Chapter 21
Ainsi jamais aucun _guzlar_ ne se serait laissé séduire à l'histoire du bey Janco Marnavich telle que Mérimée l'a imaginée. Mais la douleur du bey «qui cherche les lieux déserts et se plaît dans les cavernes des heyduques», cette douleur inconsolable; ce morne désespoir; sa mort enfin causée par le remords davoir lui-même tué son fidèle ami: tout cela constitue un thème bien digne de la poésie populaire; disons toutefois que si ce merveilleux dun genre inférieur nest pas conforme au véritable esprit de là poésie populaire serbo-croate, le poème de Mérimée présente bien des analogies avec certaines légendes des bords du Rhin.
La seconde ballade dans laquelle Mérimée parle de l'amitié qui unit les Illyriens, _les Pobratimi_[559], est conçue à la façon d'un scénario dramatique. Il n'y a rien là de véritablement lyrique et populaire, rien qui nous fasse songer à un pays plutôt qu'à un autre; deux hommes aiment une même femme, mais ils sont liés d'étroite amitié, aussi préfèrent-ils sacrifier celle qu'ils chérissent tous deux plutôt que de détruire le sentiment qui les attache l'un à l'autre. Ce partage de Salomon nouveau genre, cette terrible histoire, nous l'avons dit, n'appartient nécessairement à aucun pays; l'auteur de _la Guzla_ avait eu la sincérité d'avouer dans une note supprimée dans les éditions postérieures, que l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_ y avait sans doute trouvé le thème d'une de ses saynètes espagnoles.
Je suppose, dit-il, que cette chanson, dont on a donné un extrait dans une revue anglaise, a fourni à l'auteur du théâtre de Clara Gazul l'idée de _l'Amour africain[560]._
Si nous avons affaire dans _les Pobratimi _à un petit drame: le drame de l'amour sacrifié à l'amitié, nous trouvons dans la troisième ballade: _la Querelle de Lepa et de Tchernyegor_[561], toute une comédie. Il y a là comme une parodie discrète des chants dont le ton est plus sérieux; Mérimée s'amuse à se moquer de l'auteur de _la Guzla_. On y pourrait voir aussi, jusqu'à un certain point, une contrefaçon plaisante d'une querelle célèbre: la querella d'Agamemnon et d'Achille dans _l'Iliade. _Généreux, ivrognes, rancuniers, mais point sots, tels sont Lepa et Tchernyegor, les deux héros que le poète commence à chanter sur un mode des plus lyriques; puis vient la bouffonnerie:
«J'ai abordé cette barque le premier, dit Lepa; je veux avoir cette robe pour ma femme Yeveihimia.»--«Mais, dit Tchernyegor, prends le reste, je veux parer de cette robe ma femme Nastasia.» Alors ils ont commencé à tirailler la robe, au risque de la déchirer...
Aussitôt les sabres sortirent de leurs fourreaux: c'était une chose horrible à voir et à raconter.
Enfin un vieux joueur de guzla s'est élancé: «Arrêtez! a-t-il crié, tuerez-vous vos frères pour une robe de brocard?» Alors il a pris la robe et l'a déchirée en morceaux[562]...
Lepa se disait à lui-même: «Il a tué mon page chéri qui m'allumait ma pipe: il en portera la peine.»
* * * * *
Ils ont abordé ce gros vaisseau.--«Nos femmes, ou vous êtes morts!» _Ils ont repris leurs femmes_; _mais ils ont oublié d'en rendre le prix_.
Le comique n'est pas seulement dans les mots, il est aussi dans l'intrigue; il y a là tout un imbroglio plus digne du vaudeville que de la poésie épique.
En somme, on ne saurait dire que Mérimée ait été heureusement inspiré par ce thème favori de la poésie primitive: l'amitié. On a pu s'en rendre compte à la lecture de ce qui précède: ce sont des traits tout extérieurs que Mérimée emprunte à Fortis, une couleur toute de surface; le _Voyage en Dalmatie_ est pour lui comme un magasin de décors et de costumes, où il puise à volonté pour déguiser ses héros. Même quand il semble qu'il va s'en inspirer plus directement, et pénétrer un peu les sentiments qui font battre les coeurs dans ces pays, il passe à côté de son sujet; dans les ballades des heyduques il n'a pas su comprendre le caractère tout particulier que donne à ces brigands la lutte qu'ils soutiennent contre les oppresseurs et c'est là ce qui eût été véritablement «illyrien»; la jeune fille: il ne l'a pas connue; l'amitié, telle qu'elle existe en ces pays: nous avons dit combien ses ballades étaient insuffisantes pour la peindre.
§ 5
«LES MONTÉNÉGRINS»
La Première République, après ses victoires remportées sur les Turcs d'Egypte, avait été saluée avec enthousiasme par les Slaves balkaniques, qui ne supportaient qu'avec impatience le joug de Venise, de l'Autriche et de la Turquie. Mais dès que Napoléon en vint jusqu'à faire alliance avec le sultan de Constantinople, tout changea de face[563]. Sous l'influence russe, le Monténégro devint un foyer d'intrigues et d'excitations contre la domination française dans les Provinces Illyriennes, anciennes dépendances de Venise et de l'Autriche. Une longue guerre s'engagea entre les garnisons françaises et les Monténégrins qui, désireux d'obtenir un débouché sur la mer, ne cessaient de réclamer la possession de Cattaro, ville située à quelques centaines de mètres de leur frontière. Aidés par l'amiral russe Siniavine, ils repoussèrent les Français jusque dans Raguse et mirent le siège devant Cattaro[564]. Enfin vaincus, ces montagnards ne cédèrent pas sans avoir vaillamment combattu. Ils n'oublièrent pas leur défaite et essayèrent de la venger par des incursions continuelles dans le territoire français. Dans une de ces escarmouches, ils coupèrent la tête au général Delgorgues, qui était tombé vivant entre leurs mains. Un adjudant de Marmont, nommé Gaiet, partagea le sort du général. Enfin, à l'affaire de Castel-Nuovo, en 1807, ils laissèrent tant de morts qu'ils ne purent plus tenir la campagne et conclurent avec les Français une paix sincère qui ne fut plus troublée jusqu'en 1813. À cette époque, à l'instigation de la Russie, ils redemandèrent Cattaro et se préparèrent à s'emparer de cette place à force ouverte.
Les chants populaires expriment avec autant de simplicité que de force les principaux épisodes de cette campagne. Avant de parler des _Monténégrins_ de Mérimée, nous croyons devoir donner l'extrait de l'une des _piesmas_ qui chantent les combats franco-monténégrins. Remarquons que ce cycle de poèmes n'est nullement estimé par les collectionneurs.
Le vladika[565] Pierre écrit de Niégouchi, au _gouvernadour_ Vouk Radonitch: «Holà! écoute-moi, _gouvernadour_ Vouk, rassemble tes Niégouchi, et avec eux tous les Tchicklitch, et marche à leur tête sur Cattaro pour y assiéger les braves Français, en barrant les chemins et les escaliers de cette citadelle, de telle sorte que personne désormais n'y puisse pénétrer. Moi pendant ce temps, j'irai de Tzétinié à Maïna, et je m'emparerai avec les miens de la ville de Boudva.» Quand Vouk eut reçu cette lettre aux fins caractères, et quand il vit ce qu'écrivait le vladika, il parla ainsi à ses compagnons: «Nous allons mourir de honte! Alors, nous nous lèverons demain matin; et nous nous jetterons sur la tour de la Trinité, faubourg de la ville de Cattaro.» Lorsque le lendemain le matin eut lui, Vouk se leva de bonne heure; il réveilla ses compagnons, et fit l'attaque sur la Trinité. Quand l'élite de la jeunesse fut choisie, et s'approcha davantage de la forteresse, les canons lancèrent des pierres. Le puissant général[566] voit cela du haut des murs de la blanche Cattaro, et, en se promenant, il dit:--«Gloire à Dieu unique! Regardez ces chèvres de Monténégrins, comme ils brisent la forteresse de l'Empereur! N'y a-t-il pas un vrai héros qui veuille aller vers la Trinité et chasser ces étourdis de Monténégrins?» Alors un valeureux capitaine parle; de son nom, c'est le héros Campagnol.--«M'entends-tu, mon général? Ouvre-moi la porte du côté de Chouragne; donne-moi quelques soldats. Je veux monter vers la Trinité, pour chasser ces souris de Monténégrins: je t'en amènerai une vingtaine de vivants, o Ban! pour que tu les jettes dans les caveaux.» On lui ouvre la porte de Chouragne. On lui donne quelques centaines de soldats. Devant eux marche le brave Campagnol, et quand il est monté à Chvalar, il prend avec lui le chef de Chvalar. Et quand il approche de la Trinité, les sentinelles des Monténégrins l'aperçoivent, et elles préviennent Vouk: «--Voici que l'armée arrive de Cattaro.» Quelques jeunes gens s'appellent mutuellement, et ils vont au-devant du faucon[567] et ne lui permettent pas d'approcher de la Trinité. Quelques-uns même le prennent par derrière et ne lui permettent pas de rentrer à Cattaro. Le brave capitaine Campagnol s'est fatigué, et il court à travers le large Vernetz; il court à travers le Vernetz et se défend en faisant feu. Et quand il arrive au plus large du Vernetz, il forme le carré. Alors un fusil monténégrin tire et atteint le héros Campagnol. Le faucon tombe sur le vert gazon. Un second coup arrive sur ses compagnons; le chef de Chvalar est atteint: la terre ne le reçoit pas vivant. La troisième décharge vient du côté des Français; elle atteint un jeune Monténégrin, qui était de la tribu des Tchieklitch. Les malencontreux Français s'envolent comme un troupeau qui a perdu son berger. Derrière eux vont les jeunes Monténégrins, qui les poursuivent jusqu'à la porte de Chouragne[568]. Ils n'en ont laissé échapper aucun vivant; ils ont fait vingt prisonniers, qu'ils conduisent vivants vers la Trinité. Les Français, qui sont à la Trinité, l'ont vu. Ils tournent alors leurs fusils en arrière, et livrent le fort de la Trinité. Les Monténégrins pillent le fort, ils le pillent et l'incendient. Alors le vladika Pierre se met en route. Il traverse la plaine de Gerbalie; il arrive auprès de Vouk, à la Trinité. Vouk lui fait une réception; il ne fait pas la réception en tirant des fusils; mais il fait feu des armes françaises: il fait tirer les verts canons, dont la jeunesse s'est emparée dans le fort français de la Trinité.
Gloire à Dieu et à la mère de Dieu, qui sont toujours en aide aux justes[569].
Ce n'est pas la seule _piesma_ qui célèbre la guerre contre les Français. Il s'en trouve plusieurs autres dans les recueils serbes. De nos jours même, les guzlars bosniaques chantent la chute du «roi Napéléon Bonéparta[570]».
Ainsi Mérimée ne s'est-il pas trompé en choisissant pour sujet d'une de ses ballades, _les Monténégrins_, une bataille imaginaire entre les Français et les fils du Rocher Noir[571].
Des montagnards ont osé s'opposer à l'Empereur tout-puissant. Napoléon a dit: «Je veux» et vingt mille hommes sont partis pour les châtier. Ils n'ont pu résister à la bravoure de cinq cents héros de la liberté. Devant une poignée d'hommes, des milliers d'autres se sont enfuis.
«Écoutez l'écho de nos fusils», a dit le capitaine. Mais avant qu'il se fût retourné, il est tombé mort et vingt-cinq hommes avec lui. Les autres ont pris la fuite.
Vraiment, le poète serbe est plus obligeant pour Napoléon et les soldats français que ne l'est ici Mérimée; jamais il ne leur a dénié ni la valeur ni le courage, et la mort du _brave faucon_ Campagnol est assurément plus héroïque que celle de l'anonyme capitaine de l'auteur de _la Guzla_.
Quant à la forme, Mérimée n'a jamais été plus concis et plus sec que dans cette courte ballade des _Monténégrins_. Ce n'est pas là la candeur, ni la prolixité du chanteur populaire qui vibre d'enthousiasme au souvenir des grands coups qui furent jadis donnés; qui revoit en imagination tous ces exploits merveilleux, les enjolive et pour leur donner plus l'apparence de la vérité précise les détails et s'y arrête avec complaisance[572]. La verve imaginative de Mérimée est d'un tout autre genre: de phase en phase il nous mène en courant à la fin du combat; et si _les Monténégrins_ devaient nous faire songer à quelque chose, ce serait plus à _l'Enlèvement de la redoute_ qu'à la poésie primitive.
§ 6
«HADAGNY»
Il est dans _la Guzla_ une autre pièce qui traite de la vie des Monténégrins: _Hadagny_[573].
La première partie de cette ballade est inspirée des _Lettres sur la Grèce, notes et chants populaires, extraits du portefeuille du colonel Voutier, Paris, 1826. Au profit des Grecs_. Elle n'est que la mise en oeuvre dramatique et poétique de deux anecdotes qui s'y trouvent rapportées. Mérimée eut tout d'abord la franchise de citer, à propos d'un détail insignifiant et dans une note bien dissimulée, «les lettres sur la Grèce du colonel Voutier». Il supprima cette note dans les éditions postérieures.
Nous n'avons pu établir quelle fut la source de la seconde partie; mais nous croyons fermement qu'ici encore, nous avons affaire à une sorte de contamination, et qu'on saura probablement un jour qui a fourni à Mérimée ce second épisode.
Voici les textes dont il s'est inspiré dans le premier.
COLONEL VOUTIER: MÉRIMÉE:
... Mais laissons-les, pour nous Serral est en guerre contre occuper des Monténégrins et de leur Ostrowicz: les épées ont été courtoisie que j'ai promis de vous tirées; six fois la terre a bu faire connaître. Quelle que soit la le sang des braves. Mainte veuve fureur des querelles qui s'élèvent trop a déjà séché ses larmes; plus souvent parmi les Monténégrins, les d'une mère pleure encore. femmes sont toujours religieusement respectées. Cette neutralité donne à ce Sur la montagne, dans la plaine, sexe l'occasion de rendre d'importants Serral a lutté contre Ostrowicz, services. Lorsque leurs maris sont en ainsi que deux cerfs animés par _vendetta_, elles les accompagnent le rut. Les deux tribus ont partout et vont en avant visiter les versé le sang de leur coeur, et lieux où l'on pourrait leur avoir tendu leur haine n'est point apaisée. quelque piège. À la guerre elles font l'office de hérauts, servant Un vieux chef renommé de Serral d'éclaireurs, font les reconnaissances, appelle sa fille: «Hélène, monte et l'on a vu souvent les vaincus vers Ostrowicz, entre dans le trouver un asile derrière elles. Y village et observe ce que font a-t-il rien de plus touchant? Un des nos ennemis. Je veux terminer la principaux habitants, qui me contait guerre, qui dure depuis six ces détails comme la chose du monde la lunes.» plus naturelle, me dit que dans une occasion où il marchait contre un Les beys d'Ostrowicz sont assis village, sa troupe, supérieure en autour d'un feu. Les uns nombre à celle du parti opposé, se polissent leurs armes, d'autres promettait une victoire facile. font des cartouches. Sur une L'ennemi fit ranger en haie toutes ses botte de paille est un joueur de femmes et, à l'abri de ce rempart, guzla qui charme leur veille. commença un feu terrible sur les assaillants qui ne pouvaient riposter. Hadagny[574], le plus jeune Après avoir essuyé quelques pertes, d'entre eux, tourne les yeux ceux-ci étaient sur le point de se vers la plaine. Il voit monter retirer, lorsque mon conteur qui, quelqu'un qui vient observer disait-il, _ha girato il mondo_ se leur camp. Soudain il se lève et décida à lâcher son coup de fusil; saisit un long fusil garni aussitôt les femmes se retirèrent en d'argent. les maudissant, et sa troupe obtint un plein succès: _cependant il en est «Compagnons, voyez-vous cet resté une vraie tache à son nom_. ennemi qui se glisse dans l'ombre? Si la lumière de ce feu En ce moment deux villages sont en ne se réfléchissait pas sur son conférence pour traiter de la paix, bonnet, nous serions surpris; mais on est fort embarrassé de la mais si mon fusil ne rate, il conclure, parce qu'une jeune fille a périra.» été tuée: c'est la plus grande des calamités. Voici à quelle occasion est Quand il eut baissé son fusil, arrivé ce funeste événement. La troupe il lâcha la détente, et les qu'elle accompagnait, craignant de échos répétèrent le bruit du s'engager dans un défilé où elle coup. Voilà qu'un bruit plus soupçonnait une embuscade, l'envoya en aigu se fait entendre. Bietko, avant, et _plusieurs coups de fusil son vieux père, s'est écrié: étaient partis avant que l'on eût «C'est la voix d'une femme!» reconnu que c'était une femme_[575]. «Oh! malheur! malheur! honte à notre tribu! C'est une femme qu'il a tuée au lieu d'un homme armé d'un fusil et d'un ataghan!»
... «Fuis ce pays, Hadagny, tu as déshonoré la tribu. Que dira Serral quand il saura que nous tuons les femmes comme les voleurs heyduques?[576]»
§ 7
LA «BARCAROLLE»
Quelques mots seulement sur la _Barcarolle_[577]. Elle nous paraît avoir été intercalée au milieu des autres ballades avec assez de bonheur, pour mettre un peu de variété dans le recueil. Mérimée a senti qu'il nous avait trop promenés à travers les montagnes escarpées, aussi a-t-il jugé convenable de nous mener nous rafraîchir quelque peu au bord de la mer. Ce petit poème assez gracieux jette dans le recueil une note nouvelle; il complète la série des couleurs sous lesquelles l'auteur de _la Guzla_ s'est plu à imaginer l'Illyrie; couleurs chatoyantes et diverses où se mêlent des éléments turcs, byzantins et enfin vénitiens. Nous aurons l'occasion de voir dans la suite qu'il est fait dans _la Guzla_ plusieurs fois allusion à Venise, mais dans aucune de ces pièces il n'y a songé aussi exclusivement que dans celle-ci.
Pisombo, pisombo! la mer est bleue, le ciel est serein, la lune est levée et le vent n'enfle plus nos voiles d'en haut. Pisombo, pisombo!
Venise commençait à devenir fort à la mode; le séjour qu'y avait fait Byron avait rendu célèbre la pittoresque ville des doges, des sbires, des gondoliers. La barcarolle avait fait une fortune rapide. En 1825, les _Annales romantiques_ en publièrent une d'Ulric Guttinguer, dont les premiers vers ressemblent quelque peu au premier couplet de celle de Mérimée:
Embarquez-vous, qu'on se dépêche, La nacelle est dans les roseaux; Le ciel est pur, la brise est fraîche, L'onde réfléchit les ormeaux[578].
Nous ne savons si celle de Mérimée est un pastiche de quelque barcarolle vénitienne incontestable. Toutefois le genre était assez facile et devait tenter un écrivain peu inventif; il ne faut pas beaucoup d'imagination, en effet, pour parler agréablement de l'eau, du ciel, du vent léger qui souffle dans les voiles, du plaisir qu'on éprouve à se sentir mollement bercé sur la mer[579]; il ne faut pas non plus beaucoup d'idées pour songer qu'un pirate, toujours à craindre, peut venir troubler cette douce quiétude; et c'est pourquoi nous dirons que si la _Barcarolle_ de Mérimée ne nous semble pas plus mauvaise que d'autres, elle ne nous en paraît pas moins artificielle.
§ 8
THÉOCRITE ET LES AUTEURS CLASSIQUES
Si Mérimée n'avait pas fait de très bonnes études au collège Henri IV, il en fît d'excellentes après être sorti des bancs du lycée. Il fut pendant de nombreuses années l'auditeur assidu de Boissonade au Collège de France[580]; et c'est à juste titre que son successeur à l'Académie française, M. de Loménie, le déclara un des meilleurs hellénistes de son temps[581]. Il est donc tout naturel de retrouver ici et là, dans _la Guzla_, des souvenirs classiques.
Le critique de la _Foreign Quarterly Review_ (juin 1828) avait déjà remarqué cette influence de la Grèce antique dans les ballades «illyriennes». C'est ainsi qu'il rapproche, non sans raison, la XIVe Idylle de Théocrite du _Morlaque à Venise_ de Mérimée. Ajoutons que, si dans le début de son poème Mérimée s'est inspiré de Théocrite, c'est encore à la Grèce, mais à la Grèce moderne, aux _Chants populaires_ de Fauriel qu'il en doit la fin. Nous nous bornerons ici à rapprocher les textes; ils parlent assez d'eux-mêmes.
L'AMOUR DE KYNISKA: LE MORLAQUE À VENISE
[_Aiskhinès se plaint à son ami Quand Prascovie[583] m'eut Thyonikhos de l'inconstance de Kyniska, abandonné, quand j'étais triste et lui déclare qu'il veut aller sur les et sans argent, un rusé Dalmate mers chercher un remède à ses chagrins. vint dans ma montagne et me dit: Thyonikhos lui donne un conseil_.] Va à cette grande ville des eaux, les sequins y sont plus Ce que tu désirais devait arriver, communs que les pierres dans ton Aiskhinès. Mais si tu veux t'expatrier, pays. sache que Ptolémaios, de tous ceux qui donnent une solde, est le meilleur chef Les soldats sont couverts d'or pour un homme libre. Il est prudent, et de soie, et ils passent leur ami des Muses, tendre, très affable, temps dans toutes sortes de connaissant qui l'aime et mieux encore plaisir: quand tu auras gagné de qui ne l'aime pas, très généreux et ne l'argent à Venise, tu reviendras refusant jamais ce qu'il est convenable dans ton pays avec une veste de solliciter d'un roi... De sorte que, galonnée d'or et des chaînes si tu veux t'agrafer le manteau sur d'argent à ton hanzar. l'épaule droite, et attendre bravement le choc d'un porteur de bouclier, pars Et alors, ô Dmitri! quelle jeune au plus vite pour l'Égypte. Les tempes fille ne s'empressera de blanchissent et la joue ensuite; il t'appeler de sa fenêtre et de te faut agir pendant qu'on a le genou jeter son bouquet quand tu vigoureux[582]. auras accordé ta guzla? Monte sur mer, crois-moi, et viens à la grande ville, tu y deviendras riche assurément. LE GREC DANS LA TERRE ÉTRANGÈRE:
... La terre étrangère m'a séduit; le Je l'ai cru, insensé que terrible pays étranger,--et voilà que j'étais, et je suis venu dans ce je prends pour soeurs des étrangères, grand navire de pierres; mais des étrangères pour gouvernantes;--pour l'air m'étouffe, et leur pain me laver mes vêtements, mes pauvres est un poison pour moi. Je ne habits.--Elles lavent une fois, elles puis aller où je veux; je ne les lavent deux, trois et cinq puis faire ce que je veux; je fois.--Mais passé les cinq fois, elles suis comme un chien à l'attache. les jettent dans la rue:--«Étranger, ramasse tes vêtements; étranger, Les femmes se rient de moi quand ramasse tes habits.--Retourne dans ton je parle la langue de mon pays, pays, étranger; retourne-t'en et ici les gens de nos montagnes chez toi[584].» ont oublié la leur, aussi bien que nos vieilles coutumes: je suis un arbre transplanté en été, je sèche, je meurs[585]...
À la même époque, un critique français constatait, lui aussi, l'influence de Théocrite. Après avoir blâmé la sauvagerie qui règne dans la plupart des pièces qui composent _la Guzla_, «nous excepterons, dit-il, deux petites pièces: l'_Impromptu_ du vieux Morlaque et _le Morlaque à Venise_. Il règne dans la seconde une mélancolie douce et vraiment poétique, et qui décèle un grand fonds de raison. L'autre est une imitation assez gracieuse de la Galatée de Théocrite[586].» Et là, comme si souvent ailleurs, nous retrouvons le procédé familier de Mérimée: pauvre d'invention, l'auteur de _la Guzla_ emprunte à Théocrite l'inspiration de son poème et à Chaumette-Desfossés la couleur locale:
CHAUMETTE-DESFOSSÉS: MÉRIMÉE: