Chapter 24
LE VAMPIRE[650].--_Le Vampire_ la troisième ballade du genre, se réduit à un tableau: c'est la description d'un vampire tel que Mérimée l'imagine d'après les renseignements que lui a donnés dom Calmet. Remarquons que ce portrait, type du vampire selon l'auteur de _la Guzla_, présente tous les traits principaux qu'on rencontre chez les autres vampires du recueil. Comme lui, Nicéphore de _la Belle Sophie_, le «Grec schismatique» de _Constantin Yacoubovich]_, et très probablement aussi Cara-Ali de la ballade du même nom, sont de jeunes hommes: comme lui, ils sont étrangers et doublement dignes de mépris, comme vampires et comme «chiens d'infidèles»; ils sont généralement séduisants: le «Vénitien» s'est fait aimer de Marie, comme Cara-Ali s'est fait aimer de Juméli. Les yeux bleus, le teint pâle, cet air de jeunesse qui jamais ne les quitte, même quand ils ont les cheveux blancs, sont les signes distinctifs auxquels on peut reconnaître un vampire tandis qu'il est en vie; mort, ses yeux se ternissent, mais n'en gardent pas moins une étrange puissance de fascination; son sang circule toujours chaud à travers les veines; les corbeaux évitent de l'approcher. Malheur à qui passe près de ce cadavre!
Le vampire selon Mérimée,--nous parlons de ses ballades,--c'est un héros, fatal encore après sa mort. Fatal à lui-même et fatal à ceux qui se trouvent sur sa route; son amour est maudit; il entraîne dans sa perte celle à qui il s'attache; c'est un vampire très byronien que le vampire de Mérimée. Nicéphore se tue comme Werther, parce qu'il n'a pu épouser la belle Sophie; le «Vénitien» du _Vampire_ et Cara-Ali sont des damnés qui excitent plus de pitié que de haine; à tout cela on ne reconnaît guère le vampire traditionnel que la superstition déclare tel, parce que durant sa vie il a vécu en original, ou parce que la nature avait placé dans ses yeux et dans ses traits quelque chose d'anormal; ou parce que, enfin, des circonstances bizarres ont accompagné sa mort.
CARA-ALI[651].--Héros fatal, le vampire est dévoué à ceux qu'il aime; car ce n'est pas sa faute s'il provoque leur ruine; le «Vénitien» est mort pour l'amour de Marie: «Une balle lui a percé la gorge, un ataghan s'est enfoncé dans son coeur»; Cara-Ali meurt pour l'amour de Juméli: «Juméli! Juméli! ton amour me coûte cher. Ce chien de mécréant m'a tué, et il va te tuer aussi.» Mais si le vampirisme est au fond de cette ballade, il n'en forme pas le véritable sujet: c'est un poème à tendance moralisatrice auquel nous avons affaire.
Cara-Ali a séduit la belle Juméli parce qu'«il est couvert de riches fourrures», tandis que son mari «Basile est pauvre». Quelle est, en effet, la femme qui résiste à beaucoup d'or?» se demande le sauvage poète illyrien. Pour ses richesses, Juméli a aimé l'infidèle. «Où es-tu, Basile? Cara-Ali, que tu as _reçu dans ta maison, enlève ta femme Juméli que tu aimes tant_.» Le vampire est non seulement séducteur, mais il se fait un jeu, nouveau Pâris, de violer les lois de l'hospitalité. Le mari tire une terrible vengeance de celui qui l'a trompé; de son «beau fusil orné d'ivoire et de houppes rouges» il tue le pervers mécréant. Et non content d'avoir blâmé dans sa première partie la cupidité de la femme; d'avoir châtié comme il le mérite, le crime honteux d'un étranger peu soucieux de ce qu'il doit à son hôte, Mérimée, pour une fois farouche moraliste, punit d'abominable façon la sotte curiosité de l'homme qui, lui aussi, se laisse prendre à l'appât des richesses et de la domination. Avant de mourir, en effet, Cara-Ali a remis à l'épouse infidèle «un talisman précieux», le Coran qui lui vaudra sa grâce, mais causera la perte de l'infortuné Basile. «Basile a pardonné à son infidèle épouse; il a pris le livre que tout chrétien devrait jeter au feu avec horreur.» Mal lui en prend, car «en ouvrant le livre à la soixante-sixième page» il se livre, «pour avoir renoncé à son Dieu» aux mains du vampire «qui le mord à la veine du cou et ne le quitte qu'après avoir tari ses veines».
Étrange histoire où le merveilleux ne paraît que dans la seconde partie, selon un procédé habituel à Mérimée qu'il nous sera plus commode d'étudier dans la ballade suivante. La morale, sans doute, est au fond de cette pièce; mais est-elle bien sincère? ce sont de vieux thèmes que la cupidité de la femme, la violation des droits de l'hospitalité, l'ambition des hommes. Mérimée, il faut le dire, nous paraît un moraliste quelque peu ironiste; son vampire qui représente ici le doigt de Dieu, nous semble tout juste bon à effrayer les petits enfants; il a voulu faire très gros, pour produire beaucoup d'effet; on ne saurait nier qu'il y a dans son poème beaucoup de choses qui surprennent et frappent l'attention.
CONSTANTIN YACOUBOVICH[652].--La cinquième ballade que Mérimée a consacrée aux histoires de vampires est bien faite, elle aussi, pour nous étonner. Vampire dans la première partie du poème,--car il a mordu le fils de Constantin à la veine du cou,--le «Grec schismatique» se transforme dans la seconde partie en un fascinateur. C'est trop pour un seul homme: on n'est pas à la fois vampire et «_mauvais oeil_»; l'un ou l'autre devrait suffire.
Extraordinaire, cette ballade, et cependant meilleure au point de vue de la couleur, que ne l'étaient les précédentes.
Comme le «Vénitien» du _Vampire_, le «Grec schismatique» ne porte point de nom. C'est un inconnu, venu d'on ne sait où; un être fatal, prédestiné, qui n'ose dire ni qui il est, ni où il va, toujours forcé de fuir les lieux où il voudrait s'attacher. Un jour, blessé à mort, il tombe au milieu d'une famille paisible qui prend soin de ses derniers moments, et c'est son dernier crime. Ce cimetière, ces arbres verts qu'il voit là-bas, dorés par le soleil, ce dernier refuge dans lequel il voudrait dormir son dernier sommeil, il ne pourra y reposer car il est poursuivi jusque dans la mort par son mauvais destin. Funeste à tous ceux qui l'entourent, même à ceux qui lui veulent du bien, pourquoi faut-il que Constantin Yacoubovich ne se soit pas demandé «si la terre latine souffrirait dans son sein» ce «Grec schismatique». Et nous découvrons ici, toujours et encore, ce perpétuel souci de Mérimée de faire accepter ses histoires, en leur donnant, en dehors de la notion du vampirisme même, quelque motif plausible qui puisse faire passer le merveilleux. Deux personnages jouent un rôle important dans cette ballade: c'est l'inconnu et le saint ermite qui lui aussi est anonyme; et pourtant Constantin Yacoubovich, qui y tient une place insignifiante, a donné son nom au poème; c'est lui, en effet, qui noue le drame en commettant le sacrilège, c'est lui qui aurait dû chasser comme un chien, loin de sa porte, ce mécréant maudit.
Toute cette ballade nous paraît assez bien venue et bien composée; c'est insensiblement que Mérimée nous fait passer de la réalité dans le domaine du merveilleux; quelque part il a donné sa recette pour y plonger le lecteur sans qu'il s'en aperçoive.
Commencez par des portraits bien arrêtés de personnages bizarres, mais possibles, et donnez à leurs traits la réalité la plus minutieuse. Du bizarre au merveilleux, la transition sera insensible, et le lecteur se trouvera en plein fantastique bien avant qu'il se soit aperçu que le monde réel est loin derrière lui[653].
Cette ballade nous offre une excellente occasion d'étudier la manière dont Mérimée s'y prend pour y réussir en effet.
Un tableau d'abord, en quelques lignes, pour situer la scène: Constantin Yacoubovich est assis devant sa maison; devant lui son fils joue avec un sabre; sa femme Miliada est accroupie à ses pieds. Survient un inconnu; ce sera le personnage important du drame, il faut donc attirer l'attention sur lui: ici et là quelques traits qui nous le feront reconnaître tout à l'heure pour ce qu'il est véritablement: figure jeune, cheveux blancs, yeux mornes, joues creuses. Ce personnage énigmatique nous intrigue plus qu'il ne nous étonne; avant qu'il ne meure, Mérimée place dans sa bouche quelques mots seulement qui nous font deviner tout un passé de douleurs et de nouvelles misères: «Triste, triste fut ma vie; triste sera ma mort...» Enfin deux traits qui attirent et retiennent notre attention: Et sa bouche a souri et ses yeux sortaient de leurs orbites.» Puis, quand l'auteur a déclaré que Constantin «l'a porté au cimetière sans s'inquiéter si la terre latine souffrirait dans son sein le cadavre d'un Grec schismatique», nous sommes bien persuadés que ce mort est un être étrange, nous l'admettons pour tel à l'avance et nous n'avons qu'une curiosité, savoir qui il est. Mérimée est bien trop habile pour nous le dire de suite: il nous montre d'abord le jeune fils de Constantin qui se meurt d'un mal inconnu; ce qui ne fait qu'accroître notre désir de connaître le pourquoi de toutes ces choses; puis un grand mot nous met davantage en éveil: «La _Providence_ a conduit dans la maison de Constantin un saint ermite, son voisin.» Enfin, nous allons savoir, et, à l'avance, nous acceptons toutes les explications merveilleuses qui nous seront données. Ce mort est un vampire, c'est lui qui vient sucer le sang du fils de Constantin; on le déterre:
Or, son corps était frais et vermeil; sa barbe avait crû, et ses ongles étaient longs comme des serres d'oiseau; sa bouche était sanglante, et sa fosse inondée de sang. Alors Constantin a levé un pieu pour l'en percer; mais le mort a poussé un cri et s'est enfui dans les bois.
Nous sommes en plein merveilleux; il n'y a plus de raison pour nous arrêter; et c'est la fuite fantastique du mort à travers les bois; et ces apparitions consécutives et ces conjurations sans cesse renouvelées. Du domaine des choses possibles, où nous étions dans la première partie, nous avons passé, par des transitions habiles et presque sans nous en apercevoir, en pleine fantaisie.
Est-il besoin de dire qu'ici encore, lorsque Mérimée a besoin d'un document précis,--qui, à vrai dire, n'ajoute rien à son poème parce que le plus souvent il n'est pas nécessaire,--c'est à ses sources bien connues qu'il s'adresse.
VOYAGE EN DALMATIE: LA GUZLA
Le plus poli Morlaque en parlant de sa Dans un ménage morlaque le mari femme, dit: _Da prostite, moya xena_, couche sur un lit, s'il y en a pardonnez-moi, ma femme. Ceux en petit un dans la maison, et la femme nombre, qui possèdent un mauvais sur le plancher. C'est une des châlit, où ils dorment sur la paille, nombreuses preuves du mépris n'y souffrent jamais leur femme, qui avec lequel sont traitées les est obligée de coucher sur le plancher. femmes dans ce pays. Un mari ne J'ai couché souvent dans les cabanes cite jamais le nom de sa femme des Morlaques, et j'ai été témoin de ce devant un étranger sans ajouter: mépris universel qu'ils marquent au _Da prostite, moya xena_ (ma sexe[654]. femme, sauf votre respect)[655].
Mérimée a compris le vampirisme de deux façons très différentes: dans sa notice et dans ses ballades.
Dans la notice, s'inspirant directement de dom Calmet et de Fortis, il a pénétré le véritable esprit du vampirisme; hallucination ou folie, maladie de l'imagination: le vampirisme n'est rien autre chose.
Dans ses ballades, au contraire, Mérimée l'a interprété à la façon de Byron et de Nodier; c'est un vampirisme fantaisiste, _un vampirisme romantique_. Le vampire est un type particulier du héros fatal; s'il est nuisible, c'est parce qu'il est maudit, ou parce que sont maudits ceux dont il vient réclamer vengeance.
Ce vampirisme littéraire n'a rien de commun avec le vampirisme traditionnel et populaire qui n'est qu'une superstition analogue à la peur du loup-garou.
Mais si Mérimée, dans ses ballades vampiriques, s'est éloigné du véritable esprit populaire, il s'est écarté bien davantage de la poésie populaire serbo-croate qui ne chante jamais les vampires. Histoires de bonnes femmes, ce sont des récits que racontent parfois les vieilles grand'mères aux petits enfants dans les campagnes. Le _guzlar_ rougirait de chercher son inspiration à des sources aussi grossières; et c'est faire les peuples de ce pays par trop naïfs que de croire qu'ils ont sans cesse l'imagination tourmentée de terreurs aussi puériles. Le merveilleux sans doute ne manque pas dans les piesmas, mais ce merveilleux, jamais effrayant, est le plus souvent symbolique. Tous les peuples, en effet, ont divinisé à une certaine époque les forces de la nature: les souffles du vent, le murmure des ruisseaux sont le langage que parlent les esprits de la forêt et des monts. Les nymphes et les sylphides sont connues en tous pays; le peuple serbo-croate lui aussi a sa nymphe qui habite la montagne, la _Vila_, qui est souvent l'amie des héros; les poètes de ces pays, comme tous les poètes, aiment la fiction; les chevaux ailés, les miracles sont pour eux choses assez familières; mais comme les poètes sincères qui sentent encore vibrer en eux les vraies cordes du lyrisme, ce sont les riantes et gracieuses images qu'ils aiment et non pas des tableaux tout remplis d'horreurs que seule peut apprécier une société quelque peu corrompue et avide de sensations nouvelles.
§ 3
LE MAUVAIS OEIL
La superstition du mauvais oeil est plus ancienne et mieux connue que les croyances relatives aux vampires. Aussi pensons-nous ne pas devoir nous étendre aussi longuement sur ce sujet que nous l'avons fait à l'occasion des précédentes ballades.
Théocrite s'inspire de cette superstition dans ses idylles[656]; Pline l'Ancien en parle dans ses histoires[657]; Ovide enfin dans ses _Amours_ explique ce qu'est le mauvais oeil:
Oculis quoque pupula duplex Fulminat, et gemino lumen ab orbe venit[658].
Au XVIe siècle, un célèbre physicien italien, Jean-Baptiste Porta, consacre au mauvais oeil tout un chapitre de son gros ouvrage: _Magiæ naturalis sive de miraculis rerum naturalium lib. XX_, Naples 1589[659]. Ce livre où, à côté d'une quantité de choses ridicules compilées sans critique, il se trouve de nombreuses observations très judicieuses sur les phénomènes naturels, eut une renommée universelle; on en fit des traductions en plusieurs langues et même en arabe; toutefois il n'en existe pas de version française complète. Mérimée a connu Porta et l'a très longuement cité à la fin de sa dissertation sur le mauvais oeil; dans la seconde édition il supprima cet emprunt.
Avec le romantisme, le mauvais oeil et les jeteurs de sorts redevinrent à la mode. En 1820, Nodier en parle en détail dans un appendice de _Lord Ruthwen_ de Cyprien Bérard. En 1835, un certain M. Brisset écrit un _Mauvais oeil_ qui n'est en somme qu'une imitation plus horrible et plus fantastique encore du _Smarra_ de Nodier[660]. Théophile Gautier, en 1857, écrit une _Jettatura_[661]. Dumas père dans _le Corricolo_, lui aussi, traite en un chapitre de cette superstition et, comme le folkloriste anglais Elworthy[662], constate que les femmes à Naples sont heureuses si l'on crache à la figure de leurs enfants qu'elles croient ensorcelés; c'est le plus sûr moyen de rompre le charme fatal qu'exercent sur eux les paroles louangeuses.
L'un des maîtres de Mérimée, Fauriel, estimait déjà en 1824 la matière trop connue pour s'en occuper particulièrement:
Mais, pour en venir aux superstitions restées des anciens Grecs à ceux d'aujourd'hui, il en est auxquelles je ne m'arrêterai pas, parce qu'elles se trouvent partout... Telles sont, par exemple... l'opinion que certains individus sont doués de ce qu'on appelle _le mauvais oeil_, ou la faculté de porter malheur aux autres en les regardant, etc.[663]
La croyance au mauvais oeil est en effet une superstition universelle et fort ancienne; c'est qu'aussi bien cette superstition a pu avoir à l'origine, pour point de départ, l'observation de phénomènes réels; ce mystérieux pouvoir qu'ont certains tempéraments sur d'autres, l'hypnotisme dont on ne connaît pas bien encore aujourd'hui les raisons, était bien fait pour effrayer les imaginations primitives; les anciens voyaient dans ce que nous désignons aujourd'hui d'un simple mot: catalepsie, sans nous en étonner outre mesure, comme un avant-goût de la mort. Quoi qu'il en soit, Mérimée était bien renseigné sur ce sujet, soit par ce qui traînait çà et là, un peu partout dans les livres, soit enfin par les ouvrages que nous l'avons vu consulter si souvent à l'occasion de _la Guzla_. Fortis parle, en effet, et très amplement, de ces superstitions, encore qu'il insiste davantage sur les moyens de se garantir contre ceux qui ont ce pernicieux pouvoir[664].
SUR LE MAUVAIS OEIL[665].--Comme pour le vampirisme, Mérimée a jugé qu'une introduction était nécessaire à ses ballades sur le mauvais oeil. Il en parle en homme entendu; est-il besoin de dire que nous n'y trouverons rien qui ne se rencontre dans les ouvrages que nous venons de citer? Mais si le fond ne lui appartient pas, la forme est bien à lui; dans cette introduction, comme dans les précédentes, aux choses qui lui viennent des autres, Mérimée a mis sa marque personnelle. Après avoir indiqué en quelques mots les effets funestes du pouvoir qu'exercent sur autrui certains personnages mystérieux, Mérimée cite sa propre expérience: il a vu, de ses yeux vu, par deux fois, des victimes du mauvais oeil. Et au lieu de faire sur le mauvais oeil un long et plat exposé en termes très généraux et abstraits, il nous traduit en termes sensibles, dans un récit presque entièrement composé de vivantes anecdotes, toutes les manifestations de cette superstition. «Une jeune fille est abordée par un homme du pays qui lui demande le chemin; elle le regarde, pousse un cri et tombe par terre sans connaissance.» Puis c'est la visite chez un prêtre; les pratiques superstitieuses auxquelles elle est soumise «et deux jours après... elle était en parfaite santé». Ici nous reconnaissons les précieux renseignements de Fortis[666]. Une autre fois c'est un jeune homme qui tombe fasciné sous le regard d'un heyduque; «sa figure était repoussante et ses yeux étaient très gros et saillants»; il maudissait lui-même ce pouvoir fatal que la nature avait placé en lui. Jamais, bien qu'il l'en priât, il ne voulut consentir à lever son regard sur Mérimée. Mais un cas plus étrange, c'est la double prunelle qui brille dans les yeux de certains hommes. «J'ai entendu aussi parler de gens qui avaient deux prunelles dans un oeil, et c'étaient les plus redoutables, selon l'opinion des bonnes femmes qui me faisaient ce conte.» C'est le mauvais oeil traditionnel, celui de Théocrite, de Pline et d'Ovide, celui aussi de Porta qu'il citera à la fin de sa préface. Il y a plusieurs moyens de se préserver du mauvais oeil: des cornes d'animaux, des morceaux de corail vous en garantissent; on peut également toucher du fer ou jeter du café à la tête de celui qui vous fascine; mais le plus sûr moyen c'est un coup de pistolet tiré en l'air; bien plus sûr encore, si on le dirige contre l'enchanteur prétendu. Les louanges aussi sont funestes à ceux auxquels elles s'adressent, surtout aux enfants; Mérimée s'est vu contraint, sous menace de mort, de cracher au visage d'un bel enfant pour rompre l'enchantement qu'il avait involontairement provoqué; suit un extrait des idées de Jean-Baptiste Porta sur le sujet[667].
Disons-le encore, il n'y a rien de bien original pour le fond dans cette introduction; elle n'a d'autre mérite que d'être agréable à la lecture par la vie et le mouvement que l'auteur de _la Guzla_ a su y mettre.
LE MAUVAIS OEIL[668].--Parmi les ballades que Mérimée a consacrées à ce genre de superstition, l'une a pour titre _le Mauvais oeil_. Toutes ces croyances s'y résument en quelque sorte; elle est comme une illustration poétique de toutes les idées contenues dans la dissertation. Le personnage funeste est «mauvais oeil» et sait aussi des paroles magiques dont le charme est fatal. Une mère au chevet de son enfant se lamente sur le mal cruel qui le mine: un maudit étranger est venu dans la maison, «il a vanté la beauté de l'enfant, il a passé la main sur ses cheveux blonds... Beaux yeux, disait-il, bleus comme un ciel d'été _et ses yeux gris se sont fixés_ sur les siens... Et les yeux bleus de l'enfant sont devenus ternes par l'effet de ses paroles magiques, et ses cheveux blonds sont devenus blancs comme ceux d'un vieillard». Ah! s'il était ici ce maudit étranger, comme elle l'obligerait à cracher sur le joli front de son enfant! Mais on le sauvera, car son oncle est allé à Starigrad et rapportera de la terre du tombeau du saint; car l'évêque, son cousin, a donné à la bonne mère une relique qu'elle va pendre au cou de son enfant.
D'une inspiration émue, cette originale mélopée d'une mère au chevet de son enfant agonisant est d'un charme à la fois triste et pénétrant; on y sent comme une émotion contenue; la mère enveloppe son enfant d'une tendresse si grande que ce dernier espoir qu'elle se donne, cette foi si sincère qu'elle a en des pratiques superstitieuses, nous paraissent tous naturels.
MAXIME ET ZOÉ[669].--En bien des endroits, nous l'avons vu, Mérimée en composant _la Guzla_ a dû songer à ses auteurs classiques. Pour ce poème il avoua, dans une note supprimée dans les éditions postérieures, s'être inspiré de Virgile. «On voit ici, dit-il, comment la fable d'Orphée et d'Eurydice a été travestie par le poète illyrien qui, j'en suis sûr, n'a jamais lu Virgile.[670]»
C'est plus qu'un travestissement que _Maxime et Zoé_. C'est un déguisement sous lequel il eût été impossible de reconnaître Virgile si Mérimée n'avait pris la précaution de nous en avertir, ce qui nous fait croire de plus en plus que les quelques rapprochements que nous avons pu faire entre les autres ballades et la littérature classique, s'ils ne sont évidents, sont du moins très probables. Il n'y a d'autre ressemblance, en effet, entre le récit de Virgile et la ballade de Mérimée si ce n'est que, chez l'un comme chez l'autre, l'un des amants se retourne pour causer la perte de l'autre.
Échappé de tous les dangers, Orphée revenait des sombres bords, et Eurydice, qui lui était rendue, marchait vers les régions de la lumière, le suivant sans qu'il la vît; Proserpine ne la lui rendait qu'à ce prix. Mais, ô délire soudain d'un amant insensé, et bien digne de pardon, si l'enfer savait pardonner! il s'arrête, et presque aux portes du jour, s'oubliant lui-même, hélas! et vaincu par l'amour, il regarde son Eurydice. En ce moment tous ses efforts s'évanouirent; les traités furent rompus avec l'impitoyable tyran des enfers, et trois fois les gouffres de l'Averne retentirent d'un épouvantable fracas. Mais elle: «Quelle folie m'a perdue, malheureuse que je suis! et te perd en ce jour, ô mon Orphée[671]!»