La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)
Part 25
Etant donné la gravité de la question et le conflit d’autorité auquel elle avait donné lieu, le Cabinet décida, comme la loi l’autorise dans les conjonctures graves, de convoquer la Chambre pour intervenir et régler le différend à l’amiable. Les députés arrivèrent au Caire et résolurent de repousser la note ; le pays ne tarda pas, de son côté, à partager leur manière de voir et l’opinion publique s’en émut à juste titre. Tous les maires et notables, réunis au Caire, se prononcèrent pour le rejet de la note et le désaveu de toute personne qui l’aurait acceptée.
Le khédive, ayant refusé de convoquer officiellement la Chambre, nombre de députés passèrent outre et joignirent leurs signatures à celles des ulémas et notables sur une pétition en faveur du rejet de la note. Certains ulémas allèrent plus loin et demandèrent en vertu d’un _fetewa_ la déposition du khédive, dont la conduite était en contradiction avec les lois de l’Islam.
Le khédive s’obstina néanmoins, dans son attitude envers la Chambre et le pays et força le ministère à se démettre.
Alors les représentants de la France, M. Sienkiewicz et M. Monge, me conseillèrent, non sans insistance, de me rendre à Paris et sortir de cette impasse où j’étais en butte à des difficultés sans nombre. Je ne pouvais m’y résoudre, étant donné l’attachement manifesté par le pays à mon égard, l’idée que se faisaient les députés de ma présence qui, seule, garantissait l’existence du parlement, le repos et la tranquillité de l’Egypte et préservait le pays de la ruine : Quand même je l’eusse voulu, l’armée et la population m’auraient empêché d’abandonner le pays à son sort. En outre, mon éloignement risquait de provoquer des mouvements extraordinaires, favorisés par un fol entraînement populaire. Il suffit de rappeler l’affluence indescriptible des foules sur tout le parcours de mon voyage du Caire à Alexandrie. Ces raisons militaient, par conséquent, contre mon départ pour l’Europe ou pour Constantinople.
Le lendemain de la démission du ministère, je reçus, dans la matinée, la visite des Consuls généraux de Russie, d’Allemagne, d’Autriche, et d’Italie qui me demandèrent de garantir la sécurité des Européens, ce que je déclinai en faisant valoir le fait que j’étais démissionnaire et hors du gouvernement. Mais, devant leur insistance réitérée, je dus finalement donner la garantie désirée jusqu’à la formation d’un nouveau ministère, sûr que j’étais que les soldats ne commettraient aucun acte répréhensible et que la population se conduirait dignement vis-à-vis de ses hôtes. Les Consuls, rassurés, s’en allèrent.
Dans la soirée du même jour[269], les députés, les ulémas, et le Kadi se réunirent dans la maison de Sultan pacha, président de la Chambre, et me prièrent de garantir l’ordre public. Je leur rappelai qu’ayant quitté le pouvoir, je ne pouvais le faire. Le président Sultan pacha et un député, Soleiman Abaza pacha, répliquèrent qu’en leur qualité de représentants de la nation, ils me chargeaient de cette mission, qu’ils ne considéraient pas ma démission comme un fait accompli et qu’ils solliciteraient du khédive l’ordre que je conservasse, comme auparavant, le portefeuille de la guerre. Au cours de cette réunion, la discussion se déroula sur les affaires générales du pays, sur son passé et son présent dont on évoqua tant d’injustices et tant de crimes perpétrés par le gouvernement du despotisme, et surtout la situation créée par la note acceptée par le khédive. On en vint à réclamer sa déposition au cas où il persisterait dans son attitude ; puis on se sépara.
Le lendemain matin, je reçus la visite de S. E. le président de la Chambre, accompagné de Soleiman Abaza pacha qui me remit, de sa main, l’ordre du khédive m’autorisant à conserver mon poste. Ils pensaient que, grâce à cet ordre, l’effet de la note était annulé, mais cette pensée correspondait-elle à la réalité ? Assurément, non. Je ne pouvais, cependant, que remercier Son Altesse de cette sollicitude, et il me fit bon accueil.
Pendant environ vingt jours — période où l’Egypte était restée sans ministère — j’expédiai toutes les affaires courantes sans que la paix publique fût troublée. On remarqua, toutefois, l’affluence insolite de tribus arabes au Caire, ce qui ne manqua pas de causer une certaine inquiétude parmi la population indigène et européenne.
C’est le khédive qui provoqua leur présence et son palais d’Ismaïlia leur servit de lieu de rassemblement, dans le dessein nullement justifié de les opposer à l’armée. Bien plus, le gouverneur de la province de Béhéra, Ibrahim bey Tewfick excitait les Arabes à la révolte et se rendait dans les différentes provinces avec des instructions secrètes tendant à porter préjudice à tous ceux qui avaient signé des requêtes pour le rejet de la note et à semer partout le désordre et l’anarchie. On a oublié que les Arabes sont des gens fort jaloux de leur honneur et qu’ils n’écoutent guère des paroles contraires à la loi du Coran[270].
En même temps, arriva en Egypte la mission ottomane, présidée par Dervisch pacha. Le président, établi au palais du Gezireh, fut assailli par les notables et les ulémas qui s’empressèrent de lui souhaiter la bienvenue et de lui faire part de leur mécontentement de la conduite du khédive en contradiction flagrante avec les règles de l’Islam. Aujourd’hui les prisons, partout en province, au Caire, à Alexandrie, regorgent de ces malheureuses victimes de la vengeance et de l’injustice.
Dervisch pacha s’enquit aussitôt de l’état de l’armée et s’assura de sa discipline. Il réclama, à titre de récompense, de Sa Majesté le Sultan, pour moi l’ordre megidieh de première classe, et environ deux cents décorations pour les officiers[271].
Un nouveau ministère se forma, en même temps, avec Ragheb pacha à la présidence et à l’extérieur, Abd-el-Rahman bey Rouchdi aux finances, Mahmoud pacha El-Falaky (l’astronome), aux travaux publics, Soleiman Abaza pacha à l’instruction, Hassan pacha Ibrahim à la justice, Hassan pacha El-Chereï aux Wakfs (fondations pieuses), et Arabi à la Guerre[272].
On répétait alors que la note était pratiquement annulée, et, pour inaugurer une ère de tranquillité et de confiance, le khédive accorda, par un décret, leur grâce à tous ceux qui étaient impliqués dans les événements passés.
Tout alla bien jusqu’au 11 juin 1882, quand se produisit subitement un horrible incident entre la populace de la ville d’Alexandrie et les Européens, Yacoub pacha Salmi, sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, fut, sur la demande même de la Cour, envoyé immédiatement à Alexandrie pour faire une enquête ; il fut suivi de deux régiments d’infanterie, de deux autres de cavalerie, et de l’artillerie pour garantir l’ordre dans la ville. Les journaux européens louèrent la vigilance des troupes chargées de veiller à la tranquillité générale, sous le commandement de Toulba pacha Ismat, qui s’acquitta dignement de sa mission. Le khédive me raconta plus tard que cette affaire eut pour origine une querelle entre un Maltais et un ânier indigène et que la foule, rassemblée sur les lieux, essuya des coups de feu tirés des fenêtres des maisons avoisinantes.
J’avais recommandé à Yacoub pacha d’employer toute son énergie et de ne rien négliger pour découvrir l’auteur responsable du massacre et défendre l’honneur du gouvernement et de l’armée par une juste appréciation des faits.
Entre temps, à la veille de la formation du ministère, on procédait, comme tous les ans, à la réparation et à la mise en état des forts. Toutefois, le khédive avait donné ordre d’abandonner tous travaux, déclarant que le secrétaire de l’ambassade anglaise à Constantinople avait informé le Sultan qu’il considérait la construction de forts à Alexandrie, comme une menace dirigée contre la flotte anglaise. Si nous ne cessions immédiatement tout travail, la flotte bombarderait la ville et la réduirait en cendres. Nous nous exécutâmes ; du reste, pour sa propre édification, le khédive délégua deux employés attachés à la Cour, Hussein El-Turk et Hussein Fawzi, afin de s’assurer de l’exécution des ordres donnés, et il en avisa aussitôt la Porte. Cependant, nous manifestions notre étonnement que la réparation des forts fût regardée comme une menace, et non l’arrivée des flottes de guerre dans nos ports ! Mais, il est vrai, la raison du plus fort est toujours la meilleure.
Le 4 juillet, après l’entrée en fonctions du ministère, ma décoration et un firman de Sa Majesté le Sultan arrivèrent de Constantinople et, de sa propre main, le khédive me les présenta en exprimant sa satisfaction en considération de mon dévouement. Je remerciai Son Altesse et télégraphiai à Constantinople, remerciant le Sultan de sa haute sollicitude. Le Sultan m’honora aussitôt de sa réponse, exprimant la satisfaction de Sa Majesté de ma bonne conduite et de ma loyauté. Un certain nombre de décorations destinées aux officiers de l’armée furent distribuées par le khédive parmi les fonctionnaires de la Cour et il garda le reste. C’est, sans doute, à cause de leur qualité d’Egyptiens, qu’ils furent, malgré tant de services rendus, injustement traités.
Dervisch pacha me conseilla de me rendre à Constantinople pour y vivre, avec quelques-uns de mes amis, près de Sa Majesté le Sultan. Je déclinai cette offre, en alléguant les raisons précédemment exposées au Consul général français, entre autres, l’attachement du peuple qui se pressait autour de moi dans les rues d’Alexandrie. Il avait fait part de cette suggestion au président du Conseil, Ragheb pacha, qui la désapprouva comme contraire à l’intérêt public.
Il ressort avec évidence de ce qui précède que j’étais profondément aimé du peuple, que je mettais au-dessus de tout l’honneur et l’honnêteté, que je ne me proposais aucun but personnel, quoi qu’en pussent dire mes détracteurs, et que mon seul et unique but était l’émancipation de mon pays, la prospérité de son peuple sous un gouvernement juste et libéral donnant à chacun ses droits et traitant tous les habitants, nationaux ou étrangers, sur le même pied d’égalité, sans distinction de religion ou de croyance. Du reste, ne sommes-nous pas tous membres de la commune humanité ?
Enfin, je tiens à dire, avant de terminer cette première partie, que le khédive avait envoyé à Constantinople, au mois de novembre 1881, Sabet pacha, le Circassien bien connu, pour l’y représenter. Ce personnage travaillait à changer les sentiments des dirigeants de la Turquie envers l’armée égyptienne en faisant courir le bruit que les soldats égyptiens étaient des rebelles, qu’ils cherchaient à reconstituer l’empire arabe et que j’étais de connivence avec les Anglais à ce sujet. Ces bruits alarmants m’avaient inquiété avec raison, d’autant que je ne connaissais, à Constantinople, personne qui pût se charger de défendre ma cause et de démentir ces fausses allégations. Heureusement, Sayed Ahmed Assâad, qui représentait le Sultan à Médina, arriva en Egypte sur ces entrefaites. Je le priai de porter de ma part à Sa Majesté le Sultan une requête destinée à faire justice des accusations portées contre l’armée et contre ma personne. Je reçus de Sa Majesté une réponse bienveillante, où Elle me reccommandait de persister dans mon attitude loyale pour mériter toujours sa haute satisfaction.
Tels sont les faits dont traite la première partie en ce qui concerne les événements importants qui eurent lieu entre le 1er février 1881 et le 9 juillet 1882, avant la déclaration de guerre.
[Note 253 : Ce sont des étrangers, de parents nés en Egypte, devenus Egyptiens par la suite. En d’autres termes ce sont des Egyptiens d’origine étrangère, turque ou circassienne.]
[Note 254 : On sait que le pèlerinage de la Mecque est une des cinq règles de l’Islam. Arabi doit faire allusion ici à un banquet offert par un pèlerin à l’occasion de son retour de la Mecque.]
[Note 255 : Kasr-el-Nil (château bâti sur le Nil) était le siège du ministère de la Guerre. Il est transformé aujourd’hui en caserne par l’armée d’occupation.]
[Note 256 : Arabi commandait le troisième régiment d’Abbassieh. Quant à ses associés, Ali Roubi commandait la cavalerie, Abd-el-Aaal Hilmi le régiment de Toura, Aly Fahmy le premier régiment de la garde.]
[Note 257 : Il y avait un grand nombre de Circassiennes au service du khédive, soit au harem soit à la daïra. On avait l’habitude d’en marier quelques-unes avec des Egyptiens dont on voulait s’assurer la fidélité. Arabi et Aly Fahmy, le colonel du régiment de la garde — tous deux d’origine fellahe — furent mariés dans les mêmes conditions. C’est grâce à la confiance qu’inspirait Aly Fahmy à la cour qu’Arabi et ses amis purent déjouer souvent le calcul de leurs adversaires.]
[Note 258 : Voir notre thèse principale : _La Genèse de l’Esprit national égyptien_.]
[Note 259 : Mahmoud Sami (El-Baroudy), grand poète et homme d’Etat, compte parmi les premiers partisans de l’idée constitutionnelle en Egypte. Il entra en rapports avec Arabi, après la démonstration de février, par l’intermédiaire de leur ami commun, Aly Rouby, et devint par la suite son plus grand conseiller et ami. « Peu après l’affaire de Kasr-el-Nil, déclarait Arabi à M. Blunt en janvier 1904, le khédive encouragea Aly Fahmy à lier partie avec nous. Puis, voyant notre position agrandie aux yeux des masses, il conçut le projet de se servir de nous contre Riaz ; il nous envoya Aly Fahmy avec ce message : « Vous êtes trois soldats. Avec moi vous ferez quatre. » Ce fut, à peu près, un mois après l’affaire ; et nous sûmes également par Mahmoud Sami, ministre de la Guerre, qu’il nous était favorable. Et Mahmoud Sami, de nous dire : « Si jamais vous me voyez me retirer du pouvoir, sachez que les sentiments du khédive sont changés envers vous et qu’il y a péril en la demeure. » C’est pourquoi lorsque, au cours de l’été (1881) les espions de Riaz pacha, ministre de l’Intérieur, commencèrent à troubler notre repos, nous avions, malgré la surveillance de la police, confiance en Mahmoud Sami.
« Le khédive nous tourna le dos et résolut avec Riaz pacha de séparer l’armée et de la désunir. Les régiments devaient être envoyés dans les endroits fort éloignés pour que nous ne soyons plus à même de nous communiquer. Mahmoud Sami fut invité à mettre à exécution leur plan contre nous, le khédive étant alors à Alexandrie avec ses ministres. Mahmoud Sami refusa ; sur quoi Riaz pacha lui écrivit : « Le khédive a accepté votre démission. »
« Avertis ainsi du danger, nous nous mîmes aussitôt sur nos gardes. »]
[Note 260 : « Quant à la démonstration du 9 septembre, disait Mohamed Abduh à M. Blunt, le 18 mars 1903, les sept mois entre l’affaire du Kasr-el-Nil et cette démonstration, furent marqués par une grande activité politique qui régna dans toutes les classes. L’action d’Arabi lui attira beaucoup de popularité et le mit en rapports avec les éléments civils du parti national comme Sultan pacha, Suleiman Abaza pacha, Hassan Shereï pacha et moi. C’est nous qui mîmes à l’ordre du jour l’idée de renouveler la demande d’une constitution. Le point de vue dont Arabi, en ce temps-là, envisageait la question, était la sécurité nécessaire pour lui et ses amis militaires contre les représailles éventuelles du khédive ou de ses ministres. Il me le répéta souvent pendant l’été. Nous organisâmes, par conséquent, des pétitions pour l’octroi d’une constitution et menâmes, à cet effet, une campagne dans la presse. C’est d’accord avec Sultan pacha que la démonstration d’Abdine avait été préparée. Et c’est seulement après l’ultimatum (la seconde note commune) qu’il y eut brouille entre ce dernier et Arabi pacha. »]
[Note 261 : Cette hésitation de Chérif ne laisse pas d’être étonnante, étant donné qu’il s’était associé au plan d’action d’Arabi et ses amis. Etait-il déjà gagné, plus ou moins, aux vues du khédive et du contrôle. C’est possible. En tout cas, d’ores et déjà il évite soigneusement de se compromettre et renonce pratiquement à ses idées avancées de 1879.]
[Note 262 : La _Moukabalah_ (compensation) instituée par Ismaïl en 1871 promettait une remise entière et perpétuelle de la moitié des impôts à ceux qui payeraient la valeur de six années d’impôts à l’Etat. Le prétexte invoqué alors par le souverain et son ministre des Finances fut l’extinction des dettes étrangères qui pesaient sur la situation du pays. Ce sont surtout les notables de l’aristocratie terrienne qui souscrivirent à l’appel d’Ismaïl. Ce sont eux qui, avertis du danger que couraient leurs intérêts du fait de l’abolition de la _Moukabalah_ projetée par Sir Rivers Wilson en 1879, furent les premiers à manifester leur mécontentement et à protester contre l’ingérence étrangère.
Malheureusement la loi de liquidation de 1880 ne tint pas compte de leurs doléances et décida l’abolition de la _Moukabalah_. Un nationaliste, Hassan Mouça El-Akkad ayant critiqué cette mesure financière comme portant atteinte aux intérêts des créanciers indigènes, fut arrêté par le gouvernement de Riaz et exilé au Soudan jusqu’à l’avènement des nationalistes au pouvoir. C’est donc la loi de la _Moukabalah_ qui influa également sur l’attitude des notables qui se groupèrent autour d’Arabi après l’affaire de février et l’encouragèrent à renverser le ministre Riaz en septembre et réclamer l’octroi d’une constitution.]
[Note 263 : On trouvera tous les détails de ce désaccord, ses origines et ses conséquences dans notre thèse principale : _La Genèse de l’Esprit national égyptien_ (ch. V, _La Révolution_).]
[Note 264 : Ce fut un ministère national, proprement dit, partageant sans réserve les idées de la Chambre égyptienne. Mahmoud Sami et Arabi étaient naturellement les deux grandes figures. Il semble toutefois que les nationalistes aient dû composer avec des ministres modérés plus ou moins gagnés à leurs vues, résultat inéluctable de cette pauvreté d’hommes capables qui se faisait sentir dans un pays jeune comme l’Egypte : Tel, le ministre de l’Extérieur, Moustapha pacha Fahmi, le seul qui connaissait une langue européenne et qui pouvait par conséquent expliquer ou soutenir le point de vue égyptien auprès des Consuls généraux et des représentants des puissances. Mais ce fut en somme un personnage médiocre qui, dans des situations fort délicates, prit secrètement le parti du khédive et de l’étranger et trahit la confiance de ses collègues. Tous les autres, à part Hassan pacha El-Shereï et Mahmoud pacha Fahmy, étaient des amis peu sûrs, ayant certaines attaches avec la Cour. Hassan pacha El-Shereï était le vice-président de la Chambre des députés, et sa nomination comme ministre, poste qu’ambitionnait le président, Sultan pacha, ne manqua pas d’exciter la jalousie de ce dernier et déterminer, dans une certaine mesure, son alliance avec la Cour et le parti de l’étranger. Quant à Mahmoud pacha Fahmy, ce fut un ingénieur réputé capable depuis le temps d’Ismaïl. Il fortifia les lignes de défense pendant la guerre anglo-égyptienne et tomba prisonnier lors de l’attaque des Anglais du côté du Canal. Ce fut aussi un des exilés de Ceylan où il rédigea une histoire mondiale intitulée, El-Bahr El-Zakher, comprenant entre autres la relation des événements de 1881-82.]
[Note 265 : Voir dans Broadley, _How we defended Arabi and his friends_, le portrait des compagnons d’Arabi.]
[Note 266 : Il s’agit d’Osman Rifky pacha auquel le titre de pacha ou Férik-Général avait été directement conféré par le Sultan.]
[Note 267 : D’après Broadley, Aïcha hanem fut bannie sous prétexte d’ingérence par des moyens surnaturels dans les affaires de la famille khédiviale.]
[Note 268 : Ahmed Assâad, représentant du Sultan à Médina en Arabie, avait été envoyé souvent en mission secrète en Egypte au cours de l’année 1882. Quant à Mohamed Zafer, il était le conseiller confidentiel du Sultan.]
[Note 269 : Ce fut le 27 mai 1882.]
[Note 270 : Ici se révèle le faible d’Arabi, cette confiance dans les hommes, cette naïveté exagérée qui révoltait parfois ses meilleurs amis.]
[Note 271 : Dervisch faisait double jeu en Egypte. Il courtisait en même temps le parti du palais et le parti national et s’insinuait dans l’amitié de chacun en attendant la partie finale qui ne tarda pas à se dénouer.]
[Note 272 : Pendant l’interregnum les consuls généraux cherchaient à former un ministère présidé par leur homme de confiance, Chérif pacha ; mais celui-ci ne voulant pas se compromettre, déclina leur offre. Le 17 juin, Ragheb pacha, ancien ministre des Finances sous Saïd et Ismaïl forma un ministère d’une couleur plutôt nationale. Ce ministère dura jusqu’au 27 août — moment où la situation fut nettement en faveur de Tewfick et des Anglais en guerre contre l’Egypte ; il céda ensuite la place à un ministère Chérif-Riaz qui rentra « dans les fourgons de l’étranger », et devint le ministère de la Restauration.
Pour ce qui est de la composition du ministère Ragheb on ne peut que reconnaître la présence de certains hommes de valeur. Soleiman Abaza pacha était un vieux patriote éprouvé. Il ressort de lettres inédites — que nous possédons — adressées de Paris en 1883 par le célèbre Gemmel- Eddin El-Afghani au premier champion du mouvement constitutionnel en Egypte, Abd-el-Salam El-Moelhy, que le père du nationalisme égyptien mettait sa confiance en El-Moelhy bey et Abaza pacha et les exhortait tous deux à ranimer le feu éteint momentanément par la victoire ennemie.
Mahmoud pacha El-Falaky est un ancien élève de l’école polytechnique, fondée par Mohamed Aly et dirigée, à partir de 1835, par un savant ingénieur des mines de France, Charles Lambert. Il était l’un des premiers Egyptiens qui s’illustrèrent dans les sciences et dont la vie fut un exemple de dévouement et de labeur infatigable. (Pour plus de détails voir la notice nécrologique consacrée à Mahmoud pacha par Ismaïl bey Moustapha et le colonel Moukhtar bey, Société khédiviale de géographie, séance du 8 janvier 1886. Le Caire).]
SECONDE PARTIE
LA GUERRE
La fameuse nation amie de l’humanité, la nation qui émancipe l’esclave et défend la cause des opprimés, la nation qui respecte le droit et la loi, déclare la guerre, à cette Egypte qui a tant souffert de l’esclavage et de la tyrannie, dont le sang innocent, maintes fois versé, crie encore contre l’injustice de ses maîtres cruels et inhumains, dont le souverain ne respecte ni la loi, ni la légalité et qui, enfin, croyait trouver son salut et vivre sa vie grâce à l’aide de la nation britannique.
Mais hélas ! au moment où le pays allait sortir du gouffre, l’Anglais qui montait la garde survient, l’y jette de nouveau. Que d’espérances écroulées ! Où est cet amour de l’humanité dont les Anglais sont si fiers ?
Lorsque le khédive déclara que sa vie et celle des Européens étaient en danger, l’exode des Européens commença et des navires de guerre appartenant à toutes les puissances provoquèrent par leur présence un malaise général.
L’amiral Seymour, ayant prétendu que les réparations des forts constituaient une menace contre la flotte anglaise — comme s’il n’y avait pas d’autres flottes — force nous fut de les arrêter. Mais ce n’est pas tout ; l’amiral informa le commandant des troupes d’Alexandrie qu’on était en train de fermer l’entrée du port et de l’obstruer par des pierres et qu’il serait forcé d’agir en conséquence. Le khédive répondit à l’amiral que cette assertion ne reposait sur aucun fondement et lui accorda, en même temps, par l’intermédiaire du sous-secrétaire d’Etat à la marine, l’autorisation d’arrêter toute personne trouvée en train de jeter des pierres à l’entrée du port.