La grande artère de la Chine: le Yangtseu
Part 12
VIII.--Les deux villes ouvertes au commerce étranger dans la province du Hounan sont: d'abord le port de Yo-Tcheou (Yochow) qui a une population d'environ 20.000 habitants et se trouve précisément à l'embouchure du lac Tong-Ting dans le Yangtseu. Le commerce du Hounan passe à peu près en entier par cette voie, mais n'ajoute rien à la prospérité de la ville qui est la porte principale de la province et rien d'autre. En 1906, les Japonais avaient essayé de faire ouvrir au commerce la ville de Tchang-Te-Fou qu'ils considèrent comme le centre commercial de la province, mais les choses en sont restées là. L'ouverture de Tchang-Cha-Fou a, du reste, contribué beaucoup à l'effacement de Yo-Tcheou qui ne sera jamais un marché important. Les transactions commerciales, presque toutes chinoises, figurent au relevé des douanes pour la somme de 1.500.000 à 2.000.000 de taels; quant aux importations européennes directes, elles ne sont que de 350.000 à 400.000 taels environ.
IX.--Tchang-Cha (la longue plaine de sables), ville capitale de la province du Hounan, est située sur la rivière Siang à 120 milles de Yo-Tcheou; elle devint ville ouverte en 1903. La douane chinoise y fut installée en 1904, le 1er juillet. La contrée, aux environs, est montagneuse, sauf du côté nord où s'étend une longue plaine d'où la ville tire sans doute son nom. La rivière sur laquelle se trouve la ville ne peut être remontée en vapeur que l'été; car l'hiver les eaux sont trop basses pour aller jusqu'à Tchang-Cha. La ville elle-même contient plusieurs édifices remarquables et les rues sont pavées suivant le goût chinois; elles offrent cependant plus de confort et de propreté qu'ailleurs.
L'ouverture de la ville de Tchang-Cha n'a pas donné ce qu'on espérait; les Chinois du Hounan font tout leur possible pour écarter les étrangers, et s'ils sont avides de nouveautés et de sciences occidentales, c'est à condition de les acquérir par eux-mêmes. L'esprit hostile du Hounanais est toujours en éveil et par toutes sortes de tracasseries le port est en quelque sorte un port fermé et non un port ouvert. L'importation directe et aussi l'exportation directe par les étrangers est insignifiante, mais le commerce purement chinois donne de 8 à 9.000.000 de taels de transactions. Pour l'année 1908, les relevés des douanes indiquent le chiffre de 9.240.292 taels. Le consul d'Angleterre disait, au reste, dans un de ses derniers rapports, que l'état d'esprit des habitants, très exclusif, rendait fort difficile aux étrangers l'ouverture de maisons de commerce dans la ville; une société très riche et hautaine, ennemie de l'étranger, s'arrange toujours, chaque fois qu'un de ces derniers veut s'installer et acquérir un terrain, pour acheter elle-même le terrain désigné et empêcher ainsi l'Européen de prendre pied à Tchong-Cha. Comme les gens riches ou aisés sont nombreux, ils arrivent toujours à leurs fins. Cependant, en dehors de la ville murée, dans le port ouvert, on a commencé à élever différentes constructions; la douane impériale et la compagnie de navigation de MM. Butterfield and Swire ont construit des bâtiments, et un quai déjà suffisamment long a été également édifié: il a 10 mètres de haut et mesure 200 mètres, mais il sera plus considérable, et déjà le gouvernement chinois a donné l'autorisation au service des douanes pour continuer le quai et en faire un de plusieurs kilomètres.
Comme résidents à Tchang-Cha, en dehors des Européens attachés au service des douanes chinoises, il y a quelques Japonais, et une seule maison européenne, la British American tobacco Cº. Deux maisons japonaises sont également établies, la Mitsui Bussan Kwaisha et la Nisshin Kisen Kwaisha.
X.--C'est à Tchang-Cha-Fou que jadis, prit naissance la fête du Dragon. Un mandarin, qui administrait la ville, et dont le peuple estimait la probité et la vertu, s'étant noyé dans la rivière, on institua en son honneur une fête qu'on célébrait par des jeux, par des festins et par des combats sur l'eau. Cette fête, qui pendant longtemps fut particulière au Hounan, a lieu aujourd'hui dans tout l'Empire sous le nom de fête du Dragon, parce qu'on lance sur le fleuve, le soir du premier jour du cinquième mois, de petites barques longues et étroites, toutes dorées, qui portent à l'une de leurs extrémités la figure d'un dragon; c'est pourquoi on les appelle long tchouan (bateaux-dragons).
XI.--Les monts Nan-Ling, dont j'ai déjà parlé et qui se trouvent situés dans le sud de la province, vers la frontière du Kouang-Si et du Kouang-Tong sont habités, en outre des Yao, par des Miao-Tseu, que les Chinois appellent Cheng miao tseu ou Sauvages et qui vivent complètement indépendants. Il n'y a pas longtemps encore qu'ils créaient des ennuis aux autorités chinoises, mais ces dernières ayant pris le bon parti de les laisser tranquilles et de ne plus s'occuper d'eux, ces indigènes restent chez eux sans frayer avec leurs puissants voisins. Ils seront étudiés plus longuement dans le chapitre suivant.
CHAPITRE XI
I. La province du Kouei-Tcheou (Kwei chow); ses ressources; sa capitale.--II. Les aborigènes Miao-Tseu.
I.--La province du Kouei-Tcheou est l'une des plus petites provinces de la Chine; elle n'est pas arrosée directement par le Yang-Tseu-Kiang, mais un des grands affluents de ce fleuve, la rivière Ou, la traverse en partie, ainsi qu'un autre petit affluent, le Tche. Elle est donc, sinon baignée par le Yangtseu, du moins comprise dans le bassin du Yangtseu.
Elle est couverte de montagnes, dont quelques-unes très élevées; aussi est-ce dans cette province que l'on rencontre encore le plus de ces peuples indépendants et vivant en dehors des lois de l'Empire, que l'on nomme Miao-Tseu; il y a dans ces montagnes des mines d'or, d'argent et de cuivre, et c'est en partie de cette province qu'on tire le cuivre dont on fabrique la sapèque. La culture n'y est pas très rémunératrice et les habitants sont très pauvres; on n'y fabrique aucune étoffe de soie, mais on y cultive beaucoup la ramie, cette espèce d'ortie de Chine qui sert à tisser d'excellents vêtements d'été. Le Kouei-Tcheou fait un élevage assez considérable de chevaux et de bœufs.
Kouei-Yang-Fou, la capitale, est, comme d'ailleurs toutes les autres villes de la province, une forteresse; quantité de forts et de places de guerre avaient en effet été élevés par les Empereurs pour tenir en respect les tribus indépendantes; la capitale est très petite, construite mi-terre, mi-brique; elle mesure à peine 6 ou 7 kilomètres de tour.
La rivière sur laquelle elle est située n'est point navigable, et il s'y fait fort peu de commerce.
Cette province n'est pas ouverte au commerce étranger; elle serait d'ailleurs, en l'absence de toutes routes ou voies ferrées, d'un accès difficile, et les échanges qu'on pourrait y faire seraient de peu d'importance, étant donnée la pauvreté des habitants.
II.--Les Miao-Tseu, qui vivent dans le centre et au midi de la province du Kouei-Tcheou, sont de deux sortes: les uns obéissent aux magistrats chinois et font partie du peuple chinois dont ils ne se distinguent que par leur coiffure; les autres ont leurs mandarins héréditaires qui sont originairement de petits officiers, lesquels servaient dans l'armée chinoise de l'empereur Hong-Wou, et qui, comme récompense, reçurent des titres et furent établis gouverneurs d'un certain nombre de villages. Ces gouverneurs indigènes furent appuyés par des garnisons chinoises placées en différents endroits fortifiés. Les Miao-Tseu s'accoutumèrent peu à peu à ce genre d'administration, et ils considèrent aujourd'hui leurs mandarins comme s'ils étaient de leur nation. Ces derniers, du reste, ont pris toutes les manières des villages miao-tseu qu'ils étaient chargés de gouverner. Cependant ils n'ont pas oublié de quelle province et de quelle ville ils sont; il y en a parmi eux qui comptent aujourd'hui vingt générations dans la province du Kouei-Tcheou. Quoique leur juridiction ne soit pas très étendue, ils ne laissent pas d'être à leur aise; leurs maisons sont larges, commodes et bien entretenues; ils jugent en première instance les procès qui leur sont soumis, et ils ont le droit de châtier leurs sujets, mais non de les condamner à mort. De leurs tribunaux, on appelle immédiatement au tribunal du tche fou ou préfet chinois.
Les indigènes s'enveloppent la tête d'un morceau de toile et ne portent qu'une veste bleue en cotonnade et des pantalons de même étoffe; mais les chefs sont vêtus comme des Chinois, surtout quand ils vont à la ville saluer le tche fou ou quelque autre autorité chinoise.
Les Miao-Tseu, encore indépendants, nommés par les Chinois _Cheng-Miao-Tseu_ ou Miao-Tseu _crus_, c'est-à-dire non civilisés, ont des maisons à peu près comme celles des Laotiens et des Siamois, élevées sur pilotis. Dans le bas, au-dessous de la demeure familiale on met le bétail: bœufs, vaches, moutons, cochons; car ce sont les animaux que l'on voit le plus chez eux, sauf quelques chevaux; les maisons sont sales et sentent mauvais, toute l'odeur du bétail montant dans les chambres. Ces Miao-Tseu sont divisés en villages et vivent dans une grande union, quoiqu'ils ne soient gouvernés que par les anciens de chaque village. Ils cultivent la terre, ils font de la toile et des espèces de tapis qui leur servent de couvertures pendant la nuit. Cette toile n'est pas très solide, mais les tapis sont habilement tissés. Les uns sont de soie unie, de différentes couleurs, surtout rouges, jaunes et verts; les autres de fils écrus, d'une espèce de chanvre qu'ils savent fort bien tisser et qu'ils teignent également; ils n'ont pour vêtement qu'un pantalon et une veste comme leurs congénères chinoisés.
Par l'entremise de ces derniers, les Chinois arrivent à faire un certain commerce avec les Miao-Tseu indépendants, notamment le commerce des bois. Les indigènes les coupent et les font flotter jusqu'au bas des montagnes où les Chinois les reçoivent et en construisent de grands radeaux.
Plus près de la frontière du Yunnan, vivent d'autres Miao-Tseu, dont le vêtement diffère un peu de celui des précédents. La forme de ce vêtement le fait ressembler à un sac muni de manches très larges, lesquelles sont fendues jusqu'au coude; par-dessous ils portent une petite veste de différentes couleurs; les coutures sont ornées de toutes sortes de petites coquilles que l'on ramasse dans les lacs du Yunnan. Le couvre-chef ne diffère pas de celui des précédents. La matière de ces vêtements est une espèce de gros fil de chanvre ou de jute; c'est probablement la même matière première qu'on emploie pour faire les tapis dont j'ai parlé plus haut, et qui est tantôt tissée tout unie et d'une seule nuance, tantôt à petits carrés de diverses couleurs.
Parmi les instruments de musique dont ils jouent, on en voit un composé de plusieurs flûtes insérées dans un plus gros tuyau, muni d'une sorte d'anche; le son en est plus doux et plus agréable que celui du _kin_ chinois, c'est comme une espèce de petit orgue à main, qu'il faut souffler. Ils savent danser en cadence et leur danse exprime fort bien des sentiments de gaîté, de tristesse... Tantôt ils s'accompagnent d'une sorte de guitare; d'autres fois d'un instrument composé de deux petits tambours opposés: ils le renversent ensuite comme s'ils voulaient le jeter et le mettre en pièces.
Ces peuples n'ont point parmi eux de bonzes ou prêtres de Bouddha; mais ils ont une sorte de religion fétichiste comme tous les Thai et les Shan, les Pou-Lao et autres tribus non chinoises du Yunnan.
Il y a, en fait, une foule de Miao-Tseu, et si les Chinois leur ont donné ce nom générique, ils les distinguent cependant entre eux par des noms spéciaux, généralement des noms méprisants. Ainsi, ceux qui se trouvent sur la frontière du Kouei-Tcheou et du Kouang-Si sont nommés Li-Jen ou Yao-Seu, Pa-Tchai, Lou-Tchai, etc...
Tous ces indigènes vont pieds nus et, à force de courir sur les montagnes, ils ont la plante des pieds tellement dure qu'ils grimpent sur les rochers les plus escarpés et sur les terrains les plus pierreux avec une vitesse incroyable et sans en être le moins du monde incommodés.
Si les hommes ont une coiffure très peu significative, la coiffure des femmes a quelque chose de grotesque et de bizarre, surtout dans certaines tribus. En général, leur chevelure est toujours arrosée d'une huile qui fait tenir les cheveux raides et les colle pour ainsi dire; elles les arrangent en un chignon qu'elles ornent de plaques d'argent, d'épingles, de cercles d'argent; quelques-unes mettent dans leurs cheveux une planchette d'un pied de long autour de laquelle elles les enroulent; puis elles les appliquent bien avec de l'huile ou de la graisse. Cette coiffure dure plusieurs mois, et les femmes Miao-Tseu ne la renouvellent guère que quatre à six fois par an. Il est d'ailleurs bien évident qu'avec ces modes de coiffures, il serait absolument impossible de se peigner tous les jours. Mais, lorsqu'elles deviennent âgées, elles se contentent de ramener leurs cheveux en toupet sur le haut de la tête et de les nouer avec des tresses. J'ai vu moi-même ces différentes coiffures, et je dois dire qu'elles produisent un effet étrange, notamment celle qui consiste en une petite planchette autour de laquelle les cheveux s'enroulent. La langue de tous ces peuples paraît être la même dans toutes les provinces, sauf quelques différences insignifiantes.
Tous les Miao-Tseu sont méprisés des Chinois qui les traitent de barbares et de voleurs de grand chemin. Cependant, ceux des Européens qui ont été en contact avec eux, dans quelque province que ce soit, les ont trouvés, au contraire, très hospitaliers et très respectueux de la propriété d'autrui. Quand j'ai voyagé au milieu d'eux, j'ai toujours été bien accueilli, et ils ne craignaient qu'une chose: l'escorte de soldats chinois qui m'accompagnait et qui les traitait plutôt durement. Aussi comprend-on que les Miao-Tseu aient leurs raisons de n'être pas satisfaits des Chinois. Ceux-ci leur ont enlevé tout ce qu'ils avaient de bonnes terres et continuent à les traiter, à l'heure actuelle, avec le plus grand sans-gêne quand ils se sentent les plus forts. Par suite, les Miao-Tseu n'aiment pas plus les Chinois, que les Chinois n'aiment les Miao-Tseu; ceux-ci regardent leurs conquérants, et non sans raison, comme des maîtres très durs. Il est toutefois à remarquer qu'aujourd'hui les Miao-Tseu vivant sur les montagnes sont laissés à peu près indépendants, et que l'administration chinoise ne se préoccupe guère de ce qui se passe chez eux.
CHAPITRE XII
I. La province du Sseu-Tchuen (Szechuen); description.--II. Les salines.--III. Les puits à pétrole.--IV. Bronzes; coutellerie; chapeaux de paille; peaux; musc; vernis et suif.--V. Médecines.--VI. L'attention des Européens attirée vers le Sseu-Tchuen.--VII. Commerce du port ouvert de Tchong-King (Chung-King), importation et exportation.--VIII. Produits du Thibet exportés par Tchong-King.--IX. Considérations sur le transport des marchandises et les voies commerciales.--X. La capitale Tcheng-Tou (Cheng Tu) et ses environs; promenades; le mont Omei.
I.--La province du Sseu-Tchuen est l'une des plus belles et des plus grandes provinces de l'Empire: le Yang-Tseu-Kiang la traverse tout entière; elle est très riche, non seulement par la quantité de soie qu'elle produit, mais encore par ses mines d'étain, de plomb, de fer; par son ambre et ses cannes à sucre, par ses pierres précieuses, et, dit-on, aussi par ses mines d'or. Elle abonde en musc, surtout dans sa partie occidentale qui touche au Thibet, pays du musc. On y trouve quantité d'orangers et de citronniers; des chevaux très recherchés quoique de petite taille, mais fort vifs et énergiques; des cerfs, des daims, des perdrix, des perroquets; une variété de poules à plumes douces comme la laine, petites et basses sur pattes, que dans toutes les provinces, les habitants s'amusent à élever en cage. C'est de la province du Sseu-Tchuen qu'on tire la meilleure rhubarbe.
Considérée par les étrangers aussi bien que par les Chinois comme une des plus riches sinon la plus riche province de l'Empire, le Sseu-Tchuen est en outre la plus peuplée, et sa superficie égale à peu près celle de deux autres provinces. Elle fut le grenier des Empereurs quand ces derniers avaient leur capitale à Si-Ngan-Fou, dans le Chen-Si, et sa ville principale, Tchen-Tou, fut au IIIe siècle la capitale des Han.
Le Sseu-Tchuen est arrosé par quatre rivières qui, courant du nord au sud, viennent toutes se jeter dans le Yangtseu en suivant la même direction, et forment par suite quatre thalwegs tout à fait parallèles; ces rivières sont le Kialing, le Lo, le Min et le Yaloung, la plus grande de toutes, qui part du Thibet et qui vient se confondre avec le Yangtseu sur la frontière du Yunnan et du Sseu-Tchuen. La rivière Min descend dans la plaine de Tcheng-Tou, où ses eaux se divisent en une quantité de bras ou canaux qui contribuent à la grande fertilité de cette partie de la province. Il ne faudrait d'ailleurs pas considérer le Sseu-Tchuen sous un seul aspect; en effet, si, depuis Kouei-Tcheou-Fou, ville frontière à l'est, vers le Houpe, jusque sur les rives de la rivière Min, à Tchen-Tou et Kiating, le sol est productif et la province bien peuplée; depuis le Min jusqu'à la limite occidentale il n'en est pas de même. Là les contreforts du Thibet s'avançant en rangs serrés, offrant des hauteurs de 2.500 à 3.000 mètres, occupent la majeure partie du terrain, qui est, de ce fait, impropre à la culture et fort peu habité. C'est, du reste, de ce côté que vivent éparses sur les hauteurs quelques tribus de Lolos, aborigènes non encore assimilés et qui ont jusqu'à présent été absolument réfractaires à la culture chinoise. Quand on parle donc de la fertilité, de la richesse du Sseu-Tchuen, il faut entendre d'une partie de la province.
II.--En fait de richesses naturelles, en dehors de celles que j'ai déjà citées, on peut noter l'une des plus importantes et qui fait l'objet d'une industrie locale très active: ce sont les puits d'eau salée. Les Sseu-Tchuennais font évaporer l'eau pour avoir ensuite le sel qu'ils expédient un peu partout à dos de bœufs. Ces puits de sel sont exploités, depuis des générations, d'une façon absolument primitive, mais qui fait honneur à la patience et à l'ingéniosité des Chinois. Avec les moyens dont ils disposent, ils mettent généralement trois ans pour creuser un puits. Quand il s'agit de tirer l'eau, ils descendent dans le puits un tube en bambou au fond duquel se trouve une espèce de soupape; lorsque le bambou est au fond du puits, un homme, au moyen d'une corde, imprime des secousses; chaque secousse fait ouvrir la soupape et monter l'eau. Quand le tube est plein, un grand cylindre en forme de dévidoir, de seize mètres de circonférence, sur lequel roule la corde, est tourné par deux, trois ou quatre buffles ou bœufs, et le tube monte; l'eau qu'on en recueille donne à l'évaporation un cinquième, quelquefois un quart de sel. Ce sel est très amer et n'a pas la force du sel marin. Ces salines, dont les plus connues et les plus renommées se trouvent à Tseu-Lieou-Tsing, sont exploitées depuis des générations soit par des compagnies, soit par des familles, et à l'heure actuelle c'est toujours la vieille méthode qui triomphe; personne n'admet d'innovation, et celui qui introduirait les procédés d'extraction à l'européenne serait immédiatement en butte aux tracasseries, à la haine même de ses compatriotes et obligé de quitter le pays. Les corporations qui vivent des salines sont si nombreuses et si puissantes qu'on se demande à quelle époque pourra se faire l'exploitation normale et rapide par nos moyens mécaniques.
III.--A côté des puits salants, se trouvent les puits de feu (Ho tsing). On s'en sert pour éclairer les exploitations la nuit. Un petit tube en bambou ferme l'embouchure des puits et conduit l'air inflammable où l'on veut; on l'allume et il brûle sans s'arrêter. La flamme est bleuâtre et donne une lumière très douce. Ces flammes proviennent évidemment des nappes de naphte souterraines qu'on a dernièrement découvertes au Sseu-Tchuen, mais qui n'ont jamais été mises en exploitation.
Pour évaporer l'eau et cuire le sel, les Chinois se servent de grandes marmites en fonte, qu'ils emplissent au fur et à mesure de l'évaporation, de sorte que le sel, quand l'eau est complètement évaporée, remplit la cuvette à pleins bords et en prend la forme. Le bloc de sel est dur comme la pierre; on le casse en trois ou quatre morceaux pour qu'il soit plus facilement transporté à dos de mulets ou de bœufs. Pour chauffer les chaudières on emploie soit le charbon, soit le feu naturel. Les couches de charbon sont quelquefois assez épaisses et descendent à une grande profondeur, mais on n'exploite qu'à la surface; on n'ose pas ouvrir de grandes mines, car on ne peut employer la lumière à cause du grisou, et les ouvriers, la plupart du temps, vont à tâtons ou s'éclairent avec un mélange de sciure de bois et de résine qui brûle sans flamme et ne s'éteint pas.
Pour l'emploi du feu naturel, quand on peut y avoir recours, c'est infiniment plus simple: à trente centimètres sous terre, sur les quatre faces du puits, sont plantés quatre gros tubes de bambou qui conduisent l'air sous les chaudières. Un seul puits fait chauffer plus de trois cents chaudières. Chaque chaudière a un tube de bambou à l'extrémité duquel est adapté un tube de terre glaise qui empêche le bambou de brûler; le système, on le voit, est très simple et, pour éclairer l'exploitation la nuit, on creuse d'autres trous dans lesquels on fixe de longs bambous; on a alors des torches permanentes et donnant toujours la même lumière. Les nappes souterraines, qui fournissent ainsi un gaz inflammable, sont évidemment des fleuves de pétrole, et ils sont tellement abondants qu'avec une exploitation européenne raisonnée, la Chine pourrait s'éclairer sans avoir recours aux pétroles d'Amérique et du Caucase; mais la grosse difficulté est de convaincre toute cette population qui vit des puits de sel et des puits de feu. Ce sera très long et il sera nécessaire d'agir avec beaucoup de prudence.
IV.--En dehors de cette industrie toute spéciale, le Sseu-Tchuen fabrique des bronzes renommés, mais je crois cependant que les beaux bronzes du Sseu-Tchuen ont surtout été fondus autrefois; car aujourd'hui on n'en trouve guère. La soie y est travaillée et ouvrée. La coutellerie de Tcheng-Tou est renommée; de même aussi la fabrication de chapeaux de paille; d'ailleurs les tresses de paille du Sseu-Tchuen et particulièrement de Tcheng-Tou sont expédiées par gros chargements sur Changhai, à destination d'Europe, et deux maisons françaises de Changhai en exportent chaque année de grandes quantités sur Paris.