"La Guzla" de Prosper Mérimée

Chapter 23

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Cette pièce était «dégoûtante» selon le _Conservateur littéraire_ des frères Hugo[625]; elle offrait, disaient les _Lettres Normandes_, «des tableaux qu'une honnête femme ne peut voir sans rougir[626]». Mais elle faisait fureur et tout Paris y allait. «Il n'était pas de petit théâtre qui ne voulût avoir son _Vampire_, dit M. Estève dans son étude _Byron et le romantisme français_; une lignée de ces monstres sortait de la nouvelle de Polidori et de son adaptation française: au Vaudeville, _le Vampire_ de Scribe et Mélesville; aux Variétés, _les Trois Vampires_ de Brazier, Gabriel et Armand; sans compter les charges et les parodies: _le Vampire_, mélodrame en trois actes, paroles de M. Pierre de la Fosse, de la rue des Morts, et un _Cadet Buteux au Vampire_ de Désaugiers[627].» Malgré les plaisanteries dont il fut souvent la victime, le vampirisme resta longtemps à la mode: trois ans après la première représentation, la pièce de Nodier attirait encore la foule à la Porte-Saint-Martin, comme l'attirera à l'Ambigu, vingt-huit ans plus tard, un drame d'Alexandre Dumas père, où l'on ressuscitait de nouveau le sinistre lord Ruthwen[628].

Du reste, cela tenait à l'époque. La révolution romantique fut précédée--et non pas par hasard--d'une vogue assez prolongée de la magie, du surnaturel monstrueux, effrayant. Mme de Staël ne songeait pas qu'un tel goût soit possible quand elle affirmait qu'en France «rien de bizarre n'est naturel». On savourait la _Lénore_ de Bürger et on dévorait les romans de Lewis, Mrs. Radcliffe et Maturin[629]. Collin de Plancy rédigea, en 1818, une vraie encyclopédie de ce genre, _le Dictionnaire infernal_, qui contenait déjà des articles spéciaux sur le vampirisme. Cet ouvrage est un des cinq ou six livres qui ont servi à Hugo pour sa _Notre-Dame de Paris_[630]. En 1819, Gabrielle de Pahan fit paraître une _Histoire des fantômes et des démons qui se sont montrés parmi les hommes_; en 1820, on publia sans nom d'auteur une _Histoire des Vampires et des spectres malfaisants_ et les _Notes sur le Vampirisme_, dont fut augmentée la seconde édition de _Lord Ruthwen_; en 1822, _Infernaliana_, édité par Charles Nodier, livre plein d'histoires de vampires. C'est alors que florissait «l'école du cauchemar», inaugurée en France par Nodier que suivirent les jeunes auteurs, comme Balzac et Hugo, dans leurs premiers romans[631].

C'était le temps où les amoureux se promenaient sous le balcon de leurs belles, non une guitare, mais une tête de mort à la main. Relativement à ce trait de moeurs romantiques, M. Anatole France note cette curieuse anecdote: «Sainte-Beuve, environ vers ce temps, reçut la visite d'une jeune et illustre dame [G. Sand?]; elle lui remit une tête de mort préparée pour l'étude. Le crâne scié formait couvercle et s'ouvrait sur charnière. Elle avait mis dedans une mèche de ses cheveux: «Vous remettrez cela à A... [Alfred?], dit-elle[632].» Également intéressante est la description qu'a donnée Théophile Gautier de dîners romantiques de ce genre. «On se réunissait à la barrière de l'Étoile, chez Graziano, au cabaret du Moulin-Rouge, pour manger du macaroni au sughilo et boire du vin dans une tête de mort. Le doux Gérard de Nerval se chargea de fournir cet accessoire. Il apporta un crâne de tambour-major dérobé à la collection paternelle. Une poignée de commode en cuivre vissée à la boîte osseuse en faisait une coupe très présentable[633].» Et dans le _Pandæmonium_ de Philothée O'Neddy (Théophile Dondey), Pétrus Borel exalte les anciens jours où il faisait bon vivre,

Lorsqu'on avait des flots de lave dans le sang, Du vampirisme à l'oeil, des volontés au flanc[634]!

Dans le grand manifeste romantique qu'est la préface de _Cromwell_, la chose fut sanctionnée comme faisant partie du fameux _grotesque_:

Les naïades charnues, les robustes tritons, les zéphyres libertins ont-ils la fluidité diaphane de nos ondins et de nos sylphides? N'est-ce pas parce que l'imagination moderne sait faire rôder hideusement dans nos cimetières les _vampires_, les ogres, les aulnes, les psylles, les goules, les brucolaques, les aspioles, qu'elle peut donner à ses fées cette forme incorporelle, cette pureté d'essence dont approchent si peu les nymphes païennes[635]?

Ceci est d'autant plus significatif que Victor Hugo, six ans avant cette préface, traitait _le Vampire_ de Nodier de pièce «dégoûtante».

Goethe, qui s'intéressait vivement à la littérature française de cette époque, jugea sévèrement cette «direction ultra-romantique» qui se manifestait chez «quelques talents remarquables», direction dont il est lui-même jusqu'à un certain point responsable, car plusieurs de ses ballades de ce genre furent célébrées en France en ce temps-là. Voici ce qu'il disait à son «fidèle Eckermann»:

Dans aucune révolution il n'est possible d'éviter les excès. Dans les révolutions politiques, ordinairement, on ne veut d'abord que détruire quelques abus, mais avant que l'on ne s'en soit aperçu, on est déjà plongé dans les massacres et dans les horreurs. Les Français, dans leur révolution littéraire actuelle, ne demandaient rien autre chose qu'une forme plus libre, mais ils ne se sont pas arrêtés là, ils rejettent maintenant le fond avec la forme. On commence à déclarer ennuyeuse l'exposition des pensées et des actions nobles; on s'essaie à traiter toutes les folies. À la place des belles figures de la mythologie grecque, on voit des diables, des sorcières, des vampires, et les nobles héros du temps passé doivent céder la place à des escrocs et à des galériens. «Ce sont des choses piquantes! Cela fait de l'effet!» Mais quand le public a une fois goûté à ces mets fortement épicés et en a pris l'habitude, il veut toujours des ragoûts de plus en plus forts.--Un jeune talent qui veut exercer de l'influence et être connu, et qui n'est pas assez puissant pour se faire sa voie propre, doit s'accommoder au goût du jour et même il doit chercher à dépasser ses prédécesseurs en cruautés et en horreurs. Dans cette chasse des moyens extérieurs, toute étude profonde, tout développement intime régulier du talent et de l'homme est oublié. C'est là le plus grand malheur qui puisse arriver au talent, mais cependant la littérature dans son ensemble gagnera à ce mouvement[636].

§ 2

LE VAMPIRISME DANS «LA GUZLA»

Avec _la Guzla_, qui contient un assez grand nombre d'histoires terrifiantes, Mérimée, lui aussi et à sa manière, avait pris cette «direction ultra-romantique» dont parle Goethe. En 1819 et 1820, il s'était mis à étudier la magie[637]; il lisait alors le _Monde enchanté_ du «fameux docteur Balthazar Bekker», _le Traité sur les apparitions_ du père Calmet, la _Magie naturelle_ de Jean-Baptiste Porta[638], ouvrages dont il se servira en composant _la Guzla_ et dont il se souviendra au chapitre XII de la _Chronique de Charles IX_. Il faisait, en effet, de l'«ultra-romantisme» avec ses ballades sur les vampires et les jeteurs de sort, qui tiennent une place considérable dans son recueil de poésies illyriques.

Mais il serait injuste de prétendre que Mérimée a introduit dans _la Guzla_ ce monde merveilleux uniquement pour faire de l'«ultra-romantisme». Le surnaturel se retrouve fréquemment dans la véritable poésie populaire et Mérimée dut s'en souvenir lorsqu'il se mit à confectionner ses contrefaçons du folklore.

De plus, il crut donner ainsi plus de «couleur» à ses ballades illyriques. En effet, le vampirisme est une superstition particulièrement remarquée chez les peuples de l'Adriatique et des Balkans. Chez son guide Fortis, il avait trouvé une page qui suffit à le décider:

Les Morlaques croient avec tant d'obstination aux sorciers, aux esprits, aux spectres, aux enchantements, aux sortilèges, comme s'ils étaient convaincus de l'existence de ces êtres par mille expériences réitérées. Ils sont persuadés aussi de la vérité des _vampires_, à qui ils attribuent, comme en Transylvanie, le désir de sucer le sang des enfants. Lorsqu'un homme soupçonné de pouvoir devenir vampire, ou comme ils disent _voukodlak_[639], meurt, on lui coupe les jarrets et on lui pique tout le corps avec des épingles; ces deux opérations doivent empêcher le mort de retourner parmi les vivants. Quelquefois, un Morlaque mourant croyant sentir d'avance une grande soif du sang des enfants, prie ou oblige même ses héritiers à traiter son cadavre en vampire avant de l'enterrer. Le plus hardi heyduque se sauve à toutes jambes à la vue de quelque chose qu'il peut envisager comme un spectre ou comme un esprit follet; de telles apparitions se présentent souvent à des imaginations échauffées, crédules et remplies de préjugés. Ils n'ont aucune honte de ces terreurs et les excusent par un proverbe qui rappelle bien un vers de Pindare: «La crainte des esprits fait fuir même les enfants des dieux.» Les femmes morlaques sont, comme il est très naturel, cent fois plus craintives et plus visionnaires que les hommes[640].

L'auteur du _Voyage en Bosnie_ avait, lui aussi, parlé des vampires: nouvelle preuve pour Mérimée que la «couleur» serait insuffisante s'il ne leur accordait une place importante dans _la Guzla_[641].

Ainsi, persuadé que l'âme serbo-croate était constamment tourmentée par les monstrueuses histoires des buveurs de sang, il n'hésita pas à composer cinq ballades exclusivement consacrées aux vampires. Une sorte de dissertation folklorique servait d'introduction à cette partie de son ouvrage.

La note _Sur le Vampirisme_[642] n'est, en somme, qu'une transcription fidèle de quelques pages de dom Calmet, suivie d'une paraphrase sur le même thème. S'il y a là vraiment ce ton «candide et pédant» dont parle M. Filon[643], le mérite en revient surtout au savant bénédictin qui a fourni la matière,--Mérimée le reconnaît,--de huit pages sur vingt-deux.

Dans cette paraphrase, l'auteur de _la Guzla_ raconte le plus sérieusement du monde un «fait du même genre dont il a été témoin». Ce récit est, lui aussi, arrangé à l'aide de nombreuses histoires rapportées dans le _Traité sur les apparitions_, mais on y reconnaît facilement les passages où dom Calmet cède la plume à notre spirituel auteur.

Selon son habitude, Mérimée y raconte une visite qu'il aurait faite à un Morlaque «riche, très jovial, assez ivrogne», Vuck Poglonovich. «Je voulais rester quelques jours dans sa maison, dit-il, afin de dessiner des restes d'antiquités du voisinage; mais il me fut impossible de louer une chambre pour de l'argent; il me fallut la tenir de son hospitalité.» Ce Vuck Poglonovich avait une fille de seize ans, charmante enfant, nous assure Mérimée.

Un soir les femmes nous avaient quittés depuis une heure environ, et, pour éviter de boire, je chantais à mon hôte quelques chansons de son pays, quand nous fûmes interrompus par des cris affreux qui partaient de la chambre à coucher. Il n'y a en qu'une ordinaire dans une maison, et elle sert à tout le monde. Nous y courûmes armés, et nous y vîmes un spectacle affreux. La mère, pâle et échevelée, soutenait sa fille évanouie, encore plus pâle qu'elle-même, et étendue sur de la paille qui lui servait de lit. Elle criait: «Un vampire! un vampire! ma pauvre fille est morte!» Nos soins réunis firent revenir à elle la pauvre Khava[644]: elle avait vu, disait-elle, sa fenêtre s'ouvrir et un homme pâle et enveloppé dans un linceul s'était jeté sur elle et l'avait mordue en tâchant de l'étrangler. Aux cris qu'elle avait poussés, le spectre s'était enfui, et elle s'était évanouie. Cependant elle avait cru reconnaître dans le vampire un homme du pays, mort depuis plus de quinze jours et nommé Wiecznany. Elle avait sur le cou une petite marque rouge; mais je ne sais si ce n'était pas un signe naturel, ou si quelque insecte ne l'avait pas mordue pendant son cauchemar. Quand je hasardais cette conjecture, le père me repoussa durement; la fille pleurait et se tordait les bras, répétant sans cesse: «Hélas! mourir si jeune avant d'être mariée!» et la mère me disait des injures, m'appelant mécréant et certifiant qu'elle avait vu le vampire de ses deux yeux et qu'elle avait bien reconnu Wiecznany. Je pris le parti de me taire[645].

Ainsi, et dès les premières lignes de son récit, Mérimée prend nettement position: il ne croit pas aux vampires, mais il cherche à donner de cette superstition une explication rationnelle. Hallucination ou folie, maladie de l'imagination, tel est son pronostic. «Elle avait vu, _disait-elle_... elle avait _cru_ reconnaître un homme du pays... elle avait sur le cou une petite marque rouge; _mais je ne sais si ce n'était pas_ un signe naturel, ou si quelque insecte ne l'avait pas mordue...» Il y a là un cas pathologique qui intéresse au plus haut point Mérimée, curieux observateur de pareils phénomènes. Dès lors c'est en docteur, en psychologue, qu'il va étudier les effets de cette maladie singulière: mais aussi en artiste, car il saura nous rendre palpables tous les progrès de cette étrange affection. Et d'abord, il lui faut établir que certains peuples croient sincèrement à l'existence des vampires; un tableau d'un réalisme saisissant, habilement amené par quelques phrases de transition, convaincra l'incrédule qu'il existe bien réellement des vampires, sinon en vérité, du moins dans l'imagination de certaines gens.

«La mère _avait vu le vampire de ses yeux et l'avait bien reconnu_.» Suit une scène de sauvagerie, la plus horrible qu'on puisse imaginer, et qui étonne chez des peuples qui ont cependant le respect de la mort; mais la superstition ne connaît point de mesures. Ce crâne fracassé à coups de fusil, ce cadavre déchiqueté par la morsure des hanzars, ce liquide rougeâtre qu'on recueille sur des linges blancs pour servir de compresses aux épaules de la pauvre Khava: Mérimée accumule tant de détails repoussants et dégoûtants qu'on est bien forcé de convenir que ce n'est pas chose ordinaire qu'une maladie où il faut employer des remèdes de cette nature. Il y aune telle précision dans le récit, l'auteur donne tant d'indications circonstanciées sur tout ce qui s'est passé, à ce qu'il dit, sous ses yeux, qu'on a peine à ne pas l'en croire sur parole et qu'il réussit bien mieux que ne l'avaient su faire dom Calmet, Chaumette-Desfossés et Fortis, à nous initier à ce qu'est véritablement le vampirisme: abominable et effrayante superstition dont il va nous dire tous les effets funestes. Comme un médecin qui, au chevet d'un malade, note au jour le jour tous les progrès de la maladie, Mérimée indique avec une exactitude qui paraît scrupuleuse tout ce qui peut nous faire connaître le mal dont meurt la malheureuse Khava. «Les craquements du plancher, le sifflement de la bise, le moindre bruit la faisaient tressaillir... Son imagination avait été frappée par un rêve et toutes les commères du pays avaient achevé de la rendre folle en lui racontant des histoires effrayantes.» Rien à faire contre le mal qui la dévore; la bonne volonté, le dévouement sont impuissants, impossible de prendre sur elle la moindre autorité; absorbée dans la méditation de sa misère, elle a cette perspicacité des malades qui, mortellement atteints, savent discerner toute la fausseté des espérances qu'on essaie de leur donner. Observateur attentif, Mérimée n'en est pas pour autant impassible; il se meut peu, il est vrai, dans ce récit de la mort d'une jeune fille, tout juste autant qu'il faut pour pouvoir nous découvrir, phase par phase, la maladie, et pour «donner enfin, de bon coeur, au diable les vampires, les revenants et ceux qui en racontent les histoires[646]».

Mais si sa sensibilité est contenue, elle n'en est pas moins évidente: il a su donner la vie à la touchante et infortunée Khava et pour cela il fallait bien qu'il fût ému lui-même. Il l'a fait gracieuse et dévouée, superstitieuse il est vrai, mais quelle jeune fille ne l'est un peu? Pleine d'attentions délicates: elle sait éloigner sa mère à ses derniers moments, elle laisse à son garde fidèle une amulette pour souvenir; victime d'un sort funeste, résignée, affectueuse et tendre elle fait songer à plus d'une jeune fille du répertoire romantique.

Ce qui ressort de cette notice _Sur le Vampirisme_, c'est que Mérimée s'est intéressé à la superstition morlaque d'abord parce que c'était pour lui matière à peintures saisissantes et horribles qu'il se plaira de nous tracer dans toute leur hideur, ensuite parce qu'il y avait là un phénomène moral, quelque chose de bizarre dont les raisons étaient obscures à démêler et dont il fallait rendre compte. Aussi bien nous retrouverons dans les cinq ballades qu'il a consacrées aux vampires cette double tendance: nous y découvrirons le peintre de tableaux réalistes affreux et le froid psychologue qui examine, juge et critique une superstition.

LA BELLE SOPHIE[647].--Est-ce une habileté? la première des ballades vampiriques de Mérimée peut se comprendre dans une certaine mesure. Ce n'est pas, là, du merveilleux à haute dose: une jeune fille méprise un jeune amant qui l'aime, pour se donner à un homme riche et déjà vieux; le jeune homme se suicide et la belle Sophie, avant que d'entrer dans la chambre nuptiale, meurt épuisée dans les bras d'un spectre qui la mord à la gorge. Nous y pouvons voir comme un symbole du remords qui un jour poursuivra la glorieuse épouse du riche hey Moïna. Le vampirisme se glisse dans cette ballade, plutôt qu'il n'y paraît. Ce n'est pas le bey Moïna qui enserre, étouffe et tue la jeune épousée, c'est le spectre vengeur de Nicéphore qui vient demander rançon de son sang qu'il a répandu. Or, les spectres, c'était le «genre frénétique» le plus pur; nous ne remarquerons donc rien de très original dans cette ballade, si ce n'est ces derniers mots: «Il m'a mordue à la veine du cou et il suce mon sang.»

La ballade, d'ailleurs, a d'autres mérites. Scène lyrique dit Mérimée à très juste titre: lyrique par la façon dont elle est composée en strophes d'à peu près égale longueur et finissant sur un refrain qui varie très peu: «Le riche bey de Moïna épouse la belle Sophie», ou «Tu es l'épouse du riche bey de Moïna», etc.; mais pathétique aussi, par le contraste que fait la joie des cérémonies nuptiales avec l'atrocité du dénouement.

La «couleur», comme toujours, Mérimée l'emprunte à Fortis, ainsi que la matière de ses notes. Couleur toute superficielle qui n'a d'autre raison d'être que de situer la scène dans un pays plutôt que dans un autre. Simple prétexte pour citer le _Voyage en Dalmatie_ et faire preuve d'érudition.

VOYAGE EN DALMATIE: LA GUZLA

On conduit à l'église l'épouse voilée, [Les svati] Ce sont les membres au milieu des _svati_ à cheval. Après des deux familles réunis pour le la cérémonie de la bénédiction, on la mariage. Le chef de l'une des ramène à la maison de son père, ou à deux familles est le président celle de son époux, si elle est peu des svati, et se nomme éloignée, parmi les décharges d'armes à _stari-svat_. Deux jeunes gens, feu et parmi les cris de joie et des appelés _diveri_, accompagnent témoignages d'une allégresse barbare... la mariée et ne la quittent Le _stari-svat_ est le premier qu'au moment où le kuum la remet personnage de la noce, et cette dignité à son époux. Pendant la marche se donne toujours à l'homme le plus de la mariée, les svati tirent considéré parmi les parents... Les deux continuellement des coups de _diveri_ destinés à servir l'épouse, pistolets, accompagnement obligé doivent être les frères de l'époux. Le de toutes les fêtes, et poussent _kuum_ fait les fonctions de parrain... des hurlements épouvantables. Ajoutez à cela les joueurs de Avant d'entrer dans la maison, guzla et les musiciennes, qui la mariée se met à genoux et baise chantent des épithalames souvent le seuil de la porte; sa belle-mère improvisées, et vous aurez une ou quelque autre femme de la parenté idée de l'horrible charivari lui met alors en main un crible, rempli d'une noce morlaque. de grains et de menus fruits, comme noix et amandes, qu'elle doit répandre La mariée, en arrivant à la derrière elle par poignées. maison de son mari, reçoit des mains de sa belle-mère ou d'une des parentes (du côté du mari), un crible rempli de noix; elle le jette par-dessus sa tête et baise ensuite le seuil de la porte.

Quand les époux sont déshabillés, le Le kuum est le parrain de l'un _kuum_ se retire et écoute à la porte, des époux. Il les accompagne à s'il y en a une. Il annonce l'événement l'église et les suit jusque dans par un coup de pistolet, auquel les leur chambre à coucher où il svati répondent par une décharge de délie la ceinture du marié, qui, leurs fusils. ce jour-là, d'après une ancienne superstition, ne peut rien couper, lier ni délier. Le kuum a même le droit de faire déshabiller en sa présence les deux époux. Lorsqu'il juge que le mariage a été consommé, il tire en l'air un coup de pistolet, qui est aussitôt accompagné de cris de joie et de coups de feu par tous les svati[648].

JEANNOT[649].--La deuxième ballade, _Jeannot_, tout entière, a trait au vampirisme; mais c'est pour s'en moquer. Mérimée se décide avec peine à en parler sérieusement. Il ménage son lecteur et veut à l'avance lui bien faire connaître quelle est sa propre pensée au sujet de cette superstition. _Jeannot_ est un petit conte qui veut être drolatique et qui est à peine amusant; Mérimée réussit peu dans ce genre; et puis on peut penser qu'il y a comme un manque de goût à introduire si brusquement un personnage aussi couard dans un recueil où tous les héros ont pour moindre défaut la poltronnerie. De plus, ce pauvre Jeannot a le tort de nous faire par trop songer au fameux «Jeannot lapin» de La Fontaine. L'aventure de l'infortuné poltron, mordu par un chien qu'il croit être un vampire, est à peine plaisante; elle n'a pour nous d'autre intérêt que de nous faire remarquer encore une fois que Mérimée se défend d'avoir jamais cru, le moins du monde, aux histoires de vampires. Ceci bien établi, son imagination pourra se donner libre cours; se complaire à des tableaux effrayants et raconter avec un semblant de sincérité des histoires à faire frémir.