Chapter 10
Herder a publié un recueil intitulé _Chansons populaires_; ce recueil contient les romances et les poésies détachées où sont empreints le caractère national et limagination des peuples. On y peut étudier la poésie naturelle, celle qui précède les lumières. La littérature cultivée devient si promptement factice, quil est bon de retourner quelquefois à lorigine de toute poésie, cest-à-dire à limpression de la nature sur lhomme, avant quil eût analysé lunivers et lui-même. La flexibilité de lallemand permet seule peut-être de traduire ces naïvetés du langage de chaque pays, sans lesquelles on ne reçoit aucune impression des poésies populaires; les mots, dans ces poèmes, ont par eux-mêmes une certaine grâce qui nous émeut comme une fleur que nous avons vue, comme un air que nous avons entendu dans notre enfance: ces impressions singulières contiennent non seulement les secrets de lart, mais ceux de lâme où lart les a puisés. Les Allemands, en littérature, analysent jusquà lextrémité des sensations, jusquà ces nuances délicates qui se refusent à la parole, et lon pourrait leur reprocher de sattacher trop en tout genre à faire comprendre linexprimable[266].
Puis, elle passa aux autres ouvrages de Herder qui lintéressaient davantage. Henri Heine, qui entreprit plus tard de compléter, dans un nouveau livre _De lAllemagne_, les informations littéraires de Mme de Staël, reprocha vivement à son illustre devancière davoir si peu parlé de la poésie populaire et du culte quont les Allemands pour ce genre[267].
Les Espagnols, les premiers, eurent les honneurs dune traduction de leurs poésies nationales en français: au mois de juillet 1783, la _Bibliothèque universelle des Romans_ avait publié un choix de romances relatives au Cid, choix qui aurait dû beaucoup intéresser les admirateurs toujours nombreux de Corneille. Mais cette traduction passa presque inaperçue, et lEspagne attendit le jour où, mieux connue, elle serait plus justement estimée. Les guerres de Napoléon dabord, et plus tard le succès du _Dernier des Abencérages_ et de _Don Juan_ vont contribuer puissamment à remettre en faveur le pays de _Gil Blas_.
Il nous paraît, toutefois, que ce fut par l'intermédiaire de l'Allemagne que le _Romancero_ devint à la mode en France; les premiers ouvrages français relatifs à ce sujet ne sont, en effet, que des traductions de l'allemand ou des travaux qui procèdent d'études antérieures allemandes: tel l'_Essai sur la littérature espagnole_ (Paris, 1810, in-8°), telles: l'_Espagne en mil huit cent huit_, par J.-F. Rehfues, trad. de l'allemand en 1811 (Paris, Treuttel et Wurtz, 2 vol. in-8°), et l'_Histoire de la littérature espagnole_, traduite de l'allemand de Friedrich Bouterwek (Paris, 1812, in-8°), tel enfin l'ouvrage bien connu _De la littérature du Midi de l'Europe_ de Simonde de Sismondi, livre entièrement écrit d'après les travaux allemands[268].
En 1814, parut la première traduction du _Romancero_ du Cid en vers français: _le Cid, romances espagnoles imitées en romances françaises_, par le baron A. Creuzé de Lesser (1771-1839), auteur d'un curieux _Voyage en Italie_ (1804) dans lequel il avait vivement attaqué les antiquités classiques, et d'un poème épique qui, s'il n'est pas une oeuvre de valeur, a du moins son intérêt comme un signe des temps, _les Chevaliers de la Table ronde, poème en vingt chants_ (1812; trois éditions).
Il va sans dire que Creuzé de Lesser ne conserve pas la couleur locale de ses originaux. «Il en a peur, dit M. Gustave Lanson: tout leffarouche, tout ce qui nest pas au goût français de 1810, le brutal, le populaire, le surnaturel et, il faut bien le dire, aussi le naturel. Il demande grâce dans sa _Préface_ pour le détail singulier des moeurs, qui pourrait étonner; mais il a eu soin de ne pas laisser grandchose qui étonne[269].» Après avoir étudié cette traduction, M. Lanson conclut de la façon suivante: «Dun bout à lautre de ses traductions, le pauvre écrivain travestit inconsciemment loriginal espagnol, même quand il croit le rendre exactement... Les idées conventionnelles du goût classique collent, si je puis dire, au langage ramassé dans les tragédies et dans la poésie du temps, et Creuzé de Lesser, malgré ses bonnes intentions, amène les unes avec les autres, si bien que le _Romancero_ du Cid se recouvre dun faux vernis qui date déplorablement[270].»
Il nous semble pourtant que léminent critique juge un peu trop sévèrement le bon traducteur; il le juge surtout en se plaçant au point de vue daujourdhui. Si Creuzé de Lesser nous paraît peu avancé sur son temps, il le paraissait bien davantage à ses contemporains. Citons dabord cette _Préface_ où il a exposé les principes qui ont guidé sa traduction: louvrage est dédié aux membres de lAcadémie de Madrid. «Puissiez-vous, Messieurs, leur dit-il, juger _que je nai point dénaturé la singulière énergie et la merveilleuse simplicité de ces romances presque autant antiques que le héros... Même en y laissant bien des choses hasardées pour la délicatesse française_, jai tâché de conserver tout ce quelles offrent de remarquable.» Citons ensuite lopinion dun critique du temps, M. Dussault, du _Journal des Débats_, qui, sil na point de haine pour la romance espagnole, sirrite cependant contre son traducteur français auquel il reproche de navoir pas eu assez le souci de ses lecteurs.
Je ne range point lauteur de ce recueil parmi les _romantiques_, écrivait-il; il nest pas, ce me semble, de la confrérie; il fait des vers et non pas des systèmes. Il est permis au talent de chercher partout des sujets et de mettre à profit les richesses de toutes les littératures du monde... Voyez M. de Sismondi traduisant en prose quelques-unes de ces mêmes romances que M. de Lesser vient de mettre en vers: il en déguise la platitude, il en adoucit la rudesse, il en polit la grossièreté, il ennoblit les détails trop bas; il orne les endroits trop nus; il retranche, il ajoute, etc... _M. de Lesser na pris soin ni deffacer, ni de farder et dembellir_[271].
Et le critique blâma sévèrement le poète-traducteur dêtre allé jusquà «respecter des traits quon supporterait tout au plus dans nos chansons de rue». Malheureusement pour le pauvre M. de Lesser, quelques années plus tard, on ira si loin dans ce sens que ses timides essais ne paraîtront pas plus romantiques que ne létaient les poèmes sentimentaux du «genre troubadour».--Nous nous trompons, les révolutionnaires littéraires de 1824 sauront les distinguer, et ce sera Émile Deschamps lui-même, le futur traducteur du _Cid_ qui, dans _la Muse française_, rendra, le premier, hommage à son prédécesseur[272].
La vogue des «choses dEspagne», qui caractérise non seulement le romantisme français, mais aussi celui des Anglais, des Allemands et des Russes, était maintenant inaugurée. Le _Romancero_ sera très estimé par _le Conservateur littéraire_ des frères Hugo (1819-1821), par _la Minerve littéraire_, (plus tard _lAbeille_) à laquelle un certain L. Rincovedro (est-ce un pseudonyme?) fournira de longs et de curieux articles sur la littérature espagnole, dans lesquels se trouvent déjà signalées les étranges libertés de Victor Hugo à légard de lEspagne. Il sera mis à la mode surtout par la collection publiée en 1821 par Abel Hugo: _Romancero e historia del rey de España don Rodrigo_, qui fut, sil faut en croire Sainte-Beuve, le seul livre espagnol que posséda Victor Hugo[273]! En 1825 paraîtra le _Théâtre de Clara Gazul_ de Mérimée; en 1826, Chateaubriand fera enfin imprimer son _Dernier des Abencérages_, ce «premier témoignage rendu par lécole romantique à un pays si inconnu[274]» (il lavait écrit en 1809). En 1828, Émile Deschamps publiera sa traduction du _Romancero_, très belle mais assez fantaisiste, dans ses _Études françaises et étrangères_, et la fera précéder dune préface romantique qui est restée fameuse[275]. Viendront ensuite Alfred de Musset avec ses _Contes dEspagne et dItalie_, Théophile Gautier avec _Tra-los-Montes_, puis toute une série dautres ouvrages, avant quen 1845 Mérimée ne commence la période _naturaliste_ avec sa _Carmen_[276].
Vers 1820, on se mit en France à étudier avec plus dardeur la poésie populaire des pays étrangers. Jean-Alexandre Buchon, historien estimable (1791-1846), publia en 1821, deux ans avant le recueil de Claude Fauriel, un article relatif aux chants populaires des Grecs modernes, dans le _Constitutionnel_; deux ans plus tard il revenait sur le même sujet dans le _Mercure du XIXe siècle_[277].--Le baron d'Eckstein, philosophe bien connu, donna en 1823 trois articles sur les _Eddas_ Scandinaves, dans les _Annales de la littérature et des arts_, journal de la Société des Bonnes-Lettres[278].
Cette même année 1823, Claude Fauriel achevait, pour le faire paraître en 1824-25, chez Firmin Didot, le premier recueil dans ce genre qui fût publié en France, les _Chants populaires de la Grèce moderne_ (2 vol.; texte original et traduction française en regard). Malgré son caractère scientifique, cet ouvrage obtint un succès presque exclusivement littéraire: ce qui nétonnera pas si lon se rappelle que son auteur, avant de le publier, avait déjà contribué au mouvement romantique par son influence sur Manzoni, dont il traduisait les tragédies après les avoir inspirées[279].
Chez cet original quétait Fauriel, «lhomme de goût, lhomme délicat et sensible se retrouvait jusque dans lérudit en quête du fond et dans linvestigateur des moeurs simples[280]». Son amour pour lâge où la poésie spontanée et naturelle sépanchait librement était des plus entiers et des plus sincères. Il est difficile cependant de prétendre que, par une sorte dintuition géniale, il ait pu comprendre tout le charme du primitif, sans y avoir été amené par des influences étrangères. Mais à qui dut-il ce goût des choses du passé, à quelles sources exactes puisa-t-il «cette intelligence historique des poésies et chants nationaux»? Cest ce quil est également difficile de dire. Il voyait dans cette aptitude à se faire une âme primitive, lune des meilleures et des plus importantes qualités de lhistorien littéraire. Les études aussi nombreuses quapprofondies, poursuivies pendant de longues années, mais sans plan nettement déterminé, firent que, malgré son savoir extraordinaire, il ne commença à produire quaprès la cinquantaine[281]. Son esprit se forma lentement, mais sûrement: et si cette méthode ne lui permit pas darriver plus rapidement au but, du moins il lui dut davoir pu fondre en lui toutes les influences quil avait reçues. Ces influences furent nombreuses: depuis celle quexerça sur lui son premier maître, La Tour dAuvergne,--qui nétait pas seulement le premier grenadier de la République, mais encore lun des meilleurs érudits de province que la France eût alors[282],--jusquà celle de son ami Guillaume de Schlegel. Mais tout ce quil a dû à ces influences, il la fait si sien que parfois on a peine à croire quil ait imité; et, là même où il nest, en réalité, que le vulgarisateur des idées allemandes, on ne peut se défendre de lui concéder le privilège de loriginalité.
Démêler dune façon précise quelles furent les origines des _Chants grecs_, est chose impossible. Contentons-nous de reconnaître à leur éditeur le mérite davoir mis au point les idées vagues et flottantes quon avait alors en France sur la poésie populaire; il a montré que létude de cette poésie avait un but véritable et quil y fallait apporter une méthode.
On se demandera peut-être comment Fauriel fut amené à commencer par la Grèce ses investigations sur la littérature primitive. M. Galley, son dernier biographe, nous lexplique: Fauriel, à loccasion de ses recherches sur les origines de civilisations néo-latines, et sur le moyen âge provençal et italien, avait dû se reporter souvent à lhistoire littéraire des pays grecs de lempire dOrient. En ce qui concerne létude de la langue grecque vulgaire, il avait dû rechercher avec ardeur les documents nécessaires: les chants et les récits du peuple. Cest de cette étude que son livre est sorti[283]. «Le long _Discours préliminaire_ et les commentaires qui précèdent les textes ne laissent aucun doute sur le soin que Fauriel apporta à ce travail de philologue, dexégète et dhistorien. Établir les textes sur des copies souvent incorrectes où lon avait figuré la prononciation, conserver cependant la saveur des dialectes particuliers et respecter les idiotismes était déjà une tâche difficile[284].» Mais Fauriel ne sarrête pas là. Il compare ces textes aux romans grecs du moyen âge, aux autres documents dune littérature populaire de cette époque, aux vestiges dune littérature populaire antique signalés dans les oeuvres venues jusquà nous.--Une partie de ce _Discours_, la plus considérable peut-être, est lobservation attentive des conditions sociales dans lesquelles se développe la littérature populaire.
Entre les arts qui ont pour objet limitation de la nature, disait-il, la poésie a cela de particulier que le seul instinct, la seule inspiration du génie inculte et abandonné à lui-même y peuvent atteindre le but de lart, sans le secours des raffinements et des moyens habituels de celui-ci, au moins quand ce but nest pas trop complexe ou trop éloigné. Cest ce qui arrive dans toute composition poétique qui, sous des formes premières et naïves, si incultes quelles puissent être, renferme un fond de choses ou didées vraies et belles. Il y a plus: cest précisément ce défaut dart ou cet emploi imparfait de lart, cest cette espèce de contraste ou de disproportion entre la simplicité du moyen et la plénitude de leffet, qui font le charme principal dune telle composition. Cest par là quelle participe, jusquà un certain point, au caractère et au privilège des oeuvres de la nature, et quil entre dans limpression qui en résulte quelque chose de limpression que lon éprouve à contempler le cours dun fleuve, laspect dune montagne, une masse pittoresque de rochers, une vieille forêt; car le génie inculte de lhomme est aussi un des phénomènes, un des produits de la nature[285].
Les _Chants grecs_ obtinrent un très vif succès et servirent en même temps deux causes: lindépendance hellénique et la littérature romantique.
Nous parlerons peu de la première. Rappelons que, sous linfluence de Byron, lOrient et la Grèce rentrèrent en faveur auprès des poètes et des peintres de la Restauration. «Le romantisme aperçut, dans le ciel enflammé, du côté où le soleil se lève, des Grecs un peu trop magnifiques, des Turcs un peu tartares; on ne sait ce quil a le plus admiré, de lhéroïsme des uns ou de la férocité des autres. La garde-robe et le coffre-fort des Palikares étaient un magasin daccessoires où lon pouvait puiser, à pleines mains, des broderies lyriques et épiques, bien propres à faire oublier les toges, les casques et les cothurnes de Ducis et de Baour-Lormian. Avec un enthousiasme farouche, les romantiques mirent au pillage la bijouterie levantine[286].» Et, chose prodigieuse, ces sympathies des littérateurs et des artistes, ce déluge de dithyrambes, dodes, délégies, de peintures, de lithographies, provoquèrent la création de comités philhellènes, de quêtes au profit des insurgés[287], entraînèrent enfin le gouvernement lui-même et aboutirent à lintervention européenne en faveur de la Grèce, à Navarin, lune «des plus mémorables victoires quait remportées la littérature». Au moment où parurent les _Chants populaires de la Grèce moderne_, Pouqueville, ancien consul de France auprès dAli-Pacha, donna son _Histoire de la régénération de la Grèce_. Ces deux livres ont été les deux sources littéraires du philhellénisme romantique[288]. Lamartine leur doit son _Dernier chant du pèlerinage de Childe-Harold_. Hugo sest directement inspiré de Fauriel dans les _Orientales_[289]. Les poètes de troisième ordre, comme Népomucène Lemercier, et de cinquième ordre, comme Léon Halévy, mirent simplement en vers français la prose de Fauriel, sans beaucoup de bonheur toutefois. «On na pas oublié, écrivait Mérimée après la mort de Fauriel, sa belle traduction des _Chants klephtiques_, et je ne crois pas me tromper en disant quune partie de lintérêt quexcita en France linsurrection grecque était due à cette traduction et à lexcellente préface quil y avait ajoutée. Bien des gens qui regardaient les Grecs comme un peuple de rusés intrigants les reconnurent daprès M. Fauriel pour des héros continuateurs de leurs ancêtres[290].»
Dautre part, le recueil des _Chants grecs_ inaugura en France létude de la poésie populaire, étude qui prit une double direction: scientifique et littéraire. _Le Globe_, qui mobilisait alors les forces romantiques, consacra au nouvel ouvrage quatre articles du doux philosophe Théodore Jouffroy[291].
M. Fauriel, y disait-on, familiarisé depuis longtemps avec cette sorte de recherches où la littérature et lhistoire se commentent lune par lautre, a conçu lheureuse idée de recueillir, au profit des lettres, ces chants populaires des Grecs modernes et den tirer, pour linstruction de lhistoire, _des renseignements irrécusables sur leur condition politique et civile, leurs habitudes domestiques et religieuses_, et les principaux événements qui avaient, avant linsurrection, signalé leur existence nationale. Il en est résulté un livre où tout est neuf, et _que les littérateurs et les historiens se disputeront_, parce quil offre à ceux-là un monument poétique de la plus grande originalité, et à ceux-ci des documents authentiques sur un peuple inconnu que lEurope vient de découvrir au milieu de la Méditerranée. Tel est louvrage de M. Fauriel[292].
À létranger, le succès fut également vif; le 10 juillet 1824, Goethe écrivait à Mlle Thérèse von Jakob: «Louvrage annoncé: _Chants populaires de la Grèce moderne_, par Fauriel, est paru; ainsi nos voisins nous ont dépassés sur un terrain où nous autres Allemands tâtonnions depuis des années déjà[293].»
Une traduction anglaise, deux traductions allemandes (dont lune par le poète bien connu Wilhelm Müller), enfin, une traduction italienne, attestent mieux que toute autre chose le succès universel de Fauriel.
Avant de parler de linfluence littéraire des _Chants grecs_, disons que leur éditeur exerça une influence directe et personnelle sur plus dun de ses contemporains et particulièrement sur ses jeunes amis J.-J. Ampère et Prosper Mérimée[294].
Toute une collection de traductions, dimitations des poésies étrangères de toutes espèces, suivit les _Chants populaires de la Grèce moderne_. Ce fut ce folklorisme romantique qui réhabilita Perrault, le vieux conteur national qui avait puisé le premier au fond des traditions populaires. Charles Nodier se fit le champion des charmants _Contes de fées_[295]. Quelques années plus tard, Théophile Gautier proclama _Peau dâne_ le «chef-doeuvre de lesprit humain, quelque chose daussi grand dans son genre que _l'Iliade_ et _lÉnéide_[296]», tandis que Gérard de Nerval appelait son auteur «le seul écrivain vraiment national de tout le XVIIe et le XVIIIe siècle[297]».
En même temps que les _Chants grecs_ parut une sorte de roman historique, le _Tableau slave du cinquième siècle_, par la princesse Zénaïda Wolkonska, étalage de mythologie slave daprès lhistorien russe Karamzine. Ce _Tableau_ nest pas beaucoup plus vrai que le _Czar Démétrius_ de M. de La Rochelle, mais il est intéressant à cause de quelques poésies populaires russes que son auteur avait intercalées dans le texte[298].
Quelques mois seulement après louvrage de Fauriel parurent les _Ballades, légendes et chants populaires de lAngleterre et de lEcosse_, par sir Walter Scott, Thomas Moore, Campbell, etc., traduits par A. Loève-Veimars (Paris, 1825, in-8°, pp. 413). Cette traduction, faite en prose, obtint un très grand succès. _Le Globe_, après avoir fait certaines réserves sur le choix des morceaux, loua le recueil «qui nous révèle un genre de poésie anglaise peu connu encore chez nous, et qui contient des pièces de grande originalité[299]». Et, dans les _Annales de la littérature et des arts_, Edmond Géraud ne proposait rien moins que de faire pour la France un recueil de même nature:
Cest surtout en lisant cette collection de ballades étrangères, disait-il, que nous avons regretté plus dune fois quil ne soit tombé dans la pensée daucun homme de goût de faire aussi quelques voyages à travers nos provinces, avec le projet dy recueillir nos chansons historiques et ces vieilles romances qui se chantent encore dans nos veillées de village, ou dans les travaux de la campagne. Un tel projet ne pourrait paraître tout à fait inutile quà ces esprits dédaigneux qui se sont depuis longtemps accoutumés à croire que toutes les sources littéraires résidaient uniquement dans les bibliothèques de Paris. Mais les hommes enclins à penser que les traditions des vieux temps, que la trace de certaines superstitions ou le souvenir de certaines catastrophes locales, font aussi partie de lhistoire poétique dune nation, ces hommes-là, disons-nous, accueilleront sans doute avec un vif intérêt un recueil de chants populaires, traduits des différents patois que lon parle encore dans quelques parties de la France...
Dailleurs, combien de beautés nouvelles, combien de situations attachantes dorment peut-être au fond de cette littérature des hameaux, qui, pour avoir ses racines dans notre propre sol, nen demeure pas moins encore beaucoup trop ignorée parmi nous. Le talent ne doit rien dédaigner: il est probable, comme lobserve fort bien Mme de Staël (_sic_), que les événements racontés dans _l'Iliade_ ou dans _lOdyssée_, étaient chantés par les nourrices avant quHomère en fît le chef-doeuvre de lart... Qui peut prévoir ce quun homme doué dune vive imagination apercevrait dans tel récit de nos filandières des Vosges ou des Pyrénées? Nous avons remarqué, pour notre compte, une foule de chansons languedociennes et surtout des rondes gasconnes, où se trouvent, parmi des détails de moeurs très piquants, des sujets de contes ou de ballades, dont pourrait tirer le plus grand parti ce petit nombre de nos poètes qui ont su se garantir du pathos à la mode, et qui sentent encore le mérite d'une simplicité ornée[300].
Cette même année 1825 parurent encore: les _Chants héroïques des montagnards et matelots grecs_, de Népomucène Lemercier, avec une _Suite aux chants héroïques grecs_; le _Chansonnier alsacien _, publié à Strasbourg par C.F. Hartmann; une nouvelle traduction d'Ossian, due à de Saint-Ferréol.