La grande artère de la Chine: le Yangtseu

Part 10

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Aujourd'hui, tout cela est fini. Les Anglais ont abandonné le thé de Chine et se contentent des thés de l'Inde et de Ceylan, beaucoup moins bons, mais beaucoup moins chers. Les Russes cependant sont demeurés fidèles au thé chinois. Les essais qu'ils ont faits de planter du thé au Caucase et dans le Turkestan russe n'ont pas encore réussi, et non seulement ils sont restés les clients du marché de Hankeou, mais ils font tous les ans des achats plus considérables. La guerre avec le Japon n'a nullement nui au commerce des thés russes, et l'exportation augmente régulièrement. La plus grande partie de ce thé est dirigée sur Odessa et Wladiwostok par les bateaux de la flotte volontaire; une petite quantité va également sur l'Amérique, bien que ce dernier pays, et surtout les États-Unis, consomment de préférence le thé japonais. Le fameux thé de la caravane n'existe plus. La route de terre de Hankeou par Fan Tcheng et la Mongolie russe est totalement abandonnée; les Chinois disent que nous ne pouvons pas boire de bon thé en Europe depuis l'abandon de la route par terre; car, prétendent-ils, le thé, même livré clos en boîtes d'étain, s'abîme à la mer.

Depuis l'ouverture de la ligne Hankeou-Pékin, le sésame est devenu un article sérieux d'exportation; il vient du Honan, et le port de Hankeou en a toujours fourni, mais les moyens de communication, autrefois primitifs, empêchaient le trafic de cette oléagineuse de se développer normalement. On en exporte entre 2 et 3.000.000 de piculs. Les acheteurs principaux de sésame sont l'Allemagne, le Japon, la Belgique et la France. Les haricots et les fèves, dont l'exportation se chiffre par 8 et 9.000.000 de taels, sont un des principaux articles du commerce de Hankeou; mais, bien entendu, ces produits sont exportés sur d'autres ports chinois, non sur les ports étrangers. Arachides, graines de coton, coton, ramie, jute, soie et soieries, sont expédiés à Changhai et au Japon, et le commerce en est entièrement aux mains des indigènes.

Un article donne lieu à un trafic assez considérable entre Hankeou et l'Europe. Il s'agit des peaux d'animaux: bœufs, buffles et chèvres. L'Europe continentale et les États-Unis en sont les principaux acheteurs, et l'exportation s'en est beaucoup développée de 1892 à 1902; en 1892, par exemple, les statistiques n'enregistraient à la sortie que 50.000 piculs de peaux de vache et de buffle. En 1901, la quantité exportée passait à plus de 162.000 piculs; en 1892, la moyenne des prix était de 11 taels par picul pour les peaux de vache, et de 8 taels pour les peaux de buffle. En 1901, les prix atteignaient respectivement 20 taels et 12 taels 50, et en 1906 ils ont été de 33 taels pour la vache et de 20 taels pour le buffle. La demande se trouvant bien supérieure à l'offre, les prix sont toujours allés en augmentant, bien que l'ouverture de la ligne du chemin de fer ait amené sur le marché de Hankeou les peaux du Nord (du Honan et du Chen-Si). Quant aux peaux de chèvre, leur exportation n'a cessé de devenir plus considérable; elles ont aujourd'hui atteint le chiffre de 4.000.000 de peaux à l'exportation, et on classe maintenant ces peaux d'après leur provenance: Houpe, Sseu-Tchuen, Kiang-Si et Honan. En dehors de celles que je viens de citer, il faut aussi marquer d'autres espèces de peaux ou fourrures: moutons, agneaux, chiens, chats, chevreaux, renards, lièvres, belettes, blaireaux, léopards et même tigres. Mais le commerce des fourrures, qui avait pris un certain développement à Hankeou, ne peut soutenir la concurrence de Tien-Tsin et des ports du nord. Sous ce rapport, Hankeou ne sera jamais un grand débouché pour l'exportation, et son activité se bornera à la manipulation des vaches, buffles et chèvres.

Parmi les autres produits destinés à l'exportation, le port de Hankeou travaille les soies de porc, les plumes et duvets, les poils, les cornes, les os, les œufs, les suifs végétal et animal; le vernis, le tabac, la noix de galle, dont il se fait un commerce considérable, bien qu'elle ait beaucoup diminué de valeur depuis qu'elle est concurrencée par l'aniline et les extraits chimiques.

Hankeou exporte encore l'huile de bois, (en chinois tong yeou), désignée sur le marché sous le nom anglais _wood oil_ et qui n'est autre que l'huile d'abrazin. On en exporte pour une valeur de 4.000.000 de taels. L'abrazin ou _elœococca vernicifera_, croît dans l'ouest du Houpe et au Hounan, mais le pays où il pousse le mieux est le Kouei-Tcheou. Son fruit donne une huile fluide siccative, vernis naturel dont les usages sont innombrables. Cette huile sert notamment à imperméabiliser les étoffes, le papier, à rendre étanches les paniers, à vernir les boiseries, les jonques. Elle est incomparablement supérieure à l'huile de lin et peut être substituée quelquefois au caoutchouc. Les Américains, qui en font un grand usage, l'utilisent pour la fabrication du linoleum et du lincrusta. Hankeou est le marché centralisateur de ce produit. Son prix ne cesse d'augmenter; il est passé de 50 francs à 80 francs les cent kilos, et il est probable qu'il ira encore en augmentant, car la Chine est le seul pays producteur. Mais, malheureusement, les intermédiaires chinois, par lesquels passe l'huile avant d'arriver aux mains des Européens, se sont mis depuis quelque temps à l'adultérer, en y ajoutant de l'huile de sésame. Aussi, les Américains ont-ils essayé d'implanter l'elœococca en Floride; jusqu'à présent ils n'ont pas obtenu de succès, mais il est probable qu'ils trouveront un terrain favorable à la plante, car l'habitat chinois où elle croît pour l'instant n'offre pas de conditions climatériques qu'on ne puisse rencontrer ailleurs.

Les autres produits d'exportation du port de Hankeou sont: huile de thé, huile de sésame, huile d'arachides, huile de haricots, albumine et jaune d'œufs, albumine desséchée, albumine liquide, jaune d'œuf, riz, minerais de fer, fer et fontes, fer en barres, marmites, antimoine, arsenic, plomb, minerai de zinc, gypse, filés de coton et shirtings des manufactures de Woutchang, sucre, suif, saindoux, cire, rhubarbe, médecines, alun, mercure, cinabre, charbon; mais les maisons européennes établies sur la place n'opèrent en général que sur le thé, les peaux, le sésame, la ramie, l'huile de bois, les soies de porc, le musc. Ces maisons, de toutes nationalités, se font une concurrence acharnée et, les Chinois, en profitant pour maintenir des prix très élevés, les bénéfices deviennent très minces. Le commerce de Hankeou n'a cessé de s'accroître, c'est vrai, mais comme les maisons étrangères se sont multipliées à l'excès, il en résulte un certain malaise. Si l'on considère qu'en 1891 il y avait une vingtaine de maisons de commerce européennes, et qu'aujourd'hui, à la fin de 1910, il y en a plus de 120, on comprendra facilement qu'il faille brasser des millions et des millions d'affaires pour arriver à vivre.

Malgré les quantités de marchandises exportables que j'ai signalées, le thé reste encore, après l'abandon des Anglais, l'une des principales. Hankeou est le centre du commerce russe du thé. Nous nous figurons volontiers en France que, seuls, les Anglais consomment une grande quantité de thé: c'est une erreur; les Russes, à ce point de vue, les surpassent encore, je crois, car ils en boivent _toute la journée_, et le samovar et la théière restent en permanence sur la table de la salle à manger. N'ayant pas de colonies où puisse pousser abondamment le précieux arbuste, les Russes sont obligés de le faire venir de Chine, et c'est à Hankeou qu'ils ont établi leur marché central.

Le thé, en effet, se trouve dans les provinces du Fo-Kien, du Tche-Kiang, du Kiang-Si, du Houpe, du Hounan, et on peut dire, un peu partout en Chine, puisqu'il en existe jusqu'au Yunnan, où le thé du Pou-Eurl est très estimé. Mais le thé qu'on boit en Europe est celui qui vient du Kiangsi et des deux provinces du Houpe et du Hounan, et qui est par suite exporté de Hankeou. Celui du Fo-Kien et du Tche-Kiang est surtout du thé vert. Le thé porte des feuilles vers le milieu du printemps; elles sont tendres alors, on les met au bain de vapeur et on en tire une eau amère, dit un auteur ancien, puis on les fait sécher et on les réduit en poudre, et on boit le thé ainsi préparé. Mais si cela se passait ainsi autrefois, il n'en est plus de même aujourd'hui. On cueille les premières pousses des feuilles au printemps, et elles forment le meilleur thé, celui dit Pekoe, plus tendre, plus délicat et infiniment plus estimé que ceux des récoltes qui suivent. La seconde récolte, et la plus abondante, se fait en mai, alors que les feuilles sont entièrement épanouies; elle fournit, comme la première récolte, la plupart des thés destinés à l'exportation. Les autres récoltes ont lieu au milieu de juillet et à la fin d'août, et c'est avec les feuilles de ces dernières récoltes que les Russes font les briques de thé qu'ils exportent en Sibérie, en Mongolie et au Thibet.

Le thé pousse, en général, à mi-hauteur des collines; on met les jeunes plants en pépinières jusqu'à ce qu'ils aient à peu près un an et qu'ils aient atteint de 0.30 à 0.40 centimètres, puis on les repique en lignes parallèles, séparées par de larges bandes de terrains, où l'on plante des légumes divers. Cette disposition rappelle celle des vignes dans le Centre et le Midi de la France. On commence à récolter les feuilles dès que le pied a atteint sa troisième année révolue, et, à l'âge de quinze ans, il est usé et épuisé. Le thé croissait autrefois en Chine à l'état sauvage, et ce n'est guère que depuis mille ans, que les indigènes en ont fait une boisson. La coutume de payer à l'Empereur, tous les ans, le tribut du thé, a commencé au temps de la monarchie des Tang (618 ap. J.-C.). Les espèces de thé dont les auteurs anciens font mention sont particulièrement celles qui étaient en usage pendant la monarchie des Tang, elles étaient en nombre presque infini et distinguées chacune par un nom spécial. Il faut, disent les Chinois, boire le thé chaud et en petite quantité, surtout il ne faut pas le boire à jeun et quand on a l'estomac vide. Autrefois, le thé était pour les Chinois une véritable médecine (comme, du reste, il l'était encore en France il n'y a pas si longtemps); ainsi, la feuille du thé, disent les auteurs chinois, est bonne pour les tumeurs qui viennent à la tête, pour les maladies de la vessie, elle dissipe la chaleur ou les inflammations de poitrine. Elle apaise la soif, elle diminue l'envie de dormir, elle dilate et réjouit le cœur, elle dégage les obstructions et aide à la digestion. Elle est bonne, quand on y ajoute de l'oignon et du gingembre. Elle est utile contre les échauffements et chaleurs d'entrailles, et elle est l'amie des intestins; elle purifie le cerveau et éclaircit la vue, elle est efficace contre les vents qu'on a dans le corps et guérit la léthargie. Elle guérit aussi les fièvres chaudes; quand on la fait bouillir dans du vinaigre, et qu'on la donne à boire à un malade qui a la dysenterie, elle le guérit. Enfin la feuille de thé était autrefois un remède universel; je ne sais s'il réussissait toujours; dans tous les cas il était bien facile à prendre.

La préparation du thé noir, de celui qu'on vend pour l'exportation, n'est pas aussi simple que l'on pourrait croire. On fait d'abord la part du déchet, en mettant de côté toutes les feuilles flétries et jaunies; puis on place les bonnes feuilles sur des claies de bambous en les étendant avec soin, et on les expose pendant plusieurs jours au grand air, afin de les faire sécher; on les roule avec la main ou même avec le pied, après quoi on les met dans de grands bassins en fer bien chauffés et que l'on secoue en tous sens pour qu'elles grillent uniformément. Puis, on les roule à nouveau avec les pieds, en pressant très fortement, et on en extrait ainsi l'huile âcre qu'elles peuvent alors contenir. On les grille encore une fois après les avoir fait sécher de nouveau au soleil, et on les met ensuite dans des récipients chauffés à une température moyenne où elles achèvent de se sécher; enfin elles sont bonnes à emballer.

Quant au thé vert, qu'on n'exporte guère qu'en Amérique, on ne le grille qu'une fois au-dessus de plaques de tôle et après l'avoir fait baigner dans un liquide mélangé de safran et d'indigo, ce qui lui donne sa couleur verte. Ce thé, qui n'est grillé qu'une fois, a conservé toutes les propriétés excitantes de son huile essentielle et il est très énervant. Il ne peut convenir qu'à des tempéraments lymphatiques.

Parmi les thés noirs, la généralité porte le nom de _Congou_, ou «bien travaillé», nom qui a suppléé celui de _Bohea_ dont on se servait pour le désigner il y a quelque deux cents ans; ou bien _Pekoe orange_, c'est-à-dire parfum supérieur; Pekoe pur, c'est-à-dire couleur des cheveux de Lao-Tseu; Sou chong et Pou chong, remarquables par la petite dimension de leurs feuilles; Hyson, Siao chow, Ta chow, fleur du printemps, petites perles, grandes perles; puis une infinité de noms dont le sens est: langue de moineau, griffe de dragon, parfum de l'oléa, etc...

Le thé est venu en Europe en 1591, importé par les Hollandais; depuis on en boit dans le monde entier, et malgré les plantations de l'Inde, de Ceylan et d'autres pays, le thé de Chine est toujours le thé supérieur; cela tient sans doute à son habitat et à la culture spéciale dont l'entourent les Chinois.

XI.--Il est très difficile de se rendre un compte exact, d'après les statistiques douanières chinoises, de la valeur respective qui appartient à chaque nation dans le commerce d'un port chinois, parce que tout ce qui vient de Hong-Kong est porté au compte du pavillon britannique ou à peu près. Il s'ensuit qu'on ne peut tabler sur les «trade reports» avec certitude. Mais il est facile d'indiquer quelles sont les nations qui font le plus de commerce avec Hankeou. C'est d'abord le Japon qui importe pour environ 5 à 6 millions de taels, mais qui exporte pour une quarantaine de millions.

L'Angleterre est le gros importateur; puis viennent les États-Unis, l'Allemagne; la Russie n'exporte que son thé et n'importe absolument rien, la Belgique importe du matériel de chemin de fer et des machines.

Quant à la France, elle est représentée à Hankeou par quelques maisons (sept ou huit) qui font surtout de l'exportation de peaux, albumine et jaunes d'œufs, musc, sésame, noix de Galle, soies de porc, etc... Elle importe quelques soieries. En somme, nous venons à Hankeou, comme partout ailleurs, bien après les autres, et nous n'y faisons pas un trafic appréciable. Le commerce de la Chine semble plein d'avenir pour le Japon qui fabrique à bon marché et peut vendre à des prix minimes. Quant aux autres puissances, elles pourront encore pendant quelque temps y placer des produits de grande industrie, comme chemins de fer, machines à vapeur, blindages, canons et bateaux de guerre, mais le Japon les gagnera vite et il est probable qu'avant peu il sera le fournisseur attitré de son colossal voisin.

XII.--Les compagnies qui font un service régulier sur le Yangtseu entre Changhai et Hankeou sont:

L'Indo-China steam navigation Cº (Jardine Matheson and Cº), 4 vapeurs;

La China navigation Cº (Butterfield and Swire), 4 vapeurs;

Geddes and Cº, 4 vapeurs;

Ces trois compagnies sont anglaises.

China merchant steam navigation Cº (compagnie chinoise), 5 vapeurs;

Osaka shô sen kwaisha (japonaise), 5 vapeurs;

Nippon you sen kwaisha (japonaise), 2 vapeurs;

Norddeutscher Lloyd (allemande), 3 vapeurs;

Hamburg Amerika linie (allemande), 2 vapeurs;

Compagnie asiatique de navigation (française), 2 vapeurs.

Les compagnies anglaise, chinoise et japonaise ont également des vapeurs sur Itchang et une compagnie japonaise, la Konan Kiten Kaisha en a un sur Tchang-Cha-Fou au Hounan. Les trois compagnies japonaises marchent d'accord et reçoivent une subvention du gouvernement japonais.

Les maisons françaises établies à Hankeou sont:

La Banque de l'Indo-Chine;

E. Bouchard (importations, commissions; affaires industrielles);

Compagnie française des Indes et de l'Extrême-Orient (importation, exportation);

A. Grosjean et Cie (albuminerie, exportation);

Olivier et Cie (exportation);

Racine, Ackermann et Cie (exportation);

Simonin (commission).

Ces maisons, à part celle de MM. A. Grosjean et Cie, sont des succursales de maisons françaises établies à Changhai; la maison Racine, Ackermann et Cie est propriétaire de la ligne de bateaux à vapeur faisant, sous pavillon français, le service des ports du fleuve entre Changhai et Hankeou.

Au point de vue industriel, la nouveauté la plus remarquable à Hankeou a été, à la fin de 1908, la mise en marche des métallurgies du Yangtseu (exactement Yangtse engineering works) qui, dès cette époque, purent exécuter les commandes qu'elles recevaient. Cet établissement se trouve à quelques kilomètres en aval de Hankeou; il occupe une superficie de plusieurs hectares et compte s'étendre encore. Toutes les machines y sont mises en mouvement par l'électricité, et on y construit un dock où les bateaux à faible tirant d'eau pourront être réparés. Actuellement on y exécute des travaux de toutes sortes, mais surtout des ponts métalliques. Un Anglais y est employé comme ingénieur, toute l'administration restant dans les mains des Chinois, et le directeur en est M. Li qui est aussi le directeur général des hauts-fourneaux de Hanyang. Tout semble montrer que cet établissement prendra peu à peu un développement sérieux.

Le second fait à noter dans les annales industrielles du port de Hankeou, c'est l'exportation en 1908 de 26.000 tonnes de saumon de fonte au Japon et de 3.000 tonnes aux États-Unis. En 1907 déjà, les Américains avaient exporté un peu de fer tout prêt à subir la conversion en acier, et ils avaient trouvé que ce fer était d'excellente qualité; ils l'expédièrent au Canada; les saumons de fonte exportés en 1908 étaient également destinés au Canada. Malgré la longueur du voyage et les droits de douane très élevés, les mines de Hanyang peuvent trouver du bénéfice à ces transactions, et il est démontré que le fer de Hanyang peut être envoyé sur le marché américain à un prix qui lui permet de lutter avec les produits du Steel trust. Évidemment cela tient à ce qu'un bon ouvrier chinois est payé, pour douze heures de travail, de 15 à 40 piastres mexicaines par mois (de 37 fr. 50 à 100 francs), ce qui serait pour un Américain absolument inacceptable. Dans ces conditions, et tant qu'elles existeront, comme le minerai se trouve être excellent et à profusion, ce produit pourrait prendre une place en vue sur le marché du fer et de l'acier soit au Canada, soit sur la côte américaine du Pacifique; ce n'est plus pour les ouvriers de Hanyang qu'une question de capital et de bonne administration.

Ainsi l'établissement des usines métallurgiques de Hanyang, après tant de vicissitudes, se met enfin à fonctionner normalement. Il y a tout lieu de croire qu'il ne fera que prospérer, surtout s'il reste longtemps encore sous la direction de l'éminent ingénieur luxembourgeois, M. Ruppert qui, seul, il y a quelques années, a remis tout sur pied et a réorganisé complètement cette immense entreprise.

Mais que de millions de taels perdus depuis le début de l'affaire? L'argent que Tchang-Tche-Tang a dépensé dans cette tentative ne sera jamais retrouvé, et on peut dire qu'une grande partie, que probablement la plus grande partie a été gaspillée. Il ne faudrait pas que la Chine imitât souvent les procédés du vice-roi Tchang pour s'européaniser, car le trésor de ses provinces n'y suffirait pas!

CHAPITRE IX

I. Chache (Shasi) et Kin-Tcheou (Kin-Chow).--II. Itchang (Ichang), ouverture au commerce étranger; situation de la ville; montagnes et forêts; gorges et vallées.--III. La communauté marchande.--IV. La pêche à la loutre.--V. Promenades aux environs d'Itchang.--VI. Les jonques; la population; la navigation sur le Haut-Yangtseu; les rapides.

I.--Chache (Shasi) a été ouvert au commerce étranger à la date du 1er octobre 1896, suivant le traité sino-japonais conclu à Shimonoseki en 1895. Ce port est à environ 85 milles en aval d'Itchang, et se trouve situé au point d'intersection de deux importantes routes commerciales du centre de la Chine. La population terrienne et fluviale peut s'élever à environ 100.000 habitants. On a été déçu dans le rendement commercial que l'on s'attendait à trouver ici, et il ne s'y fait qu'environ 200.000 taels d'affaires. Les quelques petits vapeurs qui exécutent le service entre Hankeou et Itchang jettent l'ancre devant Chache, mais ne vont pas à quai. Les Anglais, qui y entretenaient un consul, ont supprimé ce poste consulaire depuis 1899; seuls les Japonais ont un représentant officiel ainsi qu'une concession, et le commerce étranger se trouve concentré dans leurs mains.

Chache est, on peut le dire, le port de Kin-Tcheou (Kin-Chow), ville murée et autrefois importante. Elle est, d'ailleurs, assez jolie, et les lacs qui l'environnent contribuent à rendre son territoire fertile et agréable. Les conquérants tartares l'avaient divisée en deux parties, et dans l'une d'elles avaient mis une forte garnison, car Kin-Tcheou était considérée comme la clef de la Chine centrale.

II.--Itchang (Ichang) est l'un des quatre ports qui furent ouverts au commerce étranger le 1er avril 1877, suivant les accords stipulés dans la convention anglo-chinoise de Tche-Fou (Chefoo) en 1876; il est à environ 1.000 milles de la mer et à 400 milles de Hankeou. Ici le sol et le climat changent complètement et il est très différent de celui des plaines basses du Houpe, autour de Hankeou, Wou-Tchang et Hanyang. La région d'Itchang, située au pied des massifs montagneux de l'ouest, est, au point de vue agricole, une zone spéciale, mi-tempérée, mi-tropicale. Sur les hauteurs viennent le blé et l'orge, les pommes de terre et les patates, et, dans les vallées abritées, poussent le riz, les oranges, les pamplemousses, les citrons et les mandarines. Dans les plus hautes régions, on rencontre les essences forestières que nous avons dans nos montagnes d'Europe, chênes et châtaigniers, et de nombreux conifères; les arbres se font rares, comme partout ailleurs, bien que, dans certaines parties des districts de Pa-Tong et de Li-Tchuen, on trouve encore assez de bois de construction. En avril 1894, époque où je suis allé pour la première fois à Itchang, il y avait, comme Européens, le consul d'Angleterre et quelques employés de la douane chinoise, plus deux ou trois missionnaires franciscains, belges, et un orphelinat de sœurs franciscaines françaises. Le séminaire de la mission, pour former les jeunes prêtres indigènes était, sous la direction d'un franciscain allemand, établi de l'autre côté de la rivière, en face d'Itchang, dans la gorge de Che-Lieou-Hong, véritable ermitage rempli d'un charme pénétrant. Toutes les gorges qui entourent Itchang, d'ailleurs, sont, au printemps, délicieuses à visiter. La floraison des orangers et des citronniers embaume l'air, et les arbres à feuilles persistantes égayent la nature parfois sauvage de ces vallées. C'est un véritable enchantement pour celui qui a résidé longtemps dans les plaines du Bas-Yangtseu. Mais, par contre, l'été est très chaud, plus sec, il est vrai, que vers Hankeou ou Changhai, mais plus brûlant; ainsi, en juin 1894, la température est montée à 111° Fahrenheit, ce qui fait 44° centigrades; tous les thermomètres éclataient au soleil; l'hiver est comme l'automne, absolument délicieux; il en est ainsi, du reste, dans toute la vallée du Yangtseu; seulement à Itchang, l'air est plus sec et plus vif.