La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)
Part 17
Le khédive qui, de l’aveu de lord Milner, était « soumis, dès son avènement à la tutelle des puissances étrangères », en faisant fi de la volonté nationale dont le but avéré était de prévenir la révolution et l’occupation étrangère par des réformes, ne porte-t-il pas directement toute la responsabilité des événements ultérieurs ?
La signification de la démission de Chérif ne devait pas échapper aux esprits avertis. Le khédive, qui régnait en maître, ordonna, sur le conseil des deux consuls, le retour de Riaz, pour lui confier la présidence du Conseil. Cette décision mécontenta l’opinion publique dont l’existence ne faisait plus de doute. Un correspondant adressait du Caire, le 20 août, un article au _Times_[178], où il parlait précisément de l’opinion publique en Egypte. « Il y a quinze ans, dit-il, l’opinion publique parmi les indigènes n’existait pas. Aucun journal publié en arabe n’aurait obtenu 100 abonnements ; il aurait été impossible de citer un nom représentant, je ne dirai pas une opposition, mais même une simple opinion sur les questions de l’heure. Aujourd’hui nous devons admettre l’existence d’une douzaine de journaux publiés en arabe tirant chacun à 1.000 ou 1.500 exemplaires, généralement non subventionnés, et exprimant une libre critique — nullement à mépriser — sur les événements publics. Il existe une Chambre des Députés, impuissante il est vrai, mais possédant des pouvoirs pratiques d’obstruction ; enfin il y a, çà et là, des hommes exerçant, pour le bien ou le mal, une influence considérable sur une large portion de leurs compatriotes. »
« Ecoutons d’abord, dit encore le correspondant, ce que dit la presse indigène sur la situation : Sommes-nous du parti de Chérif, de Nubar, de Riaz, de Wilson ? Notre réponse : « D’aucun, mais du parti de l’Egypte. Peu nous importent les noms des hommes, ce qui nous importe seulement ce sont les principes. _Nous voulons des hommes honnêtes et capables_ ; nous ne regardons ni la nationalité, ni la croyance, mais nous ne voulons pas des faiseurs, ni encore le Gouvernement par les consuls généraux ; donnez-nous des hommes capables et laissez-nous travailler à notre avenir par nos propres efforts. »
« Laissons maintenant la presse. Le leader parlementaire du parti national est un certain Abd-el-Salam Bey El-Moelhy. La première fois que je l’ai vu, c’était la veille de la déposition de l’ancien vice-roi, et il s’étendait longuement sur la nécessité de donner à Ismaïl Pacha le temps de réaliser ses projets de réforme représentative qui se développèrent soudain.
« Mais derrière cette individualité — pas très formidable — il y a un personnage beaucoup plus caractéristique, Gammel-Eddin. J’ai interrogé ce Cléon d’Egypte et l’ai trouvé, à ma grande surprise, l’homme le plus doux. Certes il n’y a aucune originalité frappante dans ses vues, mais il a des idées bien définies. Le cri de « l’Egypte aux Egyptiens » il le soutenait jusque dans ses conclusions extrêmes, et lorsque j’essayai de contester son assertion que le ministère Wilson-de Blignières n’a produit aucun résultat, en faisant allusion à la cessation de taxation, il insista avec force sur le fait que ce résultat a été produit par l’expression de l’opinion publique et il aurait été également obtenu sous un ministère indigène.
« J’en ai dit assez pour montrer qu’une opinion indigène existe, qu’elle trouve moyen de s’exprimer, et pour cette raison, elle n’est pas du tout à ignorer. »
Cette opinion publique a été agitée par la démission de Chérif et il semble que Gammel-Eddin se soit livré depuis lors à une propagande plus ouverte contre l’ingérence étrangère, ce qui amena son arrestation par ordre du khédive, et sa déportation sur le Djeddah le 26 août[179]. Cette mesure, loin de calmer l’agitation l’augmenta et désillusionna cruellement les esprits.
Le « despotisme bénévole qui devrait être sous quelque contrôle effectif », dont parlait Cromer, va trouver son expression véritable dans Riaz, futur président du Conseil, connu pour son caractère despotique. Il sera assisté de deux contrôleurs : M. Baring et M. de Blignières[180].
Riaz arriva en Egypte le 3 septembre et fut chargé, le 21, de former un nouveau ministère sur la base du rescrit du 28 août 1878, avec cette différence que le khédive, plus favorisé que son père, se réserva cette fois le droit de présider les réunions du cabinet et de s’associer ainsi au gouvernement de son pays.
Cet ensemble de circonstances provoqua la formation secrète d’un certain « parti national » nouveau à Helouan (près du Caire). Arabi nous donne quelques renseignements, malheureusement vagues et incomplets, sur ce parti : « Lorsque la nation égyptienne, dit-il dans ses mémoires inédits, voyait le pays subir dans ses affaires intérieures et dans ses finances le joug des Européens qui l’exploitaient, le mécontentement gagna toutes les classes et il se forma à Helouan un parti secret qui recrutait ses membres parmi les hauts personnages, les ulémas et les intellectuels[181]. Il publiait un manifeste dans les journaux français, qui faisait connaître l’existence du parti, ses aspirations, etc...
« Et le gouvernement de surveiller étroitement et rigoureusement les chefs du parti dont quelques-uns, pour se mettre à l’abri de ses agissements, se firent naturaliser Autrichiens (Hafez Pacha et son fils) et Italiens (Chaïn Pacha) et quittèrent même l’Egypte. Malgré cette protection, les titres de Chaïn Pacha (ancien ministre d’Ismaïl), en vertu d’un décret du 14 juin 1880, lui furent retirés et ses biens séquestrés. »
Quant au manifeste, nous avons pu trouver le texte français traduit de l’original en langue arabe.[182]
Dans une lettre du Caire, en date du 18 novembre, le correspondant de l’_Europe diplomatique_[183] écrivait : « Avant même l’arrivée de MM. Baring (le futur lord Cromer) et de Blignières, se reforment contre eux les éléments de la tempête : je veux parler du prétendu parti national dont le khédive joua si bien le 7 avril dernier.
« Ce parti national égyptien vient de lancer son manifeste. Le dit manifeste est daté du Caire, le 20 zilcade 1296 de l’Hégire et le 4 novembre 1879. Il a été rédigé en arabe mais, pour des raisons majeures, la publication de l’édition en cette langue a été différée de quelques jours. Quant à la traduction française, que l’on répand à profusion elle a été imprimée on ne sait où... »[184]
Le _parti_ débute, dans son manifeste, par rappeler que, « à une heure critique, suprême même pour son pouvoir personnel, l’ex-khédive invoqua son intervention. C’était la première fois que le prince laissait échapper de ses lèvres, toujours esclaves de sa pensée, ces mots magiques, si électriques en Europe, dont le sens élève l’âme et sauve les nations en faisant des hommes. »
Toutefois cet appel d’Ismaïl, qui savait depuis longtemps que ce parti national existait, « vint trop tard ».
Aujourd’hui (sous Tewfick), le parti « veut s’affirmer ». Il veut, en tant que parti, « sauver l’Egypte de l’abîme dans lequel l’arbitraire et l’usure l’ont plongée. » Il estime, sur des données authentiques, que plus de £ 60.000.000 sont restées entre les mains des intermédiaires financiers et industriels du dernier règne dont le legs à l’Egypte est une dette générale avoisinant cent millions de livres sterling.
Le parti national estime que « c’est pour lui un devoir sacré, découlant d’un droit indiscutable, de ce droit que possède une nation _libre, homogène_, de cinq millions d’habitants, vouée à l’agriculture, laborieuse et soumise aux mêmes lois civiles et religieuses. Ce peuple laborieux, émancipé aujourd’hui, ne veut plus d’esclavage. »
Quant au programme du parti, il est dessiné en traits nets et précis : « Il se propose de relever les masses par l’éducation progressive et appropriée aux mœurs et occupations des habitants. Le peuple doit connaître ses droits et ses devoirs. Son éducation doit être faite par son propre élément dans la mesure du possible.
« Ennemi des moyens extrêmes, le parti national a vu avec regret l’événement diplomatique qui a déterminé brusquement la chute méritée du régime précédent.
« Mais en s’inclinant devant les faits accomplis, le parti ne peut considérer le gouvernement constitué par l’influence étrangère comme étant l’expression des vœux et des besoins du pays. Tel qu’il est, ce gouvernement n’a aucune attache vraiment égyptienne, sa base est artificielle. Les puissances seules ont concouru à sa formation. La nation n’y est pour rien. Un khédive règne au Caire, mais la direction suprême des affaires n’émane ni de lui, ni de son ministère. Sous un pareil régime, l’Egypte toujours responsable des fautes d’autrui, dont elle est lasse, marche à sa perte. La nation nilotique ne peut accepter un état de choses qui la livre, sans appel, à une tutelle dangereuse pour son autonomie et qui laisse l’exploitation de ses richesses à des éléments étrangers irresponsables, jouissant d’immunités et de privilèges auxquels elle ne participe pas. Elle se sent assez jeune et assez forte pour se régénérer elle-même. Elle le veut. C’est pour cela qu’elle revendique hautement l’exercice de ses droits, en confiant ses intérêts au parti national égyptien composé d’hommes capables et éprouvés. »
Le parti déclare ensuite que « l’Egypte veut se libérer de ses dettes à condition que les puissances laissent l’Egypte libre d’appliquer les réformes urgentes. Il faut que le pays soit administré par des individualités égyptiennes de son choix sans exclure complètement l’assistance étrangère » qui sera limitée à certaines branches de l’administration. « Il ne veut pas toutefois de ministres représentant telle ou telle influence européenne », ce qui ne doit pas avoir lieu en Egypte dont la devise est : « Travail sans politique ».
Enfin le parti conclut en soumettant au public le programme d’un débiteur honnête et sacrifié qui s’est substitué à l’auteur de dettes stériles. Ce programme destiné au règlement final de toute la question financière, se résume dans l’abolition du privilège accordé aux créanciers anglais du Preference Stock, privilège qui leur réservait les chemins de fer comme garantie de la dette : « Aucun privilège enchaînant la volonté et le travail du peuple ne peut être toléré » ; dans une conversion générale de toutes les dettes en une seule rente portant intérêt de 4 % l’an, _garantie par la nation_ ; dans l’institution d’un contrôle _international_ spécial et temporaire pour surveiller le service des intérêts de la dette sans autre ingérence ou attribution administrative ; et enfin dans la réforme du système d’impôts.
« L’Egypte, termine le manifeste, ne veut pas devenir une simple expression géographique. » Elle désire, une fois délivrée des embarras et des charges qui la ruinent, rentrant dans l’exercice de ses droits sur toutes les branches des revenus publics, offrir à ses créanciers des garanties d’autant plus positives que tous les détenteurs en seront égaux devant le Grand-Livre de la Dette, sans aucune exception ni privilège. Ces avantages capitaux relèveront le cours de la rente égyptienne et empêcheront les immenses oscillations du marché financier en mettant un terme aux manœuvres des spéculateurs. »
Ce manifeste, comme la chose ressort clairement, cherche surtout à résoudre la question égyptienne en tant que créance financière transformée par l’Europe en une créance politique sur l’Egypte. Il relève aussi ce besoin de réformes qui précède les révolutions. Le principal remède à la situation était de mettre un terme à l’ingérence étrangère ; mais « le système d’ingérence dans les affaires égyptiennes qui commença il y a deux ans, prit une tournure décisive en mai 1878 et fut porté à son point culminant par la déposition d’Ismaïl »[185].
Depuis l’avènement de Tewfick, c’est le gouvernement du pays par les consuls généraux, puis par le contrôle dualiste qui représentait _le nouveau régime_. _Ce contrôle_ avait été rétabli le 4 septembre, mais la position des deux puissances en Egypte devait entraîner _ipso facto_ la modification de la nature même de ce contrôle. Cela ressort du décret du 15 novembre réglant les attributions des contrôleurs généraux. En vertu de l’article premier, « les contrôleurs généraux auront, en matière financière, les pouvoirs d’investigation les plus étendus sur les services publics ». L’article IV précise qu’ils « auront rang et séance au Conseil des ministres et y auront voix consultative ». Ce n’est pas tout. L’article VI stipule qu’ils ne « pourront être relevés de leurs fonctions qu’avec l’assentiment de leurs gouvernements respectifs. »
C’est ce _contrôle politique_[186] qui jouera un rôle dans les événements de 1881-82 qui amèneront l’occupation britannique. Lord Cromer reconnaît que dans les discussions qui eurent lieu en Angleterre trois ans plus tard, concernant la responsabilité de ces événements, « les libéraux, à la Chambre des Communes, soutenaient que la nécessité de l’intervention anglaise était due principalement au fait qu’en 1879 le contrôle, qui était financier précédemment, devint politique »[187]. Gladstone, dans son discours du 27 juillet 1882, affirmait, de même, que le contrôle dualiste avant 1879 n’était pas politique, parce que le gouvernement égyptien se réservait le droit de congédier les contrôleurs, « mais, dit-il, s’adressant aux députés, en lui enlevant ce droit en 1879, vous avez amené l’intervention étrangère au cœur même du pays, et établi, dans toute la force du terme, un « contrôle politique ».
La première tâche de ce contrôle était de résoudre la question financière. Il adressa, le 1er décembre, au khédive un rapport où il tint tout d’abord à définir sa position vis-à-vis du souverain et de ses ministres : « Les fonctions auxquelles nous appelaient Votre Altesse, dit-il, n’impliquaient aucune ingérence directe dans l’administration du pays, mais elles nous imposaient le devoir d’indiquer à son ministère les mesures que réclame l’intérêt commun du pays et de ses créanciers. » Et le contrôle de conclure : « Etant donnée l’impossibilité où se trouvait le gouvernement de faire face à tous ses engagements, la situation financière ne pouvait être régularisée que par une loi spéciale de liquidation. »
Le 2 avril 1880, une commission de liquidation fut instituée sous la présidence de sir Revers Wilson. Les contrôleurs ne furent pas désignés comme membres de la Commission. D’après lord Cromer, « il était à la fois juste et politique que les contrôleurs restassent en dehors pour représenter les intérêts du gouvernement et du peuple égyptiens ».
Enfin les travaux de la Commission aboutirent à la promulgation de la loi de liquidation sanctionnée par un décret khédivial le 17 juin 1880[188]. En vertu de cette loi le revenu de l’Egypte était estimé à £ 8.576.000 et l’intérêt de la dette unifiée fixé à 4 % au lieu de 7 %, ce qui amena la réduction d’environ deux millions de livres sterling par an. « Il est certain, dit M. Rothstein, que si ce taux avait été fixé en 1876, on aurait épargné à l’Egypte les souffrances sans nombre qui furent son sort pendant les quatre années suivantes, et Ismaïl aurait régné encore. »[189]
Malgré l’abolition de la Moukabala[190] et certains défauts inhérents à cette loi, elle régularisa une situation financière anormale et prépara le retour de la prospérité publique. Sir Mulhall et d’autres financiers qui ont vivement critiqué la politique financière des puissances n’ont pas manqué de louer cette loi bienfaisante proposée par la France. D’après Mohamed Abduh, « le jour de la promulgation de cette loi marquait une date historique. Il fut célébré à Alexandrie par une foule enthousiaste qui le considérait comme une fête nationale car la nouvelle loi établissait une ligne de démarcation entre un passé trouble et incertain et un avenir tranquille et clair. »
Lord Milner donne une appréciation générale qui ne manque pas d’intérêt : « ... Il devint évident, dit-il, qu’une réduction de la dette était inévitable sous peine de voir le fonctionnement du gouvernement absolument arrêté. La réduction eut lieu en vertu de la loi de liquidation de juillet 1880...
« Cette loi eut pour effet de liquider la dette flottante, de consolider les obligations d’Egypte au moyen d’un petit nombre d’emprunts, et de fixer l’intérêt à un taux que le pays, dans des conditions normales, pouvait supporter non point toutefois sans grandes difficultés. Mais dans l’intervalle de quatre années qui sépara l’arrangement Goschen de la loi de liquidation, les dettes de l’Egypte avaient augmenté d’environ 10 millions. »
L’auteur de l’_Angleterre en Egypte_ formule ensuite une critique : « Cette loi, dit-il, œuvre d’hommes capables et consciencieux, qui avaient une pleine connaissance du sujet, était basée sur des idées justes et raisonnables, mais elle ne laissait aucune marge pour les cas imprévus.
« Certes il était bon, il était essentiel de couper court aux prodigalités administratives ; mais la loi de liquidation alla trop loin. Non seulement elle supprima les extravagances, mais elle rogna aussi sur les besoins réels du gouvernement. En réduisant trop brusquement les dépenses des services publics et, notamment, des dépenses pour l’armée, elle contribua, jusqu’à un certain point, à favoriser le mouvement révolutionnaire. »
L’auteur confond la loi avec les hommes qui auront mal exécuté la loi et favorisé par conséquent le mécontentement de 1881. Cette loi, du reste, fût-elle une loi idéale, eût été incapable d’améliorer profondément, en peu de temps une situation financière complètement bouleversée depuis de nombreuses années.
Le ministère Riaz dura environ deux ans. _Politiquement_, il avait créé un système despotique de terreur et d’espionnage. Des citoyens furent exilés, des journaux supprimés, et un bureau de presse fut chargé de censurer les écrits. _Administrativement_, il était en meilleure posture : « Je tiens, dit un auteur égyptien[191] d’une autorité sûre, que le but de Riaz en revenant au pouvoir était de travailler à dégager le pays de ses difficultés financières et partant, le délivrer de l’intervention étrangère. Il réussit pendant la première année à dégager les fellahs de leurs charges financières les plus lourdes. Néanmoins, si sincère que fût son intention, il lui était impossible de réaliser quelque chose dans le genre d’une réforme populaire parce que son ministère était principalement composé de Turcs réactionnaires. »
Les principales réformes de Riaz étaient l’abolition, conseillée par le contrôle, de vingt-quatre taxes d’une nature vexatoire pour les fellahs, telles que l’impôt professionnel, les droits d’octroi, le droit de pesage, l’impôt personnel.
C’est la politique de demi-mesures, nullement en rapport avec la situation intérieure du pays dont tous les rouages administratifs, depuis le règne d’Ismaïl, avaient été déréglés. Le pays réclamait une réorganisation complète, des réformes _profondes_. Lord Milner reconnaissait lui-même que « le cataclysme (la future révolution) avait eu pour cause profonde de longues années de décomposition ». C’est pourquoi, pour justifier « la durée éventuelle » de l’occupation anglaise en Egypte, il entendait par le rétablissement de l’ordre la nécessité de « reconstruire dans son ensemble toute la machine administrative, de reconstituer les branches du gouvernement et d’assurer à tous les citoyens au moins quelques rudiments de justice. »[192]
Nous avons, dans les chapitres précédents, exposé les causes diverses du gâchis financier et de la désorganisation administrative. Faut-il rappeler ici ce que disait Ismaïl à un Anglais à la veille de sa destitution : Vous, Anglais, vous avez commis une faute. Quels que soient mes actes précédents, j’ai donné à vos intérêts la prépondérance en Egypte. Vous avez les chemins de fer, les douanes, les postes, les télégraphes et les ports entièrement sous une administration anglaise. Pour gagner davantage vous avez appelé les Français. Puis vous avez hésité jusqu’à ce que Bismarck vous poussât à en venir à l’intervention directe. »[193]
On ne pouvait certes pas en vouloir aux Egyptiens qui, pour limiter l’absolutisme d’Ismaïl et l’ingérence étrangère, voulaient établir un ordre _véritablement_ stable, c’est-à-dire _national_. Le pivot de cet ordre devait être un gouvernement responsable devant une Chambre égyptienne, c’est-à-dire un _régime représentatif_. Ce régime aurait prévenu, par des réformes réelles, la révolution. Ainsi le roi, de même que son ministère, n’aurait pas été la cause directe et immédiate des événements à la faveur desquels l’intervention anglaise invoqua le principe d’ordre.
On comprend maintenant pourquoi, pendant la première période du _contrôle politique_ qui commence en fait à la déposition d’Ismaïl, l’Egypte est restée deux ans sans l’ombre d’une liberté politique.
Non seulement le khédive n’avait pas été autorisé à ratifier la constitution présentée par Chérif, mais même l’ancienne Chambre des délégués, instituée par Ismaïl, était en fait abolie. Riaz pratiquait l’étouffement systématique de la liberté politique dans les journaux par l’institution d’une censure, dans la Chambre par sa suppression pure et simple, et dans le pays en général par le bannissement et la surveillance des chefs du mouvement. Ce système d’étouffement, favorisé par le contrôle étranger qui avait maintenant la mainmise complète sur le pays, constitue la principale cause immédiate de la révolution de 1881-82. Dorénavant, la lutte contre le khédive ou contre ses ministres sera menée en réalité contre le contrôle qui est le véritable maître des événements, d’autant plus qu’il est tout-puissant et que sa responsabilité est couverte par l’autorité _nominale_ d’autrui. « Riaz, disait le contrôleur anglais[194], était lent à accepter la conclusion _inévitable_ qu’il n’y avait pas de réformes possibles sans la direction et l’assistance européennes. Il était clair que, dans ces circonstances, le meilleur espoir de succès pour les contrôleurs résidait dans une sorte d’abnégation de soi-même. _Ils devaient tirer les ficelles derrière les coulisses et ne paraître sur la scène que le moins possible_. »
C’était bien le gouvernement du « despotisme » sous quelque « contrôle effectif » établi par les Puissances. Pourtant, les Egyptiens se rendaient suffisamment compte d’une situation particulièrement délicate et voulaient limiter graduellement l’ingérence de l’étranger par l’application d’une politique de réformes.