Chapter 13
Ce recueil a dissipé lobscurité qui régnait en Allemagne, y disait-on, sur la nation des Serves (_sic_), en montrant que, malgré le joug des tyrans qui oppriment cette peuplade antique, et malgré létat sauvage auquel un despotisme barbare la réduite, elle a toujours conservé lamour de la poésie, et quelle aime retracer dans ses chants le souvenir des hauts faits de ses ancêtres. Ce peuple est doué dune grande force dimagination, de beaucoup de jugement; il chérit avec enthousiasme la gloire que ses anciens héros se sont acquise. La douceur des sentiments qui règne dans sa poésie et qui approche de la mélancolie, ne doit pas sembler étrange, si lon se rappelle quil appartient à la grande famille des Slaves, dont toutes les compositions ont toujours respiré la mollesse, dans la musique comme dans les paroles.
Les chants publiés par Talvj ne sont pas le fruit de la méditation: une improvisation naturelle qui les a créés; conservés par les traditions, ils ont peut-être subi plusieurs changements, qui dépendaient du caractère de ceux qui les chantaient. Les petits cantiques retentissent encore dans les réunions des filles occupées de leurs travaux; elles y ajoutent des vers où elles expriment leurs plaintes amoureuses, leurs plaisirs et les sentiments divers qui les dominent. Les morceaux plus étendus, qui retracent des traditions historiques, sont chantés par les hommes assemblés en festins; ils contiennent jusquà deux cents vers[365].
La poésie est une fidèle image du caractère national des peuples parvenus à un certain degré de civilisation, quand lindividualité nest pas encore confondue avec les formes abstraites de la pensée. Les chants des Serviens peignent particulièrement les plaisirs qui sont le prix de la valeur et de la victoire; on y trouve des sentiments nobles et généreux; des traits de barbarie et même de perfidie. On y voit le goût des vengeances particulières, et, surtout, des idées singulières de lhonneur et des convenances sociales. Quelques morceaux sont consacrés à chanter des sujets religieux, tels que des conversions à lislamisme; lamitié y est peinte sous des couleurs vives et fortement tracées, et lamour mieux célébré quon ne devait lespérer chez un peuple qui naccorde que peu de droits aux femmes; les poésies de cette nation diffèrent de celles des autres peuples slaves, en ce quelles ne donnent pas la préférence à la couleur nationale, mais bien à la blancheur de la peau (_sic_)[366].
Trois mois plus tard, _le Globe_ parla de la revue strasbourgeoise et lui reprocha davoir trop sommairement présenté les ballades serbes:
Cette livraison peut nous fournir quelques nouvelles littéraires de lAllemagne... La première partie dune traduction des _Chants populaires des Serviens_ a paru à Halle. On lattribue à Mlle de Jacob, fille du conseiller dÉtat et professeur de Jacob. Ce nest que depuis peu dannées que lon soccupe en Allemagne de la littérature des Serbes. Le célèbre Herder, dans son recueil de _Chants populaires_ (1777), et Goethe, par son imitation de _Asan-Aga_, ont les premiers fixé les regards sur le génie poétique de cette tribu de la grande famille des Slaves. Plus récemment, un Servien, M. Wuk Stephanowitsch, sest livré avec une ardeur admirable à de grandes recherches et à de sérieux travaux dérudition. Son recueil des chants populaires des Serbes parut en 1814 en deux volumes. Une traduction en vers métriques de toutes les poésies quil renferme a, dit-on, été envoyée à Goethe, qui sest chargé de la revoir et de la publier. En attendant, M. Kopitar, savant établi à Vienne, et les frères Grimm ont fait paraître des traductions partielles. Nous regrettons que les auteurs de la _Bibliothèque allemande_ naient rien à nous dire de la traduction nouvelle sinon qu_elle est très agréable à la lecture et quelle paraît très fidèle_. Cétait le cas de citer et dimiter M. dEckstein qui a enrichi de ces morceaux plusieurs numéros de son _Catholique_. Pourquoi ne nous traduisent-ils pas en partie le _Précis historique sur les Serviens_ que Mlle de Jacob a placé en tête de sa collection et qui, de leur aveu, est clair et suffisamment détaillé[367]?
En même temps, la _Revue encyclopédique_ publiait un avertissement sur la traduction allemande des _Chansons nuptiales serbes_, faite par Eugène Wesely[368], et sur les _Nékoliké piesnitsé_ («Quelques chansons») du poète serbe Siméon Miloutinovitch, qui avait profité de cet enthousiasme serbophile pour obtenir de Goethe un article sur ses inintelligibles improvisations auxquelles on accordait un certain crédit presque jusquà nos jours[369].
On sest pris en Allemagne, disait la revue, dune belle passion pour la littérature poétique des Serviens, que lon connaît seulement depuis quelques années... Il est pourtant de fait que les chansons serviennes sont généralement pauvres de poésie et dinvention. Souvent elles se réduisent à de simples pensées, à des réflexions communes et aux événements vulgaires de la vie (_sic_). Il y en a que les femmes chantent en filant et quelles composent elles-mêmes, en vaquant à leurs travaux. Les chansons damour ne sont guère plus remarquables. Il ny a que les chansons héroïques qui, conservant lempreinte du caractère belliqueux de la nation, ou se rapportant à des événements historiques, présentent un intérêt particulier. On cite un rapsode aveugle, nommé Philippe, qui improvisait des chants guerriers, même de plusieurs centaines de vers. Il se peut, au reste, que cette poésie servienne gagne dans la langue originale, par la naïveté ou loriginalité de lexpression; mais toujours est-il vrai que, dans les traductions allemandes, elle a très peu de couleurs et de traits piquants[370].
On y parlait ensuite des _Nékoliké piesnitsé_ de Miloutinovitch, «homme dun esprit cultivé», et lon terminait en disant quelques mots de la _Danitsa_ («Étoile du matin»), almanach serbe publié par Karadjitch.
Quelques mois plus tard, la même _Revue encyclopédique_ donna une notice de J.-H. Schnitzler sur la traduction de Talvj. Le critique se contenta de résumer lintroduction des _Volkslieder der Serbe_[371].
Au moment même où Mérimée préparait sa mystification, la poésie «illyrique» avait une telle vogue que le _Journal de la littérature étrangère_ inséra pendant lannée 1827 quatre notices relatives à ce sujet[372]. Pour mieux comprendre combien ces notices sont significatives, il faut se dire quà lheure actuelle bien des années ont passé depuis que les publications françaises ne parlent plus des lettres serbes: chose plus étonnante encore si lon songe que cest précisément linfluence française qui a opéré récemment une vraie révolution littéraire en Serbie, et qui donne la direction à la littérature serbe contemporaine, surtout à la poésie et à la critique.
Au moment où _la Guzla_ sortait des presses, Mme Louise Sw. Belloc, traductrice de Thomas Moore, rédigeait en français une traduction dun certain nombre de chants serbes. Déjà au mois de juin, présentant au public la _Servian Popular Poetry_ de John Bowring, elle déclarait dans la _Revue encyclopédique_: «On pourra bientôt juger en France du mérite de ces chants serbes, dont la traduction simprime et paraîtra incessamment, avec des notes et des éclaircissements indispensables pour bien saisir lensemble et les détails dune poésie tout à fait populaire, née des besoins dun peuple sur lequel nous avons eu jusquà présent si peu de notions, et empreinte de moeurs et d'habitudes que nous connaissons à peine[373].
Mais cet ouvrage ne parut jamais, sans doute parce quon le jugea inutile après _la Guzla_[374].
§ 6
LES MYSTIFICATEURS LITTÉRAIRES
MM. Paul Reboux et Charles Müller firent paraître, il y a quelque temps, un livre qui obtint le plus légitime des succès. Leur livre _À la manière de..._ est un recueil de pastiches. Il en est damusants: dautres nous apparaissent ironiques, tous sont pleins desprit. Tour à tour, les auteurs pastichent Mme de Noailles, Maurice Mæterlinck, de Heredia, Shakespeare, La Rochefoucauldt, Huysmans, Conan Doyle. Ce livre est, dans son genre, un chef-doeuvre, cest aussi un tour de force.
Mais dans lesprit des auteurs, il ny eut jamais lintention de provoquer de la confusion. Il ne sagit pas là de mystification.
La mystification littéraire a souvent été employée, presque toujours avec succès. Elle est, du reste, aussi ancienne que les lettres elles-mêmes[375].
Ainsi, dès que la vieille ballade commença à rentrer en faveur auprès du public, il se trouva des imposteurs qui, comptant sur la crédulité publique, en offrirent des contrefaçons. Lépoque de Percy produisit les pastiches de Chatterton (1778). Le succès du recueil de sir Walter Scott engagea le révérend R.S. Hawker à composer sa fameuse ballade de _Trelawny_, mystification à laquelle Scott lui-même se laissa prendre ainsi que Macaulay et Charles Dickens[376]. Le renom que sétaient attiré les collectionneurs allemands excita lémulation du poète tchèque Vaclav Hanka (1791-1861), qui fit paraître en 1818, sous le nom de _Kralodvorsky rukopis_, un recueil danciens poèmes épiques et lyriques quil déclarait avoir découverts, lannée précédente, dans la petite ville de Kralove Dvor (Königinhof) en Bohème; ce recueil fut accueilli dans tous les pays slaves avec un grand enthousiasme, mais lauthenticité en paraît aujourdhui des plus contestables--ce qui nempêcha pas celui qui si habilement lavait fabriqué de toutes pièces, dêtre élu député, nommé docent de langues slaves à luniversité de Prague (1848), fait lauréat de lAcadémie impériale de Pétersbourg, créé chevalier des ordres de Sainte-Anne et de Saint-Vladimir de Russie, et davoir enfin un monument après sa mort[377].
De même, une bande dimposteurs bulgares, jalouse de la célébrité de Vouk St. Karadjitch, lança vers 1860 à travers les pays balkaniques un prétendu _Veda Slave_, sous les auspices dun nommé Verkovitch. Ce livre fit bien des dupes à Sofia, à Belgrade, à Prague, à Saint-Pétersbourg et même à Paris où, après quil eut provoqué ladmiration du Collège de France, il en parut une traduction chez le respectable éditeur Ernest Leroux[378].
Dès 1787, la France eut en la personne dun de ses poètes un mystificateur qui ne le cède en rien à Macpherson. Chose curieuse, ce fut le plus brillant représentant de la poésie érotique au XVIIIe siècle qui composa le premier recueil français du folklore fantaisiste. Évariste Parny, né, comme on le sait, à lîle Bourbon, publia en 1787 ses _Chansons madégasses_, prétendue traduction de poésies populaires des Malgaches. Plus dun lecteur se laissa mystifier par ces _Chansons_, et en particulier Herder qui, après les avoir traduites en allemand, en inséra quelques-unes dans ses _Volkslieder_. Ce nest quen 1844 que Sainte-Beuve dévoila la supercherie qui accompagnait ce «choix agréable[379]».
Seize ans après le livre de Parny parurent deux nouvelles collections de pastiches: les charmantes _Poésies de Clotilde de Surville_, publiées par Ch. Vanderbourg, et les _Poésies occitaniques_ de Fabre dOlivet (1803), livre moins connu que le précédent, mais également intéressant. Fabre dOlivet prétendait avoir traduit son ouvrage du provençal et du languedocien; en réalité les poèmes étaient, en grande partie, de sa propre composition. «En insérant dans ses notes des fragments prétendus originaux, Fabre avait eu lartifice dy entremêler quelques fragments véritables, dont il avait légèrement fondu le ton avec celui de ses pastiches; de sorte que la confusion devenait plus facile et que l'écheveau était mieux brouillé[380].»
Enfin, en 1821, Charles Nodier essaya de faire passer son poème de _Smarra_ comme une traduction de «l'esclavon». Nous avons vu qu'il n'y réussit pas; mais nous verrons qu'il fut, par cet ouvrage, l'un de ceux qui donnèrent à Mérimée l'idée de _la Guzla_.
* * * * *
Les causes qui créent les supercheries littéraires ne sont pas toujours les mêmes. Tantôt c'est le mal d'écrire d'un fou ou d'un génie bizarre, tantôt la tentative criminelle d'un charlatan; d'autres fois le caprice d'un bibliophile, l'amusement méchant d'un esprit moqueur.
Quelle était la cause qui a amené Mérimée à donner à _la Guzla_ un caractère de mystification? C'est ce que nous verrons dans le chapitre qui va suivre. Pour le moment, il nous faut résumer le présent.
Bien que les plus anciens précurseurs du folklore soient des Français, c'est à la suite de l'Angleterre et de l'Allemagne qu'en ce pays on s'est épris de la poésie populaire. Claude Fauriel y révéla, avec ses _Chants grecs_, un genre de recherches dont on ne soupçonnait pas l'importance, une source d'inspiration poétique dont on ignorait la richesse.
Son recueil fut littéralement mis au pillage par les romantiques de 1825, si amoureux de la «couleur locale». Les poésies populaires anglaises, écossaises, espagnoles, allemandes--toutes, excepté les françaises--excitaient au plus haut point la curiosité de la nouvelle école littéraire. Les chants «serviens» ou «illyriens», eux aussi, furent tenus en grande réputation; mais on les connut surtout de nom, car il en manquait une traduction. Cette traduction, si souvent désirée et réclamée, était enfin annoncée comme étant sous presse, quatre semaines seulement avant lapparition de _la Guzla_.
CHAPITRE III
Prosper Mérimée avant «la Guzla».
§1. Les débuts littéraires de Mérimée: _Cromwell, le Théâtre de Clara Gazul_.--§2. Influence de Fauriel: goût de la poésie populaire. §3. Influence de Stendhal: goût de la mystification.
L'on connaît bien aujourd'hui la jeunesse de Mérimée, grâce aux excellents travaux de MM. Taine, le comte d'Haussonville, Augustin Filon, Maurice Tourneux et Félix Chambon[381]. Avant nous et mieux que nous ne le pouvons, ils ont ranimé dans leurs études d'ensemble cette curieuse physionomie qu'est le Mérimée du règne de Charles X, auteur du _Théâtre de Clara Gazul_ et de _la Guzla_.
Il ne faudra donc pas chercher dans le présent chapitre de nouveaux documents biographiques; toute notre originalité ne consistera qu'à rapprocher quelques faits connus, d'un certain nombre d'indications relatives aux recherches purement littéraires qui restent encore à faire. Nous espérons ainsi pouvoir être utile à qui veut connaître les débuts de Mérimée dans la carrière littéraire. Nous croyons, en effet, devoir mettre plus en lumière certains traits de son caractère, sur lesquels on n'avait pas assez insisté: particulièrement en ce qui concerne son goût pour la poésie primitive et la mystification.
§ 1
LES DÉBUTS LITTÉRAIRES DE MÉRIMÉE
Prosper Mérimée est né à Paris, le 28 septembre 1803. Son père était un peintre de talent; il avait une érudition professionnelle peu commune: nous avons de lui un livre d'assez grande valeur (faussement attribué à son fils par quelques biographes mal renseignés) sur _la Peinture à l'huile et les procédés matériels employés dans ce genre de la peinture depuis Hubert et Jean van Eyck jusqu'à nos jours_. Nommé en 1807 secrétaire de l'École des Beaux-Arts, Léonor Mérimée, alors âgé de cinquante ans seulement, abandonna son atelier de peinture pour se consacrer complètement à ses travaux favoris, aux analyses chimiques des couleurs et des vernis. «De même son fils, nommé à l'Académie française, renoncera, à quarante-deux ans, aux oeuvres d'imagination qui lui avaient valu une légitime renommée, et se consacrera presque exclusivement à des travaux historiques et à des études d'archéologie[382].»
Sa mère, qui était une personne très intelligente et très spirituelle,--c'est Stendhal qui nous le dit et cela veut beaucoup dire[383],--s'était fait un renom avec ses portraits d'enfants. Elle avait reçu une éducation dix-huitième siècle qu'elle avait transmise à son fils. Dans un âge mûr, sénateur et académicien, Prosper Mérimée se vantait avec plaisir de n'avoir jamais été baptisé, et les personnes charitables, comme Mme de La Rochejaquelein, essayaient en vain de Je convertir.
Il était fils unique et, semble-t-il, cet état lui fut profitable. Cest ainsi quau collège Henri IV où lavaient mis ses parents, il se distinguait par lélégance de sa tenue et par sa connaissance précoce de langlais[384]: deux choses qui serviront aussi bien lhomme de lettres que lhomme du monde. Il ne manifesta, en revanche, aucun goût pour les exercices scolaires. «Tandis que ses camarades Ampère et Saint-Marc Girardin portaient haut le drapeau de Henri IV dans les luttes du concours général; tandis quà la même époque Cuvillier-Fleury et Sylvestre de Sacy, au collège Louis-le-Grand, Sainte-Beuve et Vitet, au collège Charlemagne et au collège Bourbon, préludaient à leurs succès académiques par leurs succès de rhétoriciens, Prosper Mérimée ne semblait pas très jaloux de leurs lauriers[385].» Il se permit même de redoubler une classe (1816)[386], «sans doute, dit M. Filon, parce quil navait pas la faconde diluvienne des rhétoriciens du temps».
Au collège il lia amitié avec Jean-Jacques Ampère, amitié qui durera jusquà la mort de ce dernier. Cest ainsi que le 18 mai 1848 Mérimée pourra dire, recevant son ami à lAcadémie française, en qualité de directeur: «Il y a trente ans, vous vous en souvenez, nous étions assis sur les bancs du même collège; maintenant, cest à lAcadémie que nous nous retrouvons, ou plutôt, sans nous être jamais quittés, poursuivant chacun des études chéries, nous leur devons, lun et lautre, la plus flatteuse distinction que puisse ambitionner un homme de lettres[387].»
Mais à cette époque lAcadémie était chose lointaine, et lon soccupait simplement à lire et à admirer les poèmes ossianiques. On nous permettra de citer pour la seconde fois la lettre quau mois de janvier 1820, Ampère écrivait à son ami Jules Bastide: «Je continue avec Mérimée à apprendre la langue dOssian, nous avons une grammaire. Quel bonheur den donner une traduction exacte avec les inversions et les images naïvement rendues[388]!»
Il avait alors dix-neuf ans; Mérimée, son professeur, nen avait que seize. Mais Ossian était bien vieux en 1820; ils le laissèrent bientôt de côté. Tout en conservant leur inclination pour les «images naïvement rendues», ils s'éprirent de Byron. Le changement devait se produire brusquement, car, quatre mois seulement après la lettre que nous venons de citer, Ampère en écrivait une autre à Bastide à loccasion, cette fois, de ses lectures byroniennes; il lui envoyait quelques vers quil avait traduits de la première scène du premier acte de _Manfred_[389]. Les deux jeunes hommes dévoraient _le Corsaire_ et _Lara_ et commençaient à se passionner pour _Don Juan_, qui, même pour la plupart des admirateurs français de Byron, était «quelque chose d'horrible» que seuls pouvaient goûter quelques byroniens avancés, comme Stendhal[390]. Ampère, lui, le savait par coeur; quant à Mérimée, c'était merveille de lui entendre lire et commenter le poème[391].
Léonor Mérimée voulut faire son fils avocat. Avec un sentiment de fierté paternelle écrivait-il, le 22 novembre 1821, à son ami Fabre: «J'ai un grand fils de dix-huit ans, dont je voudrais bien faire un avocat. Il a des dispositions pour la peinture, au point que, sans avoir jamais rien copié, il fait des croquis comme un jeune élève et il ne sait pas faire un oeil. Toujours élevé à la maison, il a de bonnes moeurs et de l'instruction[392].»
Le jeune Prosper passa sa licence en droit en 1823, après avoir suivi les cours du Collège de France et après avoir étudié un peu de tout, jusqu'à la magie et la cuisine[393].
À cette époque il ne s'était pas encore essayé dans la littérature; du moins ne connaît-on rien de lui avant cette épave qu'on appelle, on ne sait pourquoi, _la Bataille_[394], car c'est seulement le titre du premier chapitre. Ces quelques pages sont du 29 avril 1824[395].
Ses études finies, Mérimée commence à fréquenter le monde littéraire et artistique. Il est toujours en relations avec Ampère; ses amis sont Albert Stapfer, l'un des premiers traducteurs français du _Faust_[396], Stendhal, David d'Angers, Victor Jacquemont, jeune naturaliste mort prématurément, dont la _Correspondance_ obtint un très vif succès[397]. Stendhal trace dans son journal un curieux portrait du Mérimée de ce temps-là:
Ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec son nez retroussé, avait quelque chose d'effronté et d'extrêmement déplaisant. Ses jeux petits et sans expression avaient un air toujours le même et cet air était méchant. Telle fut la première vue du meilleur de mes amis actuels. Je ne suis pas trop sûr de son coeur, mais je suis sûr de ses talents, c'est M. le comte Cazal, aujourd'hui si connu et dont une lettre reçue la semaine passée m'a rendu heureux pendant deux jours [398].
Il court les salons: celui de Mme Ancelot dont il dira tant de mal dans une brillante lettre à Stendhal[399]; dans ce salon on admire son cosmopolitisme[400]. Il est l'un des visiteurs assidus de Mme Clarke et de Mme Récamier[401]. Albert Stapfer l'introduit chez son père, ancien ministre plénipotentiaire de la Confédération helvétique à Paris, un vieux lettré chez qui se réunissent Humboldt, Stendhal, Victor Cousin[402]. Il suit les vendredis de Viollet-le-Duc, «où se livraient de terribles batailles littéraires entre l'auteur du _Nouvel art poétique_ et l'auteur de la brochure _Racine et Shakespeare_[403].
Il fréquente le salon du «bon Étienne» [Delécluze], cette chambre au cinquième d'où va sortir toute la rédaction du _Globe_ et... la réputation littéraire de Mérimée. Il y fait des lectures, en particulier de _Cromwell_, pièce de théâtre bizarre qui n'a jamais été publiée et dont le manuscrit fut sans doute anéanti pendant la Commune, après la mort de l'auteur, dans l'incendie qui dévora sa bibliothèque et ses papiers[404]. Selon Albert Stapfer, auprès duquel M. Tourneux se renseigna, «le principal acteur était un montreur de marionnettes qui faisait causer ensemble les personnages de l'époque de Cromwell pour l'amusement des spectateurs assemblés autour de sa baraque: ceux-ci prenaient de temps en temps eux-mêmes la parole, blâmant ou approuvant ce qu'ils entendaient[405]». Delécluze, qui a laissé ses _Souvenirs de soixante années_, parle aussi de cette lecture: