"La Guzla" de Prosper Mérimée

Chapter 20

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Quand ils furent près de Liévno et qu'ils l'aperçurent, la ville maudite et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouïadine: «Mes fils, mes faucons, voyez-vous le maudit Liévno et la tour qui y blanchit! c'est là qu'on va vous frapper et vous torturer, briser vos jambes et vos bras, et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes faucons, ne montrez point un coeur de veuve, mais faites preuve d'un coeur héroïque; ne trahissez pas un seul de vos compagnons, ni les receleurs chez qui nous avons hiverné, hiverné et laissé nos richesses; ne trahissez point les jeunes tavernières, chez qui nous avons bu du vin vermeil, bu du vin en cachette.» Lorsqu'ils arrivèrent à Liévno, la ville de plaine, les Turcs les mirent en prison et trois jours les y laissèrent, délibérant sur les supplices qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs, on fit sortir le vieux Vouïadine, on lui rompit les jambes et les bras, et comme on allait lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui dirent: «Révèle-nous, vaurien, vieux Vouïadine, révèle-nous le reste de ta bande, et les receleurs que vous avez visités, chez qui vous avez hiverné, hiverné et laissé vos richesses, dis-nous les jeunes tavernières, chez qui vous buviez du vin vermeil, buviez du vin en cachette.»

Mais le vieux Vouïadine leur répond: «Ne raillez point, Turcs de Liévno; ce que je n'ai point confessé pour sauver mes pieds rapides qui savaient échapper aux chevaux, ce que je n'ai point confessé pour sauver mes mains vaillantes qui brisaient les lances et saisissaient les sabres nus, je ne le dirai point pour mes yeux perfides qui m'induisaient à mal, en me faisant voir du sommet des montagnes, en me faisant voir au bas les chemins par où passaient les Turcs et les marchands[544].»

Il est vrai qu'il manque à la pièce de Mérimée ce sentiment patriotique du chanteur serbe, cette haine nationale et sociale contre «les Turcs et les marchands»; haine qui transforme les cruels bandits de la frontière turco-vénitienne en véritables héros de la race entière, et fait que toute une nation retrouve ses aspirations dans leurs chants emportés,--mais pourtant (grâce à Fortis!) le Christich Mladin de Mérimée ne diffère pas beaucoup de ce vieil heyduque de la ballade serbe; et, par contre, se différencie très sensiblement des heyduques de _l'Aubépine de Veliko_.

LE CHANT DE MORT[545].--La pièce qui se rattache aux _Braves Heyduques _, c'est le _Chant de Mort_. «Ce chant, dit Mérimée dans une note, a été improvisé par Maglanovich, à l'enterrement d'un heyduque son parent, qui s'était brouillé avec la justice et fut tué par les pandours.»

Le _Chant de Mort_ est composé de dix courts couplets de trois lignes de prose qui sont censés correspondre à des strophes de l'original illyrique[546]. Le couplet:

Adieu, adieu, bon _voyage_! Cette nuit la _lune_ est dans son plein; _on voit clair_ pour trouver son chemin, bon _voyage_!

se répète trois fois comme une sorte de refrain. Il rappelle singulièrement le célèbre refrain de la _Lénore_:

--Lénore, vois! _la lune nous éclaire_; Nous et morts nous voyageons bon train. ............................ .................Vois la _lune _rayonne; Courrons, hourrah tout cède à nos efforts! _Les morts vont vite[547]!_

Le reste de ce poème contient des commissions données au défunt pour l'autre monde, comme celle-ci:

Dis à mon père que je me porte bien, que je ne me ressens plus de ma blessure, et que ma femme Hélène est accouchée d'un garçon.

Est-il besoin de dire que ce n'est pas Mérimée qui a inventé ce genre de poésie? L'improvisation funèbre qui se débite dans la maison mortuaire,--et non pas à l'enterrement,--près du corps du défunt, est une coutume qui paraît avoir été commune à toute l'humanité et qui subsiste toujours chez les Slaves, en particulier chez les Serbo-Croates. C'est le _vocero_, qui n'est pas exclusivement corse et dont Fortis parle ainsi au chapitre consacré aux funérailles des Morlaques:

Pendant qu'un mort reste encore dans la maison, sa famille le pleure déjà... Dans ces moments de tristesse, les Morlaques parlent au cadavre et lui donnent sérieusement des commissions pour l'autre monde... Pendant la première année après l'enterrement, les femmes morlaques vont faire de nouvelles lamentations sur le tombeau du mort... Elles lui demandent des nouvelles de l'autre monde et lui adressent souvent les questions les plus singulières[548].

En 1788, comme on a pu le voir déjà, ce passage avait inspiré le _vocero_ illyrique de la comtesse de Rosenberg; mais ni elle, ni Mérimée, cela va sans dire, n'ont réussi à mettre plus de «couleur locale» dans leurs compositions que ne le permettaient les renseignements assez vagues donnés par l'abbé Fortis et que nous venons de citer. Dans ce chant, Mérimée a commis une très grave erreur que les folkloristes ne lui pardonneront pas. Les _voceri_ ne sont jamais débités par les hommes:--surtout par un ancien heyduque!--c'est une occupation--et aussi une profession--réservée aux femmes. Il en est ainsi en Illyrie, comme l'a fort bien dit l'auteur du _Voyage en Dalmatie_; il en est de même en Corse, nous assure A. Fée[549].

Cependant Maglanovich, ce vieux brave, fait paraître un tel mépris pour la mort, qu'il n'y a pour nous rien d'étrange à le voir se lamenter sur celui qui n'est plus; c'est un ami, un parent qu'il regrette, et non la mort qu'il craint; ses plaintes sont mâles et telles qu'il convient à celui qui jadis, sans souci du danger, exposa sa vie dans maints et maints combats.

Ce qui fait la supériorité de ces deux ballades sur _l'Aubépine de Veliko _, c'est que Mérimée ne s'est pas contenté d'y répandre une couleur toute artificielle par l'emploi de noms et de dénominations qui nous semblent étranges et par le choix d'un sujet qui fait frémir, mais qu'il a su, à ce qu'il nous paraît, sinon pénétrer tout entière, du moins découvrir certains sentiments de l'âme des «primitifs».

§ 3

LA VIE DOMESTIQUE DANS «LA GUZLA»

Une des choses qui ont le plus frappé Fortis,--et à juste titre,--c'est l'esprit de famille chez les Serbo-Croates. «Ces âmes simples, dit-il, non corrompues par les sociétés que nous appelons civilisées, sont susceptibles d'une délicatesse de sentiment qu'on voit rarement ailleurs.» Observateur intelligent, il avait bien remarqué le rôle important qu'avait joué, dans l'histoire nationale et sociale des Slaves méridionaux, cette organisation patriarcale qui unit quelquefois un village presque entier dans une grande communauté si pleine d'intérêt pour le sociologue moderne[550]. Homme du XVIIIe siècle, idéaliste, Fortis s'était particulièrement enthousiasmé pour cette Illyrie quasi arcadienne que nulle influence étrangère n'avait encore gâtée. C'est ainsi qu'il consacre à la vie intime de ses habitants une très large place dans son chapitre des _Moeurs morlaques_.

On ne trouve pas tous les renseignements désirables dans ces pages éloquentes de sincérité sinon de vérité. On y rencontre aussi, nous l'avons dit, plus d'une exagération, involontaire mais inévitable chez un voyageur qui par malheur n'a visité qu'une province, un peu particulière, du pays dont il avait voulu peindre les moeurs. Enfin, son ignorance de la langue lui enlevait la plus riche source d'informations à ce sujet: la poésie populaire que Karadjitch appelle «féminine», c'est-à-dire domestique, poésie aussi profondément réaliste que lyrique. Cette ignorance eut de fatales conséquences pour l'écrivain français qui voulut, à l'aide du _Voyage en Dalmatie_, reconstituer la vie intime des «primitifs» serbo-croates.

En 1788, Mme de Rosenberg, qui avait la sensibilité naturelle d'une femme et qui ne craignait pas de la manifester, souligna,--même plus qu'il n'était nécessaire,--cet esprit de famille, l'un des traits caractéristiques du peuple «morlaque». En effet, dans son roman des _Morlaques_ malgré la sauvagerie dramatique de l'intrigue, l'idylle pleurnichante affaiblit très sensiblement la bonne volonté exotique de l'auteur.

Nodier, bien que sentimental, n'insista jamais trop sur ce point.

Mérimée sut-il être le poète de la famille illyrique?

Il va sans dire qu'il chercha des renseignements chez son informateur italien; il les trouva, ou plutôt il crut les avoir trouvés. Nous avons vu, du reste, qu'il s'en était servi en composant la biographie de son joueur de guzla et qu'il avait très adroitement réussi à mettre quelques détails authentiques,--à côté d'autres qui ne le sont pas,--dans le portrait si vivant d'Hyacinthe Maglanovich. Le caractère cordial et hospitalier du vieux racleur et de sa famille: nous avons indiqué de quelle façon Mérimée l'avait «deviné». Mais, s'il avait été heureux à cette occasion, il le fut moins dans ses ballades qui traitent de la vie domestique, et qui sont véritablement,--au point de vue de la couleur,--les plus faibles du recueil entier. En voici la première, _l'Amante de Dannisich_.

Eusèbe m'a donné une bague d'or ciselée; Wlodimer m'a donné une toque rouge ornée de médailles; mais Dannisich, je t'aime mieux qu'eux tous.

Eusèbe a les cheveux noirs et bouclés; Wlodimer a le teint blanc comme une jeune femme des montagnes, mais Dannisich, je te trouve plus beau qu'eux tous.

Eusèbe m'a embrassée, et j'ai souri; Wlodimer m'a embrassé, il avait l'haleine douce comme la violette; quand Dannisich m'embrasse mon coeur tressaille de plaisir.

Eusèbe sait beaucoup de vieilles chansons, Wlodimer sait faire résonner la guzla; j'aime les chansons et la guzla, mais les chansons et la guzla de Dannisich.

Eusèbe a chargé son parrain de me demander en mariage, Wlodimer enverra demain le prêtre à mon père; mais viens sous ma fenêtre Dannisich et je m'enfuirai avec toi[551].

Cette ballade repose tout entière sur les documents fournis par Fortis; les notes de Mérimée sont toutes empruntées au _Voyage_.

FORTIS: MÉRIMÉE:

... Par ces badinages commencent à Avant de se marier, les femmes l'ordinaire leurs amours, qui, quand reçoivent des cadeaux de toutes les amants sont d'accord, finissent mains sans que cela tire à souvent par des enlèvements. Il arrive conséquence. Souvent une fille a rarement qu'un Morlaque déshonore une cinq ou six adorateurs, de qui fille ou l'enlève contre sa volonté... elle tire chaque jour quelque Presque toujours une fille fixe présent, sans être obligée de elle-même l'heure et le lieu de son leur donner rien autre que des enlèvement. Elle le fait pour se espérances. Quand ce manège a délivrer d'une foule d'amants auxquels duré ainsi quelque temps, elle a donné peut-être des promesses ou l'amant préféré demande à sa desquels elle a reçu quelques présents belle la permission de galants, comme une bague de laiton, un l'enlever, et elle indique petit couteau ou telle autre bagatelle. toujours l'heure et le lieu de (_Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. l'enlèvement. Au reste, la 100-101.) réputation d'une fille n'en souffre pas du tout, et c'est de Une fille qui donne atteinte à sa cette manière que se font la réputation risque de se voir arracher moitié des mariages morlaques. son bonnet rouge par le curé, en public dans l'église, et d'avoir les cheveux Une toque rouge est pour les coupés par quelque parent, en signe femmes un insigne de virginité. d'infamie. Par cette raison, s'il Une fille qui aurait fait un arrive qu'une fille manque à son faux pas, et qui oserait honneur, elle dépose volontairement les paraître en public avec sa toque marques de sa virginité et quitte son rouge, risquerait de se la voir pays natal. (Page 105.) arracher par un prêtre, et d'avoir ensuite les cheveux Une belle fille morlaque rencontre en coupés par un de ses parents en chemin un compatriote et l'embrasse signe d'infamie. affectueusement sans penser à mal. J'ai vu les femmes, les filles, les jeunes Quand une jeune fille rencontre gens et les vieillards se baiser tous un homme qu'elle a vu une fois, entre eux, à mesure qu'ils elle l'embrasse en l'abordant. s'assemblaient sur la place de l'église; en sorte que toute une ville Si vous demandez l'hospitalité à paraissait composée d'une seule la porte d'une maison, la femme famille. Cent fois j'ai observé la même ou la fille aînée du chose au marché des villes où les propriétaire vient tenir la Morlaques viennent vendre leurs bride de votre cheval et vous denrées. (Page 100.) embrasse aussitôt que vous avez mis pied à terre. Quand un Morlaque voyageur va loger chez un ami ou chez un parent, la fille [En 1817, je passai deux jours aînée de la famille, ou la nouvelle dans sa maison, où il me reçut épouse s'il y en a une dans la maison, avec toutes les marques de la le reçoit en l'embrassant. (Page 84.) joie la plus vive. _Sa femme et tous ses enfants et petits-enfants me sautèrent au cou_[552]...]

Les femmes morlaques prennent quelque Cette réception est très soin de leurs personnes pendant agréable de la part d'une jeune qu'elles sont libres: mais, après le fille, mais d'une femme mariée mariage, elles s'abandonnent tout de elle a ses désagréments. Il faut suite à la plus grande malpropreté; savoir que, sans doute par excès comme si elles voulaient justifier le de modestie et par mépris pour mépris avec lequel leurs maris les le monde, une femme mariée ne se traitent. (Page 101.) lave presque jamais la figure: aussi toutes sont-elles d'une malpropreté hideuse. (_La Guzla_, pp. 75-76.)

La plupart des détails relatés par Fortis sont exacts,--excepté toutefois l'histoire de cette toque rouge que les prêtres arrachent aux jeune filles indignes de la porter. Et pourtant, malgré cela, _l'Amante de Dannisich_ ne s'harmonise pas avec le ton de la véritable poésie serbe. Il est évident que, lisant le _Voyage_, Mérimée ne se rend pas suffisamment compte du caractère moral, des coutumes nationales dont il y est parlé. De là chez la jeune fille morlaque cette habileté montmartroise à _tirer chaque jour quelque présent de se adorateurs_, de là ce beau cynisme naïf avec lequel elle s'en vante; de là, enfin, cette note de sensualité tout à fait étrangère à la poésie populaire serbe[553] et qui a choqué tous les lecteurs slaves de _la Guzla_[554].

Le fait est que la jeune fille serbe, comme, du reste, la jeune fille orientale, se distingue par une modestie qui va souvent jusqu'à la vraie sauvagerie: Fortis lui-même avait noté que «à l'arrivée d'un étranger, les jeunes filles se cachent ou se tiennent dans l'éloignement». Voici un exemple caractéristique qui peut donner une idée de la différence qui sépare le poème de Mérimée de la véritable poésie serbe: _la Modeste Militza_, poème dont nous empruntons la traduction à M. Achille Millien--on sait que le poète de _la Moisson_ est un folkloriste distingué;--si la forme n'est pas respectée, le fond est reproduit avec un rare bonheur et l'impression que nous donne la traduction est à peu près la même que celle que donnerait l'original:

Les longs cils, Militza, dont s'ombrage ta joue, Recouvrent tes beaux yeux. En vain j'ai regardé: Depuis plus de trois ans, je n'ai pu, je l'avoue, Voir à mon gré ces yeux qui m'ont affriandé.

Pour les voir, j'assemblai la ronde du village; Elle en était aussi, la blonde Militza. Les filles dansaient donc en rond sous le feuillage, Un nuage soudain sur nos fronts s'embrasa.

Dans le ciel un éclair, puis un autre, étincelle; Toutes lèvent alors les yeux au firmament; Mais seule, Militza regarde devant elle Et tient ses beaux yeux noirs voilés modestement.

Elle tient ses beaux yeux inclinés, et chacune Des fillettes demande alors avec douceur: «Es-tu folle, ou plutôt, sage comme pas une, Sage par-dessus tout, Militza, notre soeur?

«Tu restes là, les yeux fixés sur l'herbe verte, Au lieu de les lever comme nous vers les cieux, Où la sombre nue est incessamment ouverte, Par l'éclair qui la fend en sillons radieux!»

--«Folle, je ne le suis, ni sage entre les sages, Dit-elle, et je ne suis la Vila dont la loi Régit, grossit, assemble et pousse les nuages: Je suis fille et je vais regardant devant moi.»

Il y a un abîme entre cette belle fille aux yeux noirs obstinément baissés et l'Illyrienne un peu effrontée de Mérimée. Militza est un modèle de pudeur virginale, l'amante de Dannisich nous paraît déjà quelque peu soeur de Carmen et bien plus Espagnole qu'elle n'est Serbe.

§ 4

LA VIE DOMESTIQUE DANS «LA GUZLA» (_suite_)

Si les Illyriennes de Mérimée ne le sont que de nom, ses Illyriens sont plus vrais. Sans doute, les traits qui les distinguent sont parfois grossièrement accusés, ils ne manquent pas toutefois d'une certaine «couleur», ou du moins, on démêle dans les portraits que Mérimée en a laissés l'intention d'y mettre de la «couleur». Initié par le _Voyage en Dalmatie_, l'auteur de _la Guzla_ réussit quelquefois à trouver des sujets et des motifs que l'on rencontre fréquemment dans la véritable poésie serbe. C'est le cas des ballades qu'il a brodées sur le chapitre que consacre Fortis aux _Amitiés morlaques_.

Mais pour être moins loin de la vérité, ces ballades n'en sont pas beaucoup meilleures; le choix du sujet est plus heureux, mais la manière de le traiter bien défectueuse encore.

L'amitié joue, en effet, un rôle important dans les _piesmas_. Nombreuses sont les histoires serbes qui nous racontent les glorieux exploits et les sublimes sacrifices d'un ami qui veut délivrer de la prison turque ou vénitienne celui avec lequel il s'est lié d'amitié. On risque sa vie en attaquant l'ennemi, ou bien on paie une rançon exorbitante («trois charges d'or»). Le dévouement conduit à la mort ou à la misère, mais toujours à la gloire. Dans une des plus jolies ballades qui se rattachent au cycle de Marko Kraliévitch, ce héros légendaire chevauche avec son _pobratime_ Miloch, à travers une forêt et le prie de lui chanter quelque chanson; il s’endort et la _blanche Vila_ de la montagne, jalouse de la voix superbe du beau Miloch, perce avec une flèche la gorge du chanteur. Il faut voir alors la grande colère de Marko et l’ardeur avec laquelle il poursuit la _Vila_ pour la forcer de guérir son _pobratime_!

Sur l’amitié, Mérimée a trouvé chez Fortis les renseignements suivants qu’il a reproduits dans une des notes qui accompagnent _la Flamme de Perrussich_:

FORTIS: MÉRIMÉE:

L’amitié, si sujette parmi nous au L'amitié est en grand honneur changement pour les causes les plus parmi les Morlaques, et il est légères, est très durable chez les encore assez commun que deux Morlaques. Ils en font presqu’un hommes s’engagent l'un à l'autre article de foi, et c’est au pied des par une espèce de fraternité autels qu’ils en serrent les noeuds nouvelle. Il y a dans les sacrés. Dans le rituel esclavon il se rituels illyriques des prières trouve une formule pour bénir destinées à bénir cette union de solennellement, devant le peuple deux amis qui jurent de s’aider assemblé, l’union de deux amis, ou de et de se défendre l’un l’autre deux amies. J’ai assisté à une toute leur vie. Deux hommes unis cérémonie de cette espèce dans l’église par cette cérémonie religieuse de _Perrussich_ où deux jeunes filles s’appellent en illyrique se firent _posestré_. Le contentement _pobratimi_, et les femmes qui brillait dans leurs yeux, après la _posestrime_, c’est-à-dire formation de ce lien respectable, demi-frères, demi-soeurs. Souvent montrait aux spectateurs de quelle on voit les pobratimi sacrifier délicatesse de sentiment sont leur vie l’un pour l’autre, et susceptibles ces âmes simples, non si quelque querelle survenait corrompues par les sociétés que nous entre eux, ce serait un scandale appelons cultivées. Les amis unis d’une aussi grand que si, chez nous, manière si solennelle prennent le nom un fils maltraitait son père. des _pobratimi_ et les amies celui des Cependant, comme les Morlaques _posestrimé_, qui signifient aiment beaucoup les liqueurs demi-frères et demi-soeurs[555]. fortes, et qu’ils oublient quelquefois dans l’ivresse leurs Dans ces amitiés, les Morlaques se font serments d’amitié, les un devoir de s’assister réciproquement assistants ont grand soin de dans tous les besoins, dans tous les s’entremettre entre les dangers, et de venger les injustices pobratimi, afin d’empêcher les que l'ami a essuyées. Ils poussent querelles, toujours funestes l’enthousiasme jusqu’à hasarder et dans un pays où tous les hommes donner la vie pour le _pobratime_. Ces sont armés[557]. sacrifices mêmes ne sont pas rares, quoiqu’on parle moins de ces amis sauvages que des Pylades des anciens. Si la désunion se met entre deux _pobratimi_, tout le voisinage regarde un tel événement comme une chose scandaleuse. Ce cas arrive cependant quelquefois de nos jours, à la grande affliction des vieillards morlaques, qui attribuent la dépravation de leurs compatriotes à leur commerce trop fréquent avec les Italiens. Mais, le vin et les liqueurs fortes, dont cette nation commence à faire un abus continuel, produisent chez elle, comme partout ailleurs, des querelles et des événements tragiques[556].

Comme il le fait volontiers, Mérimée rapporte ensuite un fait auquel il aurait, dit-il, assisté et qui traduit d’une manière sensible les effets de l’amitié chez les peuples de ces pays: «J’ai vu à Knin, rapporte-t-il, une jeune fille morlaque mourir de douleur d’avoir perdu son amie, _qui avait péri malheureusement en tombant d’une fenêtre_.» Parisien qu’il était, il ne savait pas que les maisons de Knin n’ont qu’un étage!

Il consacre trois ballades aux _pobratimi: la Flamme de Perrussich, les Pobratimi_ et _la Querelle de Lepa et de Tchernyegor_.

Dans la première, il nous paraît avoir adopté un ton assez naturel et qui, dans une certaine mesure, se rapproche du ton de la vraie poésie populaire[558]. Il mêle adroitement,--trop adroitement même,--quelques croyances superstitieuses aux renseignements que lui donne Fortis. On croit ordinairement, dans les masses profondes du peuple de certains pays, qu’une flamme bleuâtre voltige autour des tombeaux pour annoncer la présence de l’âme d’un mort. «Cette idée, dit-il, est commune à plusieurs peuples, et est généralement reçue en Illyrie.» C'est là une remarque qui ne manque pas de vérité, comme le fait justement observer M. Matic; mais, il convient d’ajouter que ce merveilleux par trop grossier n’a jamais inspiré aucune _piesma_; ce sont là contes de grand’mères, pour effrayer les petits enfants. Un joueur de guzla se croirait déshonoré s’il traitait un sujet que les vieilles femmes racontent dans les villages.