La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

Part 24

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Entre temps les zawates (nobles) se réunirent chez le khédive et décidèrent d’ordonner au premier régiment de nous livrer publiquement aux autorités. En cas de désobéissance, il devait être canonné au vu et au su de tous. Heureusement la guerre civile put être évitée à temps, grâce à l’arrivée sur les lieux du régiment soudanais de Toura. C’est ce nouveau fait qui modifia la décision des zawates et les dissuada de ne s’en tenir qu’à la force armée. L’agent diplomatique de Grande-Bretagne, Sir Edward Malet, et l’agent de France, baron de Ring, intervinrent et réglèrent le différend à l’amiable. Le khédive nous accorda notre pardon et nous reçûmes l’ordre de demeurer chacun à notre poste à la tête de notre régiment. En même temps, des ordres formels furent envoyés aux régiments dans le dessein de mettre fin au fanatisme de race et d’établir l’égalité entre tous. Mahmoud Sami pacha (El-Baroudy) fut, conformément aux justes lois, désigné comme ministre de la Guerre à la place d’Osman Rifky pacha, le Circassien.

Le 2 février (1881), le khédive manda deux officiers et les chargea de veiller à sa sécurité en leur affirmant qu’ils jouissaient pleinement de sa grâce. Je ne pus hésiter alors à demander audience, à prêter à Son Altesse un serment de fidélité et à souhaiter, en partant, que son règne reposât aussitôt sur les bases de l’égalité et de la justice.

Le vendredi 4 février, le khédive nous donna l’ordre, à mon ami Aly bey Fahmy et moi, d’aviser personnellement les Consuls généraux français et anglais que nous étions chargés de garantir l’ordre public et la vie et les biens des Européens. Nous nous exécutâmes de bonne grâce, d’autant que cette déclaration correspondait à notre pensée intime qui est à l’origine de tous nos actes.

* * *

Nous croyions que ce pardon et que ces ordres qui tendaient à faire régner une loi de justice et d’amour et à bannir tout « fanatisme » étaient sincères ! Et voici qu’on jette dans les cœurs une semence de haine et de discorde : Youssef pacha Kamal, un Circassien, directeur de la daïra (administration privée) du khédive, manda à la daïra par l’intermédiaire d’un sergent circassien du régiment soudanais, tous les sergents soudanais mariés à la daïra[257], leur distribua de l’argent et les incita à pousser les soldats à la désobéissance aux ordres des chefs, leur promettant, à titre de récompense, leur promotion comme officiers. Ces instructions émanaient en réalité du khédive lui-même.

Lorsque les faits furent révélés par la presse, le dit pacha fut apparemment congédié de la daïra, mais il continua à la gérer en fait.

Cette ruse déjouée, un certain Ibrahim Agha, préposé au service du khédive, se mit à son tour à semer l’intrigue et les causes de dissension. Il ordonna à Farag bey El-Zeiny d’encourager les sergents soudanais à assassiner leurs officiers ; les sergents reconnurent, du reste, au cours de leur interrogatoire, des choses vues et entendues. Quant à Farag bey, l’enquête révéla qu’il était porteur d’un papier revêtu de la signature d’Ibrahim Agha et où il était dit expressément que l’ordre en question était conforme à la volonté du khédive. Le nouveau ministre de la Guerre, Mahmoud pacha Sami[258], eut ce papier entre les mains et le procès fut jugé par une Cour martiale qui infligea à Farag bey la peine de dégradation au rang de sergent et son renvoi à Massaouah. Le khédive intervint et donna l’ordre formel de laisser Farag bey partir avec ses grades comme n’ayant pris l’initiative de ses actes qu’en vertu d’un ordre supérieur. Il décida ensuite d’envoyer Farag bey au service du gouvernement à Khartoum, sa ville natale où il avait des propriétés, et cela à l’insu du ministère. Bien plus, la femme de Farag bey s’en fut le rejoindre à Khartoum par voie de Suakin aux frais de la daïra khédiviale sans l’autorisation du gouvernement, contrairement à la pratique ordinaire.

Le Soudanais Farag bey et les sergents ayant échoué dans leurs intrigues, on prit le parti d’employer à cette besogne de corruption Selim Saïb — marié à la daïra — et Aly Labib, deux sergents du régiment soudanais commandé par Abd-el-Aal bey Hilmy. On leur donna l’argent nécessaire, par l’intermédiaire d’Ibrahim Agha, et tous deux se mirent à semer la division et l’intrigue parmi les troupes où ils réussirent à gagner dix-neuf officiers. Toute la trame de cette affaire fut dévoilée par une Cour martiale mixte dont faisaient partie des Européens sous la présidence du sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, Hassan pacha Aflatone.

L’enquête ayant établi que le khédive était également l’instigateur de ces menées, la Cour se contenta d’infliger aux coupables des peines légères, variant entre quinze jours et un mois de prison, sans dégradation. D’aucuns furent envoyés au Soudan au service du gouvernement sans être inquiétés le moins du monde, pour leurs titres ou grades, dans l’intention évidente de donner satisfaction au khédive. Mais ces peines mêmes ne furent pas appliquées en raison du pardon accordé aux condamnés par le souverain qui ne pouvait ignorer qu’ils ne faisaient qu’exécuter ses ordres par l’intermédiaire de son valet, Ibrahim Agha. Tous ces faits sont péremptoirement prouvés dans le dossier de l’enquête.

Des menées semblables furent tentées dans le premier régiment aussi bien que dans le quatrième qui était sous mes ordres. Je m’efforçais de les étouffer au fur et à mesure, afin d’empêcher les bruits de prendre des proportions de nature à offusquer la dignité khédiviale. D’autant que je tenais à être au premier rang de ses défenseurs dans l’espoir d’amender le khédive, et de le faire revenir à de meilleurs sentiments à notre égard. Cependant le système d’intrigues continua indéfiniment sans qu’on réussît à nous faire tomber dans le piège grossier tendu sous nos pas. Le principal mérite en revient au ministre de la Guerre, Mahmoud Sami pacha, qui réprouvait ces menées occultes. Aussi ne tarda-t-on pas à prier ce ministre de démissionner pour céder la place au gendre du khédive, Daoud Yeghen pacha, homme élevé dans la maison de son père, loin du monde, ignorant tout du gouvernement, de l’administration et des questions militaires[259].

Dès son entrée en fonctions, le nouveau ministre donna aux officiers l’ordre de s’abstenir de rentrer chez eux ou de s’assembler. Tout officier rencontré en route en compagnie d’un autre devait être immédiatement arrêté par les agents de police, contrairement au droit et à la justice. Daoud pacha avait hâte d’assouvir sa vengeance au point de visiter nuitamment les quartiers des régiments et de constater lui-même la présence des officiers. En outre, des hommes furent spécialement chargés de surveiller mon domicile et celui d’Abd el Aal bey Helmy dans le dessein de nous arrêter traîtreusement et de décider injustement de notre sort. Mais Abd-el Aal bey resta près de son régiment ; quant à moi, je pris, ce soir-là, le chemin d’Abbassieh où se trouvait le mien. En cours de route, j’entrai dans la maison d’un ami, Khalil bey Libnan, rue Faggalah, sous prétexte de lui rendre visite, mais en réalité, pour me soustraire à toute poursuite possible. Après dix minutes à peine, deux cavaliers passèrent à toute allure se dirigeant vers le quartier de mon régiment établi à Abbassieh. A leur arrivée, pour donner le change sur leurs intentions, ils répondirent aux soldats qui les interrogeaient, qu’ils s’étaient trompés de route. La ronde leur indiqua alors le chemin qui mène à Koubbah, village situé dans le voisinage d’Abbassieh. Nul doute qu’ils n’aient eu le dessein de me rejoindre et de me prendre de force honteusement. C’était dans la nuit du 6 septembre 1881. Grâce au dévouement d’un officier, Abd-el-Kerim effendi, qui tint à m’accompagner dans sa voiture, je pus éviter les regards indiscrets et trouver mon salut. Toutefois, depuis lors, toute sûreté publique cessant d’exister, chacun de nous vécut, dans l’incertitude de son sort, vigilant et inquiet.

* * *

Les hommes des plus hautes classes se rendant compte de la situation qui nous était faite à nous qui sommes membres d’une même famille, se réunirent au Caire et décidèrent, comme seul moyen de mettre un terme à cette insécurité, la convocation d’un parlement égyptien pour garantir les vies, les biens et l’honneur de la nation, établir de justes lois, pareilles aux lois des tribunaux mixtes, capables de sauvegarder nos droits, et d’assigner des limites aux gouvernants et aux gouvernés[260]. Et naturellement le Cabinet présent devait disparaître : sous ce ministère, toute sécurité publique fut bannie et la peur s’empara des âmes.

En même temps que les notables, les officiers et les soldats qui avaient des intérêts communs avec la population m’accordèrent une pleine confiance pour les représenter et demander les réformes nécessaires.

Le 9 septembre 1881, j’écrivis au ministre de la Guerre, l’informant que les troupes allaient se présenter devant le palais d’Abdine pour soumettre à S. A. le khédive, le vendredi matin à 9 heures, leurs demandes et les demandes de leurs familles. A l’heure fixée, les troupes étaient présentes dans un ordre parfait.

Auparavant, j’avais pris soin d’adresser aux Consuls généraux des puissances européennes une note les assurant que leurs nationaux n’auraient rien à craindre de cette démonstration, que tout allait se passer de façon bien ordonnée, et que nous allions simplement solliciter du khédive quelques mesures susceptibles de rendre au pays sa liberté et de lui restituer ses droits.

M. Cookson, consul anglais à Alexandrie, alors au Caire, nous servit d’interprète auprès du khédive, qui prit en considération nos doléances, nous accorda toutes nos demandes en déclarant qu’elles étaient justes et légales, et donna sur-le-champ ordre de nommer Chérif pacha président du Conseil. Sur quoi les troupes se retirèrent en acclamant le souverain.

Comme Chérif pacha hésitait à accepter le nouveau poste[261], des pétitions couvertes de 4.000 signatures lui furent présentées pour le décider à sauver le pays de la tyrannie et de l’esclavage et le débarrasser du ministère Riaz qui lui a causé de nombreux torts, entre autres la perte de 17 millions de livres au titre de la _Moukabah_[262] que le gouvernement de l’ancien khédive avait reçus des notables aux fins d’éteindre ses dettes étrangères et qu’il fallait considérer comme une dette d’Etat à l’égal des autres dettes des Européens. On reprochait, de même, au ministère précédent sa conduite vis-à-vis des fonctionnaires indigènes qu’il remplaçait au fur et à mesure, malgré leur capacité et la modestie de leurs émoluments, par des fonctionnaires européens grassement rétribués. Tous les hauts postes étaient ainsi occupés par des étrangers sans égard à leur aptitude ou leur mérite, conformément à toute règle de bon gouvernement.

Le nouveau ministère à peine formé, avec Chérif à la présidence et Mahmoud Sami à la Guerre, on annonça l’envoi en Egypte d’une mission de la part du Sultan, présidée par Aly Nizami pacha. Deux jours avant son arrivée, mon régiment fut envoyé à Tel-el-Kebir et celui d’Abd-el-Aal bey à Damiette, avec l’idée d’empêcher la mission de s’aboucher avec nous et connaître la vérité sur les derniers événements. C’est pourquoi, lorsque Nizami pacha voulut s’enquérir de la situation, le khédive s’y opposa en affirmant que les demandes de l’armée n’étaient pas en contradiction avec ses convictions personnelles, qu’il avait fait grâce pour tout ce qui s’était passé et que l’ordre et la discipline régnaient enfin parmi les troupes. Et la mission de s’en retourner aussitôt.

La Chambre fut réorganisée d’après un nouveau règlement ; des lois équitables furent établies pour l’armée. Mais à la suite d’un désaccord survenu entre le ministère et la Chambre, Chérif pacha donna sa démission[263].

Le khédive laissa le choix du nouveau ministère à la Chambre qui, d’accord avec lui, chargea Mahmoud Sami pacha de former le ministère avec Moustapha pacha Fahmy à l’Extérieur et à la Justice, Aly pacha Sadek aux Finances, Mahmoud pacha Fahmy aux Travaux publics, Abd-Allah pacha Fikry à l’Instruction publique, Hassan pacha El-Shereï aux Wakfs (fondations pieuses)[264]. Quant à moi, qui étais sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, on me confia le portefeuille de ce ministère que je n’avais, à aucun moment, sollicité. J’ai du toutefois l’accepter, eu égard au vœu unanime de l’armée et des députés qui trouvaient dans ce choix la meilleure garantie d’ordre et de sécurité pour tous.

En attendant, je me rendais compte des difficultés inhérentes à ma tâche. Elle consistait à modérer et à régulariser le courant des idées nouvelles qui se précipitait avec force : Les Egyptiens croyaient à la possibilité immédiate d’atteindre le but suprême du pays, la conquête de sa liberté, sans se soucier le moins du monde des obstacles qui pourraient en empêcher la réalisation. Je m’efforçais, au contraire, de progresser lentement et prudemment pour assurer le succès, en sauvegardant partout la vie, les biens, l’honneur et pour nous acquitter de nos devoirs patriotiques sans entacher l’histoire égyptienne aux yeux du monde civilisé.

Après la constitution du ministère, tout rentra dans l’ordre et la légalité, et toutes les affaires en suspens reçurent une solution satisfaisante. La situation de l’armée s’améliora de même, et les promotions succédèrent aux dégradations d’autrefois : Le khédive, en considération de mes services, m’accorda le titre de pacha et un firman émanant du Sultan en signe de satisfaction. Les mêmes honneurs furent conférés à mes collègues devenus pachas ou généraux : Aly Fahmy, Abd-el- Aal Hilmy, Tolbah Ismat, Yacoub Sami et Hassan Mazhar[265].

Nous exprimâmes au khédive nos vœux de prospérité et de bonheur, croyant que nous étions à jamais débarrassés des difficultés et des obstacles sans fin, que nous étions sortis du chemin malaisé pour nous engager librement dans la voie du succès, que la haine impie était bannie des cœurs et qu’il ne restait plus qu’à établir des lois équitables et à améliorer la condition des services publics et des tribunaux.

Mais, hélas ! nos espoirs furent vite déçus et la trahison releva la tête. En effet, l’un des mamelucks du khédive, élève à l’école de Koubbeh, complota avec un camarade circassien contre la vie d’Abd-el- Aaal pacha Hilmy, tuteur de ce dernier. Le jeune Circassien réussit à jeter de l’arsenic dans le lait que le pacha prenait d’ordinaire le soir ; heureusement, la servante s’en aperçut juste à temps pour sauver la vie à son maître. Tous les documents concernant cette affaire ont été déposés à la préfecture de police : ils démontrent clairement que le khédive ne fut pas étranger à ces menées.

Ce plan ayant avorté, on en établit un autre pour se débarrasser de moi : Il se forma un grand parti circassien qui jura ma mort et celle de tous les chefs de nationalité égyptienne dans l’armée. Mais un certain Circassien — un de ceux qui craignent Dieu — Rachid Enver effendi, invité à pactiser avec les conspirateurs, rejeta leur offre et en avisa aussitôt Toulbah pacha Ismat qui s’empressa, à son tour, d’en faire part aux autorités et au khédive. L’enquête au sujet de ce « complot circassien » fut menée par une Cour martiale présidée par un grand général circassien, Rachid pacha Hassan, très connu pour sa droiture, son honnêteté et sa rigidité de conscience. Ayant acquis la preuve que le parti en question était formé à l’instigation du khédive, la Cour se contenta de condamner les accusés à l’exil perpétuel au Soudan. En présence de tous les ministres, l’arrêt fut officiellement notifié au khédive.

Etant donné la chaleur excessive du Soudan, chaleur incompatible avec la santé des Circassiens nés dans un pays froid, et qui eût pu leur être mortelle, je priai mes collègues d’atténuer la rigueur de cette peine en les envoyant hors d’Egypte, soit dans leur pays d’origine, soit dans tout autre pays de leur choix, avec leurs grades et honneurs. Je voulais ainsi épargner la vie de ceux qui en voulaient à mes jours. Les ministres acquiescèrent à ma prière, non sans étonnement, et nous rédigeâmes et présentâmes, à cet effet, une requête au khédive signée de nous tous. Son Altesse répondit à cette démarche en alléguant qu’un pacha[266] se trouvant parmi les condamnés, l’exécution de l’arrêt dépendait uniquement de Sa Majesté le Sultan, et que, par conséquent, la Porte devait être saisie de la question. Le khédive donna directement des ordres dans ce sens, au ministère de l’Intérieur, contrairement aux usages, selon lesquels, toutes promotions, dégradations ou punitions du ressort du ministère de la Guerre sont directement soumises, sans intermédiaire, à la Cour et réciproquement. Après avoir consulté ses collègues, le ministre de l’Intérieur et le président du Conseil, Mahmoud pacha Sami pria donc le khédive de donner l’ordre d’exécution sur le dossier même de l’affaire, afin de le retourner ensuite au ministère de la Guerre comme de coutume. Cette demande acceptée par le khédive, le ministère de la Guerre procéda au bannissement des coupables en Syrie d’où ils regagnèrent Constantinople. On sait que, dès l’ouverture des hostilités entre l’Egypte et l’Angleterre, le khédive autorisa leur retour à Alexandrie, se rendant bien compte qu’il était la cause initiale de leur mésaventure et l’auteur principal du complot.

Peu après, cependant que nous assistions tous à un banquet offert par Omar bey Rahmy, Mahmoud pacha Sami fut avisé de l’arrivée des Consuls français et anglais dans sa maison où ils l’attendaient pour avoir un entretien avec lui. Il s’y rendit immédiatement en compagnie de Moustapha pacha Fahmy. Ils lui déclarèrent que la vie du khédive et des Européens était en danger. Mahmoud s’éleva contre cette allégation en réitérant qu’il répondait de leur sécurité. Il leur demanda en même temps les motifs de cette démarche. Ils expliquèrent que le khédive les avait informés personnellement que le président du Conseil l’avait menacé en déclarant que sa vie et celle des Européens étaient en danger. Le Premier démentit avec force les propos allégués par le khédive et exposa l’incident soulevé à cause des Circassiens et l’intervention du ministre de l’Intérieur.

A vrai dire, je puis le dire maintenant en connaissance de cause, ces malheureux mots qui ne reposaient sur aucun fondement sont à l’origine de la calamité qui s’abbattit sur l’Egypte. Ils provoquèrent l’envoi des flottes à Alexandrie et à Port-Saïd, et le triste incident du 11 juin, précisément au moment où Egyptiens et Européens vivaient en parfaite harmonie. Nul doute que, sans la présence des bateaux de guerre, cette effervescence ne se fût pas produite et que la guerre n’eût pas été déclarée par une grande nation amie de l’humanité et de la justice à cette pauvre Egypte, toujours en lutte contre les convoitises de ses agresseurs. Et dire que l’Egypte comptait sur le gouvernement britannique pour la sauver du gouffre du despotisme et de l’esclavage où elle était plongée et l’aider à conquérir sa liberté ! Et dire que la volonté du souverain, ennemi de sa patrie, était la cause de nos malheurs !

Depuis lors, en effet, le khédive se désolidarisa d’avec son ministère, voua une haine personnelle à son premier ministre Mahmoud pacha Sami et déclara même maintes fois qu’il ne voulait à aucun prix avoir affaire à lui.

Ce n’est pas tout. Vers la même époque, le khédive commit lâchement un acte de traîtrise à l’égard d’une femme respectable du pays. Une certaine Aïcha hanem, appartenant à la famille de feu Ahmed pacha El- Toubgi et très connue au palais du khédive pour sa piété, fut conduite, un soir, en voiture de chez elle à la préfecture de police par un eunuque qui feignit de suivre, comme d’habitude le chemin du palais. De là, le sous-préfet, Moustapha bey Soubhy, l’envoya à Suez par train spécial. Sa fille, avisée, se hâta de l’y faire rejoindre par la domestique qui porta à cette triste créature les vêtements nécessaires et l’accompagna dans la traversée de la Mer Rouge à destination, dit-on, du Hedjaz, où elle était exilée. On répandit ensuite le faux bruit que cette malheureuse, courbée sous le poids des ans et surveillée par une garde spéciale, s’était enfuie à Djeddah ! Jusqu’aujourd’hui, la Mer Rouge garde encore le secret des deux victimes[267]. On est en droit de se demander où sont les défenseurs de la justice. Non seulement la pauvre mère fut jugée arbitrairement, sans qu’il y eût trace de délit ou d’enquête, mais même sa fille fut punie, par le renvoi de son mari, de cet envoi de vêtements. O justice ! Bien mieux : Le mari, invité à répudier sa femme, s’exécuta lâchement et put ainsi réintégrer son poste et trouver grâce devant cette autorité cruelle et inhumaine. Ce n’est pas tout. Quatre jours plus tard, on fit courir le bruit que des soldats de la garde du palais avaient volé des bijoux. Sur-le-champ Ahmed bey Farag, commandant du premier régiment d’infanterie, se rendit au palais ; après interrogatoire du personnel, il accusa un certain Mohamed Hassan, préposé au service du khédive et élevé au palais, d’avoir commis le vol. Celui-ci reconnut, à la préfecture, qu’il portait sur lui les bijoux en question et qu’il s’en était débarrassé dans un endroit nommé où ils furent retrouvés : on les remit aussitôt au khédive. Pressé de questions, cet individu soutint qu’il n’était pas un voleur, mais qu’Ibrahim Agha le toutonji (porteur de pipes) lui avait donné l’ordre de prendre les dits bijoux et de les garder jusqu’à son retour de la campagne, sans lui révéler les motifs de cette conduite.

Le khédive, ayant appris que le ministère de la Guerre avait demandé à la préfecture de poursuivre l’enquête et de faire venir Ibrahim Agha pour l’interroger au sujet de cette affaire qui portait atteinte à l’honneur de l’armée, fit envoyer nuitamment le pauvre Hassan par train spécial à Suez. Le lendemain matin, il prit le bateau à vapeur avec Aïcha hanem et partagea son sort dans les profondeurs inhospitalières de la Mer Rouge.

Ces deux actes horribles et d’autres semblables bannirent toute sécurité, et aucun de nous ne pouvait jouir tranquillement du sommeil, de peur qu’il ne lui advînt ce qui était advenu à ces trois victimes de l’injustice. Les ministres, de même que les députés, au courant de ces menées, avaient vainement cherché à y mettre fin. Le règne de l’absolutisme continuait de plus belle et les Egyptiens attendaient leur libération de l’esclavage.

Entre temps, Sayed Ahmed Assâad[268] arriva au Caire, en route pour Constantinople. Je profitai de sa présence pour lui remettre une requête à S. M. le Sultan, réduisant à néant cette légende de rébellion qu’on m’avait imputée. Je reçus, en réponse, une lettre concluante de Sa Majesté, une autre de S. E. Ahmed Rateb pacha, une troisième du Cheikh Mohamed Zafer tendant, toutes, à me rassurer. Du reste, elles sont encore en ma possession.

Le khédive resta, toutefois, défiant et plein de ressentiment jusqu’à l’arrivée des flottes et à la présentation de la nouvelle note commune sur l’avis de Sultan pacha qui en répudia, à plusieurs reprises, la paternité. Cette note, comme on le sait, demandait la chute du ministère Mahmoud Sami, mon départ pour l’Europe, et l’éloignement d’Aly pacha Fahmy, et d’Abd-el-Aal pacha Hilmy dans l’intérieur de l’Egypte. Elle fut nettement rejetée par le Conseil des ministres, non que nous voulussions conserver nos postes éphémères : mais nous désirions sauvegarder les droits du pays confiés entre nos mains ; d’autant plus qu’elle indiquait, de la part des puissances étrangères, une volonté d’immixtion dans une affaire purement intérieure. Cependant le khédive n’hésita pas à l’accepter.