La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

Part 18

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Mohamed Abduh, le plus grand disciple de Gemmel-Eddin, avait reçu ordre du gouvernement, lors de l’exil de son maître, d’abandonner son poste de professeur à l’Ecole Normale, et de regagner son village. Grâce à l’intervention de Riaz, on lui confia en 1880 la direction du bureau de la presse et la rédaction de l’_Officiel_, où une grande place était réservée au mouvement social et littéraire. Mohamed Abduh, de tempérament modéré et essentiellement évolutionniste, profita de son autorité nouvelle pour combattre les superstitions, les préjugés et les maux sociaux qui avaient à la longue faussé l’esprit de la religion. Il travaillait à régénérer l’Islam et affranchir la pensée en lui ouvrant des horizons nouveaux. L’aide du gouvernement et du Chef de l’Etat lui étaient indispensables dans son œuvre. Il rappelait, par sa manière d’agir, les modérés Italiens qui voulaient gagner les princes à la cause des réformes et de l’unité. Mais une pareille action était vouée à un échec fatal, parce que le contrôle était établi « au cœur même du pays. » Toute la politique de Mohamed Abduh se résumait en ces trois mots : « ordre, paix, réformes ». Il n’était pas, comme son maître, le leader, mais le régulateur intellectuel du mouvement. Il nous explique lui-même, quoique indirectement, dans ses mémoires inédits, les causes de son échec, qui étaient les causes générales de la révolution : « Les hommes de bon sens, disait-il, souhaitaient que le gouvernement continuât sa politique de réformes, au moins pendant vingt ans, afin que le sentiment de l’intérêt général s’établît profondément et que des institutions plus complètes s’adaptassent aux besoins nouveaux de la population.

« Mais, hélas ! des raisons diverses avaient empêché la réalisation de ces vœux : d’aucunes ont pour origine Riaz Pacha lui-même et certains ministres ; d’autres, le khédive ; et d’autres la croissance de l’ingérence étrangère nouvelle ; et d’autres encore le soulèvement des mécontents pour renverser le ministère Riaz. »

En effet, Riaz, cet homme de l’ancien régime, « croyait, écrivait Mohamed Abduh, que les Egyptiens, aujourd’hui comme hier, devaient obéissance et se souciait peu de leurs aspirations ou de leurs doléances. »

Certes, on ne peut mettre en doute le patriotisme de Riaz. De même que Nubar, Chérif et Aly Mubarek, il fait partie de cette ligue gouvernementale de réformateurs qui ont collaboré à l’œuvre d’Ismaïl. Sorti du peuple, comme Mubarek, il se distinguait des autres par sa sollicitude pour les fellahs autochtones et pour les réformes linguistiques et religieuses. Il était le protecteur et l’ami de Gemmel- Eddin Al-Afghan et de Mohamed Abduh. Mais il n’était pas tout à fait l’homme des temps nouveaux et des idées modernes et indisposait ses amis, aussi bien que ses ennemis, par son caractère tyrannique et vaniteux. Les contrôleurs, et particulièrement M. Baring, jouaient sur sa vanité, et son autorité despotique, loin d’apaiser le mécontentement, le propageait[195].

On avait eu la maladresse insigne de désigner comme ministre de la Guerre un Circassien ignorant et despote, un certain Osman Rifky, qui favorisait la promotion des officiers de sa race au détriment de l’élément égyptien dans l’armée. Ce choix était d’autant plus regrettable que l’armée, depuis ses victoires sous Mohamed Aly et Ismaïl et tant d’injustices commises par les chefs turcs — et la défaite d’Abyssinie n’était pas la moindre — était devenue un foyer de mécontentement. Le succès de l’émeute du 18 février 1879 avait prouvé qu’il fallait compter avec elle.

Depuis le commencement du règne d’Ismaïl, une société secrète, présidée par Aly El-Rouby, s’était formée pour défendre les intérêts de l’élément égyptien. Elle devint active grâce à l’intervention d’Arabi, après la guerre d’Abyssinie, et voici comment : On sait que, lors de cette guerre, Arabi était chargé du service des transports à Massaouah. Accusé de corruption, il avait été disgracié par Ismaïl alors que, de l’aveu même de l’auteur anonyme[196] de _Khedives and Pashas_, « une pareille accusation était souvent et injustement portée par les Turco-Circassiens contre tout homme dont on voulait se débarrasser. »

Arabi, ayant quitté les rangs de l’armée, retourna à la Société et s’y livra à une propagande active contre les persécuteurs dont il était l’une des victimes. Son éloquence, son audace et sa sincérité — car il avait beaucoup plus de cœur que d’esprit — firent de lui, depuis 1877, le chef reconnu de cette Société. A la fin du règne d’Ismaïl il réintégra son rang dans l’armée où les paiements irréguliers et l’injuste traitement des Egyptiens, sous Tewfick encore, loin d’apporter l’apaisement, étaient de nature à aggraver le mal invétéré. Arabi était le chef désigné des officiers mécontents décidés à l’action. Le 20 mai 1880, ils présentèrent au Président du Conseil une pétition en vue d’obtenir l’ouverture d’une enquête générale. Leurs justes demandes étaient même appuyées par le consul français, le Baron de Ring, auprès de Riaz Pacha, et on finit par leur accorder satisfaction.

Mais Osman Rifky établit, à titre de vengeance, un nouveau système vexatoire qui consistait à charger les troupes de creuser des canaux et à les astreindre à une sorte de corvée. Arabi, seul, refusa d’envoyer ses hommes faire des travaux sur le Tewfickieh Canal et entra en conflit avec le ministre de la Guerre.

Le khédive, alors jaloux de son Premier qui était l’homme des consuls et le véritable chef du gouvernement, commençait d’intriguer contre lui et d’encourager secrètement les officiers par l’intermédiaire de son A. D. C. le colonel Aly Bey Fahmy, le commandant du 1er régiment de la garde du palais.

Le 15 janvier 1881, les trois colonels Arabi, Abd-el-Aal Helmy et Aly Fahmy présentèrent une pétition à Riaz, demandant cette fois-ci une nouvelle enquête et le renvoi du ministre de la Guerre Osman Rifky. « Seuls le mérite et le savoir, disaient-ils, devaient justifier la promotion d’un officier. Et, à ce titre, nous sommes de beaucoup supérieurs à ceux qui ont été promus. » Riaz les pria d’attendre, mais, au lieu de travailler dans l’intervalle à supprimer les causes des griefs, il décida, sous l’influence du parti circassien, de traduire les colonels devant un Conseil de guerre. Ils eurent vent de cette intention et prirent d’avance leurs précautions. Par ordre du khédive, ils furent appelés le 1er février au Ministère de la Guerre et arrêtés ; mais ils furent aussitôt libérés par leurs régiments arrivés sur les lieux. De là, ils se rendirent avec la troupe devant le palais et demandèrent le renvoi immédiat du ministre de la guerre.

Le khédive, jugeant la résistance impossible, dit Lord Cromer, dut acquiescer à la demande des officiers et remplacer Osman Rifky par Mahmoud Sami El-Baroudy.

Cet acte, en consacrant solennellement le succès remporté par l’armée des fellahs contre les oppresseurs turcs qui dominaient dans le gouvernement du « despotisme bénévole », eut une portée grave : _il mit à l’ordre du jour toutes les revendications du pays et posa, pour le peuple égyptien, le principe de la révolution_.

D’autant que cette concession forcée du khédive et de la camarilla turco-circassienne n’était qu’une trêve. Désormais, la partie sera intéressante pour ceux qui doivent « tirer les ficelles derrière les coulisses » et suivre le cours des événements.

[Note 168 : Le _Times_ du 26 juin 1879 prêtait ces intentions à la France.]

[Note 169 : Lettre, en date du 27 juin, de M. Waddington à M. Fournier, ambassadeur de France à Constantinople.]

[Note 170 : Projet de firman (_Documents diplomatiques, affaires d’Egypte_).]

[Note 171 : Extrait d’une lettre adressée, le 8 août 1879, à l’ambassadeur de France à Constantinople.]

[Note 172 : Voir « Egypt for the Egyptians » paru à Londres en 1880.]

[Note 173 : Un « ami des Fellahs » écrivait dans le _Times_ du 11 janvier 1879 que les Egyptiens appelaient Tewfick « Mademoiselle Frederick ».]

[Note 174 : Ce sont les souvenirs d’un citoyen égyptien du Caire, publiés dans « _Egypt for the Egyptians_ (1880). Cet ouvrage, écrit par un Anglais, contient quelques renseignements utiles sur l’époque qui nous intéresse et sur les finances de Saïd.]

[Note 175 : Voir _Misr-lil-Misriyeen_. Tome IV.]

[Note 176 : _Modern Egypt_, par Lord Cromer.]

[Note 177 : _Modern Egypt_, par _Lord Cromer_.]

[Note 178 : Voir le _Times_ du 30 août 1879.]

[Note 179 : Voir le _Times_ du 8 septembre 1879. D’autre part, _La Réforme_ du 1er septembre publiait une circulaire adressée par le Directeur de la Presse indigène où, pour justifier cette mesure, le gouvernement invoquait « le devoir pour l’autorité de sévir contre toute personne qui, dans ses écrits ou ses discours, excite les citoyens à la haine et au mépris du gouvernement et de la religion de l’Etat ».

En commentant cette circulaire _la Réforme_ disait : « Que le côté politique et religieux entre pour une grande part dans la mesure de rigueur qui a frappé Gemmel-Eddin, nous voulons bien le croire, mais, d’après ce qui nous a été affirmé, les tendances libérales et indifférentes plutôt qu’anti-religieuse de M. Gemmel-Eddin n’auraient pas été la cause déterminante de son expulsion. »]

[Note 180 : M. Baring et M. de Blignières, l’ancien ministre européen congédié par Ismaïl, furent nommés contrôleurs le 4 septembre en vertu d’un décret du khédive.]

[Note 181 : Mohamed Abduh, dans des _Notes inédites_ que son disciple Cheikh Rachid Rida a bien voulu nous communiquer, disait : « Un manifeste contre Riaz Pacha dont on publia 20.000 exemplaires parut le 4 novembre 1879 sans qu’on arrivât à connaître son auteur. Il a été attribué à la société qui se forma à Helouan pour fomenter une opposition contre Riaz. Ses principaux membres furent Chérif, Chaïn, Omar Lotfy, Ragheb et Sultan Pacha qui fondèrent, à leurs frais, le journal _El-Kahira_, à Paris ».

D’après un auteur suisse, John Ninet : _Arabi Pacha_, « les principaux chefs en étaient : Chérif Pacha, Omar Pacha Lotfy Ragheb Pacha et Sultan Pacha. Ils dépêchèrent à Paris un Syrien nommé Isaac Adib, chargé d’y fonder à leurs frais un journal _El-Kahira_, qui fut distribué secrètement en Egypte.

« Dès lors, des assemblées secrètes se succédèrent dans la maison de Sultan Pacha, sans que les espions de Riaz s’aperçussent de rien. Entre Sultan Pacha, Arabi, Abd-el-Al, Ali Fahmi, Mahmoud Sami, Soliman Abaza Pacha, mudir (gouverneur) de Charkia, Hassan Pacha El-Shéreï, mudir de Minieh, Mahmoud Fahmi, et quelques autres patriotes, il y eut alliance pour régler l’action légitime du parti national dont ils étaient les représentants avoués. Le concours des mudirs avait été requis, afin de placer la haute direction en plus étroite communion d’idées avec les districts agricoles. Il était urgent d’être prêt pour la retraite éventuelle de Riaz ».]

[Note 182 : Peu d’auteurs font allusion à ce manifeste et, à notre connaissance, seule la Bibliothèque Nationale de Paris en possède le texte intégral en français. Quant au texte arabe il est peu probable qu’il ait vu le jour.]

[Note 183 : Voir _l’Europe diplomatique_ du 23 novembre 1879.]

[Note 184 : _La Réforme_ d’Alexandrie écrivait le 17 novembre 1879 : « Une brochure de quelques pages circule depuis quelques jours au Caire et à Alexandrie... (ensuite analyse du manifeste). _Quoi qu’il en soit, la brochure publiée par le parti national renferme de grandes vérités et de sérieux enseignements_.

« Elle a produit une profonde sensation dans le public indigène, qui en attribue la paternité à de hautes personnalités. »

L’auteur anonyme de « _Egypt for the Egyptians_ » disait que « le manifeste est une démonstration contre l’intervention européenne.]

[Note 185 : Voir le _Times_ du 1er août 1879.]

[Note 186 : « Les deux puissances exercent maintenant le _Protectorat Dualiste_. En la personne de ces contrôleurs, l’Angleterre et la France gouvernent l’Egypte. Le gouvernement nominal est représenté par le khédive ». (Stanley Lane Poole : _Egypte_, 1880).

« Le pouvoir des contrôleurs, assez minime en apparence, est en réalité le véritable gouvernement de l’Egypte, car ni le khédive, ni ses ministres n’osent négliger leurs avis. Par eux les deux Puissances tiennent les rênes de l’Etat, c’est ce qu’on appelle le condominium. Leur action s’exerce sur toutes les branches du gouvernement égyptien. » (Biovès : _Français et Anglais en Egypte_, 1881-82), 1910.]

[Note 187 : _Modern Egypt_, par _Lord Cromer_.]

[Note 188 : « En 1880, pour mettre fin aux incessantes réclamations que provoquait l’état des finances égyptiennes, je proposai et j’obtins, avec le concours des cabinets de Londres, Berlin, Rome et Vienne, le vote d’une loi dite de liquidation qui parut constituer une solution définitive. » (de Freycinet : _Souvenirs_, 1878-1893).]

[Note 189 : _Egypt’s Ruin_ (a financial and administrative Record), par _T. Rothstein_, 1910.]

[Note 190 : « ... Chaque jour il (le fellah) voyait quelques lambeaux de sa glèbe chérie aux griffes d’usuriers grecs, levantins, ou israélites, qui incarnaient pour lui l’Europe et sa civilisation.

« Les riches propriétaires avaient un grief d’autre sorte : l’abolition de la _Moukabalah_. Elle fut définitivement abolie par le décret du 6 janvier 1880. On eut scrupule de confisquer sans compensation les sommes versées pour des privilèges désormais retirés, et on soumit la question à la commission de liquidation. Il y avait eu beaucoup de versements fictifs, mais sur les 17 millions de livres égyptiennes, montant nominal de la Moukabalah, 8 millions au moins étaient réellement entrés dans les caisses publiques. Les créanciers de la Moukabalah n’étaient protégés par aucune puissance. La Commission ne leur alloua qu’une annuité de 150.000 livres pendant 5 ans. Ce n’était, intérêt et amortissement, que 2 0/0 au plus du capital réel, et cette injustice avait aliéné la classe moyenne. » (Biovès : _Français et Anglais en Egypte_, 1881-82), 1910.

Hassan Mouça El-Akkad, un des compagnons d’Arabi — aujourd’hui octogénaire — ayant protesté contre l’abolition de la Mokabalah fut déporté par Riaz sur le Nil Blanc comme un dangereux perturbateur.]

[Note 191 : _In the Lands of the Pharaos_ (a short history of Egypt from the fall of Ismaïl to the assassination of Boutros Pasha) par _Duse Mohamed_, Londres 1911.]

[Note 192 : Lord MILNER : _L’Angleterre en Egypte_.]

[Note 193 : Voir dans le _Times_ du 27 août 1879, une correspondance d’Alexandrie datée du 17 août.]

[Note 194 : « They would have to pull the strings behind the scenes, but appear on the stage as little as possible. » (_Modern Egypt_, par Lord Cromer.)]

[Note 195 : « Riaz ne se doutait point que les Egyptiens sortiraient de leur passivité séculaire et s’endormait dans une fausse sécurité sans se soucier le moins du monde de ce qui pourrait les révolter ou les irriter qu’il s’agît de la façon dont ils étaient traités dans l’application du principe d’autorité ou qu’il s’agît des préoccupations constantes des mécontents qu’il avait contre lui parmi les indigènes aussi bien que parmi les étrangers. Il poursuivait son œuvre dans un même et unique chemin sans se laisser détourner d’un côté ou d’un autre. » (MOHAMED ABDUH : _Mémoires inédits_.)

« Les contrôleurs s’interposèrent entre lui et les créanciers affamés du gouvernement égyptien, et Riaz Pacha se rendait compte qu’il ne possédait pas suffisamment des connaissances techniques pour dégager l’ordre du chaos financier actuel sans l’aide européenne. Pendant la dernière période du contrôle il devait traiter une question qui demandait peut-être des qualités supérieures, et un degré plus élevé de clairvoyance politique, que celui qu’il possédait. Il fut emporté par le mouvement d’Arabi, dont il n’a réussi à connaître l’importance que trop tard ». (Lord Cromer : _Modern Egypt_).

« Et vraiment c’est une chose extraordinaire que cet homme semble à ce point aussi peu fait pour le pouvoir : tant qu’il reste dans la vie privée, il a dans le pays un grand nombre de partisans ; musulman pieux, il a pour lui toutes les puissantes influences religieuses, grand propriétaire et excellent agriculteur connaissant à fond la vie, les besoins et les idées du peuple, il sait prendre les intérêts des cheiks des villages et gagner leur sympathie ; mais dès qu’il entre en fonctions, il devient inabordable. Il ne faut pas supposer que les Anglais fussent les seuls à irriter Riaz Pacha ; il était grossier avec une remarquable impartialité vis-à-vis des étrangers aussi bien que vis- à-vis des indigènes, qu’ils appartinssent ou non au monde officiel. » (Lord Milner : _L’Angleterre en Egypte_.)

« Malheureusement les préoccupations financières éclipsaient toutes les autres, et Riaz, trop confiant en la docilité du peuple, ne voyait pas l’orage qui se formait sur sa tête. » (Biovès : _Français et Anglais en Egypte_, 1881-82), 1910.

« Riaz était convaincu que son autorité personnelle, soutenue par le contrôle, suffirait pour maintenir l’ordre, et dans cette opinion il était certainement encouragé par les représentants étrangers. » (Baron de Malorie : _Egypt, Native Rulers and Foreign Interference_.)]

[Note 196 : D’après Lord Milner l’auteur en question est M. Moberly Bell.]

CHAPITRE V

=La Révolution=

Depuis 1876, grâce à l’institution du contrôle financier, l’Egypte était pratiquement sous le joug. Le Soudan et l’Afrique centrale, c’est-à-dire au moins la moitié de l’Egypte, étaient gouvernés par un officier anglais, pendant que l’autre moitié était contrôlée par une foule d’administrateurs étrangers[197].

Les Egyptiens, toujours patients mais rétifs sous le joug, commençaient à sortir d’un état de « demi-sommeil », et la guerre russo-turque (1877) acheva de les réveiller et de provoquer la naissance de l’opinion publique en Egypte. Sir Samuel Baker nous donne au sujet de cette guerre des renseignements du plus haut intérêt : « Tous ceux qui pouvaient lire, dit-il, avaient bien vu que l’Egypte était déclarée comme un « intérêt britannique » et définie ainsi pendant la guerre. En même temps, l’Angleterre, au lieu d’assister la Turquie, s’était contentée d’une futile démonstration navale, et, à la fin de la guerre, sept mille soldats indiens traversèrent le Canal de Suez, et, à l’improviste, l’Angleterre occupa Chypre ! Les lecteurs égyptiens de journaux anglais furent vite renseignés, lors de la violente discussion concernant la valeur de notre nouvelle possesion, que Chypre dominait l’Egypte et donnait à l’Angleterre la maîtrise absolue du Canal de Suez. Ce sont des faits indéniables qui ont été rapportés par les périodiques arabes et absorbés par le public égyptien qui savait fort bien que l’empire indien actuel commença par un petit comptoir concédé à une compagnie anglaise[198]. »

A la fin du règne d’Ismaïl, l’intervention anglo-française — qui avait pris la forme d’une domination étrangère par la désignation de deux ministres européens trop soucieux des intérêts _des bondholders_ — était devenue intolérable. Les Egyptiens pensaient alors — mais ils n’en parlaient pas — que leur salut devait venir d’une bonne armée et d’une bonne constitution. Cette vérité incontestable, que tous les auteurs taisaient ou méconnaissaient, et que les Egyptiens eux-mêmes s’abstenaient de formuler nettement par esprit politique[199], se déduit logiquement des faits. C’est ainsi qu’Ismaïl et le ministère Chérif, sous l’impulsion nationale, avaient décidé d’accorder à la Chambre des délégués des attributions parlementaires et de porter le nombre de l’armée à 60.000, alors que Sir Rivers Wilson travaillait, pour cause d’économie, à abaisser l’armée en licenciant la majorité des troupes et en jetant les officiers sur le pavé avec leurs arriérés. Ainsi s’explique aussi son altitude désobligeante vis-à-vis de la Chambre égyptienne.

Mais lorsque les ministres européens furent emportés par l’opposition nationale, sans perdre du temps, M. Waddington se décida à prendre une action énergique et décisive en Egypte et amena l’Angleterre hésitante à demander, d’accord avec la France, la déposition d’Ismaïl. L’attitude de M. Waddington a été toujours dictée par la nécessité de devancer l’Angleterre et de l’empêcher de résoudre la question égyptienne à son profit sans la France.

Non seulement le contrôle, rétabli avec des pouvoirs quasi absolus, a empêché le nouveau khédive Tewfick de tenir sa promesse d’octroyer une charte constitutionnelle à son peuple, mais il a ignoré complètement l’existence même de la Chambre des délégués instituée depuis 1866. L’armée était maltraitée et dirigée par un Circassien. On licencia encore d’autres officiers. « Leur solde, disait M. de Freycinet, était faible, eu égard surtout à ce que leur licenciement résultait d’une simple question d’économie. Leur démarche assez orageuse de 1879 aurait dû appeler sur ce point la sollicitude des ministres. Il eût fallu rechercher une transaction avec les contrôleurs généraux trop portés à refuser toute dépense comme diminuant le gage des créanciers. D’autre part, le choix d’Osman Rifky était une maladresse : mieux valait, dans l’état actuel des esprits, confier le portefeuille de la guerre à un officier de nationalité égyptienne[200]. »

Ce qui est plus grave, c’est que la véritable origine du mal dont souffrait l’armée et le pays n’était pas la personne d’Osman Rifky, le ministre de la guerre destitué par le pronunciamiento du 1er février, mais un système de gouvernement établi depuis deux ans par « une poignée de sujets britanniques qui occupent de hauts emplois en Egypte et qui pavent sûrement la route pour une future occupation ». Ce système était représenté par le groupe « anglo-Riaz-de Blignières[201]. »

Il faut ici rendre justice à M. de Ring, Consul de France, qui avait été rappelé par son gouvernement après la manifestation du 1er février, à la suite de la demande du gouvernement égyptien, faite à l’instigation de M. de Blignières, le contrôleur général. M. de Ring, avec sa perspicacité toute française, voyait le danger que couraient les intérêts permanents de la France en Egypte et voulait qu’on donnât satisfaction aux aspirations légitimes des Egyptiens[202]. « Les conséquences de ces demandes (du 1er février) au point de vue de garanties d’exécution pour les officiers, allaient jusqu’à la nécessité de changer le ministère Riaz. Or, M. de Ring aurait émis l’opinion que le Cabinet Riaz devait effectivement se retirer pour faire place à des ministres n’ayant pas commis les fautes qui avaient amené la révolte. En remplaçant Riaz, le consul était d’avis qu’on enlevait le plus gros germe d’irritation[203]. »

Il fallait transformer le système du contrôle pièce à pièce, car il avait provoqué une irritation générale. L’armée, en donnant le signal du mécontentement, a été suivie par le peuple, et elle n’a pas tardé à prendre en mains sa cause.

Le correspondant du _Siècle_ écrivait, le 20 mars 1881, à propos des colonels et des généraux du pronunciamiento : « M. de Ring les a accueillis comme il fallait en parlant de la discipline et du devoir. M. Malet en a fait autant ; mais il leur a ri au nez quand ils ont informé l’agent britannique des vœux constitutionnels et parlementaires de la nation.

« Jamais, répondit ce diplomate, l’Egypte n’aura un Parlement, le pays n’en est pas capable », ce qui veut dire que les intérêts anglais exigent que les Egyptiens continuent à vivre dans le demi-esclavage actuel. »