Chapter 12
La gloire de Marko[323] a dépassé les frontières de la Serbie; il est devenu le héros national des Bulgares, et, depuis des siècles, les Serbo-Croates du littoral adriatique, les Croates et même les Slovènes connaissent et célèbrent ses exploits. Ce développement de lépopée sexplique tout naturellement par limportance même des événements: la lutte séculaire avec les Turcs, en réclamant toutes les forces nationales, a perpétué les traditions de lancienne indépendance et préparé la nouvelle liberté. Rien de plus simple, par conséquent, que lintérêt, la passion que ces combats ont éveillés chez le peuple et les chanteurs.
Les dernières courses des heyduques et des uscoques nous amènent enfin à la dernière période, aux chansons qui nous disent les exploits de Kara-Georges et de ses compagnons, la lutte pour laffranchissement (1804-1816), les guerres turco-monténégrines[324].
En 1833, époque où Karadjitch écrivait sa célèbre préface, cest à peine sil y avait une seule maison bosniaque, herzégovinienne ou monténégrine où lon ne trouvât pas les _gouslé_, qui ne manquaient jamais même dans les stations des pâtres. Aujourdhui, elles se font rares; les chants héroïques de composition récente sont du verbiage démagogique, et il est très douteux que cette poésie renaisse jamais. Heureusement on la fixa par écrit à lépoque où elle florissait encore.
Dès que parut le premier volume des _Chants populaires serbes_ (1814), il fut présenté au public allemand par Barthélémy Kopitar et par Jakob Grimm[325]. Le grand philologue allemand traduisit aussi dix-neuf poésies héroïques et lyriques serbes et recommanda à ses compatriotes létude de la langue de ce pays, afin de goûter la saveur des chants originaux[326]. «Ces chansons serbes, disait-il, nont pas été copiées sur des manuscrits poudreux, elles ont été recueillies toutes chaudes de la bouche du peuple; peut-être navaient-elles jamais été écrites auparavant; dans ce sens, ce ne sont pas des oeuvres anciennes, mais elles nen méritent pas moins dêtre comparées aux textes les plus anciens: quelques-unes célèbrent des événements qui se sont accomplis il y a vingt ans à peine, et on ne peut reconnaître aucune différence de style ou de manière entre elles et les poésies qui sinspirent des souvenirs les plus lointains, des traditions presque incertaines et des légendes primitives[327].» Et, tout plein denthousiasme, Jakob Grimm écrivait à ses amis: «Imaginez-vous quon a publié jusquà ce jour trois gros volumes de ces chants parmi lesquels il ny en a pas un seul de mauvais. Nos poésies allemandes doivent se cacher devant les serbes (müssen sich alle davor verkriechen[328])».
Il faut ajouter quune raison spéciale explique cet enthousiasme. On pensait alors que les _piesmas_ devaient résoudre la grande question de lauthenticité des oeuvres homériques, posée par Wolf dans son ouvrage _Prolegomena ad Homerum_ (1795). On a cru que les chants serbes fourniraient des preuves indiscutables à la théorie daprès laquelle l_Iliade_ et l_Odyssée_ ne furent quun assemblage de morceaux originairement distincts, réunis plus tard en un seul corps. On a cherché à voir dans les _piesmas_ une «épopée en formation» et à étudier sur le vif, pour ainsi dire, une des phases par lesquelles la poésie homérique avait dû jadis passer[329].
En 1824, Jakob Grimm publia une traduction de la _Grammaire_ de Karadjitch, en la faisant précéder dune très importante préface[330]. Cest à laide de cette grammaire que Goethe se mit à étudier le serbe[331].
Ce fut aussi Jakob Grimm qui introduisit Karadjitch chez Goethe. Le 13 octobre 1823, le littérateur serbe visita Weimar[332]. «Son Excellence M. le comte de Goethe» reçut le «bon Vouk» avec la plus grande cordialité, et dans la première livraison de sa revue _Art et Antiquité_ qui suivit cette visite, il inséra un poème extrait du recueil de Karadjitch, _le Partage des Yakchitch_[333]; puis, dans les livraisons suivantes, il publia dautres poésies serbes: _la Mort de Marko Kraliévitch_, daprès la traduction littérale de Karadjitch[334], _la Fondation de Scutari-sur-Boïana_, traduite par Jakob Grimm[335], _la Maladie du prince Mouïo_, traduite par Mlle von Jakob[336] et trois chansons «de femmes», traduites par Wilhelm Gerhard[337],--le même Gerhard qui va rendre en allemand, quelques mois plus tard, _la Guzla_ aussi, «en y retrouvant le mètre de loriginal illyrique sous la prose de Mérimée».
Mais ce ne fut pas tout ce que Goethe fit pour les chants serbes. Quand il publia _la Fondation de Scutari-sur-Boïana_, il écrivit un long article sur la poésie serbe[338]. Et plus tard, il suivit toujours avec le plus grand intérêt tout ce quon en publia[339]. Aussi en 1828, quand il consacrera dans sa revue une notice à _la Guzla_, ce ne seront pas seulement ses sympathies pour Mérimée qui linspireront, mais également ses sympathies pour les chants authentiques quil connaissait trop bien pour se laisser prendre à la mystification du jeune Parisien, et cela dautant plus quil avait, en quelque sorte, collaboré lui-même à _la Guzla_, par le crédit quil avait donné aux poésies populaires serbes.
Depuis longtemps déjà, disait Goethe, on accorde une grande valeur aux poésies populaires originales, que ces poésies retracent les événements dun intérêt historique général, ou quelles soient consacrées à des scènes domestiques et à des peintures de sentiments. Je ne nierai pas que je suis au nombre de ceux qui ont cherché par tous les moyens à répandre et à favoriser ces études, dont je me suis toujours occupé moi-même avec plaisir; je nai pas négligé non plus de temps en temps décrire des poésies dans cet esprit et sur ce mode, poésies que je confiais au goût délicat des compositeurs...
Lorsque nous lisons simplement ces poésies, elles ne conservent pour nous de valeur extraordinaire que si notre esprit, notre raison, notre imagination, notre mémoire, se sentent par elles vivement excités, si elles nous présentent une peinture immédiate des traits originaux d'un peuple primitif, si elles nous retracent avec une clarté et une précision parfaites les pays et les moeurs au milieu desquels elles sont nées. Comme ces chants sont presque toujours la peinture d'une époque primitive faite par un siècle plus moderne, nous exigeons que le caractère des temps primitifs ait été conservé par la tradition sinon d'une manière absolue, au moins dans ses parties principales; nous voulons que le style soit en harmonie avec la simplicité des premiers âges, et nous nous plairons par cette raison à une poésie naturelle, sans art, à des rythmes peu compliqués, et même peut-être monotones; tels sont les chants grecs et les chants serbes.
Et dans une de ses conversations recueillies par Eckermann, il s'exprime ainsi au sujet de cette poésie:
«Mais, passons là-dessus et occupons-nous de notre énergique jeune fille de Halle dont l'esprit viril nous introduit dans le monde serbe. Les poésies sont excellentes! Il y en a dans le nombre quelques-unes qui se placent à côté du _Cantique des Cantiques_, et ce n'est pas là un petit éloge. J'ai terminé mon article sur ces poésies, et il est déjà imprimé.» En disant ces mots, ajoute le «fidèle Eckermann», il me tendit les quatre premières feuilles d'une nouvelle livraison _d'Art et Antiquité_, où je trouvai cet article[340].
Après de telles louanges, les deux maîtres, le savant et le poète, ne restèrent pas les seuls en Allemagne et en Europe à s'occuper de la poésie populaire serbe. Déjà en 1823, une jeune dame allemande, qui ne manquait ni d'intelligence ni d'esprit, commença à étudier la langue serbe, traduisit une grande partie du recueil de Karadjitch, et en publia deux volumes, sous les auspices de Goethe[341]. C'était «notre énergique jeune fille de Halle», Mlle von Jakob--mieux connue sous son pseudonyme de Talvj--dont nous avons déjà cité un jugement remarquable sur la poésie serbe[342]. Une foule de traducteurs allemands sengagèrent à sa suite: Eugène Wesely, K. G. Herloszson, P. von Goetze, W. Gerhard, J. Wenzig, J.N. Vogl, Siegfried Kapper, Ida Düringsfeld, L.A. Frankl, Carl Gröber, le baron Wecker-Gotter, etc. Nous ne nous occuperons pas de la fortune de la poésie populaire serbe en Allemagne; le sujet est admirablement traité par M. Milan Curcin dans une étude que nous avons déjà citée plusieurs fois.
En Angleterre, comme on la déjà indiqué, Walter Scott avait mis en vers la _Triste ballade de la noble épouse dAsan-Aga_. Quant au recueil de Karadjitch, il fut présenté aux Anglais pour la première fois, paraît-il, en 1821, par un réfugié polonais, K. Lach-Szyrma[343]. Dès que parut la traduction allemande de Mlle von Jakob, deux hommes de lettres londoniens se proposèrent de mettre les chants serbes en vers anglais: J.G. Lockhart, directeur de la _Quarterly Review[344]_ et John Bowring, directeur de la _Westminster Review_[345]. La traduction de Lockhart fut imprimée, mais ne fut jamais publiée; toutefois on peut lire un long article que lui consacra son propre auteur dans la _Quarterly Review_ du mois de janvier 1827 (pp. 66-80)[346]. Celle de Bowring parut au mois de mars 1827 et eut un certain succès, non seulement en Angleterre, mais aussi en France, comme nous le verrons ailleurs.--Avant de quitter lAngleterre, il faudrait mentionner aussi les _Serbski Pesme_ (sic); _or National Songs of Servia_, par Owen Meredith [lord Lytton], publiées à Londres en 1861. Cette traduction, quoique peu fidèle, est une versification vraiment poétique de la traduction française des _Poésies populaires serbes_ par Auguste Dozon (Paris, 1859). Seulement, le poète anglais a oublié dindiquer sa source.
Quant à la France[347], les publications serbes ny restèrent inconnues ni du monde scientifique ni du monde littéraire. Dès le mois de mars 1808, le _Magazin encyclopédique_ annonçait de Belgrade quon avait imprimé dans cette ville «un almanach pour lannée courante, à lusage des Serviens, et en langue illyrienne, lequel porte en tête le buste de Czerni-Georges, couronné par la Victoire[348]».
Ensuite, comme nous lavons vu, Charles Nodier, sans connaître les travaux allemands, avait traduit la _Triste ballade de la noble épouse dAsan-Aga_ et loué la simplicité classique de la poésie «illyrienne» (1813-1821). Ajoutons quun critique anti-romantique dont nous avons déjà parlé, M. Dussault, pensait sans doute à Nodier, quand il attaquait les écrivains qui «vont même jusquà prétendre nous faire admirer les plus misérables rapsodies quils découvrent sur les bords de la Baltique, _ou de lAdriatique_, ou du détroit de Gibraltar». En réalité, larticle doù nous tirons cette citation fut écrit en 1815, quelques mois seulement après la réimpression des feuilletons slaves de Nodier, dans les _Débats_[349].
Au mois davril 1819, on parla pour la première fois de Karadjitch en France. La _Revue encyclopédique_ remarquait quil venait de paraître à Vienne un _Dictionnaire de la langue illyrienne ou serbe_, par M. Stéphanowitsch.
Il contient plus de trente mille mots illyriens, y disait-on, usités dans le pays et expliqués en allemand et en latin. Le même auteur a publié, en 1814, une _Grammaire illyrienne_, la première qui ait été écrite sur cette langue, et _une collection de chansons nationales_. Comme la langue illyrienne est fort riche en ce genre, cette première collection fut suivie, en 1816, dune seconde, dans laquelle on trouve aussi dix-sept morceaux de poésie épique. Louvrage, commencé par feu le professeur Schloetzer, à Goettingue, pour faire connaître une langue si peu répandue et pourtant assez bien cultivée, est maintenant continué par M. Stéphanowitsch sur un plan plus étendu[350].
Mais le premier journal qui soccupa de la collection de chants serbes, paraît avoir été _le Globe_. Cette publication, dont on connaît le rôle important dans lhistoire du romantisme français, contenait dans son quatrième numéro un article très significatif: une notice sur les _Chants populaires des îles de Foeroe_[351], où lon remarquait déjà qu«en ce moment lattention des littérateurs de tous les pays se tourne vers létude des monuments primitifs et des chants populaires: en France, continuait-on, M. Fauriel pour les Grecs; en Angleterre, Walter Scott pour lEcosse; _en Allemagne, plusieurs philologues distingués et le grand poète Goethe pour les Serviens_, se sont livrés à des travaux qui seront tour à tour lobjet de notre examen, et dont la comparaison peut donner lieu à de curieuses observations sur lorigine et les progrès de la poésie[352]».
Un mois plus tard, _le Globe_ présenta au public français un ouvrage «servien» qui venait de paraître à Bude en Hongrie, ouvrage «intéressant sous plusieurs rapports»: _Aventures de Selitsch, archimandrite de Krupa et ex-grand vicaire général des églises orthodoxes dOrient dans la Dalmatie et aux Bouches de Cattaro_. Ce livre est lautobiographie dun moine serbe qui, après avoir fait de nombreux voyages, les raconte à «sa nation bien-aimée[353]»; la notice ne nous intéresserait pas si _le Globe_ navait particulièrement attiré lattention sur le point suivant:
Outre le récit des événements de sa vie, le livre de Selitsch est encore remarquable en ce quil jette quelque lumière sur lorganisation ecclésiastique et la _littérature nationale des Illyriens_. Selitsch ne partageait pas le préjugé des moines ses confrères, qui regardent leur langue comme un misérable patois, et dont les plus savants nécrivent quen latin. «_Nous avons_, dit-il, _des poèmes que nous ne savons pas apprécier_, et notre langue est une des plus belles du monde; le russe et le polonais en ont pris naissance: mais notre ignorance actuelle est à peine imaginable; les Serviens de léglise doccident sont moins barbares que nous, mais cest dommage quils corrompent leur langue par leur commerce avec les Italiens.»
Le 13 novembre 1824, _le Globe_ entreprit la publication dune série darticles sur les _Poésies nationales des Serviens_, dont il ne parut que les deux premiers.
À en croire quelques savants allemands, y disait-on, qui ont pénétré plus avant quon ne lavait fait jusquici dans la littérature slavonne, elle renferme de telles richesses que «lEurope, à qui elles étaient restées cachées jusquà ce jour, sera frappée dadmiration en les voyant»... On en sera surtout redevable à un Servien, M. Wuk Stewanowitsch, dont les solides et importants travaux tendent à la fois à propager la gloire de sa patrie et à y répandre linstruction et les lumières... Ces publications ont produit une vive impression sur les philologues allemands; on sest mis avec ardeur à étudier et à traduire ces poésies qui, suivant M. Grimm, le traducteur de la _Grammaire servienne_, «rappellent à la fois Homère et Ossian, le Tasse et lArioste et ces vieilles ballades écossaises et espagnoles si pleines de sensibilité».
Puis, lauteur indiquait le caractère de la poésie serbe: _la force y est mise au premier rang_, disait-il. Il parla des chants populaires que «les plus âgés apprennent aux plus jeunes» et que «lon chante en saccompagnant dune sorte de violon, appelé _gusla_».
Malheureusement, dans la très louable intention de donner à ses lecteurs quelques notions sur la langue «servienne», lauteur sadressa à une brochure touffue et confuse: le _Discours sur la langue illyrienne ou slavonne et sut le caractère des peuples habitant la côte orientale du golf adriatique_, par M. le chevalier Bernardini, Dalmate, ancien officier supérieur de la marine (Paris, 1823[354]). Lardeur patriotique du chevalier Bernardini réussit à convaincre _le Globe_ «quil faut se rappeler que le servien est le dialecte le plus pur de cette langue slave, qui sétend depuis lAdriatique jusquaux extrémités du nord et jusquà la Chine, et dont le russe, le polonais et le bohémien sont considérés eux-mêmes comme des dialectes. Au nord, disait-il ensuite, cette langue sest altérée et transformée peu à peu: au midi, elle est restée stationnaire comme la vie des peuples qui la parlent».
Dans le second article (20 novembre), lauteur se perdit complètement au milieu des divagations de lofficier dalmate, et «la suite à un prochain numéro» ne fut jamais publiée. Ce premier essai échoua, on le voit, et les choses en restèrent pour le moment où Nodier les avait laissées.
En 1825, Mme E. Panckoucke traduisit la _Complainte de la noble femme dAsan Aga_ dans les _Poésies de Goethe_[355]. La traduction, quoique très gauche, fut assez lue et connue. En 1834, Mme Élise Voïart sabstint de donner cette ballade dans ses _Chants populaires des Serviens_, à cause de cette traduction antérieure quelle jugeait faite «avec infiniment de grâce[356]».
Cette même année 1825, lérudit Depping, qui avait déjà parlé de la _Grammaire_ de Vouk dans le _Bulletin des sciences historiques_, rédigé par MM. Champollion[357], consacra dans le même journal une notice, assez froide, aux _Chants populaires serbes_, comme il convenait à un journal tel que le _Bulletin des sciences historiques_.
Les Serviens, disait-il, ont une foule de chansons nationales qui navaient jamais été recueillies, et dont un grand nombre navait peut-être jamais été mis par écrit, lorsque le savant servien Wuk eut lheureuse idée den faire un recueil quil a porté en Allemagne et qui y a été publié. Cest une nouveauté intéressante qui nous fait connaître la poésie dun peuple dont la littérature, à la vérité peu riche, existait à linsu de lEurope. La première partie du recueil contient des centaines de petites pièces de vers, que lauteur appelle chansons féminines, parce que les femmes en composent et chantent beaucoup dans leur ménage. Ces pièces sont faites sans art, la plupart en vers blancs, et peut-être improvisées; elles sont généralement médiocres sous le rapport de la poésie. Il y en a sur toutes sortes de sujets, sur lamour, sur la moisson, sur les fêtes du pays; on y trouve même des chansons magiques pour obtenir de la pluie, que chantent les jeunes filles en parcourant les villages. Par-ci, par-là, on trouve des pensées dun naturel agréable ou des comparaisons originales ou singulières. Les deux autres parties contiennent les chansons héroïques qui abondent chez ce peuple belliqueux. Ce sont des vers monotones, où les mêmes épithètes et les mêmes formules reviennent sans cesse. Quelquefois les aventures quelles chantent ont de lintérêt. Le héros favori des Serviens, Marko, fils dun roi, y joue un grand rôle. Les batailles y sont peintes avec une sorte de prédilection, surtout celle de 1389 qui ôta lindépendance à la Servie[358].
Le même _Bulletin des sciences historiques_, que recevaient certainement Fauriel et Ampère, tous deux amis de Mérimée, publia encore, lannée suivante, deux notices sur la poésie serbe. Dans la première[359], extraite du journal russe _Syn otétchestva_[360], on reprochait à Vouk davoir «cru bien faire dintroduire de nouvelles lettres ainsi quune orthographe tout à fait barbare chez les Slaves». Dans la seconde[361], on parlait des _Volkslieder der Serben_, disant que «la littérature allemande fait une très bonne acquisition dans cet ouvrage».
En 1826, lintérêt pour la «Muse servienne que Goethe avait rendue célèbre», ne fera quaugmenter. Le baron dEckstein, directeur du _Catholique_, publia dans sa revue deux longs articles sur les Chants du peuple serbe, en donna quelques extraits (daprès la traduction de Mlle von Jakob) et fit une excellente analyse de la ballade des _Noces de Maxime Tsernoyévitch_[362]. Ces articles ont plus de valeur quon ne leur en a reconnu, mais, malheureusement, la suite quen avait promise M. dEckstein[363] ne parut jamais.
Dabord, et ceci est très remarquable, disait-il, les chants lyriques et les récits épiques des Slaves diffèrent entièrement de la poésie native des nations de la Germanie. Chez les Serbes on ne rencontre aucun de ces traits caractéristiques des sentiments, des impressions, des actions que chantent ou racontent les ballades et les romances des Allemands, des Suédois, des Anglais, des Écossais. Il y a une noblesse plus élevée, plus de grâce et de pureté, une manière de sexprimer plus délicate et mieux choisie dans les poésies natives des Bosniens et des Dalmates: mais plus doriginalité, un intérêt plus varié, plus dramatique et plus soutenu, et, nous devons ajouter aussi, un plus riche développement des diverses conditions de lexistence sociale, même dans son état de barbarie, distinguent les chants populaires propres aux nations germaines.
La piété des Serbes a quelque chose dinfiniment touchant, un goût, un parfum, pour ainsi dire, dinnocence dans son expression lyrique: mais elle est uniformément ascétique et monacale. Les pensées et les actions pieuses, exprimées dans les ballades et dans les romances chantées jadis sur les frontières de lEcosse, ou sur les bords du Rhin, ne portent pas ce caractère de dévotion, mais dénotent une vie active, même au sein doccupations religieuses. Il y est souvent question de vocations forcées, dévénements graves et tragiques qui en furent la suite, dune lutte entre les hommes armés de la lance et les hommes qui portaient la croix; rien de semblable parmi les Serbes. La femme y obéit à ses parents, le moine ne contrarie pas le chef de la tribu; il reçoit ses dons, mais il tremble devant sa violence et ne prétend pas lassujettir à sa domination.
Ce nest pas que les traits généraux, propres à la nature humaine et la vérité de sentiment, ne se retrouvent dans les poésies des peuples dont nous parlons: mais leur expression est essentiellement différente. Il y a des actes de grossièreté, de rudesse, de violence, racontés dans les chants des Serbes comme dans ceux des Germains: mais toujours, chez les premiers, les récits de ces faits sont relevés par la noblesse et la dignité du style, tandis que, chez les autres, leur expression âpre et sauvage nest jamais adoucie. Sous ce rapport, à en juger par les poèmes des Serbes, la culture de lesprit paraît généralement plus avancée parmi les Slaves que chez les peuples de la Germanie. Cette observation, bien entendu, ne porte nullement sur la civilisation, sur la littérature et sur les arts; car, si nous comparons létat de ceux-ci avec les progrès faits à cet égard par les nations allemandes, les arts paraissent dans lenfance chez tous les Slaves, et particulièrement chez les Serbes. Mais il sagit dune manière générale dêtre, de se mouvoir, de sentir, propre à la masse des peuples ainsi comparés[364].
À Strasbourg, la _Bibliothèque allemande_ (plus tard _Revue germanique_), journal de littérature, publié par MM. H. Barthélémy et G. Silbermann, consacrait également une notice à la traduction de Mlle von Jakob (juin 1826).