Chapter 18
Chaumette-Desfossés était excellent observateur et son travail sur la Bosnie abonde en documents de premier ordre, relatifs à la géographie, au commerce, aux institutions et aux coutumes de cette contrée, alors province turque. À l'époque de son séjour à Travnik, le consulat général de France dans cette ville jouait un rôle politique très important et le futur auteur du _Voyage en Bosnie_ dut prendre de nombreuses informations sur le pays et les habitants. Il ne s'agissait rien moins que d'une occupation française de la Bosnie et de son incorporation dans les Provinces Illyriennes. Les grands seigneurs bosniaques--Slaves islamisés--voyaient de mauvais oeil l'envoyé du «Grand Napoléon»; une mutuelle méfiance séparait les «Frantzousi» des gouvernants du pays et, pendant un certain temps, le consul n'osa sortir de sa maison; c'est pourquoi Chaumette-Desfossés n'emporta pas un très bon souvenir de Travnik; aussi quelques inévitables exagérations ne doivent-elles pas étonner dans son livre. Voici du reste la peinture qu'il fait des Bosniaques:
La chose qui frappe le plus l'Européen arrivant en Bosnie, c'est l'abord dur et les regards farouches des habitants de Bosna-Séray, de Travnik et des villes de confins. La situation de cette province, frontière des états de l'empereur d'Autriche et de ceux de Venise, avec lesquels elle était habituellement en guerre, avait rendu les Bosniaques très méfiants vis-à-vis de ceux qui se présentaient sur leur territoire. Tout étranger qui s'arrêtait plus de trois jours dans un endroit, sans en avoir la permission des autorités turques, était pendu comme espion; et, ce qui prouve l'inhospitalité des naturels, c'est que, quoique beaucoup d'entre eux soient intéressés dans le commerce des marchandises qu'ils tirent d'Allemagne ou de Dalmatie, aucun négociant de ces derniers pays n'a jamais osé s'établir chez eux. Le commerce d'échange se fait par des marchés, établis sur les frontières, à des jours fixés dans chaque semaine.
Au reste, cette férocité des habitants paraît moins extraordinaire à celui qui connaît leur manière de se nourrir. Leur régime se compose principalement de crudités, d'aliments salés et d'eau-de-vie: toutes choses très propres à exciter l'effervescence et l'âcreté du sang. Quand un Bosniaque se lève, il commence par boire un grand verre d'eau-de-vie de prunes sauvages (_slibovitç_). Un peu avant le dîner, il en boit au moins deux autres, en mangeant des pâtisseries. Pour étouffer la chaleur épouvantable que cette boisson lui donne à l'estomac, il dévore son potage à l'oignon et aux navets, coupés par petits morceaux, et sans pain; son ragoût horrible de viande de mouton fumée grossièrement (_paçterma_) et ses choux aigres. On sert ensuite une copieuse soupe aux haricots; et le repas finit par un renouvellement de boisson d'eau-de-vie. Tel est le dîner habituel dans la mauvaise saison. En été, les Bosniaques ne vivent presque que de melons d'eau, de concombres, etc., qu'ils mangent crus. C'est mettre de la cérémonie dans un festin que d'y servir un agneau rôti à la manière turque, c'est-à-dire tout entier, et farci de riz avec les intestins hachés. Les naturels boivent peu d'eau. Ils prétendent que sa crudité occasionne des coliques, donne des goitres et fait tomber les dents: ce qui peut être vrai pour les eaux de source. C'est apparemment pour obvier à ce mal qu'ils boivent tant d'eau-de-vie, qu'on peut regarder cette liqueur comme la principale boisson du pays, et que l'on accoutume un jeune homme à en user, comme ses pères, du moment qu'il atteint l'âge de puberté[512].
Évidemment, Chaumette-Desfossés exagérait. L'ivrognerie, sans doute, n'est pas rare chez les Serbo-Croates; elle n'est pas pour autant un vice général dont la nation tout entière se trouve profondément atteinte. Toutefois, les _fiers cochons bosniaques_[513] de Chaumette séduisirent Mérimée et il fit couler à pleins bords l'eau-de-vie de prunes dans _la Guzla_.
Quant aux informations culinaires que donne l'auteur du _Voyage en Bosnie_, Mérimée n'oublia pas de les mettre à contribution à l'occasion de ses ballades; c'est ainsi qu'il parle plusieurs fois de «l'agneau cuit»; il explique même ce que c'est que ce mets, dans les notes qui accompagnent la _Querelle de Lepa et de Tchernyegor_: «Mot à mot, dit-il, du mouton fumé assaisonné avec des choux; c'est ce que les Illyriens nomment _paçterma_[514].» Mais c'étaient là des emprunts peu considérables. Ce qui est plus important, c'est que Mérimée trouve chez Chaumette-Desfossés cette idée de la férocité des Illyriens qu'il avait déjà introduite dans _l'Aubépine de Veliko_; de plus, le _Voyage en Bosnie_ lui donne certains détails sur l'histoire de ce pays qu'il est heureux de pouvoir exploiter. Comme Fortis, mais moins que Fortis, nous le verrons, Chaumette-Desfossés fournit à Mérimée les renseignements qu'il insère dans ses longues notes, et quelquefois des motifs pour ses ballades[515].
VOYAGE EN BOSNIE: LA GUZLA:
[1460]... Peu après, Thomas fut Thomas Ier, roi de Bosnie, fut assassiné par ses deux fils naturels, assassiné secrètement, en 1460, _Étienne_ et _Radivoï_. par ses deux fils Étienne et Radivoï. Le premier fut couronné Étienne, l'un des meurtriers, fut sous le nom de Étienne-Thomas couronné sous le nom d'_Étienne Thomas II; c'est le héros de cette II_, sans que son parricide fût connu. ballade. Radivoï, furieux de se Radivoï, se voyant exclu du trône, voir exclu du trône, révéla le révéla le crime du roi et le sien. crime d'Étienne et le sien, et Cette découverte, en rendant le roi alla ensuite chercher un asile odieux, ne l'empêcha pourtant pas de auprès de Mahomet. régner. Mais la fortune l'abandonna bientôt. L'évêque de Modrussa, légat L'évêque de Modrussa, légat du apostolique de la cour de Rome en pape en Bosnie, persuada à Bosnie, persuada à Thomas II qu'il Thomas II que le meilleur moyen devait cesser de payer aux Turcs le de se racheter de son parricide tribut qu'ils avaient imposé sur le était de faire la guerre aux royaume. Mahomet II, irrité, vint Turcs. fondre sur la Bosnie, à la tête d'une armée formidable. On prétend que, dans cette occasion, les hérétiques paterniens et les Grecs [lisez: Serbes orthodoxes], aigris depuis longtemps par les persécutions des Catholiques, ne firent aucune résistance. Quoi qu'il en soit, le royaume dévasté n'offrit bientôt que l'image d'un Elle fut fatale aux Chrétiens: désert. Le roi, contraint à se Mahomet ravagea le royaume et réfugier dans la forteresse de Kloutch, assiégea Thomas dans le château y fut assiégé par les Ottomans. Il de Kloutch en Croatie, où il était réduit à l'extrémité, lorsque s'était réfugié. Trouvant que la Mahomet lui offrit la paix, ainsi qu'à force ouverte ne le menait pas tous les grands, sous la condition de assez promptement à son but, le lui prêter serment de fidélité, et de sultan offrit à Thomas de lui lui payer l'ancien tribut. Ces offres accorder la paix, sous la avantageuses ne pouvaient être condition qu'il lui paierait rejetées. Thomas II, suivi des seulement l'ancien tribut. principaux de sa cour, se rendit au Thomas II, déjà réduit à camp de l'empereur ottoman. Arrivés là, l'extrémité, accepta ces on leur signifia que, pour première conditions et se rendit au camp preuve de sincérité, ils eussent à se des infidèles. Il fut aussitôt faire circoncire et à professer arrêté, et sur son refus de se l'islamisme. Tous ceux qui ne prirent faire circoncire son barbare pas ce parti, éprouvèrent une mort vainqueur le fit écorcher vif et cruelle. Le roi fut de ce nombre. On achever à coups de flèches. frémit d'horreur au récit de son supplice. Après avoir été écorché vif, on le lia à un pieu, où il servit de but aux flèches des Turcs. Par sa mort, les Ottomans, restés maîtres du royaume, y établirent un Bèylerbèy. Cette forme de gouvernement subsiste encore aujourd'hui.
Des informations qui lui étaient données, Mérimée a tiré la courte notice que nous avons mise en regard du texte de Chaumette-Desfossés. Sèche et brève, elle contient ce qu'il y a d'essentiel dans le récit du consul; elle est faite pour éclairer le lecteur sur les origines de ce drame sanglant et sur le drame lui-même dont Mérimée s'est proposé d'illustrer certaines phases; car, avec son extraordinaire puissance d'évocation, il a vu se dérouler l'horrible tragédie dans le palais de Thomas Ier; il a su se représenter les tourments affreux, les terreurs de l'âme du parricide; il a compris qu'un tel crime devait être expié d'épouvantable façon; la main de Dieu devait conduire la vengeance; mieux que cela, il a su donner la vie à ce roi meurtrier dont l'ambition ne recule pas devant le forfait le plus abominable et qui reste cependant bon chrétien.
Séduit par le pathétique de cette histoire, il l'a conçue un peu à la façon d'une épopée où le sang coule à flots, où les passions sont violentes, les crimes inouïs. Mais il avait l'haleine trop courte pour créer un poème d'une telle envergure; il s'est borné à en décrire quelques scènes, à peindre quelques tableaux. À ce Thomas II, roi de Bosnie, personnage absolument inconnu dans la tradition populaire, Mérimée consacre quatre ballades qui sont comme les fragments d'un grand poème: _la Mort de Thomas II, la Vision de Thomas II, le Combat de Zenitza-Velika_ et _le Cheval de Thomas II_.
Dans ces ballades, suivant sa manière habituelle, il a mis en oeuvre l'idée que lui avait suggérée Chaumette, en s'inspirant de récits ou de scènes analogues, trouvées çà et là au hasard de ses lectures. Dans _la Vision de Thomas II_, il ébauche sa nouvelle: _la Vision de Charles XI_, qui est, on le sait, fondée sur un récit du colonel Gustafson, roi détrôné de Suède[516]. Nous n'avons pu découvrir à quelle autre source que Chaumette l'auteur de _la Guzla_ a puisé l'inspiration de la première et de la troisième ballade; aussi nous contenterons-nous de dire que le récit, dans _la Mort de Thomas II_[517], affecte un tel air de simplicité qu'il n'est pas impossible qu'il y ait là une influence directe des livres saints:
_Alors_ les mécréants leur coupèrent la tête, _et_ ils mirent la tête d'Étienne au bout d'une lance, _et_ un Tartare la porta près de la muraille en criant: «_Thomas! Thomas!_ voici la tête de ton fils. Comme nous avons fait à ton fils, ainsi te ferons-nous!» _Et_ le Roi déchira sa robe _et_ se coucha sur de la cendre, _et_ il refusa de manger pendant trois jours...
_Et_ les murailles de Kloutch étaient tellement criblées de boulets qu'elles ressemblaient à un rayon de miel, _et_ nul n'osait lever la tête seulement pour regarder, tant ils lançaient de flèches et de boulets qui tuaient et blessaient les Chrétiens. _Et_ les Grecs _et ceux qui se faisaient appeler_ «_agréables à Dieu_» _nous ont trahis, et ils se sont rendus à Mahomet_...
Pour ce qui est de la troisième, _le Combat de Zenitza-Velika_[518], c'est le combat fameux de un contre plusieurs, de dix contre cent; le combat qu'on trouve dans toutes les histoires et dans toutes les littératures; la Grèce a eu Léonidas et ses trois cents Spartiates, Rome les trois cents Fabius au Crémère; en France Roland à Roncevaux, l'Illyrie fantaisiste de Mérimée aura Radivoï et ses vingt cousins.
Dans la quatrième, _le Cheval de Thomas II_, Mérimée brode sur un thème des plus connus dans la poésie populaire de toutes les nations: l'attachement du cheval à son maître. Nous connaissons Xanthos le cheval d'Achille, le poulain Babiéca du Cid; le héros des chants serbes Marko Kraliévitch a son cheval Charatz; ne fallait-il pas que Thomas II eût son cheval aussi? Mérimée a appris que les chevaux _parlent souvent_, de Fauriel, dans les _Chants grecs_.
_Vévros et son cheval_. _Le Cheval de Thomas II_.
À Vardari, à Vardari,--dans la plaine «Pourquoi pleures-tu, mon beau de Vardari,--Vévros, las! était cheval blanc? pourquoi hennis-tu gisant;--et son cheval moreau lui dit: douloureusement? N'es-tu pas «Lève-toi, mon maître, et cheminons; harnaché assez richement à ton voilà notre compagnie qui s'en gré? n'as-tu pas _des fers va.»--«Je ne puis cheminer, mon d'argent_ avec des clous d'or? moreau;--je vais mourir.--Viens creuse n'as-tu pas des sonnettes la terre avec tes pieds,--_avec tes d'argent à ton cou? et ne fers d'argent_; enlève-moi avec tes portes-tu pas le Roi de la dents,--et dans la terre fertile Bosnie?»--«Je pleure, jette-moi,--puis prends aussi mon mon maître, parce que l'infidèle mouchoir--et le porte à ma belle m'ôtera mes fers d'argent et mes amie,--pour qu'elle me pleure sonnettes d'argent. Et je en le voyant[519]...» hennis, mon maître, parce que avec la peau du Roi de Bosnie le mécréant doit me faire une selle[520].»
Que Mérimée ait songé à Fauriel quand il composa sa ballade, c'est chose sûre, car trente ans plus tard, parlant de la poésie albanaise, il va dire: «On notera que les sabres et les chevaux qui parlent sont fréquents dans les ballades des klephtes[521].»
Comme le cheval de Vévros, le cheval de Thomas II a des fers d'argent; il est vrai que tous les chevaux que chante la poésie populaire ont tous, ou à peu près tous, des fers d'argent, une parure recherchée[522]: ces nobles bêtes aiment le panache. Toutefois l'on peut dire que, guidé par Fauriel, Mérimée approche, autant que faire se pouvait, du véritable esprit de la poésie populaire en général et de la poésie populaire serbe en particulier. Voici, par exemple, le commencement d'une pièce intitulée _la Mort de Marko Kraliévitch_:
Marko Kraliévitch était parti de bonne heure, un dimanche; avant le lever du soleil, il était au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le gravissait, Charatz, sous lui, commença à chopper, à chopper et à verser des larmes. Cela causa à Marko un grand trouble: «Qu'est cela, Charatz? dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voilà cent cinquante années que nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais bronché, et voilà que tu commences à broncher et à verser des larmes! Dieu le sait, il n'arrivera rien de bon; il va y aller de quelque tête, soit de la tienne, ou de la mienne.» Marko ainsi discourait, quand la Vila s'écrie du milieu de la montagne, appelant Marko: «Mon frère, dit-elle, Marko Kraliévitch, sais-tu pourquoi ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son maître, car vous allez bientôt vous séparer.» Mais Marko répond à la Vila: «Blanche Vila, puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je me séparer de Charatz, quand j'ai parcouru la terre à ses côtés, que je l'ai visitée de l'orient à l'occident, et qu'il ne s'y trouve point un meilleur coursier ni un héros qui l'emporte sur moi? Je ne pense point quitter Charatz, tant que ma tête sera sur mes épaules.--Mon frère, reprend la blanche Vila, personne ne t'enlèvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main d'un guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun guerrier. Mais tu dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique tueur[523].»
En tous pays la poésie populaire se ressemble; le cheval, compagnon inséparable des héros qu'elle chante, s'y retrouve loué pour les mêmes qualités et pour les mêmes services. Nous comprendrons donc que Mérimée traitant d'un pareil sujet ait atteint tout naturellement au ton de la vraie poésie populaire serbo-croate.
Qu'est-ce donc que fait la valeur littéraire de ces poèmes si les sujets n'en sont pas nouveaux? Hâtons-nous de le dire, c'est la manière dont ils sont traités. Sous les murs de la forteresse de Kloutch nous assistons à un véritable combat avec tous ses épisodes, tels qu'on peut les imaginer dans ces temps où l'on se battait presque corps à corps; ce père qui du haut des murailles voit la tête tranchée de son fils, promenée au bout d'une pique; ce mur tout «percé de boulets comme un rayon de miel»; la trahison; les injures que s'adressent les adversaires en présence: tout cela donne l'illusion de la réalité. Le récit est court et rapide; il nous fait passer d'émotions en émotions; trois scènes des plus dramatiques en quelques lignes: l'apparition saisissante du spectre, l'entrevue du roi avec Mahomet II, la mort du parricide; et il semble que rien n'y manque. Peut-on mettre plus de couleur et plus de vie dans ce bref exposé de la bataille de Zenitza-Velika:--«Quand les Dalmates ont vu nos étendards de soie jaune, _ils ont relevé leurs moustaches, ils ont mis leurs bonnets sur l'oreille_»... Gestes fanfarons avec lesquels leur lâcheté fera un singulier contraste; le scintillement des sabres, le hennissement des chevaux, la fuite précipitée des poltrons insolents; le serment de vaincre ou de mourir qui fait songer à la vieille garde, fout cela est noté avec une rare précision et une sobriété admirable.
Ce cheval avec ses _fers dargent_ et _ses clous dor_, ses sonnettes dargent qui parent son collier, éveille en nous lidée de ces beaux chevaux arabes si fiers de leur parure. Quoi de plus dramatique que lantithèse que fait la réponse de lanimal avec linterrogation du maître: «Et je hennis, mon maître, parce quavec la peau du roi de Bosnie le mécréant doit me faire une selle.»
Cette attention à soigner le détail, à mettre une image ou une intention dans presque tous les mots, nous lavons dit et nous le redirons encore, Mérimée lapporte jusque dans les notes; et cest ce qui fait la valeur et le fini de ses ouvrages.
Donnons quelques exemples:
«Un Catholique, en voyant passer un Grec, ne manque pas de lâcher un _pàsa vjerro_ (foi de chien), et den recevoir léquivalent», dit Chaumette-Desfossés[524]. «Les Grecs et les catholiques romains se damnent à qui mieux mieux», dit Mérimée[525]; on croirait les entendre.
Ce fut pendant cet intervalle que lhérésie des _Paterniens_ se propagea en Bosnie. Ces sectaires, qui se donnaient le nom de _Bogou-Mili_ (agréables à Dieu), excitèrent plusieurs guerres civiles par leur grand nombre et leur fanatisme, et finirent par causer la ruine de leur patrie... Leurs principales erreurs consistaient à regarder lhomme comme louvrage et le séjour du démon, à rejeter les prêtres, leucharistie, et presque tous les livres de la Bible. Ils disaient encore que, pour être sauvé, il suffisait davoir la volonté dêtre baptisé. On entrevoit dans ce dernier principe la raison de leur facilité à embrasser lislamisme[526].
Mérimée traduit par des actes les effets funestes de cette hérésie: «Et les Grecs et ceux qui se faisaient appeler _agréables à Dieu_ nous ont trahis et ils se sont rendus à Mahomet, et ils travaillaient à saper les murailles.» Et dans une note il s'explique; il n'y a pas besoin d'être grand clerc pour le comprendre, ni d'être très versé dans les questions de théologie; c'est très simple: les Paterniens considèrent que tous les hommes sont les enfants du diable: «En illyrique, _bogou-mili_; c'est le nom que se donnaient les Paterniens. Leur hérésie consistait à regarder l'homme comme l'oeuvre du diable, à rejeter presque tous les livres de la Bible, enfin à se passer de prêtres[527].» Voici une bonne explication, facile à comprendre pour tout lecteur qui, comme Mérimée, se soucie peu des questions de dogmes.
C'est ainsi qu'il communique la vie à tout ce qu'il doit aux autres; une vie qui ne vient que de lui. Il prend son bien où il le trouve, mais il lui imprime sa propre marque, toujours reconnaissable.
CHAPITRE V
Fortis, «La Divine Comédie», Quelques Autres Sources.
§ 1. Les Illyriens de Fortis.--§ 2. Les ballades des heyduques. _Les Braves Heyduques_: une scène dantesque. _Chant de Mort_: un vocero morlaque.--§ 3. La vie domestique dans _la Guzla_: _l'Amante de Dannisich_. De la différence qu'il y a entre cette pièce et la véritable poésie serbe.--§ 4. La vie domestique dans _la Guzla_: ballades sur les _pobratimi_--§ 5. _Les Monténégrins_. Les Français dans la poésie populaire serbo-croate.--§ 6. La source de _Hadagny_.--§ 7. Une note nouvelle: Venise; _Barcarolle_--§ 8. Théocrite et les auteurs classiques: _le Morlaque à Venise; Impromptu_.
Le _Voyage en Dalmatie_ de l'abbé Fortis est l'une des sources de _la Guzla_; l'auteur de ce dernier ouvrage n'a pas craint de nous le dire, et par deux fois: d'abord dans sa lettre à Sobolevsky en 1835, puis dans la préface à la nouvelle édition de 1842, préface qui fut écrite en 1840. Mais cet aveu paraît si peu sincère, Mérimée affecte un air si dédaigneux à l'égard du bon abbé, que le lecteur non prévenu juge sa dette insignifiante et volontiers croirait à une «nouvelle mystification». Eugène de Mirecourt,--qu'on nous permette de le citer, bien que plus d'une légende lancée par lui trouve encore crédit de nos jours,--Eugène de Mirecourt, disons-nous, nous assure avec son beau sang-froid que, pour sa part, il ne voit pas «franchement» de quel secours a pu être à Mérimée le _Voyage en Dalmatie_, «livre indigeste, dit-il, qui ne parle que de métallurgie, de botanique et de géologie[528]». M. Filon, d'autre part, bien qu'il suspecte,--et pour cause!--la sincérité de Mérimée, déclare à son tour le _Voyage_ de Fortis «un bouquin pédant et insipide[529]». Le livre du savant abbé est--qu'il nous soit permis de le dire--bien autre chose qu'un «bouquin pédant et insipide»; et, s'il y est question de «géologie, de botanique et de métallurgie», ce n'est pas là le seul intérêt qu'il présente à qui veut s'instruire.
Il y avait deux façons de suspecter la bonne foi de Mérimée: croire qu'il affectait lui devoir quelque chose, sans qu'il en fût rien, dans le seul but de se couvrir d'une autorité; ou croire enfin qu'en reconnaissant lui avoir fait quelque emprunt, il ne faisait qu'obéir à un scrupule de conscience, sans déclarer toutefois jusqu'à quel point il lui était redevable. C'est l'hypothèse qu'un examen plus attentif de l'ouvrage de Fortis nous a fait admettre comme la plus vraisemblable. Rendons au bon abbé ce qui lui appartient: son deuxième chapitre, celui que Mérimée a mis plus particulièrement à contribution, est un petit chef-d'oeuvre dans son genre.
§ 1
LES ILLYRIENS DE FORTIS