"La Guzla" de Prosper Mérimée

Chapter 16

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Il le fît dans une allusion discrète et maligne, en vrai pince-sans-rire qu'il était. «Quand je m'occupais à former le recueil dont on va lire la traduction, dit-il dans sa préface, je m’imaginais être à peu près le seul Français (CAR JE L'ÉTAIS ALORS) qui pût trouver quelque intérêt dans ces poèmes sans art.» _Alors_, c’était l’année 1816, époque où l’aimable auteur n’avait que treize ans, mais également celle où _Jean Sbogar_ et _Smarra_ n’étaient pas encore parus! Il antidate ainsi son livre pour prouver qu’il a priorité sur Nodier; mais il ne fait, en définitive, par cette manoeuvre que nous convaincre qu’il connaissait la vogue de la poésie populaire serbo-croate, aussi passagère qu’elle eût été[466].

Ce mot même de _guzla_ qu’il donna pour titre à son recueil, avait été employé plusieurs fois avant lui par l’ancien rédacteur du _Télégraphe_ de Laybach. Dans les extraits des articles de Nodier sur la poésie «morlaque» que nous avons donnés, on a pu rencontrer la description de cet instrument. On la rencontre dans _Jean Sbogar_, de même que dans la ballade du _Bey Spalatin_, publiée à la suite de _Smarra_. Il est juste de faire remarquer que le traducteur bernois de 1778 a surtout le droit d’en réclamer la priorité[467]; mais ce n’est pas seulement la _guzla_ que Nodier avait décrite; il avait mis en scène ce même «barde slave» dont Mérimée traça le brillant portrait qui domine _la Guzla_ tout entière.

C’est ainsi qu’on reconnaît dans _Jean Sbogar_, au troisième plan seulement, il est vrai, bien derrière l’élégant brigand dalmate et sa mélancolique bien-aimée, les traits d'un véritable «aîné» d'Hyacinthe Maglanovich, plus poétique et moins gai sans doute, mais aussi vivant,--à sa façon,--que l'est le héros de Mérimée. Il est assis au milieu d'une assemblée populaire, ce vieillard «qui promenait régulièrement sur une espèce de guitare, garnie d'une seule corde de crin, un archet grossier et en tirait un son rauque et monotone, mais très bien assorti à sa voix grave et cadencée». Et il chantait,

en vers esclavons, l'infortune des pauvres Dalmates, que la misère exilait de leur pays; il improvisait des plaintes sur l'abandon de la terre natale, sur les beautés des douces campagnes de l'heureuse Macarsca, de l'antique Trao, de Curzole aux noirs ombrages; de Cherso et d'Ossero où Médée dispersa les membres déchirés d'Absyrthe; de la belle Epidaure, toute couverte de lauriers rosés; et de Salone, que Dioclétien préférait à l'empire du monde. À sa voix, les spectateurs d'abord émus, puis attendris et transportés, se pressaient en sanglotant; car, dans l'organisation tendre et mobile de l'Istrien, toutes les sympathies deviennent des émotions personnelles, et tous les sentiments, des passions. Quelques-uns poussaient des cris aigus, d'autres ramenaient contre eux leurs femmes et leurs enfants; il y en avait qui embrassaient le sable et qui le broyaient entre leurs dents, comme si on avait voulu les arracher aussi à leur patrie. Antonia surprise s'avançait lentement vers le vieillard, et en le regardant de plus près, elle s'aperçut qu'il était aveugle comme Homère. Elle chercha sa main pour y déposer une pièce d'argent percée, parce qu'elle savait que ce don était précieux aux pauvres Morlaques, qui en ornent la chevelure de leurs filles[468].

De même on voit dans _le Bey Spalatin_ le vieux chef de tribu détacher sa _guzla mélodieuse_ et chanter «les victoires du fameux Scanderbeg, les douceurs du sol natal, les regrets amers de l'exil», accompagnant chaque refrain d'un cri «douloureux et perçant[469]». Et à la fin du poème, l'auteur pousse cette exclamation qui prouve combien sincèrement il a en horreur la fausse modestie de ses confrères occidentaux: «L’histoire du bey Spalatin, de sa petite-fille morte et de sa tribu délivrée, est la plus belle qui ait jamais été chantée sur la _guzla_.»

Le poème de Mérimée diffère trop de celui de Nodier pour qu’on puisse prétendre qu’il en soit une simple copie. La «couleur locale» est répandue à flot chez ce vieux gaillard moustachu d’Hyacinthe Maglanovich, grand mangeur, beau buveur, vaniteux et capricieux, qui sait louer ses propres poèmes comme le poète de Nodier. «L’Aubépine de Veliko, dit-il au début de son histoire, par Hyacinthe Maglanovich, natif de Zuonigrad, le plus habile des joueurs de guzla. Prêtez l’oreille!»--Le poète illyrique, d’après Mérimée, n’est pas seulement un bon chanteur: c’est un vrai maître chanteur, qui sait choisir le moment le plus intéressant pour couper son récit en deux et faire appel à la générosité de son auditoire:

Quand elle eut mangé ce fruit, qui avait une si belle couleur, elle se sentit toute troublée, et il lui sembla qu’un serpent remuait dans son ventre.

_Que ceux qui veulent connaître la fin de cette histoire donnent quelque chose à Jean Bietko[470]._

Seulement, sous le rapport de la «couleur locale», il n’est pas beaucoup plus vrai que le barde de Nodier. Il est rapiécé, fait de morceaux divers, étalés sur son fond d’une authenticité douteuse, que Mérimée avait emprunté à son prédécesseur.

Mais laissons Nodier pour le moment et examinons de plus près de quoi se compose cette fameuse «couleur» d’Hyacinthe Maglanovich. Et tout d’abord, Mérimée devait avoir vu quelque part et pris «sur le vif» le visage pittoresque de son poète, car il le reproduisit presque sans changement une année plus tard, sous un casque formidable, lorsqu'il dessina son capitaine de _reîtres_ au premier chapitre de la _Chronique du temps de Charles IX_. La ressemblance est frappante entre le Slave et le Germain, qui sont esquissés tous les deux, semble-t-il, d'après le même modèle parisien:

NOTICE SUR MAGLANOVICH: CHRONIQUE DE CHARLES IX.

Hyacinthe avait alors près de soixante C'était un _grand et puissant ans. C'est un _grand homme_, vert et homme_ de cinquante ans environ, robuste pour son âge, les épaules avec un gros _nez aquilin_, le larges et le cou remarquablement gros. teint fort _enflammé_, les Sa figure est prodigieusement basanée; cheveux grisonnants et rares, ses yeux sont petits et un peu relevés couvrant à peine _une large du coin; _son nez acquilin_, assez cicatrice qui commençait à _enflammé_ par l'usage des liqueurs l'oreille gauche et qui venait fortes; sa longue moustache blanche et se perdre dans son épaisse ses gros sourcils noirs forment un moustache_[471]. ensemble que l'on oublie difficilement quand on l'a vu une fois. _Ajoutez à cela une longue cicatrice qu'il porte sur le sourcil et sur une partie de la joue_. Il est très extraordinaire qu'il n'ait pas perdu l'oeil en recevant cette blessure.

D'autres détails sont ramassés un peu partout; la description du _guzlar_ est empruntée à Fortis:

FORTIS: MÉRIMÉE:

Dans les assemblées champêtres, qui se Je dirais seulement quelques tiennent à l'ordinaire dans les maisons mots des bardes slaves ou où il y a plusieurs filles, se perpétue joueurs de _guzla_, comme on les le souvenir des anciennes histoires de appelle. la nation. Il s'y trouve toujours un chanteur qui accompagne sa voix d'un La plupart sont des vieillards instrument, appelé _guzla_ monté d'une fort pauvres, souvent en seule corde, composée de plusieurs guenilles, qui courent les crins de cheval entortillés... villes et les villages en chantant des romances et Plus d'un Morlaque est en état de s'accompagnant avec une espèce chanter, depuis le commencement à la de guitare, nommée _guzla_ qui fin, ses propres vers impromptus, n'a qu'une seule corde faite de toujours au son de la _guzla_... Leur crin... chant héroïque est extrêmement lugubre et monotone. Ils chantent encore un peu Ces gens ne sont pas les seuls du nez, ce qui s'accorde, il est vrai, qui chantent des ballades; assez bien avec le son de l'instrument presque tous les Morlaques, dont ils jouent... Un long hurlement, jeunes ou vieux, s'en mêlent consistant dans un _oh_! rendu avec des aussi: quelques-uns, en petit inflexions de voix rudes et grossières, nombre, composent des vers précède chaque vers, dont les paroles qu'ils improvisent souvent. se prononcent rapidement, et presque sans modulation qui est réservée à la Leur manière de chanter est dernière syllabe, et qui finit par un nasillarde, et les airs des roulement allongé... Quand un Morlaque ballades sont très peu variés; voyage par les montagnes désertes, il l'accompagnement de la guzla ne chante, principalement de nuit, les les relève pas beaucoup, et hauts faits des anciens rois et l'habitude de l'entendre peut seigneurs slaves, ou quelque aventure seule rendre cette musique tragique. S'il arrive qu'un autre tolérable. À la fin de chaque voyageur marche en même temps sur la vers, le chanteur pousse un cime d'une montagne voisine, ce dernier grand cri, ou plutôt un répète le verset chanté par le premier. hurlement, semblable à celui Cette alternative de chant continue d'un loup blessé. On entend ces aussi longtemps que les chanteurs cris de fort loin dans les peuvent s'entendre[472]. montagnes, et il faut y être accoutumé pour penser qu'ils sortent d'une bouche humaine.

De même, les données topographiques de l'introduction (Zuonigrad, Livno, Scign, Zara, etc.) sont tirées du _Voyage en Dalmatie_ et des cartes qui l'accompagnent,--il faut le reconnaître, avec un grand souci d'exactitude et de façon à ne rien avancer qui ne soit vraisemblable.

Mérimée loue et apprécie, avant tout, la large et simple hospitalité que les Morlaques savaient offrir au voyageur. Voici ce que nous raconte le prétendu traducteur de son prétendu poète: «En 1817, je passai deux jours dans sa maison [de Maglanovich], où il me reçut avec toutes les marques de la joie la plus vive. Sa femme et tous ses enfants et petits-enfants me sautèrent au cou, et quand je le quittai, son fils aîné me servit de guide dans les montagnes pendant plusieurs jours, _sans qu'il me fût possible de lui faire accepter une récompense_.» Est-ce autre chose qu'une réminiscence du récit de Fortis quand il raconte la visite qu'il fit en 1771 à un chef dalmate:

Je n'oublierai jamais l'accueil cordial que j'ai reçu du voïvode Pervan à Coccorich. Mon unique mérite à son égard était de me trouver l'ami d'une famille de ses amis[473]. Une liaison si légère l'engagea néanmoins à envoyer à ma rencontre une escorte et des chevaux; à me combler des marques les plus recherchées de l'hospitalité nationale; à me faire accompagner par ses gens et par son propre fils, jusqu'aux campagnes de Narenta, distantes de sa maison d'une bonne journée; enfin à me fournir des provisions si abondantes, que je n'avais rien à dépenser dans cette tournée.

Quand je partis de la maison de cet excellent hôte, lui et toute sa famille me suivirent des yeux et ne se retirèrent qu'après m'avoir perdu de vue. Ces adieux affectueux me donnèrent une émotion que je n'avais pas éprouvée encore et que je n'espère pas sentir souvent en voyageant en Italie. J'ai apporté le portrait de cet homme généreux, afin d'avoir le plaisir de le revoir malgré les mers et les montagnes qui nous séparent et pour pouvoir donner en même temps une idée du luxe de la nation à l'égard de l'habillement de ses chefs. Le Morlaque, né généreux et hospitalier, ouvre sa pauvre cabane à l'étranger, fait son possible pour le bien servir et ne demandant jamais, _refuse même souvent avec obstination les récompenses qu'on lui offre_[474].

Une belle planche en taille douce représentant _il Vaïvode Pervan di Coccorich_ accompagne le récit de Fortis. Mérimée suivit son exemple et inséra dans _la Guzla_ une lithographie qui représente son poète imaginaire. À l'inverse de ce qu'il avait fait à propos de Clara Gazul, il joignit ce portrait à _tous_ les exemplaires de l'édition originale.

Il est inutile de chercher sous les traits d'Hyacinthe Maglanovich la physionomie plus ou moins défigurée de Mérimée, comme l'ont voulu Ch. Asselineau et M. Leger[475], mais il est juste de dire que, sous le rapport de l'exactitude, ce portrait ne laisse rien à désirer. MM. Tourneux et Leger se demandent où Mérimée s'était procuré les documents nécessaires à la confection de cette lithographie. Nous nous posons à notre tour la même question. Le bonnet d'agneau noir, la ceinture large et multicolore, ornée d'un énorme couteau, ressemblent à ce qu'on voit sur la planche de Fortis, mais le reste, la _guzla_ surtout et la position accroupie du vieux racleur qui n'en est pas moins authentique, ne peut avoir été dessinée que d'après un modèle. Nous avons examiné, sans succès, un grand nombre de relations de voyage, albums de costumes et autres publications antérieures à 1827, et il ne nous semble pas que le portrait d'Hyacinthe Maglanovich ait été copié sur aucune gravure.

Il nous paraît plus probable qu'il fut dessiné d'après nature par quelqu'un qui avait visité les provinces illyriennes et vu un joueur de _guzla_, par Fauriel, peut-être, qui avait passé, en 1824, quelques mois à Trieste (où les chanteurs serbes n'étaient pas plus rares que les chanteurs grecs, qu'il y cherchait alors) ou bien par Fulgence Fresnel, cousin de Mérimée, qui fournit à l'auteur certains «renseignements» sur l'Illyrie où il avait fait de nombreux voyages, si nous nous en rapportons à Eugène de Mirecourt[476] et à la _Littérature française contemporaine_ de Bourquelot et Maury[477]. Grâce à M. Tourneux, nous savons maintenant que Mérimée n'obtint ce dessin qu'au moment où _la Guzla_ s'imprimait déjà; il avait envoyé d'abord à son éditeur strasbourgeois, le 22 mars 1827, deux croquis de la guzla (qui sont, semble-t-il, de sa main, et que M. Tourneux a reproduits dans sa brochure _Prosper Mérimée, comédienne espagnole et chanteur illyrien_); plus tard, le portrait de Maglanovich prit définitivement place en tête du volume. Ni M. Tourneux, ni M. Félix Chambon n'ont su dire qui était le mystérieux artiste qui signa: _A. Br._--M. Lucien Pinvert penche pour le nom de Mérimée lui-même[478]. Il est difficile de le prétendre ou de le nier, car le procédé de reproduction (la lithographie) n'est pas un de ceux qui respectent l'original.

Mais revenons à notre poète. Mérimée nous assure qu'Hyacinthe était un ivrogne incorrigible et qu'il ne pouvait jamais chanter sans avoir fait une copieuse libation d'eau-de-vie.

Suivant l'avis du voïvode, j'eus soin de le [Maglanovich] faire boire, et mes amis, qui étaient venus nous tenir compagnie sur le bruit de son arrivée, remplissaient son verre à chaque instant. Nous espérions que quand cette faim et cette soif si extraordinaires seraient apaisées, notre homme voudrait bien nous faire entendre quelques-uns de ses chants. Mais notre attente fut bien trompée. Tout d'un coup il se leva de table et se laissant tomber sur un tapis près du feu (nous étions en décembre), il s'endormit en moins de cinq minutes, sans qu'il y eût moyen de le réveiller.

Je fus plus heureux une autre fois: j'eus soin de le faire boire seulement assez pour l'animer, et alors il nous chanta plusieurs des ballades que l'on trouvera dans ce recueil.

_Il me quitta d'une façon étrange: il demeurait depuis cinq jours chez moi, quand un matin il sortit, et je l'attendis inutilement jusqu'au soir. J'appris qu'il avait quitté Zara pour retourner chez lui_[479].

N'en déplaise à M. Louis Leger qui veut que «l'ivrognerie soit très rare chez les Slaves méridionaux[480]». Mérimée ne se trompe nullement dans ce qu'il avance. Voici, en effet, les termes dans lesquels s'explique Karadjitch, sur le compte d'un célèbre _guzlar_, le vieux Miliya, qu'il avait eu occasion de fréquenter quelque temps:

Quelques jours après arriva le knèze[481], amenant Miliya. Mais quand je me fus mis en rapport avec ce dernier, ce fut pour moi un nouveau sujet de souci, et toute ma joie fit place d'abord à une triste déception. Non seulement Miliya, comme tous les chanteurs (qui ne sont que _chanteurs_), ne savait pas _réciter_, mais uniquement chanter, _mais ceci même il ne le voulait pas faire à moins d'avoir de l'eau-de-vie devant lui_. Or, à peine y avait-il goûté que, affaibli soit par l'âge, soit par l'effet de ses blessures (il avait eu jadis la tête hachée de coups de sabre dans une rixe avec un Turc de Kolachine), il s'embrouillait tellement qu'il devenait incapable de chanter avec tant soit peu d'ordre et de régularité. Miliya en savait beaucoup d'autres, mais il ne me fut pas donné de profiter de cette occasion unique. L'oisiveté et le travail que je lui imposais commençaient à peser au vieillard; de plus, il se trouva là de ces gens bien intentionnés, qui se font un plaisir de tout tourner en ridicule et de mystifier les autres à tout propos. Ces gens donc se mirent à lui dire: «Comment toi, un homme d'âge et de bon sens, es-tu devenu bête à ce point? Ne vois-tu pas que Vouk est un fainéant qui ne s'occupe que de piesmas et de futilités pareilles? Si tu l'écoutes, il te fera encore perdre ici tout l'automne; retourne donc chez toi et occupe-toi de tes affaires.» Miliya se laissa persuader, _et il partit un beau jour en cachette de moi_[482].

Il est vrai que ce récit ne fut publié en serbe que six ans après _la Guzla_; mais il est fort probable que les amis allemands de Karadjitch en avaient eu la primeur; de conversations en conversations, on s'était peu à peu figuré, dans la société littéraire européenne d'avant 1833, un type du guzlar analogue au vieux Miliya. La _Revue encyclopédique_ ne parlait-elle pas déjà en 1826 d'un «rapsode serbe aveugle, nommé Philippe, qui improvisait des chants guerriers même de plusieurs centaines de vers[483]»? Il est aussi, surtout, possible que Fauriel, qui témoignait un intérêt tout particulier à la poésie serbe, ait signalé à Mérimée ces détails. Ne poussait-il pas son jeune ami à apprendre le serbe et à traduire les _piesmas_ «d'après le même système qu'il avait appliqué aux chants grecs»?

Quant à la vanité de poète, autre trait du caractère de Maglanovich, elle est d'autant plus contestable que les poésies populaires serbes sont pour ainsi dire anonymes: on ne connaît même pas les auteurs des ballades les plus récentes: le véritable poète d'une _piesma_ se défend toujours de l'être et prétend l'avoir apprise de la bouche d'un autre. Le guzlar n'est qu'un simple récitateur même quand il débite ses propres vers,--tant s’y efface sa personnalité,--moulés qu’ils sont dans les formes traditionnelles selon des procédés depuis longtemps établis; on lui trouverait tort d’en réclamer la propriété: le bon goût et une timidité de convention l’empêchent de s’en dire l’auteur aussi ouvertement que le fait le poète de Mérimée: «_Celui qui a fait cette chanson était avec ses frères au rocher gris; il se nomme Guntzar Wossieratch[484]_.» Le guzlar sait que ses autres confrères modifieront son ébauche avant qu’elle prenne sa forme définitive; rien n’est plus faux que cette _Improvisation d'Hyacinthe Maglanovich_ où l’on sentie cabotinage:

Étranger, que demandes-tu au vieux joueur de guzla? que veux-tu du vieux Maglanovich? Ne vois-tu pas ses moustaches blanches, ne vois-tu pas trembler ses mains desséchées? Comment pourrait-il, ce vieillard cassé, tirer un son de sa guzla, vieille comme lui?...

La guzla d’Hyacinthe Maglanovich est aussi vieille que lui; mais jamais elle ne se déshonorera en accompagnant un chant médiocre. Quand le vieux poète sera mort, qui osera prendre sa guzla et en tirer des sons? Non, l’on enterre un guerrier avec son sabre: Maglanovich reposera sous terre avec sa guzla sur sa poitrine[485].

La renommée d’un guzlar,--et son orgueil de poète aussi,--n’était jamais si grande que l’imaginait Mérimée, oubliant un peu trop qu’il avait dit que «la plupart sont des vieillards et fort pauvres, souvent en guenilles, qui courent les villes et les villages en chantant des romances». Si un guzlar était connu, il ne l’était pas par son talent de poète, mais par sa bonne mémoire et pour son répertoire choisi. Donc, pour le salut de la «couleur locale», le nom du soi-disant auteur des ballades de _la Guzla_ ne devait pas figurer sur le recueil. Pour comble de malheurs, quelques biographes par trop zélés ont rendu à Mérimée le mauvais service de souligner avec trop d’enthousiasme la pittoresque figure de Maglanovich.

Mérimée fut trompé, soit,--et c’est le plus probable,--par Ch. Nodier qui donnait une grande importance à la personnalité de «l’Homère esclavon», soit par Fortis, qui parle une fois de Triboco, village qui était la patrie de «Pappizza, paysan improvisateur qui, né vers la fin du XVIIe siècle, est encore célèbre après sa mort, à cause de la quantité de ses poésies, qu’il chantait lui-même en s’accompagnant de la guzla, et dont il semble qu’on a perdu le souvenir[486]». À notre avis, les _Chants populaires de la Grèce moderne_ de Fauriel ont largement contribué à pareille méprise. Dans son introduction, le savant ami de Mérimée avait longuement parlé des chanteurs grecs, des difficultés qu’on a pour se procurer leurs récits, etc. L’auteur de _la Guzla_ nota soigneusement cela pour s’en servir dans la notice qu’il plaça en tête du volume. Mais c’est surtout dans les chants mêmes des Grecs qu’il trouva les formules naïvement orgueilleuses qu’il prodigua dans ses ballades illyriques. Celle-ci, par exemple, que nous tirons de Fauriel, semble appartenir à _la Guzla_: «Je m’arrête pour vous faire un récit [dont vous] serez bien émerveillés[487].» Ou bien une autre: «J’ai donc composé cette histoire: et je la joue sur ma lyre, pour mon divertissement:--car quiconque sait parler avec agrément et avec raison, peut faire qu’un coeur attristé reçoive des consolations. C’est Manuel de Seti, fils du Pappas Hiéronyme, Charciote, qui est l’auteur de toute cette histoire.» Ou bien, enfin, celle-ci: «Celui qui bien écoute, bien aussi raconte, s’il lui arrive de bien rappeler [les faits] dans sa tête. Et moi aussi j’ai écouté, et j’ai fait une Georgide, sur George Skatoverga de la plaine. Comme je ne sais point lire, pour ne point oublier cette histoire, j’en ai fait une chanson, afin d’en bien conserver le souvenir[488].»

Quant à la prétendue ruse du barde illyrique, qui aurait l’habitude de s’interrompre à l’endroit le plus intéressant de son récit, pour faire une quête, elle n’est mentionnée ni par Fortis et Nodier pour les Serbes, ni par Fauriel pour les Grecs modernes. Nous ne savons si le chanteur grec était capable de tant d’habileté, mais pour le guzlar serbo-croate naturellement simple et enthousiaste, nous pouvons dire que cette sommation pressante serait contraire à son caractère national. Aussi nous faut-il comprendre combien fut blessée la susceptibilité des critiques serbes de 1827; ils reprochèrent amèrement à l’auteur de _la Guzla_ d’avoir calomnié par cette fausse assertion tout un peuple[489].

Pourtant, si Mérimée attribuait mal à propos cette ruse professionnelle, il ne l’avait pas inventée. Le jongleur français la connaissait bien avant lui et la pratiquait quelquefois:

Huimès commence chançon à enforcier Que vous orrez, _se donez un denier_,