La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

Part 20

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Les contrôleurs généraux s’y opposent et rédigent une longue note où une formule met toute leur pensée en relief : « Les contrôleurs exerçant leur droit d’intervention dans la discussion du budget ne se trouveraient plus en présence des ministres responsables mais d’une Chambre irresponsable ». En d’autres termes, le contrôle, de même que le ministère européen de 1879, entendait garder une _mainmise complète_ sur le gouvernement représenté par le khédive et ses ministres, et sur toutes les branches de l’administration. Quant au pays, principalement intéressé, ses droits et ses aspirations, M. Sienkiewicz disait, le 29 janvier 1882, en parlant de la situation créée par la note « qu’elle affirmait la nécessité de maintenir le _statu quo_ ; elle ne tenait aucun compte du parti national » et que « les esprits sont, en ce moment, tellement surexcités et familiarisés même avec l’idée d’une lutte contre l’étranger, que l’on devrait, selon toute apparence, s’attendre à une résistance. Déjà tout un plan de défense est arrêté ».

Et il conclut : « Le moment actuel est donc très défavorable à une intervention par cela seul que l’on s’apprête à la repousser ».

C’est à ce moment, fin janvier, que deux faits importants se produisent ; l’un à l’intérieur, l’autre à l’extérieur. En Egypte, le ministère déclarait, après maintes discussions, qu’il ne pouvait modifier l’article 33 relatif au vote du budget sans avoir obtenu, au préalable, l’assentiment de la France et de l’Angleterre. Les délégués, de leur côté, objectaient que l’article 34 réservait les parties du budget général qui sont les conséquences directes de la loi de liquidation ou de conventions internationales ; _mais qu’ils avaient le droit d’examiner et de voter le budget intérieur_. Alors les chefs du parti national se réunissent et décident la chute du ministère de Chérif Pacha. Le 2 février, une démarche est faite en ce sens auprès du khédive, et un nouveau ministère présidé par l’un des chefs reconnus du parti, Mahmoud Sami El-Baroudy, est formé. Ce ministère dont Arabi faisait partie était, à vrai dire, un ministère de défense nationale. C’était le véritable ministère de la révolution essentiellement _pacifique_ et _modérée_. Mahmoud Sami, le plus intelligent compagnon d’Arabi sur qui il avait un grand ascendant, était le cerveau pensant et régulateur du mouvement. A la fois poète, diplomate et homme d’épée, il était la figure la plus représentative de la révolution. Son ministère avait pour mission de faire prévaloir le droit de la Chambre en matière de budget et, « d’une manière générale, de réagir contre l’étroite dépendance dont la note contenait l’affirmative. »

Avec ce ministère, l’Europe aurait pu composer. M. de Freycinet, le successeur de Gambetta, dit : « Nonobstant ses origines, le nouveau cabinet offrait des garanties fort appréciables. Mahmoud avait au fond l’esprit gouvernemental. Sa fréquentation des révolutionnaires était toute de surface, et il avait aspiré beaucoup plus à conquérir le pouvoir qu’à l’ébranler[219]. »

Le 8 février, Mahmoud Sami[220] se rendit à la Chambre pour lui remettre le texte définitif du projet du gouvernement tel qu’il avait été remanié par la Commission des Seize désignée par la Chambre des Notables. Il prononça, à cette occasion, un discours sobre et éloquent qui dénote un véritable _esprit politique_ chez son auteur : « Je sais, et vous savez, dit-il, qu’il ne suffit pas d’asseoir la loi sur les bases de la justice et de la liberté pour arriver au but que vous vous êtes proposé d’atteindre en venant ici. Mais il faudrait aussi que chacun de vous veuille sincèrement sauvegarder les limites de cette loi et se garde bien de ne pas les dépasser, de sorte que tous vos actes et toutes vos pensées soient confinés dans leurs cadres. De sages législateurs disaient, il est vrai, que les nations n’arriveraient à ce degré de perfection — qui consiste à placer tous les actes dans le cadre de la loi — qu’après une expérience longue et pénible. Néanmoins, je compte sur votre sagacité et votre maturité d’esprit pour y arriver.

« Et je suis heureux aujourd’hui de me trouver parmi des hommes dignes conscients de leurs devoirs vis-à-vis du pays, et sachant bien que son honneur et le leur ne font qu’un, et qu’ils ne seraient de véritables représentants que s’ils donnaient des preuves tangibles de labeur et de persévérance dans la modération.

« Enfin nous nous devons à nous-mêmes d’exclure la politique personnelle ou de parti de l’œuvre nationale que le pays nous a chargés d’accomplir. Le vrai patriotisme doit être le mobile puissant de nos actes et paroles. »

Mahmoud Sami apparaît ainsi comme un réaliste qui cherche à guider le mouvement et permettre à la révolution de se développer dans la légalité et créer une œuvre féconde et libératrice en exploitant toutes les ressources de la loi.

Un autre compagnon d’Arabi, Mohamed Abduh[221], le célèbre réformateur, travaillait aussi dans le même sens par la plume et par la parole. Il était le rédacteur de _l’Officiel_ et l’orateur d’une grande société bénévole _El-Makacid El-Khaïriah_, fondée au Caire en 1880, et dirigée effectivement par Mahmoud Sami. Cette société avait, dans la soirée du lundi 13 février 1882, célébré la ratification du projet d’organisation de la Chambre. _L’Officiel_ du 15 donne le compte rendu de cette réunion et on y trouve le texte d’un discours prononcé par Mohamed Abduh à l’occasion : « Le gouvernement légal, dit-il, est le gouvernement réellement soutenu et aidé par les représentants de la nation dans la direction des affaires publiques d’une manière conforme à l’intérêt et aux coutumes du pays. C’est pourquoi il faut prêter une attention particulière à la diffusion des lumières dans toutes les classes de la nation dirigée par ce mode de gouvernement, afin que le plus grand nombre soit apte à concevoir et à participer à la direction générale qui permet au pays d’évoluer et de progresser. Aussi est-il indispensable que le gouvernement légal garantisse dans la loi organique la propagation de l’instruction dans la masse, en vue de préparer les individus à participer réellement à la direction des affaires et réaliser cet idéal de gouvernement. »

La note dominante dans la presse était également pondérée. Le _Misr_ publiait le 15 février un article intitulé : « Vœux patriotiques ». Il disait en substance : « Maintenant que la liberté a triomphé, nous formons des vœux pour que la nation persiste dans son attitude sage et modérée. Mais la modération ne veut pas dire cet affaiblissement des volontés dans l’action. Elle est le sens de l’équilibre entre les moyens dont on dispose dans les conjonctures présentes et le but final qu’on se propose d’atteindre. Nous devons réaliser notre idéal graduellement et prudemment, car le chemin de la liberté est hérissé de difficultés que seule la sagesse permet de surmonter. »

Il ressort clairement de ces témoignages que le courant des mouvements et des idées était orienté dans le sens de la modération. Une certaine divergence de vues s’était produite, et il fallait s’y attendre, entre les fractions de la Chambre lors de la discussion de la question du budget, mais tout était rentré dans l’ordre aussitôt après la démission du ministère Chérif, qui n’avait pas, malgré ses excellentes qualités, la confiance entière du pays. Ce qui était fatal au mouvement, c’est le désaccord inévitable entre le khédive, c’est-à-dire Sir Edward Malet, d’une part, et le ministère et la Chambre, c’est-à-dire le pays, d’autre part. Par un système de provocations incessantes, M. Malet cherchait à exaspérer le sentiment national et à créer une crise favorable à une intervention.

L’avènement d’un ministère entièrement dévoué à la Chambre et au pays, d’un ministère responsable, annonçait pratiquement la fin de l’ingérence de l’étranger représentée par le contrôle. Mais l’Egypte ne voulait pas se débarrasser du contrôle en tant qu’institution financière exerçant un droit de surveillance dans l’intérêt des créanciers.

M. Sienkiewicz écrivait, le 6 février, à M. de Freycinet, que la formation du nouveau ministère était « une réponse à la note du 7 janvier », que « le _statu quo_ avait été modifié d’une manière profonde ». Mais, en même temps, il rapportait que le Président du Conseil « lui avait donné spontanément les assurances les plus formelles au sujet du respect des conventions internationales et tous les intérêts étrangers engagés en Egypte ».

En vertu de la loi d’organisation de la Chambre, promulguée le 9 février, une commission composée d’autant de délégués qu’il y a de ministres, examine et vote le budget _intérieur_[222].

La Chambre prononce en cas de désaccord.

M. de Freycinet a très sagement agi en recommandant au consul français au Caire, le 11 février, d’encourager « les efforts faits de bonne foi pour respecter les engagements internationaux » et d’expliquer que la France n’entend pas « entraver le développement des institutions intérieures, pourvu que nos légitimes intérêts ne soient pas lésés ».

Mais, en Europe, sur l’initiative de l’Angleterre, les gouvernements ont été pressentis en vue d’une intervention éventuelle. En Egypte, la principale préoccupation du Président du Conseil et d’Arabi devait être nécessairement l’organisation de l’armée. « Ce qui est peut-être plus grave, écrivait le consul français le 5 mars, c’est que la population est, en général, hostile à toute intervention européenne. »

Mais la Chambre continuait paisiblement son œuvre. Elle préparait une loi électorale dont le texte fut adopté, le 12 mars, par le gouvernement égyptien. « Les députés, dit l’ancien juge mixte, tâchèrent de connaître, de constater et de combattre les maux. Vers la moitié de mars, le Parlement avait approuvé une loi électorale très détaillée et rédigée avec soin, qui valait bien les lois électorales de l’Europe. »

« Le premier Parlement de l’Egypte et de l’Orient, dit encore l’auteur de _l’Egypte et l’Europe_, le Parlement national d’une nation opprimée et maltraitée à l’excès par l’étranger. Ce Parlement a été un essai extrêmement remarquable dans l’histoire parlementaire. »

La Chambre, qui était l’image vivante de l’Egypte, travaillait avec beaucoup de modération et de bons sens. Elle était le centre d’équilibre de la révolution.

Le Président du Conseil, tout en pensant à la défense nationale, s’occupait de l’organisation d’un Conseil supérieur d’administration et de législation. Il avait en outre l’intention de donner à l’Egypte une constitution fixant les attributions respectives du khédive, du ministère et de la Chambre. « Il cherchait aussi, écrivait M. Sienkiewicz le 23 mars, à contre-balancer l’influence d’Arabi. La Chambre devant se séparer le 26 de ce mois, Arabi se trouvera bientôt privé de l’instrument indispensable à un remaniement ministériel. »

Arabi, par sa sincérité, son éloquence et son audace, avait conquis les suffrages populaires. Il était pratiquement écarté du mouvement depuis l’élection de la Chambre des Notables, mais la note identique du 7 janvier, qui devait être suivie d’une intervention armée, l’avait de nouveau auréolé. Cependant, aux yeux de l’élite du pays, Arabi n’incarnait pas la révolution et ses idées-forces. Mais, dès lors que cette révolution, dans sa phase décisive, prenait la forme d’une lutte armée contre l’étranger, le soldat patriote qu’était Arabi devenait spontanément le chef reconnu. Du reste, dans les réunions populaires, il était surnommé le « Garibaldi d’Egypte » et cela résume tout.

Pour le moment, Mahmoud Sami était maître de la situation, et l’Europe, bien inspirée, aurait trouvé en lui le meilleur point d’appui. Mais les contrôleurs, trop préoccupés des questions politico-financières, attaquaient par des notes et des rapports le régime nouveau. Dans une lettre adressée au khédive, le 27 mars, le Président du Conseil s’étonne de la persistance de l’inquiétude des contrôleurs au sujet des garanties accordées aux créanciers de l’Egypte. Il établit la distinction entre le Contrôle général, dont les attributions déterminées par le décret khédivial du 15 novembre 1879 font « une institution de surveillance financière », et les institutions politiques du pays. « Il n’y a pas lieu de redouter, par conséquent, dit-il, qu’aucun des effets résultant de l’établissement du nouveau régime puisse atteindre soit l’action du contrôle dans l’étendue de ses attributions, soit les garanties que donnent ces attributions aux créanciers de l’Egypte. »

D’après M. de Freycinet, « cette dernière assertion n’était pas tout à fait exacte. Cependant, dit-il, je persiste à penser qu’il eût été préférable de s’abstenir quant à présent de tout éclat et d’exercer un ascendant moral sur le Gouvernement et la Chambre pour les maintenir dans les voies prudentes. Tel fut le sens de mes instructions au nouveau contrôleur[223].

« Malheureusement, l’impulsion était donnée, et il devenait difficile de remonter la pente[224]. »

Sans doute l’impulsion était donnée par son prédécesseur Gambetta. Néanmoins, la révolution était restée, depuis le 7 janvier, dans les limites de la prudence. On a plutôt l’impression que la politique de l’Angleterre en Egypte ne pouvait plus « remonter la pente » et entraînait avec elle la politique française.

« En somme, dit M. de Freycinet après le passage précité, l’administration de Mahmoud Sami fut assez bienfaisante ; les mois de février et de mars s’écoulèrent dans une tranquillité qui donnait un démenti aux prévisions des contrôleurs[225]. »

Enfin voici encore un témoignage intéressant M. Lex, Consul général de Russie à Alexandrie, adressait le 27 mars à M. de Giers, ministre des Affaires étrangères de Russie, une note détaillée[226] sur le différend, entre les contrôleurs et les ministres : « Le ministère, écrivait-il, a raison, en théorie, disant que les attributions des contrôleurs n’ont pas été modifiées, car ces messieurs n’ont que voix consultative et toutes les questions doivent se décider au sein du Cabinet en dehors d’eux ; mais en pratique, il se passait tout autre chose : du temps de la présidence de Riaz Pacha et même de celle de Chérif Pacha, non seulement le ministère n’approuvait pas le budget, s’il n’était pas conforme au désir des Contrôleurs, mais c’est l’avis de ces derniers qui prédominait même dans la question des dépenses nécessaires que le gouvernement avait besoin de faire et pour lesquelles il voulait prélever les revenus non affectés aux dettes de l’Etat.

« Enfin, continuait le consul russe, c’était les maîtres absolus du Pays, ce qui peut être très avantageux pour les porteurs de titres égyptiens ; mais cela blessait l’amour-propre des indigènes, et c’est justement les Contrôleurs qui ont été, en quelque sorte, cause de tous les mouvements militaires qui ont eu lieu en Egypte depuis plus d’un an[227] ».

La partie essentielle de la révolution devait être la réforme d’une administration disloquée et corrompue par la mainmise de l’étranger, par le _statu quo_. Pour ne pas donner prise aux maîtres absolus du pays, la révolution s’était confinée dans l’ordre et la légalité. Le ministère Mahmoud Sami-Arabi s’était conduit avec une modération exemplaire. Pour créer les divisions et la confusion, on s’évertuait à mettre toutes les forces en action. Le parti national était l’objet de sollicitude, tantôt de la part de certains Européens en rapport avec le monde officiel, tantôt de la part du Sultan qui prodiguait ses encouragements à Arabi. Chérif Pacha, « apprivoisé » par M. Malet qui s’était insinué dans sa confiance retombait dans les anciennes ornières et appuyait avec le khédive, la camarilla turco-circassienne.

Ismaïl, encouragé dans ses espoirs de redevenir khédive, cherchait à acquérir les bonnes grâces de l’Angleterre en se montrant hostile à la révolution égyptienne[228]. Le Prince Halim, écarté du trône en vertu de la loi de succession de 1866, travaillait au contraire à recruter des partisans dans le mouvement, mais il ne trouvait que des _brokers_, sorte de courtiers dans l’entourage d’Arabi dont il ignorait les transactions[229]. Mais tous ces facteurs, d’une portée limitée, ne pouvaient faire dévier la révolution dans le désordre ou le dérèglement.

Dès lors, des incidents et des éclats étaient nécessaires et nous entrons maintenant dans la plus triste phase révolutionnaire où les diplomates devaient jouer le rôle d’agents provocateurs.

Tandis que l’honnête M. de Freycinet trouvait dans l’intervention directe du Sultan — solution suggérée par Bismarck — un motif de plus pour conjurer la crise _pacifiquement_, un incident futile, « l’affaire des Circassiens », vint, par la _maladresse du khédive_[230], renverser l’échafaudage. M. Malet avait cherché à provoquer un conflit d’initiative et d’autorité entre le khédive et ses ministres pour hâter la crise.

Des officiers circassiens avaient formé une grande société pour comploter contre la vie d’Arabi et les chefs de l’armée. Un conseil de guerre fut immédiatement saisi de l’affaire, et, après audition de nombreux membres de la Société, unanimes à reconnaître le fait, Ratib Pacha fut déclaré l’auteur du complot. Une quarantaine d’officiers, parmi lesquels se trouvait Osman Pacha Rifky, l’ancien ministre de la guerre, furent punis de la peine de la dégradation. Il fut décidé en outre de les envoyer au Soudan.

« Le khédive, écrivait M. Sienkiewicz le 2 mai 1882, nous a convoqués, M. Malet et moi. M. Malet, qui l’a vu le premier, lui a conseillé de ne pas ratifier le jugement et de réunir aujourd’hui même les agents des grandes puissances. » Le 4 mai, il écrivait que « le cabinet de Londres a approuvé l’idée de M. Malet d’engager le khédive à ne pas sanctionner la sentence. »

Le consul français, comme tous les consuls généraux, ne voulait pas « envenimer la situation ». Pour prévenir désormais les effets de la divergence qui existait alors entre M. Malet et lui, M. de Freycinet lui écrit, le 7 mai, après s’être concerté avec le gouvernement britannique : « En cas de conflit entre le khédive et ses ministres, vous devez, d’accord avec M. Malet, appuyer le khédive qui est la seule autorité légale[231]. »

M. de Freycinet, entraîné sur la pente, semble à jamais, soit par faiblesse, soit par calcul, abandonner la partie à M. Malet.

Le ministère égyptien, faisant preuve de tact et de modération, fit, le 6 mai, une démarche auprès du khédive afin d’obtenir que la peine de la déportation fût commuée en celle du bannissement hors du khédiviat d’Egypte, avec faculté aux bannis de se rendre où ils veulent. Mais le khédive, sur le conseil de M. Malet, non seulement saisit la Porte de l’affaire sans consulter ses ministres, mais encore lui envoya un télégramme pour lui dire qu’il se soumettait à ses ordres en ce qui concerne l’affaire des officiers comme en toute autre affaire.

Le 8 mai, le Président du Conseil se rendit chez le consul français pour protester contre cette manière d’agir : « La France, dit-il, tolérera-t- elle cette ingérence de la Porte dans les affaires d’Egypte ? Les ministres sont disposés à s’opposer à toute mesure qui tendrait à ravaler l’Egypte au rang d’un simple vilayet. »

M. de Freycinet proposait alors des « commutations opportunes », sans attendre la réponse de la Porte ; Lord Granville réclamait la « grâce plénière ». D’où divergence grave entre les instructions des deux consuls français et anglais. D’après M. Sienkiewicz, « la grâce plénière équivalait à un coup d’Etat[232] ». Il le fit observer à M. Malet, et un décret commuant en bannissement les peines prononcées contre les officiers fut enfin signé le 10 mai.

Le Président du Conseil, peu d’heures après la signature du décret, se rendait chez le khédive et « lui reprochait dans des termes très vifs de subir l’influence exclusive des agents étrangers et de négliger son ministère ».

Depuis lors, les événements se précipitèrent de par la faute de M. Malet et du khédive _parjure_. Le divorce est virtuellement prononcé entre Tewfick et la nation.

Etant donné l’impossibilité d’entente avec le khédive, le conseil des ministres décide de convoquer la Chambre des Notables pour prendre les mesures que réclame le salut du pays et examiner les griefs que le Conseil a articulés contre Tewfick Pacha et notamment ce fait grave entre tous que, sans consulter ses ministres, il a fait acte de pleine et entière soumission envers la Porte.

Les Egyptiens hostiles à toute ingérence considéraient la suzeraineté nominale turque comme une garantie contre une invasion étrangère. Tewfick, en appelant l’Angleterre et la Turquie à s’immiscer dans une affaire purement intérieure, avait exaspéré le sentiment national. Sa déchéance était à l’ordre du jour.

M. Sienkiewicz a bien caractérisé la situation en écrivant le 10 mai qu’on était « _en présence d’un gouvernement révolutionnaire_ » et que « _la question qui se pose est celle de l’indépendance de l’Egypte_ ».

Lord Granville se décide alors, d’accord avec le gouvernement français, à « soutenir énergiquement Tewfick » et à envoyer en même temps des navires de guerre à Alexandrie « pour protéger la colonie européenne ».[233]

Ainsi le jeu était double. En Egypte, l’affaire circassienne provoquée par le khédive, agissant sur le conseil de M. Malet, avait créé une scission destinée à donner une apparence de légalité à une intervention armée. En Europe, l’Angleterre invoquait la protection des Européens — et bientôt elle provoquerait, à l’aide du khédive, une querelle à Alexandrie même — pour justifier un acte de force que l’Europe désapprouvait.

Les délégués, réunis officieusement au Caire, n’épargnèrent rien pour rétablir l’entente entre le khédive et son ministère. Bien plus, obéissant à un sentiment de haut patriotisme, Mahmoud Sami se rendit le 16 mai chez le khédive, avec tous les ministres, et protesta de son dévouement envers Son Altesse. Arabi Pacha se déclara également le fidèle serviteur du khédive.

M. Sienkiewicz écrivait le même jour : « Le calme est rétabli. Je dois reconnaître que pendant tout le temps de la crise, _malgré des excitations savamment combinées_, pas un soldat au Caire ne s’est livré à un acte répréhensible. Des ordres sévères avaient été donnés dans ce but. Les impôts rentrent régulièrement. »[234]

Mais _alea jacta est_. La trahison de Tewfick était consommée. M. Malet a entendu maintenir le ministère pour « assurer la sécurité du khédive, compromise par la nouvelle de l’arrivée des escadres. »

Le ministère n’était ni stable ni définitif : « Le conseil de l’Angleterre et de la France de maintenir ces ministres, disait le baron de Malortie, avait uniquement pour but, comme il a été ouvertement déclaré, de gagner du temps jusqu’à l’arrivée des flottes. »[235]

Enfin le président du Conseil a fait connaître le 23 mai que, _si les escadres se retiraient_, les chefs de l’armée se rendraient dans l’intérieur de l’Egypte. Mais à la grande consternation du pays, le 25 mai, une note identique fut remise au président du Conseil pour recommander à la plus sérieuse attention des ministres les conditions suivantes et « au besoin en exiger l’accomplissement » :

« 1o Eloignement temporaire de l’Egypte de Son Excellence Arabi Pacha ;

« 2o Envoi dans l’intérieur de l’Egypte d’Ali Pacha Fahmy et d’Abd-el-Al Pacha ;

« 3o Démission du ministère actuel. »

Le 26 mai, les ministres adressent au khédive une lettre par laquelle ils donnent leur démission ; mais ils protestent contre la violation des droits de souveraineté du Sultan dont Tewfick s’est rendu coupable en acceptant l’ingérence des consuls généraux. Les consuls ont conseillé au khédive d’accepter immédiatement la démission.

La note des deux puissances avait soulevé les protestations du pays. M. Sienkiewicz informait M. de Freycinet, le 27 mai, que « les généraux et les officiers de la garnison du Caire et d’Alexandrie signifiaient au khédive qu’ils désiraient le maintien d’Arabi Pacha au pouvoir. » Il disait en même temps : « La tranquillité est complète. »