Part 9
Pendant quelques pas les projectiles le suivirent, mais cessèrent bientôt; et lorsqu’enfin il fit halte et regarda derrière lui, il était déjà à une bonne distance de Moat-House, quoiqu’il pût encore voir les torches aller et venir le long des créneaux.
Il s’appuya contre un arbre, ruisselant d’eau et de sang, meurtri, blessé, seul. Malgré tout, il avait sauvé sa vie pour cette fois; et, quoique Joanna fût restée au pouvoir de Sir Daniel, il ne se reprochait pas un accident qu’il avait été hors de son pouvoir d’empêcher, et n’augurait aucune fatale conséquence pour la jeune fille. Sir Daniel était cruel, mais il n’était pas probable qu’il serait cruel envers une jeune dame en faveur de qui d’autres protecteurs avaient volonté et pouvoir de lui faire rendre des comptes. Il était plus probable qu’il se hâterait de la marier à quelqu’un de ses amis.
--Bien, pensa Dick, d’ici là je trouverai bien moyen de démasquer ce traître; car je pense, par la messe, que je suis à présent dégagé de toute reconnaissance ou obligation; et, quand la guerre est déclarée, la partie est égale.
En attendant, il était dans une triste position.
Il s’avança encore quelque temps dans la forêt; mais avec la souffrance de ses blessures, l’obscurité de la nuit, et l’extrême désarroi et confusion de son esprit, il devint bientôt tout à fait incapable de se guider ou de continuer sa route à travers les broussailles touffues, et il fut obligé de s’asseoir et de s’accoter contre un arbre.
Quand il s’éveilla de quelque chose entre le sommeil et l’évanouissement, l’aube avait commencé à succéder à la nuit. Une petite brise fraîche s’agitait parmi les arbres, et comme il était assis et regardait fixement devant lui, seulement à moitié éveillé, il aperçut une chose sombre qui se balançait de côté et d’autre entre les arbres, à quelque cent mètres devant lui. La lueur progressive du jour et le retour de ses sens lui permirent enfin de reconnaître l’objet. C’était un homme pendu à une branche d’un grand chêne. Sa tête était tombée en avant sur sa poitrine; mais, à chaque coup de vent un peu plus fort, son corps tournait sur lui-même, et ses jambes s’agitaient comme un jouet ridicule.
Dick se mit sur pieds, et, chancelant, s’appuyant aux troncs d’arbres, avança et s’approcha de cet objet hideux.
La branche était peut-être à vingt pieds au-dessus du sol, et le malheureux avait été tiré si haut par ses exécuteurs que ses bottes se balançaient bien au-dessus de la tête de Dick, et comme son capuchon avait été tiré sur sa figure il était impossible de le connaître.
Dick regarda autour de lui à droite, à gauche; et enfin il vit que l’autre bout de la corde avait été solidement attaché au tronc d’un petit aubépin qui poussait tout couvert de fleurs sous la haute arcade du chêne. Avec sa dague, qui, seule, lui restait de toutes ses armes, le jeune Shelton coupa la corde et aussitôt, avec un bruit sourd, le corps tomba comme une masse sur le sol.
Dick leva le capuchon, c’était Throgmorton, le messager de Sir Daniel. Il n’avait pas été loin dans sa mission. Un papier qui avait apparemment échappé à la vue des hommes de la Flèche-Noire sortait de la poitrine de son pourpoint, et Dick, le tirant, vit que c’était la lettre de Sir Daniel à Lord Wensleydale.
--Bon, pensa-t-il, si le monde change encore, j’aurai là de quoi déshonorer Sir Daniel et peut-être le conduire au billot.
Et il serra le papier sur sa poitrine, dit une prière pour le mort, et se remit en marche à travers le bois.
Sa fatigue et sa faiblesse augmentaient, ses oreilles bourdonnaient, ses pas trébuchaient, par moments toute pensée s’éteignait en lui, tant il était affaibli par la perte de son sang. Sans doute il dévia beaucoup de son vrai chemin, mais, enfin, il arriva sur la grande route non loin du hameau de Tunstall.
Une voix rude lui cria: Halte!
--Halte? répéta Dick; par la messe, je suis près de tomber.
Et l’acte suivit la parole; il tomba tout de son long sur la route.
Deux hommes sortirent du fourré, portant tous deux le justaucorps vert de la forêt, et chacun un arc avec un carquois et une courte épée.
--Mais, Lawless, dit le plus jeune, c’est le jeune Shelton.
--Hé! ceci sera agréable comme du pain pour Jean Répare-tout, répliqua l’autre. Quoique, ma foi, il a été à la guerre. Voici une déchirure sur son crâne qui a dû coûter quelques onces de sang.
--Et ici, ajouta Greensheve, il y a un trou dans son épaule qui doit l’avoir bien piqué. Qui a fait cela, croyez-vous? Si c’est l’un de nous, il peut faire ses prières; Ellis lui donnera une courte confession et une longue corde.
--Prenons le petit, dit Lawless. Mettez-le sur mon dos.
Et, quand Dick eut été hissé sur ses épaules, et qu’il eut mis les bras du jeune homme autour de son cou, et le tint solidement, l’ancien frère gris ajouta:
--Gardez le poste, frère Greensheve. J’irai tout seul avec lui.
Et Greensheve retourna à son embuscade sur le côté du chemin, et Lawless descendit péniblement la colline; il sifflait en marchant avec Dick toujours évanoui, confortablement installé sur ses épaules.
Le soleil se leva comme il sortait de la lisière du bois et voyait le hameau de Tunstall, aux maisons éparpillées sur la colline opposée. Tout semblait tranquille, mais un fort poste d’une dizaine d’archers était tout près du pont de chaque côté de la route, et, aussitôt qu’ils aperçurent Lawless avec son fardeau, ils commencèrent à s’agiter et à bander leurs arcs comme de vigilantes sentinelles.
--Qui va là? cria celui qui commandait.
--Will Lawless, par la croix... vous me connaissez aussi bien que votre propre main, répliqua l’outlaw avec mépris.
--Donnez le mot d’ordre, Lawless, répliqua l’autre.
--A présent, que le ciel t’éclaire, grand idiot, répliqua Lawless. Ne te l’ai-je pas dit moi-même? Mais vous avez cette folie de jouer aux soldats. Quand je suis dans la forêt, donnez-moi des manières de forêt, et mon mot pour aujourd’hui, c’est: au diable cette contrefaçon soldatesque!
--Lawless, vous donnez un mauvais exemple, donnez-nous le mot d’ordre, mauvais plaisant, dit le commandant du poste.
--Et si je l’avais oublié? demanda Lawless.
--Si vous l’aviez oublié... comme je sais que vous ne l’avez pas fait... par la messe! je ficherais une flèche dans votre gros corps, répliqua le premier.
--Oui-dà, si vous êtes un si mauvais plaisant, dit Lawless, vous aurez votre mot, Duckworth, et Shelton est le mot, et pour l’expliquer, voici Shelton sur mes épaules et c’est à Duckworth que je le porte.
--Passez, Lawless, dit la sentinelle.
--Et où est Jean? demanda le frère gris.
--Il tient sa cour, par la messe! et perçoit des rentes comme s’il était né pour cela! cria un autre de la compagnie.
C’était vrai. Quand Lawless arriva à la petite auberge du village, il trouva Ellis Duckworth entouré des tenanciers de Sir Daniel, qui, par le droit de sa bonne compagnie d’archers, tranquillement percevait les revenus, et donnait, en retour, des reçus par écrit. Aux figures des fermiers, il était évident que cette manière de faire ne leur allait guère; car ils arguaient avec raison qu’ils auraient simplement à les payer deux fois.
Aussitôt qu’il sut ce qui amenait Lawless, Ellis renvoya le reste des tenanciers, et, avec toutes sortes de marques d’intérêt et d’anxiété, il conduisit Dick dans une chambre intérieure de l’auberge. Là, les blessures au jeune homme furent examinées; avec des remèdes simples il reprit conscience.
--Cher enfant, dit Ellis en lui prenant la main, vous êtes entre les mains d’un ami qui aimait votre père et vous aime en souvenir de lui. Reposez-vous un peu tranquillement, car vous êtes assez malade. Ensuite vous me raconterez votre histoire, et à nous deux nous trouverons un remède pour tout.
Un peu plus tard dans la journée, après que Dick se fut réveillé d’un sommeil confortable, il se trouva très faible, mais l’esprit plus net et le corps plus à l’aise; Ellis revint près de lui, et s’assit auprès du lit, lui demanda, au nom de son père, de lui dire les circonstances de sa fuite de Moat-House. Il y avait quelque chose dans la carrure puissante de Duckworth, dans l’honnêteté de sa figure brune, dans la clarté pénétrante de ses yeux, qui engagea Dick à lui obéir, et, du commencement à la fin il lui raconta l’histoire de ses deux jours d’aventures.
--Bien, dit Ellis, quand il eut fini, voyez ce que les saints miséricordieux ont fait pour vous, Dick Shelton, non seulement en sauvant votre corps de si nombreux et mortels dangers, mais aussi en vous amenant vers moi qui n’ai pas de désir plus cher que d’aider le fils de votre père. Soyez seulement loyal envers moi... et je vois que vous êtes loyal... et à nous deux nous amènerons ce déloyal traître à sa mort.
--Ferez-vous l’assaut de la maison? demanda Dick.
--Je serais fou d’y penser, répliqua Ellis. Il est trop puissant; ses hommes se réunissent autour de lui; ceux qui m’ont échappé la nuit dernière, et, par la messe! arrivèrent si à propos pour vous... ceux-là l’ont sauvé. Non, Dick, au contraire, toi, moi et mes braves archers, il faut disparaître de la forêt bien vite et laisser libre Sir Daniel.
--J’ai de mauvais pressentiments pour Jack, dit le jeune homme.
--Pour Jack? répéta Duckworth. Ah! oui, pour la jeune fille! Non, Dick, je vous promets, s’il est question de mariage, nous agirons tout de suite; jusque-là ou jusqu’à ce que le moment soit venu, nous allons tous disparaître comme des ombres au matin; Sir Daniel regardera à l’est et à l’ouest et ne verra aucun ennemi; il pensera, par la messe! qu’il a rêvé un instant et vient de se réveiller dans son lit. Mais nos quatre yeux le suivront de près, et nos quatre mains,... l’armée des saints nous vienne en aide! abattront ce traître!
Deux jours plus tard, la garnison de Sir Daniel s’était tellement accrue qu’il aventura une sortie et, à la tête d’une quarantaine de cavaliers, il poussa sans opposition jusqu’au hameau de Tunstall. Pas une flèche ne vola, pas un homme ne bougea dans le fourré; le pont était ouvert à tout venant; et, lorsque Sir Daniel le traversa, il vit les villageois à leurs portes, qui regardaient timidement.
Bientôt l’un d’eux, prenant courage, s’avança et, saluant très bas, présenta une lettre au chevalier.
Sa figure s’assombrit en la lisant. Elle était ainsi conçue:
Au très déloyal et cruel gentilhomme, Sir Daniel Brackley, chevalier, ces présentes:
«Je trouve que vous avez été déloyal et mauvais depuis le commencement. Vous avez sur les mains le sang de mon père; c’est bien, il ne se lavera pas. Quelque jour vous périrez par moi, ce que je vous fais savoir; et je vous fais savoir, de plus, que, si vous cherchez à marier à quelque autre que moi la gentille dame Joanna Sedley, que je me suis moi-même, par un serment solennel, engagé à épouser, le coup sera très prompt. Le premier pas dans cette voie sera ton premier pas vers la tombe.»
Rich. SHELTON.
LIVRE III
LORD FOXHAM
CHAPITRE PREMIER
LA MAISON SUR LA PLAGE
Des mois avaient passé depuis que Richard Shelton s’était évadé de chez son tuteur. Ces mois avaient été pleins d’événements pour l’Angleterre. Le parti de Lancastre, qui était alors presque anéanti, avait relevé la tête. Ceux d’York, défaits et dispersés, leur chef massacré sur le champ de bataille, il semblait, pour un court instant, pendant l’hiver qui suivit les faits déjà racontés, que la maison de Lancastre avait finalement triomphé de ses ennemis.
La petite ville de Shoreby-sur-Till était pleine de nobles Lancastriens du voisinage. Le comte, Risingham était là avec trois cents hommes d’armes; lord Shoreby avec deux cents; sir Daniel lui-même, en grande faveur et s’enrichissant toujours du produit des confiscations, était dans une maison à lui, dans la rue principale, avec soixante hommes. Le monde avait, en vérité, changé.
C’était une sombre et très froide soirée de la première semaine de janvier, avec une forte gelée, un vent aigre, et toutes les apparences que la neige tomberait avant le matin.
Dans une taverne obscure, dans une rue détournée, près du port, trois ou quatre hommes étaient assis, buvant de la bière et faisant un hâtif repas d’œufs. C’étaient tous compagnons également vigoureux et bronzés, la main dure, l’œil hardi; et, quoiqu’ils portassent de simples tuniques comme des paysans, même un soldat ivre aurait regardé à deux fois avant de chercher querelle à une telle compagnie.
Un peu à part, devant le grand feu, était assis un jeune homme, presque un enfant, habillé à peu près de la même façon, bien qu’il fût facile de voir, à ses manières, qu’il était mieux né et qu’il aurait pu porter une épée, si l’occasion l’avait permis.
--Non, dit un des hommes à la table; je n’aime pas cela. Il en arrivera mal. Ce n’est pas un endroit pour de bons vivants. Un bon vivant aime la pleine campagne, bon gîte et peu d’ennemis; mais, ici, nous sommes enfermés dans une ville, entourés d’ennemis, et, pour comble de malheur, voyez s’il ne neigera pas avant le matin.
--C’est pour maître Shelton, dit un autre en désignant de la tête le jeune garçon devant le feu.
--Je ferai beaucoup pour maître Shelton, répliqua le premier, mais aller à la potence pour qui que ce soit... non, camarades, pas cela!
La porte de l’auberge s’ouvrit et un autre homme entra vivement et s’approcha du jeune homme devant le feu.
--Maître Shelton, dit-il, Sir Daniel sort avec deux porte-flambeaux et quatre archers.
Dick (car c’était notre jeune ami) se leva aussitôt.
--Lawless, dit-il, vous prendrez la garde de John Capper. Greensheve, venez avec moi. Capper, conduisez-nous. Nous le suivrons, cette fois, même s’il va à York.
L’instant d’après, ils étaient dehors, dans la rue sombre, et Capper, l’homme qui venait d’entrer, montra, à une petite distance, deux torches flambant au vent.
La ville était déjà profondément endormie; personne ne bougeait dans les rues, et rien n’était plus facile que de suivre le groupe sans être remarqué. Les deux porteurs de torches étaient en tête, puis venait un homme seul, dont le long manteau flottait au vent; et l’arrière-garde était formée par les quatre archers, tous l’arc au bras. Ils avançaient d’un pas rapide par les ruelles enchevêtrées et se rapprochaient du rivage.
--Il a été chaque nuit de ce côté? demanda Dick, à voix basse.
--C’est la troisième nuit de suite, maître Shelton, répondit Capper, et toujours à la même heure et avec la même petite escorte, comme s’il poursuivait un but secret.
Sir Daniel et ses hommes étaient arrivés aux limites de la campagne. Shoreby était une ville ouverte et, quoique les seigneurs Lancastriens qui étaient là, eussent une forte garde sur les routes principales, il était pourtant possible d’entrer ou de sortir sans être vu par quelqu’une des petites rues ou à travers la campagne.
Le sentier que Sir Daniel avait suivi, s’arrêta brusquement. Devant lui, il y avait une étendue de dunes arides, et l’on pouvait entendre, d’un côté, le bruit du ressac de la mer. Il n’y avait pas de sentinelle dans le voisinage, ni aucune lumière dans cette partie de la ville.
Dick et ses deux outlaws s’approchèrent davantage de l’objet de leur poursuite et, bientôt, en quittant les dernières maisons, ils purent voir un peu plus loin de chaque côté, et ils aperçurent une autre torche qui s’approchait dans une autre direction.
--Heu! dit Dick. Je flaire une trahison.
Pendant ce temps, Sir Daniel avait fait halte. Les torches furent plantées dans le sable et les hommes s’étendirent comme pour attendre l’arrivée de l’autre groupe.
Celui-ci s’avançait d’un bon pas. Il se composait seulement de quatre hommes,--deux archers, un valet avec une torche, et un seigneur enveloppé d’un manteau, marchant au milieu d’eux.
--Est-ce vous, monseigneur? demanda Sir Daniel.
--C’est moi; oui, vraiment; et si jamais vrai chevalier a fait ses preuves, je suis cet homme, expliqua le chef de la seconde troupe; qui, en effet, n’aimerait mieux faire face à des géants, des sorciers ou des païens qu’à ce froid piquant?
--Monseigneur, répliqua Sir Daniel, la beauté ne vous en sera que plus redevable, n’en doutez pas. Mais continuons-nous? car le plus tôt vous verrez ma marchandise, plus tôt nous retournerons chez nous.
--Mais pourquoi la gardez-vous ici, bon chevalier? interrogea l’autre. Si elle est si jeune et si belle et si riche, pourquoi ne la produisez-vous pas parmi ses pareilles? Vous lui feriez bientôt faire un bon mariage sans avoir besoin de vous geler les doigts et sans risquer de recevoir des flèches en sortant par des temps pareils dans l’obscurité.
--Je vous l’ai dit, monseigneur, répliqua Sir Daniel, la raison ne regarde que moi. Et je ne me propose pas de vous l’expliquer davantage. Qu’il vous suffise de savoir que si vous êtes fatigué de votre vieux compère Daniel Brackley, vous n’avez qu’à publier que vous allez épouser Joanna Sedley, et je vous donne ma parole que vous en serez bientôt débarrassé. Vous le trouverez avec une flèche dans le dos.
Pendant ce temps les deux gentilshommes marchaient vite, s’avançaient vers la dune, les trois torches précédaient, courbées contre le vent et dispersant des nuages de fumée et des aigrettes de feu; et derrière eux venaient les six archers.
Sur les talons de ceux-ci, Dick suivait. Il n’avait naturellement rien entendu de cette conversation; mais il avait reconnu dans le second des interlocuteurs le vieux Lord Shoreby en personne, un homme perdu de réputation, que Sir Daniel lui-même affectait de condamner en public.
Bientôt ils arrivèrent tout au bord de la grève. L’air sentait le sel, le bruit du ressac augmentait, et là, dans un grand jardin entouré de murs, se trouvait une petite maison à deux étages, avec des écuries et d’autres communs.
Le premier porteur de torche ouvrit une porte, dans le mur, et, quand toute la bande fut entrée dans le jardin, il la referma à clef de l’autre côté.
Dick et ses hommes furent ainsi empêchés de suivre davantage, à moins d’escalader le mur et de se prendre à un piège.
Ils s’assirent sur une touffe de genêts et attendirent. La lueur rouge des torches s’agitait de haut en bas et çà et là dans l’enclos, comme si les porteurs parcouraient constamment le jardin.
Vingt minutes se passèrent et alors toute la troupe sortit sur la dune. Sir Daniel et le baron, après des saluts cérémonieux, se séparèrent et retournèrent chacun chez soi avec sa suite et ses lumières.
Aussitôt que le son de leurs pas fut couvert par le vent, Dick se mit sur pied aussi vivement qu’il put, car il était raidi et endolori par le froid.
--Capper, vous me prêterez votre dos, dit-il. Ils avancèrent tous trois vers le mur. Capper se baissa et Dick, montant sur ses épaules, grimpa sur le couronnement.
--A présent, Greensheve, murmura Dick, suivez-moi ici; couchez-vous à plat ventre, de façon à être vu le moins possible, et soyez toujours prêt à me donner la main s’il m’arrive quelque chose de l’autre côté.
Et, en disant cela, il glissa dans le jardin.
Il faisait noir comme dans un four; il n’y avait pas de lumière dans la maison. Le vent soufflait aigrement dans les pauvres arbustes, et le ressac battait la grève; il n’y avait pas d’autres bruits. Avec précaution Dick mettait le pied en avant, trébuchant dans les buissons et tâtonnant avec les mains; bientôt le bruit cassant du gravier sous le pied lui apprit qu’il était dans une allée.
Ici il s’arrêta, et sortant son arc caché sous sa longue tunique, il le prépara pour une action immédiate et avança de nouveau avec plus de résolution et d’assurance. Le sentier le conduisit tout droit au groupe de bâtiments.
Tout semblait tristement délabré: les fenêtres de la maison étaient protégées par des volets vermoulus, les étables étaient ouvertes et vides; il n’y avait pas de foin dans le grenier, ni de blé dans le coffre à grains. On aurait pu supposer que la maison était déserte; mais Dick avait de bonnes raisons pour penser autrement. Il continua son inspection, visita les communs, essaya toutes les fenêtres. Enfin il arriva sur le côté de la maison qui faisait face à la mer, et là, en effet, là brillait une faible lumière à une fenêtre du haut.
Il recula un peu, jusqu’à ce qu’il crut voir le mouvement d’une ombre sur le mur de l’appartement. Il se souvint alors que, dans l’écurie, en tâtonnant, sa main s’était posée sur une échelle, et il retourna en toute hâte pour l’apporter. L’échelle était très courte, mais cependant, en montant sur le barreau le plus élevé, il parvint à mettre les mains sur les barres de fer de la fenêtre; et les saisissant, il se souleva à la force du poignet, si bien que ses yeux pouvaient voir l’intérieur de la chambre.
Deux personnes étaient dedans: la première fut rapidement reconnue par lui, c’était dame Hatch; la seconde, une grande, belle et grave jeune personne, dans une longue robe brodée... pouvait-elle être Joanna Sedley? Son vieux compagnon de la forêt, Jack, qu’il avait pensé punir à coups de ceinture?
Il retomba sur le dernier échelon de son échelle dans une sorte d’éblouissement. Il ne s’était jamais représenté sa bien-aimée comme un être si supérieur, et il fut pris aussitôt d’une espèce de timidité. Mais il n’eut pas le temps de réfléchir. Un faible psst! résonna près de lui et il se hâta de descendre de l’échelle.
--Qui va là? murmura-t-il.
--Greensheve, répondit-on à voix basse...
--Qu’y a-t-il? demanda Dick.
--La maison est surveillée, Maître Shelton, répliqua l’outlaw. Nous ne sommes pas seuls à l’épier, car, pendant que j’étais couché sur le ventre en haut du mur, j’ai vu des hommes ramper dans l’ombre, et je les ai entendus siffler doucement de l’un à l’autre.
--Par ma foi, dit Dick, ceci est plus qu’étrange! Ne sont-ils pas des hommes de Sir Daniel?
--Non, monsieur, ils n’en sont pas, répliqua Greensheve, car, si j’y vois bien, chacun d’eux porte à son chapeau un insigne à carreaux blancs et noirs.
--A carreaux blancs et noirs? répéta Dick. C’est un insigne que je ne connais pas. Il n’est pas de ce pays. Bien, s’il en est ainsi, glissons-nous hors de ce jardin aussi doucement que nous pourrons; car ici nous sommes en mauvaise posture pour nous défendre. Sans aucun doute il y a dans cette maison des hommes de Sir Daniel, et être pris entre deux est une triste position. Prenez-moi cette échelle; il faut que je la laisse où je l’ai trouvée.
Ils reportèrent l’échelle dans l’écurie et retournèrent en tâtonnant à l’endroit par lequel ils étaient entrés.
Capper avait pris la place de Greensheve sur le couronnement; il tendit la main et les tira en haut successivement.
Avec précaution, et sans faire de bruit, ils sautèrent de l’autre côté, et ils n’osèrent parler tant qu’ils ne furent pas revenus à leur cachette dans le genêt.
--A présent, John Capper, dit Dick, retournez vite à Shoreby, comme s’il y allait de votre vie. Amenez-moi immédiatement ce que vous pourrez réunir d’hommes. Ici sera le lieu du rendez-vous, à moins que les hommes soient disséminés et le jour prêt à venir avant qu’ils ne soient réunis, alors ce sera un peu en arrière, près de l’entrée de la ville. Greensheve et moi resterons ici à veiller. Hâtez-vous, John Capper, et que les saints vous aident à aller vite! Et maintenant, Greensheve, continua-t-il, dès que Capper fut parti, toi et moi nous allons faire un large circuit autour du jardin. Je voudrais bien voir si tes yeux ne t’ont pas trompé.