Chapter 22
La chaîne du _Prolog_ qui sépare la _Impromptu_ Bosnie de la Dalmatie... Cette chaîne renferme les plus hautes montagnes. La neige du sommet du Prolog Quelques-unes... sont couvertes de n'est pas plus blanche que n'est neige pendant dix mois de l'année[587]. ta gorge.
THÉOCRITE:
Ô blanche Galatée, pourquoi Un ciel sans nuage n'est pas repousses-tu celui qui t'aime, ô toi plus bleu que ne sont tes yeux. qui es plus blanche que le lait caillé, L'or de leur collier est moins plus délicate qu'un agneau, plus brillant que ne sont les pétulante qu'un jeune veau, toi dont la cheveux, et le duvet d'un jeune chair est plus ferme qu'un grain de cygne n'est pas plus doux au raisin vert! (_Idylle XI._) toucher. Quand tu ouvres la bouche, il me semble voir des Sois heureuse, jeune femme, _sois amandes sans leur peau. _Heureux heureux, époux au noble beau-père! Que ton mari! Puisses-tu lui donner Latone, Latone par qui prospère la des fils qui te jeunesse, vous donne une belle ressemblent[589]!_ progéniture_! (_Idylle XVIII_[588])
Dans les deux pièces que nous venons de citer, l'imitation paraît intentionnelle; il en est d'autres où elle n'est pas moins évidente, mais il n'est pas sûr qu'elle ait été voulue. C'est ainsi que Mérimée emprunte à Homère quelques expressions toutes faites: _Il regardait Lepa de travers_ (p. 197), [Grec: upodra idôn]; _il est mort misérablement à cause de la malédiction de son père_ (p. 29) rappelle l'expression si fréquente en grec de [Grec: chachôs] avec les verbes signifiant «mourir» et «faire mourir».--À certaines comparaisons on reconnaît de même que Mérimée se souvient de l'antiquité classique:
Avez-vous vu une étoile brillante parcourir le ciel d'un vol rapide et éclairer la terre au loin. Bientôt ce brillant météore disparaît dans la nuit, et les ténèbres reviennent plus sombres qu'auparavant: telle disparut la vision de Thomas[590].
C'est la manière et l'esprit d'Homère et de Virgile. L'Illyrie de Mérimée est peuplée de chevriers comme l'était la Sicile de Théocrite; d'aèdes et de citharistes devenus joueurs de guzla, comme l'était la Grèce d'Homère: «Qu'il laisse à d'autres, plus habiles que lui, l'honneur de charmer les heures de la nuit, en les faisant paraître courtes par leurs chants» (p. 174), _ad strepitum cithara cessatum ducere somnum_[591]. Ou ce passage: «Je gardais mes chèvres... et les cigales chantaient gaiement sous chaque brin d'herbe, car la chaleur était grande» (p. 239), qui fait penser à Théocrite: «Et dans les rameaux touffus les cigales brûlées par le soleil chantaient à se fatiguer.» (_Idylle VII_.)
Le bey Marnavich qui «se plaît dans les cavernes qu'habitent les heyduques», fait un peu songer à Gallus _sola sub rupe jacentem_ (Virg., _Egl_. X.), plus loin à Io, l'infortunée Io de la mythologie: «Il court çà et là comme un boeuf effrayé par le taon.» (_La Guzla_, p. 119.) «Dis-moi en quel lieu de la terre erre la malheureuse Io; le taon me pique à nouveau infortunée...» (Eschyle, _Prométhée_, v. 566 sq.)
Sans doute, nous ne voudrions pas prétendre que Mérimée a pensé en effet à tout ce à quoi son livre nous fait songer, mais il nous semble qu'il y a là des rapprochements en assez grand nombre pour pouvoir dire, même s'ils ne sont pas tous très probants, que Mérimée, en composant _la Guzla_, s'est souvenu dans une certaine mesure de ses études classiques[592].
En somme, ce qu'il faut ici remarquer, c'est que le romantisme de l'auteur des ballades illyriques est d'une nature toute spéciale. Mérimée supplée à son manque d'imagination, en puisant à droite et à gauche, dans les auteurs excellents et classiques dont il a été nourri, dans quelques livres qui lui sont tombés par hasard sous la main, des situations émouvantes qu'il accommode de façon nouvelle. Pour se donner un air de ressemblance avec les auteurs alors à la mode, il habille les héros de ses drames d'oripeaux que, tant bien que mal, il est parvenu à décrocher du magasin romantique. Il met dans leur bouche certaines expressions toutes faites qu'il a trouvées un peu partout et qui sont comme la base du vocabulaire de la poésie populaire en tous pays. Il a retenu de cette langue un peu puérile que parlent volontiers les peuples dans l'enfance, certains tours très généraux qui ne pouvaient échapper même à la sécheresse de son imagination. Et c'est à vrai dire ce qu'il y a dans son livre de plus véritablement lyrique et populaire. Quant au reste, nous ne faisons qu'y découvrir Mérimée tel qu'il sera un jour: l'auteur froid, impersonnel, qui, de parti pris, se retranche de tout ce qu'il écrit; qui se surveille et ne veut pas s'abandonner.
CHAPITRE VI
Le merveilleux dans «la Guzla».
§ 1. Historique du vampirisme.--§ 2. Le vampirisme dans _la Guzla_. Dissertation de Mérimée. _La Belle Sophie_. _Jeannot_. _Le Vampire_. _Cara-Ali_. _Constantin Yacoubovich_.--§ 3. Le mauvais oeil. Dissertation sur cette superstition. _Le Mauvais OEil_. _Maxime et Zoé_.--§ 4. _L'Amant en Bouteille_.--§ 5. _La Belle Hélène_.--§ 6. _Le Seigneur Mercure_.
Afin de donner à _la Guzla_ une apparence d'ancienneté, en même temps qu'un air de naïveté, qualités indispensables à un recueil de poésies populaires, Mérimée consacre une grande place au merveilleux et à la superstition. Les vampires monstrueux et les jeteurs de sort jouent un rôle très important dans ce livre qui devait avoir le semblant d'une production de l'imagination exaltée des «primitifs» ignorants.
On a déjà pu s'en apercevoir dans les ballades dont nous avons parlé aux chapitres précédents. Le _Chant de Mort_ est fondé entièrement sur la croyance populaire. Dans _les Braves Heyduques_, c'est cette invitation de Christich Alexandre à son frère aîné: «Bois mon sang, Christich, et ne commets pas un crime. Quand nous serons tous morts de faim, nous reviendrons sucer le sang de nos ennemis»: allusion évidente au vampirisme. Dans _le Cheval de Thomas II_, il y a un cheval qui parle; dans _la Flamme de Perrussich_, une flamme qui voltige autour des tombeaux.
Il y a à faire une remarque avant dentrer dans notre sujet. Cet élément surnaturel et effrayant ne fut pas incorporé par hasard dans _la Guzla_. Tout en apportant une couleur folklorique nécessaire, il concordait si bien avec le goût régnant en ce temps, que nous devons nécessairement rattacher ces ballades à leur vraie source.
§ 1
HISTORIQUE DU VAMPIRISME
Selon une superstition populaire répandue non seulement chez les peuples slaves, comme on le veut quelquefois, mais aussi chez les Roumains, les Albanais, les Grecs modernes, les Allemands, les Anglais, les Irlandais[593], les vampires sont des morts qui sortent de leur tombeau pour venir sucer le sang des vivants pendant la nuit. On ne peut, daprès la tradition, sen débarrasser quen les exhumant pour leur percer le coeur avec un pieu, leur couper la tête et les brûler.
Le nom de _vampire_, quoique dorigine incertaine[594], passa, vers 1730, de la langue serbe dans toutes les langues européennes, même dans celles où la chose était déjà connue et navait besoin que dun nom, comme langlais et lallemand. On avait parlé, il est vrai, à plusieurs reprises, avant 1730, des _upiorz_ polonais[595], des _vroucolaques_ grecs[596], des _Toten_ et des _Blutsäuger_ de Silésie et de Bohème, mais toutes ces histoires n'avaient pas eu le succès qu'obtinrent, à partir de 1725, les extraordinaires nouvelles rapportées du pays serbe.
Au mois de septembre 1724 mourut le paysan Pierre Blagoyévitch de Kissilovo, petit village que les rapports du temps placent dans la «Hongrie du Sud», mais qui se trouve en Serbie actuelle, alors occupée par les Autrichiens. Dix semaines après sa mort, neuf autres personnes du même village succombèrent en huit jours, déclarant avoir vu pendant la nuit Pierre Blagoyévitch venir leur sucer le sang. Le neuvième jour, la femme du vampire raconta que la nuit précédente Pierre Blagoyévitch lui était apparu et lui avait demandé ses souliers.
Alors le village entier se présenta au proviseur impérial à Gradischka (Véliko Gradichté); celui-ci vint avec un pope et un bourreau, pour examiner l'affaire. Il ordonna d'ouvrir le tombeau du mort. On trouva Pierre Blagoyévitch «tout frais» (ganz frisch), comme nous assure l'acte officiel. Ses cheveux, sa barbe, ses ongles s'étaient renouvelés; sa bouche était pleine de sang. On lui enfonça un pieu dans le coeur et on le brûla. L'officier impérial rédigea un long rapport au Gouvernement de Belgrade, qui le fit envoyer à Vienne où il provoqua une grande sensation dans la presse et même dans les milieux scientifiques[597].
Un nouveau cas de vampirisme, plus sensationnel encore, fut signalé en Serbie en 1732. On manda au colonel Botta d'Adorno à Belgrade qu'une épidémie terrible régnait à Medvédia, près de Krouchévatz. Le colonel envoya tout de suite sur les lieux un «contagions-medicus», M. Glaser; il en reçut, quelques jours après, un rapport très confus; le médecin demandait la permission de faire une «visitation chirurgique» dans le cimetière du village, ce qui eut lieu le 7 janvier 1732[698]. Voici l'histoire entière[599]:
En 1727, un heyduque, Arnaout Pavlé de Medvédia, fut écrasé par la chute d'un chariot de foin. Trente jours après sa mort, quatre personnes moururent subitement et de la manière dont meurent, suivant la tradition du pays, ceux que poursuivent les vampires. On se souvint alors que cet Arnaout Pavlé avait souvent raconté qu'aux environs de Kossovo Polié (Vieille-Serbie) il avait été tourmenté par un vampire turc, mais qu'il avait trouvé moyen de se guérir en mangeant de la terre qui recouvrait le vampire et en se frottant de son sang; précaution qui ne l'empêcha pas cependant de devenir vampire à son tour après sa mort. Donc, on l'exhuma quarante jours après son enterrement. Son corps était vermeil, ses cheveux, ses ongles, sa barbe avaient poussé et ses veines étaient toutes remplies d'un sang fluide et coulant de toutes les parties de son corps sur le linceul dont il était enveloppé. Le hadnagi ou le bailli du lieu lui enfonça un pieu aigu dans le coeur; on lui coupa la tête et lon brûla le tout. Après cela, on fit subir la même opération aux cadavres des quatre autres personnes mortes de vampirisme, de crainte quelles nen fissent mourir dautres à leur tour.
Au bout de cinq ans, cest-à-dire en 1732, éclata à Medvédia la terrible épidémie qui fit venir la commission impériale de Belgrade. De nouveaux cas de vampirisme furent constatés, mais on nen savait pas la cause.
On découvrit enfin, après avoir bien cherché, que le défunt Arnaout Pavlé avait tué non seulement les quatre personnes dont nous avons parlée mais aussi plusieurs bêtes dont les nouveaux vampires sétaient repus. On résolut alors de déterrer tous ceux qui étaient morts depuis un certain temps, et parmi une quarantaine de cadavres, on en trouva dix-sept avec tous les signes les plus évidents de vampirisme: aussi leur transperça-t-on le coeur; on leur coupa la tête et on les brûla, puis on jeta leurs cendres dans la rivière Morava.
Un procès-verbal fut dressé par la commission impériale, signé par les officiers autrichiens et les chirurgiens-majors des régiments. Il fut expédié au conseil de guerre à Vienne, qui établit une commission spéciale pour examiner la vérité de tous ces faits.
LEmpereur Charles VI sintéressa vivement à cette histoire, qui eut tôt fait de se répandre à travers lEurope entière. Lannée suivante (1733), rapporte un écrivain du temps, «à la foire de Leipzig, on ne voyait aux magasins de livres que des brochures sur les buveurs de sang[600]». Une ville allemande déclara la guerre aux vampires et demanda secours aux Universités et aux sociétés savantes[601]. La chose suscita de lintérêt même en France, et Louis XV s'adressa à son ambassadeur à Vienne, le duc de Richelieu, pour avoir des détails[602].
En Allemagne, on publia une foule de dissertations écrites d'après les points de vue les plus différents; théologiens, philosophes, chirurgiens, historiens crurent devoir dire leur mot là-dessus: les uns, ne croyant pas, mais essayant d'expliquer la superstition par les raisons les plus étranges, les autres, prenant la chose au sérieux et se demandant si c'était le _corpus_, l'_anima_ ou le _spiritus_ qui faisait agir les vampires[603].
En France, Boyer d'Argens, d'abord, «ce d'Argens, comme l'a dit Voltaire[604], que les jésuites, auteurs du _Journal de Trévoux_, ont accusé de ne rien croire», raconta le plus sérieusement du monde des histoires de vampires dans ses _Lettres juives_ qui sont, on le sait, une des nombreuses imitations des _Lettres persanes_. Nous ne savons si nous nous abusons, mais il nous paraît que ce fut lui qui introduisit le mot serbe dans la langue française (1737)[605].
Après lui, un érudit célèbre, le R.P. dom Augustin Calmet, l'historien de la Lorraine et le commentateur de la Bible, publia en 1746 ses _Dissertations sur les apparitions des anges, des démons et des esprits, et sur les revenants et les vampires_[606], livre absurde «dont on n'aurait pas cru son auteur capable[607]». Voici les conclusions auxquelles il arrive:
I. Que les Anges et les Démons ont souvent apparu aux hommes; que les âmes, séparées du corps, sont souvent revenues, et que les uns et les autres peuvent encore faire la même chose.
II. Que la manière de ces apparitions, et de ces retors, est une chose inconnue, et que Dieu abandonne à la dispute et aux recherches des hommes.
III. Qu'il y a quelque apparence que ces sortes d'apparitions ne sont point absolument miraculeuses de la part des bons et des mauvais Anges, mais que Dieu les permet quelquefois pour des raisons dont il s'est réservé la connaissance.
IV. Que l'on ne peut donner sur cela aucune règle certaine; ni former aucun raisonnement démonstratif, faute de connaître parfaitement la nature et l'étendue du pouvoir des États spirituels dont il s'agit.
V. Qu'il faut raisonner des apparitions en songe autrement que de celles qui se font dans la veille; autrement des apparitions en corps solide, parlant, marchant, buvant et mangeant, et autrement des apparitions en ombre, ou en corps nébuleux et aérien; _enfin que les corps qui reviennent en Grèce, en Hongrie, en Moravie, en Silésie, demandent encore une manière de raisonner différente_.
VI. Ainsi il serait téméraire de poser des principes, et de former des raisonnements uniformes sur toutes ces choses en commun. Chaque espèce d'apparitions demande son application particulière[608].
Ces _Dissertations_ eurent un succès prodigieux qui dura longtemps. Les éditions, les traductions étrangères se succédèrent pendant une vingtaine d'années. Le nom de vampire devint si célèbre qu'en 1762 Buffon donna le nom de _vespertilio vampyrus_ à une chauve-souris de l'Amérique du Sud[609].
On peut s'imaginer ce que les esprits forts du XVIIIe siècle eurent à dire d'une telle superstition. C'est Voltaire en personne qui se chargea de répondre.
Quoi! disait-il dans l'article consacré aux vampires dans son _Dictionnaire philosophique_, c'est dans notre XVIIIe siècle qu'il y a eu des vampires! c'est après le règne des Locke, des Shaftesbury, des Trenchard, des Collins; c'est sous le règne des d'Alembert, des Diderot, des Saint-Lambert, des Duclos, qu'on a cru aux vampires, et que le révérend P. dom Augustin Calmet, prêtre bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes et de Saint-Hidulphe, abbé de Sénones, abbaye de cent mille livres de rentes, voisine de deux autres abbayes du même revenu, a imprimé et réimprimé l'histoire des vampires avec l'approbation de la Sorbonne, signé Marcilli!
Puis, après avoir parcouru le sujet d'une plume légère, il expose brièvement quels en sont les points les plus discutés, en même temps qu'il apporte de plaisantes solutions:
La difficulté était de savoir si c'était l'âme ou le corps du mort qui mangeait: il fut décidé que c'était l'un et l'autre; les mets délicats et peu substantiels, comme les meringues, la crème fouettée et les fruits fondants, étaient pour l'âme; les rosbifs étaient pour le corps.
Jean-Jacques Rousseau, dans sa _Lettre à l'Archevêque de Paris_, ne s'indigne et ne s'étonne pas moins d'une pareille superstition:
S'il y a dans le monde une histoire attestée, c'est celle des vampires; rien n'y manque: procès-verbaux, certificats de notables, de chirurgiens, de curés, de magistrats; la preuve juridique est des plus complètes; avec cela, qui est-ce qui croit aux vampires?
Donc, au XVIIIe siècle on ne pouvait songer à exploiter le vampirisme dans la littérature, du moins en le prenant au sérieux. Le revenant sanguinaire avait été tué sous le ridicule avant d'être sorti de sa tombe. Aussi faudra-t-il le romantisme frénétique du XIXe siècle pour le déterrer et lui donner la vie.
Ce fut un illustre écrivain qui ouvrit la brèche. En 1797, Goethe composa sa _Fiancée de Corinthe_, «une histoire vampirique», comme il l'appela lui-même (eine vampirische Geschichte[610]), cet impressionnant poème «où chaque mot produit une terreur croissante» et «indique, sans l'expliquer, l'horrible merveilleux de la situation[611]». Une véritable orgie vampirique y est décrite dans la scène principale, «la plus extraordinaire que l'imagination en délire ait jamais pu se figurer», où, à l'heure de minuit, la jeune fille promise au jeune païen d'Athènes, puis faite chrétienne et religieuse, apparaît à son fiancé et «partage avec lui les dons de Cérès et de Bacchus», dans ce «mélange d'amour et d'effroi où il y a comme une volupté funèbre dans le tableau» et où «l'amour fait alliance avec la tombe, la beauté même ne semble qu'une apparition effrayante»:
«Je suis poussée hors de la tombe--pour chercher encore le bien qui me fut ravi,--pour aimer encore l'homme déjà perdu,--et sucer le sang de son coeur.--Quand c'est fait de lui,--je dois passer à d'autres,--et les jeunes gens succombent à ma fureur.»
On a voulu voir dans ce poème une reconstitution poétique du monde païen; mais d'après M. Stefan Hock qui s'en est tout particulièrement occupé, le fond de _la Fiancée de Corinthe_ n'est pas du tout antique, mais au contraire moderne, et, chose des plus curieuses, absolument étranger aux personnages et au décor[612]. La Grèce moderne n'ignorait pas les vampires, mais ce n'est pas de ces études sur la Grèce moderne que Goethe tenait l'idée de cette jeune fille qui sort de sa tombe pour sucer le sang du coeur de son bien-aimé. Le poète allemand fut initié au vampirisme par le livre de dom Calmet et par quelques pages sur la même superstition dans le _Voyage en Dalmatie_ de Fortis, d'où il avait déjà traduit, vingt ans auparavant, la _Triste Ballade_. «Dans _la Fiancée de Corinthe_, dit M. Hock, Goethe a changé les costumes serbo-hongrois (_sic_) pour les costumes grecs, parce que, après son voyage en Italie, ces derniers lui semblaient plus universellement humains»[613].
_La Fiancée de Corinthe_ n'eut pas un gros succès en France. Mme de Staël, si avancée qu'elle fût, n'aimait pas beaucoup cette ballade. «Je ne voudrais assurément défendre en aucune manière, disait-elle dans son livre _De l'Allemagne_, ni le but de cette fiction, ni la fiction elle-même; mais il me semble difficile de n'être pas frappé de l'imagination qu'elle suppose... Sans doute un goût pur et sévère doit blâmer beaucoup de choses dans cette pièce[614].» Le baron d'Eckstein, directeur du _Catholique_, qui aimait peut-être le plus intelligemment en France, après Fauriel, la ballade étrangère, accusait _la Fiancée de Corinthe_, pour des raisons faciles à comprendre, d'être d'une profonde immoralité[615]; et _le Mercure de France au XIXe siècle_, qui ne manquait pourtant pas de sympathie pour les hardiesses de la nouvelle école, déclara, dans une critique amère de la traduction d'Emile Deschamps[616], que «ce poème n'a rien de touchant pour nous[617]». Mme Panckoucke, qui traduisit aussi _la Fiancée de Corinthe_ dans ses _Poésies de Goethe_ (Paris, 1825), jugea les allusions au vampirisme de mauvais goût et les supprima purement et simplement. Le _Moniteur_ (22 octobre 1825) loua surtout «l'art avec lequel Mme Panckoucke a adouci quelques teintes un peu crues de l'original de cette poésie». _La Fiancée de Corinthe_ inspira à Théophile Gautier sa pièce de vers intitulée: _les Taches jaunes_ et sa nouvelle vampirique _la Morte amoureuse_.
Ajoutons que Goethe, tout en condamnant plus tard les excès du «genre frénétique», conserva jusqu'à sa mort un intérêt bienveillant pour les vampires dont il fait deux fois mention dans la seconde partie de son _Faust_[618].
Un autre grand poète a associé son nom au même sujet. Après Goethe, Byron, dans son poème du _Giaour_, fait allusion à cette superstition (1813):
Vampire affreux, et contraint de poursuivre, Dans ta fureur, tous ceux qui te sont chers; Tu suceras le sang de ta famille; Bientôt ta soeur, ton épouse, ta fille, Expireront sous ta cruelle dent; Tu maudiras le banquet dégoûtant Qui doit nourrir ton cadavre vivant[619].
Trois ans plus tard, une petite société romantique anglaise se forma à Genève. Byron, Mrs. Shelley, le docteur William Polidori et M.G. Lewis en faisaient partie. On s'amusa pendant un certain temps à lire les histoires de revenants allemands. À cette occasion, Mrs. Shelley écrivit son roman de _Frankenstein_; Byron se rappela une nouvelle effrayante qu'il s'était proposé d'écrire depuis longtemps, _le Vampire_ et il la raconta à ses amis. Le docteur Polidori jeta l'histoire sur le papier et la publia, au mois d'avril 1819, sous le nom de Byron, dans le _New Monthly Magazine_[620].
Cette nouvelle, toute remplie de scènes macabres, et d'une morale plutôt douteuse, avait pour héros un jeune débauché, lord Ruthwen, qui, tué en Grèce, devint vampire, séduisit la soeur de son ami Aubrey et l'étouffa la nuit qui suivit sa noce. Elle eut un éclatant succès: chose incroyable, le vieux Goethe la proclama la meilleure oeuvre de Byron[621]. En France, elle fut traduite immédiatement par un certain H. Faber. Son succès fut si grand que le traducteur de Byron, Amédée Pichot, se trouva obligé de l'insérer dans son édition des OEuvres complètes du poète anglais. «Cette production apocryphe, disait-il dans l'_Essai sur le génie et le caractère de lord Byron_, a autant contribué à faire connaître le nom de lord Byron en France que ses poèmes les plus estimés[622].» Protégé par le nom de l'auteur du _Corsaire_ et de _Lara_, _le Vampire_ fit fortune dans les salons. Il inspira un roman de vogue, _Lord Ruthwen ou les vampires_, par Cyprien Bérard, roman que l'éditeur Ladvocat lança sous le nom de Charles Nodier. Les théâtres s'emparèrent du sujet. Au Théâtre de la Porte-Saint-Martin on donna, le 13 juin 1820, la première du _Vampire_, mélodrame de Nodier, Carmouche et A. Jouffroy, musique d'Alexandre Piccini. Alexandre Dumas a laissé une relation intéressante de cette mémorable première et de la fièvre vampirique qui régnait alors[623]. Et l'auteur de _Smarra_ écrivait:«_Le Vampire_ épouvantera de son horrible amour les songes de toutes les femmes: et bientôt, sans doute, ce monstre encore exhumé prêtera son masque immobile, sa voix sépulcrale, son oeil d'un gris mort... tout cet attirail de mélodrame à la Melpomène des boulevards; et quel succès alors ne lui est pas réservé[624]!»