit des nations «primitives» plutôt qu'il n'approche de la véritable ballade traditionnelle.

CHAPITRE VII

«La Ballade de l'épouse d'Asan-Aga.»

§ 1. Analyse du poème.--§ 2. Traductions étrangères: en Allemagne; en Angleterre; en France; autres traductions.--§ 3. La traduction de Mérimée. Conclusion.

La _Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga_ est la seule pièce authentique qui se trouve dans la première édition de _la Guzla_. Elle y occupe la dernière place[692], et c'est aussi par elle que nous finirons cette partie de notre étude.

Nous avons dit comment, en 1774, l'Italien Fortis révéla à l'Europe littéraire ce poème «morlaque» destiné à devenir célèbre[693]. Nous n'avons pas cru devoir mentionner ici la longue série--toute une bibliothèque--des travaux spéciaux qui furent consacrés, particulièrement en Allemagne, à ce petit chef-d'oeuvre de quatre-vingt-onze vers[694]. Nous avons voulu, dans les pages qui suivent, donner seulement une interprétation en partie nouvelle de cette ballade; tracer à un point de vue purement bibliographique la fortune de _l'Épouse d'Asan-Aga_ en France et Angleterre, dans ces deux pays surtout, car en Allemagne et dans les pays slaves cette question a provoqué déjà bien des curiosités et la bibliographie des travaux qui la concernent est presque complète. Pour l'Angleterre et la France elle était encore à faire; nous nous sommes efforcés de combler cette lacune. Nous terminerons, enfin, par une étude détaillée de la version de Mérimée, étude qui ne sera pas, croyons-nous, sans intérêt ni sans utilité à qui veut connaître jusqu'à quel point l'auteur de _la Guzla_ sut être un traducteur consciencieux.

§ 1

ANALYSE DU POÈME